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XXVI

Les anciens disaient qu'un discours trop orné n'avait I pas de mœurs , c'est-à-dire n'exprimait pas le carac- | tère et les inclinations de celui qui parlait. Toutes nos recherches, en effet, ne peuvent montrer que nos richesses, notre art, nos habitudes littéraires.

Les Grecs se plaisaient à parler leur langue, et à la sentir couler ou sous leur plume ou de leur bouche; elle les charmait C'est que leur langue était aisée; et.

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elle était aisée, parce que les constructions élégantes y étaient triviales; le peuple et les auteurs la parlaient avec la même pureté. Aussi les allusions aux. proverbes populaires sont-elles fréquentes dans les écrivains les plus polis; P'iton en est plein. Or, les aiiusions sonÉ ce qui donne le plus de magie au style et d'amusement h l'esprit. Il s'y égayé, s'y délasse et s'y ranime. En France, nous avons dit que les maximes étaient les proverbes des honnêtes gens. A Athènes, les maximes des honnêtes gens et les proverbes de la halle étaient une même chose.

Le rhythme s'opère par des cadences, comme l'harmonie par des sons. C'étaient des cadences et non des sons, du rhythme et non de l'harmonie, qu'opéraient les accents et la mesure des syllabes longues ou brèves dans là langue des Grecs et des Latins.

Les Latins s'écoutaient parler, et les Grecs se regardaient dire, car ils voulaient que leurs paroles ressemblassent à leurs pensées. Les premiers aspiraient au nombre, à la pompe, à la dignité, à l'éloquence; les seconds, à la clarté et à la grâce.

Il y a de la rudesse dans les Latins. Une modération noble et de bon goût distingue les Grecs, et surtout les Athéniens.

Ces fiers Romains avaient une oreille dure, et qu'il fallait caresser longtemps pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu'on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les Grecs, au contraire , étaient doués d'organes parlaits , faciles à

mettre on jeu, et qu'il ne fallait qu'atteindre pour les émouvoir. Aussi, la plus simple parure suffisait à une pensée élégante pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : Rien de trop. Beaucoup de choix et de netteté dans les pensées, des paroles assorties et belles de leur propre harmonie, enfin, la sobriété nécessaire pour que rien ne retardât une impression, forment le caractère de leur bonne littérature. Ce n'est (me chez les Grecs gâtés par la vie romaine que vous trouverez cette abondance de discours opposée à la pureté. Jamais une expression oratoire ne se présente dans leurs meilleurs historiens, et l'éloquence, dans leurs grands orateurs, est plus voisine de l'histoire que, dans leurs bons conteurs, l'histoire n'est voisine de l'éloquence.

Les anciens, dans leurs compositions, avaient l'esprit plus à l'aise que nous. Ils n'étaient pas embarrassés de mille égards auxquels nous sommes forcés envers une foule d'ouvrages que nos lecteurs connaissent, et que nous ne pouvons nous dispenser de combattre ou de rappeler perpétuellement. Obligés ainsi de nous tenir en harmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie; eux chantaient en paix leur solo.

C'est surtout du langage des anciens qu'il faut être scrutateur studieux.

Les livres des anciens sont une encyclopédie de style, où l'on trouve en exemples l'art de tout dire avec déli-! catesse, avec bon goût, avec beauté; car ils parlent de! tout avec un accent doux et un beau langage. Leurs]

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ouvrages, même les médiocres, sont tous empreints d'un beau type. Ils n'avaient pas plus de génie que nous, mais leur art valait mieux que le nôtre; il y avait dans leur pays un meilleur goût, et ils avaient hérité d'habitudes meilleures.

Il est oratoire d'employer dans le discours l'autorité des anciens, et moral de la respecter. La philosophie qui s'en sert dans ses raisonnements est plus douce, plus persuasive et plus propre à rendre meilleur. Un esprit de sagesse s'exhale de la lecture des anciens , et pénètre l'âme ravie.

XXX VI

La lie même de la littérature des Grecs, dans sa vieillesse, offre un résidu délicat

Il faut lire les anciens lentement : on a besoin de beaucoup de patience, c'est-à-dire de beaucoup d'attention, pour avoir beaucoup de plaisir, quand on parcourt les beaux ouvrages.

L'antiquité ! J'en aime mieux les ruines que les reconstructions.

Les anciens avaient remarqué de la prolixité dans Euripide, et des inégalités dans Sophocle; mais ils ne s'étaient pas permis de le leur reprocher, regardant, en quelque sorte, les fautes des grands écrivains comme un accident plutôt que comme un défaut. Leurs livres sont de beaux volumes où il n'y a que des taches d'eau

« Ce n'est pas l'auteur qui a fait la faute , c'est le « temps », disait Aristarque, en parlant de ces beautés

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des vieux écrits auxquelles les générations postérieures ne peuvent plus être sensibles; prétendant ainsi, et aA'ec raison , que les mets et leurs saveurs n'avaient pas changé, mais les goûts.

Les anciens se laissaient plus éprendre que déprendre. Jamais leur esprit ne regimbait contre son plaisir, et ne contestait ce qui était ingénieux. Il semble que, chez eux, les lettres qu'ils appelaient humaines étaient en efTet plus humaines que parmi nous. Leur critique était plus indulgente, plus douce, plus favorable que la nôtre; elle était plus disposée à approuver. Ils admettaient trois genres : le sublime, le simple et le tempéré. « Tous ceux, » dit Cicéron, « qui se sont distingués chez les Grecs, dans quelqu'un de ces genres, ont acquis un grand nom. » Ces hommes, qui faisaient de si grandes choses avec la parole, et pour qui l'art de parler était une si grande puissance, n'accordaient peu d'estime à aucun ouvrage où la parole était employée avec habileté. Ils admiraient l'art avant tout, et tout ouvrage dont ils pouvaient dire : L'art y surpasse la m.atière, était à leurs yeux un chef-d'œuvre ; ils ne le mettaient au-dessous de rien, et le plaçaient à côté de tout. Et, en effet, pour la pratique et pour l'utilité, l'art, dans un ouvrage, est fort au-dessus du sujet. C'est l'art qui instruit ; c'est de lui qu'il est permis de s'enrichir. On peut enlever ses beautés et les placer ailleurs, sans rien ôter aux ouvrages où elles se trouvent. Les pots de terre des Elriisques nous ont appris à modeler l'or et l'argent.

Nous ne savons rien dire sans le brouiller et le chiffonner. Les anciens, au contraire, déplissaient et déployaient tout.

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Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire, même dans une liarangue, il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d'oti partît le mo«venient, un autre où il allât aboutir et d'où il revînt, par une circulation qui s'étendît à tout et qui passai par tous les points.

Dans nos écrits, la pensée semble procéder par k mouvement d'un homme qui marche et qui va droit. Dans les écrits des anciens, au contraire, elle sembk procéder par le mouvement d'un oiseau qui plane, et, avance en tournoyant. Ils cherchaient plus la gràce^ « quid deceat, quid non, » que la force et l'exactitude. Remarquez la liberté d'esprit et d'imagination particulière aux Grecs. Nous avons, en comparaison, dans nos écrits, l'air de forçats attachés à la chaîne, d'esclaves à la tâche, d'idiots en extase.

Les anciens avaient dans l'esprit beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous. De là vient la modération de leurs discours et l'excellence de leur goût.

Les Athéniens avaient l'esprit naturellement noble et /T^tliétique, comme les Français l'ont naturellement plaisant.

liCs anciens n'avaient pas l'esprit dressé comme nous à la contention, à l'effort. îls en étaient d'autant plus propres à faire passer leurs idées dans les esprits vulgaires, incapables en général d'une attention très-soutenue, ou peu propres à soutenir une atterHon pénible.

Le style pathétique, élevé, harmonieux, et propre à l'éloquence de la tribune, était aussi facile à un Grec ou à un Romain que le style spirituel et poli , vif et court, badin et flatteur, est facile à un Français. Le génie de la vie intérieure et sociale domine parmi nous, comme celui de la vie publique dominait chez les anciens. Ils étaient instruits, dès l'enfance, et exercés, dès la jeunesse, à parler à la multitude ; nous le sommes à parler aux individus. Ils avaient un langage abondant en figures et en paroles solennelles ; le nôtre abonde en mots à double face et en tournures ingénieuses. Il leur était aisé de faire longuement des discours graves et touchants , comme il nous l'est de dire longtemps des choses agréables. Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s'y trouve très-peu d'agréments. Ses oraisons , au contraire , en offrent une source inépuisable; son esprit s'y montre toujours varié, fécond, et semble n'être jamais las. Il eût été aussi difficile it Cicéron d'écrire une lettre comme Voltaire qu'à Voltaire de faire un discours comme Cicéron. Il aurait même fallu de grands efforts à un Romain, homme d'esprit, pour écrire une lettre telle que celles que Caraccioli prête à Clément XIV. Jamais une Romaine, Véturie, mère de Coriolan, par exemple, ne fût parvenue à contrefaire un billet digne de madame de Sévigné. Peut-être, pourtant, une bouquetière d'Athènes y aurait-elle réussi. Chaque langue, dit-on fort bien, a son caractère ; mais, comme toutes les autres richesses des peuples, les richesses de chaque langue proviennent du commerce que les hommes en ont fait entre eux.

Civilisation ! grand mot dont on abuse, et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice ; car tout cela unit les hommes ; et incivilisation, ou retour à la barbarie, par l'esprit de contestation, l'irréligion, l'impudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour constant de son bien-être, l'ardeur du gain ; car tout cela désunit les hommes, et ne nous attache qu'à nous-mêmes.

Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent, et qui n'a pas les idées nécessaires.

Quand je vois des jeunes gens tels que ceux, de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le monde.

Faire de son humeur la règle de ses ju gements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une atfreuso habitude du siècle.

La coutume et l'autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel; prossières, s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe I

Peu d'idées et beaucoup d'appréhensions; beaucoup d'émotions et peu de sentiments; ou, si vous l'aimez mieux, peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes; des sentiments très-vifs et point de sentiments constants; l'incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés; des esprits décidés et des opinions llottantes; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-même st la défiance d'autrui; la science des toiles doctrines ?t l'ignorance des opinions des sages : tels sont les maux de. siècle.

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