‹ PenséesChapitre 69 sur 91 · PIGALLE ET L'ART ANTIQDE · texte numérisé non relu

PIGALLE ET L'ART ANTIQDE

■Pigalle avait reçu de la nature un œil savant, qui, dans chaque trait, découvrait mille traits, et, dans chaque partie, une infinité de parties. Il aimait à peindre ce qu'il savait voir. Aucun artiste n'avait représenté avant lui cette multitude de détails que l'art aime à

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considérer nus, parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire, mais que le bon goût se plaît à couvrir do •oiles. Jamais il ne pouvait exprimer assoz à son gré tous les reliefs du corps humain, comme les anciens ne pouvaient jamais assez les ramener au contour. Il semblait s'être fait une loi rigoureuse de n'imiter que la vérité, telle non-seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher On eût dit qu'il ne traitait les passions que pour donner un plus grand nombre de modifications, d'inégalités et d'empreintes à la surface de ses statues. Ce qui le frappait, dans les corps animés, ce n'était pas cette forme fugitive et déliée qui semble les environner dans leu ensemble, ni ces formes idéales et molles dont ils sont comme empreints à chaque trait, et qu'un philosophe appelait des apparences de l'âme. Il y considérait d'abord ces lignes déterminées qui séparent l'individu, le concentrent en lui-même, et le détachent, pour ainsi dire, de l'air qui nous embrasse et nous lie à l'univers. Il était comme amoureux d'une sorte d'excès dans l'expression. On voit presque toujours, dans ses ouvrages, les deux états extrêmes de la vie humaine, celui où la nature, animant le corps avec vigueur, en fait saillir toutes les parties, et celui où, l'abandonnant, elle les découvre et les désunit. Sans doute il a peint quelquefois la beauté, mais non cette ravissante beauté d'un corps « hôte d'une belle âme, » pour employer, avec le poète, une expression qui semble née au pied de quelque statue antique.

Les anciens, en effet, sans nuire à la fidélité de l'imitation, ne se privaient jamais entièrement de la représentation du beau physique uni au beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une image invisibk

de la beauté absente. On reconnaissait dans les traits de leurs vieillards la place où fut la jeunesse, et leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé perdues.

Dans les ouvrages de Pigalle, au contraire, le vieillard offre des traits où l'on dirait que la jeunesse ne fut pas; le malade, un corps où l'on croirait quv^ la santé ne put jamais être. En un mot, il peignait la vieillesse extrême, tandis que les anciens la peignaient vénérable; il ne montrait que les ravages de la maladie, tandis que les anciens n'en représentaient que les langueurs. C'est qu'il était né souverainement sculpteur, et que les anciens étaient nés souverainement poètes. Une idée leur suflisait pour un ouvrage, une statue pour un monument; Pigalle, au contraire, était constamment réduit à la nécessité de multiplier ses personnages.

Lorsque, dans la statue du maréchal de Saxe, il eut peint l'homme robuste qui descend d'un pas ferme dans la tombe, il eut besoin, pour peindre le héros, de représenter un Hercule en deuil et la France en alarmes, au milieu des trophées. Lorsque, dans le monument de Reims, il eut représenté la prospérité de l'État sous l'emblème d'un citoyen assis, dont les formes austères indiquent cet esprit qui ne demeure oisif que lorsqu ■ tous les besoins ont été prévus et tous les périls écartés, il lui fallut, pour montrer la douceur du gouvernement, imaginer une femme conduisant un lion par quelques fils de sa crinière. Ce luxe d'accessoires ])eul convenir à la magnificence de nos mœurs; mais le génie de l'artiste se serait montré plus puissant s'il eût tait refléter le bonheur des sujets dans l'image même du , prince, et peint, dans le guerrier mourant, le noble et

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grave orgueil des regrets qu'allait exciter sa perte.

Parmi les œuvres de Pigalle, il n'en est pas une, peutêtre, qui ne mérite d'être exposée dans une académie; mais celles des grands artistes de l'antiquité semblaient destinées à être placées au milieu du monde.

Les anciens, il est vrai, vivaient dans d'autres temps-, ils avaient d'autres mœurs, et voyaient une autre nature. Leurs ateliers étaient des lieux d'exercices où l'amour de la fatigue et de la gloire tenait presque constamment la jeunesse dévêtue. C'est là qu'ils pouvaient choisir, pour modèles du beau physique, la jeunesse de leurs grands hommes, comme ils pouvaient, dans les autres lieux publics, choisir, pour modèles du beau moral, leurs filles et leurs sœurs, leurs philosophes et leurs pères, les épouses et les mères de leurs citoyens les plus illustres. Chez eux, toutes les scènes de la nature pathétique se passaient à découvert, aux noces et aux funérailles, dans les victoires et les défaites, dans les bannissements et les triomphes, dans tous les succès et les revers de la patrie et de la famille.

Cette nature, qui, perpétuellement en dehors chez les anciens, se déployait avec décence, ampleur et dignité, dans tous leurs gestes et toutes leurs habitudes, n'est parmi nous émue que par intervalles, et ne recourt, pour exprimer la douleur ou la joie, qu'aux brusques mouvements, aux expressions partielles et presque imperceptibles de l'homme solitaire retiré dans sa demeure. Nos arlis os ne peuvent considérer leur modèle que dans le cohi obscur de quelque chambre étroite. Obligés de le placer aussi proche de leur vue que de leur pensée, ils ne l'étudient qu'au moment de le peindre, et avec cette attention excessive qui ne permet d'embrasser l'ensemble au' en se détournant des détails,

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i)u de saisir les détails qu'en se détournant de l'ensomble. Ils n'ont à copier, pour exprimer la nature morale, que des attitudes commandées, qu'ils sont forcés d'inventer ou d'emprunter au théâtre. Enfin, pourpeindn l'homme, ils n'ont que des statues vivantes; car je n^ saurais donner un autre nom à ces modèles gagés, qui n'étant animés par aucun sentiment personnel, n'oflfren à l'artiste, dans leur ennui, que la froideur du marbr* et son insensibilité.

On ne doit donc pas s'étonner de la supériorité dei anciens. Ils voyaient l'objet de leur art aussi parfait qu. pouvait le souhaiter l'imagination même. Ilslevoyaien toujours en haleine, toujours ému, toujours à sa place et tel qu'ils devaient le peindre, je veux dire environn de l'univers. Cependant, si les ouvrages de Pigalle eau sent de moins grands plaisirs que les leurs, et ne cora blent pas, comme eux, la mesure de l'admiration, il sont dignes d'estime par leur genre de perfection i d'exactitude. Quoi que ce soit, en eftet, que représent une imitation, elle rapproche son auteur des artistes le plus célèbres, quand elle est à ce point exacte et sa vante. Ce n'est pas simplementalors un ouvrage, mais u être qui prend place dans le monde, au rang des être véritables, et s'y maintient comme un sujet éterni d'observation et d'étude.

Le bon goût, la religion et la politique s'accorderoi un jour pour proscrire l'allégorie insensée dont noi décorons quelquefois nos monuments funèbres, enexh mant, pour ainsi dire, les ossements de nos morts, poi les représenter sur la pierre même qui les recouvre. L anciens renfermaient dans une urne jusqu'aux cendr de leurs amis; et nous, que tout devrait rappeler sai

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ssse vers la dernière demeure des nôtres, nous l'envi- ^nnons d'épouvantails capables d'en repousser jusqu'à os pensées. Quand nous donnons à ces squelettes arlés de sables et de faux des apparences de commanenient et de pouvoir, des attitudes de colère et de lenace, que faisons-nous autre chose, sinon travailler rendre l'homme mort odieux ou ridicule aux yeux de homme vivant?

Cette pureté de trait que l'on vante tant dans les uvrages de Raphaël et des Grecs dépend absolument u beau genre des natures qu'ils choisissaient. Elle eût (é impraticable pour eux-mêmes, s'ils n'avaient eu à xprimer que des natures communes. Ainsi, il ne faut as confondre le trait pur avec le trait exact. Rubens st un très-grand dessinateur; mais la qualité des objets u'il avait à peindre, leurs formes inégales et raboteuses, mrs gros contours, exigeaient qu'il donnât à son desn une terminaison plutôt bossante, si je puis ainsi par- ;r, que finie et arrêtée en ligne élégante et précise. Il Il est de même des ouvrages de Pigalle, comparés à 3UX de Bouchardon. Il n'y a qu'une nature pure, svelte, imentaire, idéale, qui soit susceptible d'admettre et B recevoir la pureté du trait et la perfection du coloris.

Dans les peintures de la nature morale, ce que l'ar- 5te doit le plus craindre, c'est l'exagération, comme, ins les peintures de la nature physique, ce qu'il a le

us à redouter, c'est la faiblesse.

Un crucifiement devrait à la fois représenter la mort un homme et la vie d'un Dieu. Le peintre, en y offrant IX yeux un corps destiné à la sépulture, devrait ce-

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pendant y faire entrevoir le principe et le germe d'une résurrection surnaturelle et prochaine. S'il choisit pour sujet ae son tableau le moment des douleurs du supplice, il faut qu'il peigne dans la victime un Dieu qui éprouve comment l'homme souffre. L'impression de la divinité et de la béatitude doit se mêler à tous les caractères de la soufl'rance et de la mort.

L'esprit humain doit à la religion ce qu'il y a de plus élémentaire et de plus pur dans les expressions de la nature morale, je veux dire le sentiment de la maternité unie à la virginité : idée inconnue à l'art ancien, qui n'en a point traité oii fussent exigées autant de délicatesse et de retenue; idée où l'art moderne, épuisant toutes les beautés, sous les pinceaux de Raphaël, a peut-être surpassé toutes les merveilles précédente 3. .

Quand le peintre veut représenter un événement, il ne saurait mettre en scène un trop grand nombre de personnages ; mais il n'en saurait employer trop peu, quand il ne veut exprimer qu'une passion.

Les sculpteurs et les peintres ne nous montrent guère que des corps inhabités. Les plus habiles, comme Gérard, prennent la vie pour dernier but, et ne font que des corps vivants. Et pourtant, il ne suffit pas même, pour atteindre l'objet de l'art, qu'un personnage semble animé d'une passion : il faut une passion où l'ame participe. Tout peintre et tout statuaire qui ne sait pas montrer, dans toutes ses figures, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme, ne produit rien qui soit vraiment beau.

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