DE L'ANTIQUITE
Trois choses attachaient les anciens à leur sol natal, les temples, les tombeaux et les ancêtres. Les deux grands liens qui les unissaient à leur gouvernement étaient l'habitude et l'ancienneté. Chez les modernes, l'espérance et l'amour de la nouveauté ont tout changé. Les anciens disaient nos ancèh^es, nous disons la postérité; nous n'aimons pas comme eux la patrie, c'est-àdire le pays et les lois de nos pères ; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants ; c'est la magie de l'avenir, et non pas celle du passé, qui nous séduit.
Le moi patria, chez les anciens, voulait dire terre paternelle, et avait pour eux un son qui allait au cœur. Celui de patrie, n'étant lié à aucun autre mot connu, ne s'entend que par réflexion; il n'a pour nous qu'un son muet, un sens obscur, et ne peut exciter dans notre âme les mêmes affections. Devenu substantif dans nos idiomes, cet adjectif ne dénomme qu'une chos#TQorale, et par conséquent il est froid.
Beaucoup de mots ont changé de sens. Le mot de liberté, par exemple, avait, au fond, chez les anciens, le même sens que celui de dominium. Je veux être libre, signifiait chez eux : je veux gouverner ou administrer la cité, et signifie parmi nous : je veux être indépendant. Liberté, chez nous, a un sens moral, et avait, chez eux, un sens tout politique,
Les anciens, que tout matérialisait dans leurs institutions, étaient spiritualisés par leur poésie. Ils disaient qu'il y avait une Muse qui présidait à la science du gouvernement.
Les anciens avaient besoin de la vertu, et, n'y étant pas portés par le précepte, ils s'y menaient, pour ainsi dire, eux-mêmes par des raisonnements et des considérations légères.
Les anciens apprenaient au pied des autels de leurs dieux, en ne leur adressant que d'agréables et douces paroles, i\ être doux, ornés, polis, dans leurs discours avec les hommes. Ils faisaient cette prière à Vénus : « Accordez-nous de ne rien dire que d'agréable et de « ne rien faire qui ne plaise. »
La politesse athénienne était supérieure à la nôtre Elle avait presque le langage de la galanterie. Socrate, dans le banquet de Platon, disait à Alcibiade : « Les « yeux de l'esprit deviennent plus perçants, à l'âge où « les yeux du corps s'affaiblissent, et vous êtes encore c loin de cet âge. » Quelle grâce dans la contradiction!
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On demandait un jour à la fille d'Aristote, nommée Pythias, quelle couleur lui plaisait davantage. Elle fit réponse que c'était celle qui naissait de la pudeur sur le visage des hommes simples et sans malice.
Dinarque disait aux Athéniens : « Vous avez fait « mourir Menon, le meunier, parce qu'il avait retenu « dans son moulin un enfant libre de Pellène. Vous « avez puni de mort Thémistius, parce qu'il avait in- « suite, pendant les fêtes de Cérès, une musicienne de «. Rhodes; et Euthymaque, parce qu'il avait prostitué « une jeune fille d'OIynllie.... » Quelle idée une telle sévérité donne ù notre esprit de la douceur de mœurs et de la bonté naturelle des Athéniens ! Quelquefois, en etlet, des lois rigides annoncent un peuple qui est bon.
Le mépris des injures particulières était un des caractères des mœurs antiques.
Les anciens vantent toujours la fermeté comme une jualité héroïque et rare. Il fallait qu'ils fussent naturelement bien éloignés de notre sécheresse de cœur et de nœ'urs. Il y avait dans l'âme des anciens une sensibilité t des tendresses que nous n'avons plus. Des idées plus usles nous ont rendus, même envers les héros, des uges plus sévères.
On reprochait à Euripide d'avoir fait Ménélas niellant sans nécessité ; cette censure était honorable aux ritiques; ils regardaient comme une chose absurde la aéchanceté gratuite.
Aux Grecs, et surtout aux Athéniens, le beau littéraire et civil ; aux Romains, le beau moral et politique; aux Juifs, le beau religieux et domestique; aux autres peuples, l'imitation de ces trois-là.
Les Grecs aimaient la vérité, mais ils ne pouvaient se refuser au désir de la parer, et à l'occasion de l'embellir ; ils aimaient à la dire, même solide, avec des paroles flottantes.
Les Athéniens et les Grecs prenaient grandement garde à la beauté du naturel. La pénétration d'esprit, la douceur et le courage faisaient la perfection de l'homme, aux yeux de Socrate et de Platon : la douceur, qui rend l'homme pacifique dans la cité et agréable aux citoyens ; le courage, qui le rend ferme dans' les maux, modéré dans les plaisirs même, et redoutable aux ennemis ; la pénétration d'esprit, qui le rend délicieux à ses amis, dans la conversation, et parfait dans sa propre vie, en lui faisant toujours apercevoir tt faire ce qui est le mieux.
Conserver et connaître : c'était en cela surtout que sonsistait, selon Platon, le bonheur de la vie privée.
Il me semble beaucoup plus difficile d'être un mo derne que d'être un ancien.
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Quand je parle d'antiquité, j'entends la saine ant quité, car il y en eut une malade et délirante comraj oelle de Porphyre et de Jamblique.
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Les Athéniens étaient délicats par l'esprit et l'oreille. Ils n'auraient pas supporté un mot propre à déplaire, même quand on ne l'aurait que cité. On dirait qu'ils étaient toujours de bonne humeur en écrivant. Ils désapprouvaient dans le style l'austérité qui annonce des Jiœurs difficiles, âpres, tristes ou sévères.
La force naît de l'exercice, et l'exercice de l'obstacle. C'est ainsi que, dans les anciennes républiques, où les travaux étaient livrés aux esclaves, les citoyens, pour n'être pas énervés par la mollesse , introduisirent la lutte, le ceste, le pugilat. C'est ainsi que les Grecs, pour qui le passé était une table rase, inventèrent leur versification, leur dialectique, leur rhétorique, c'està-dire des entraves à la raison , à l'esprit et à la parole, pour se rendre l'esprit agile, la raison pénétrante et le style parfait.
Il est étonnant combien les anciens avaient eu d'idées ingénieuses, combien même ils avaient découvert de vérités, en supposant, par exemple, qu'une chose avait toujours son contraire ou son opposé, et en le cherchant ; qu'elle était première, moyenne ou dernière, et en supposait deux autres qu'ils essayaient aussi de déterminer. Cette méthode leur ouvrait des voies qui souvent les ont conduits très-loin
Dans le style des premiers écrivains de l'antiauité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet. La phrase a peu de membres, peu de jointures, et se lit d'un coup d'œil, comme elle se comprend par un seul mouvement d'attention.
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Tout y est intelligible en soi, On dirait des gouttes lumineuses que l'œil pénètre d'un seul regard.
Les anciens se servaient ordinairement du mot vague le plus voisin du mot précis, afin de causer plus de plaisir à l'attention. Ils interdisaient le style ennemi do l'ampleur, les traits vifs qui disent tout, et qui rendent ainsi une longue éloquence impossible.
Dieu, ne voulant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie.
Les anciens ne savaient presque jamais bien nettement ce qu'ils pensaient; ils fouillaient 'peu dans leur esprit. Occupés du soin de bien dire, ils se conten- i talent du plalsn que leur faisaient leurs propres mots, ne cherchant dans la réflexion que ce qu'ils pouvaient se procurer de beauté par elle. On parle de leur imagination : c'est de leur goût qu'il faut parler; lui seul ; réglait toutes leurs opérations, en appliquant leur discernement à ce qui était beau et convenable. Leurs philosophes même n'étaient que de beaux écrivains , dont le goût était plus austère.