‹ PenséesChapitre 3 sur 10 · bS · texte numérisé non relu

bS

L'étrange génie et le rare talent que Soulary ! « C'est le plus grand artiste de la poésie contemporaine « C'est l'un des plus puissants virtuoses de notre langue poétique » a écrit quelqu'un. Ce jugement n'étonnera ceux qui admettent que l'Iliade ait pu loger dans l'étroite coquille de noisette de Cicéron aussi bien que dans l'ample cassette d'Alexandre.

Puisque la poésie moderne, à tort où à raison, manie de préférence le ciseau, c'est bien un maître ciseleur que Soulary. En le lisant on éprouve dans l'œil ou dans le doigt comme la sensation d'une amphore ou d'un cratère que Ion regarderait et toucherait. Mais pourquoi le rationalisme serpente- 1- il autour de ces vases murrhins comme une fêlure de malheur?

En ce temps-ci les « Enfantines » pullulent. Hugo, Ségalas, Ortolan, Beauchène, ean Aicard, liatisbonne... ont chanté les enfants à qui plus, a qui mieux. Eugénie de Guérin aussi a désiré

les chanter. Cette veine est nouvelle, cette veine est riche, je n'y contredis point, et ne me plains de rien, sinon de ce que les « Enfantines » sont pas mal souventdes enfantillages.

On ne se plaint pas qu'il y ait trop de peintres, trop de musiciens, mais on trouve qu'il y a surabondance de poètes. Pourquoi?

La peinture, la musique sont, comme métiers, supportables encore; la poésie, à moins d'être une vocation, scandalise. Plus divine, on la veut plus discrète ; moins rare, elle paraît moins précieuse ; noble par-dessus tout, elle perd davantage à déroger.

Le poète, l'artiste, le saint disent sans cesse : « Encore ! plus haut!... ». Le « par delà » les aspire. Ce qu'ils tiennent leur est de peu. L'angoisse qu'ils soutirent marque, si elle ne le mesure, le bonheur qu'ils envient. Et ils se débattent, et ils se désolent, et ils s'évertuent, et ils s'ingénient, par amour de cette rive « plus outre », dont parle Virgile : ripm ulterioris amore,

Jacques Delille, poète -professeur fort habile à traiter un sujet donné. Sa « poésie » n'est ni un champ, ni une prairie, ni même un jardin, mais un cellier, un herbier, garnis de fruits desséchés, de fleurs mortes. Ses pleurs sont voulus, ses sourires étudiés. Il s'exalte à froid. Sss tirades sont des pièces très ingénieuses qui montrent... le ressort. Il procède par articles, comme la cuisinière bourgeoise. Il « interprète » la nature comme il fit Virgile, avec

■^o Pensées

la tête, non avec le cœur. C'est une momie, ayant l'attitude, non le mouvement de la vie; c'est Tanimal pris dans les glaces arec l'effort suprême qui va commencer toujours et qui ne commencera jamais. Praxitèle animait la pierre, Delille pétrifie la pensée, le sentiment, l'image. C'est la fontaine de Saint -Alyre de la poésie...

Paul-Louis Courier : Jamais, grâce à lui, mots ne parurent plus synonymes que style et stylet.

Georges Sand : comme la magicienne Circé, elle change en bêtes ceux qu'elle énamoure.

On a pris à tache de démolir Chateaubriand. Sainte-Beuve s'est multiplié pour régaler au sol... Vain effort! On a beau le vouloir découronner et démanteler, on ne le rapetissera jamais tellement qu'il ne dépasse encore de toutes les épaules ses plus hautains ennemis.

•Victor Hugo éclate, écume, tonne, et c'est tout ; il se hausse

pour se grandir, et il nç réussit qu'à s'étirer. Il méconnaît toute

mesure dans le ton, dans la couleur, dans la pensée, dans le mot.

• Ce mâle génie frappe toujours fort, s'il ne frappe pas souvent

juste. Pas content de divaguer, il extravague.

A cette voix, les plus braves sont tentés d'avoir peur. Dieu merci* le mal n'égale pasl e bruit ; il aboie pour aboyer, comme un chien de campagne, et ses colères ne durent guère plus que ses convictions.

C'est lui qu'il poursuit, qu'il admire, qu'il aime, qu'il adore, lui toujours, lui partout, lui seul !

Quelle magnifique carrière il a mal courue ! >

M""* de Girardin : elle chante assez raal, mais oh ! le merveilleux

babil !

Elle combat Paris, ses vices et ses ridicules, comme Cloriade

guerroyait Tancrède, avec égard.

Toute femme qui écrit sans pudeur vit de même.

Eugénie de Guérin a beau vanter Maurice ; plus elle le recommande, plus elle l'efface.

L'anotour qu'elle porte à son frère a fort scandalisé maints lettrés ; leur corruption a cru voir là-dedans une perversité sans nom... Les misérables * !

Eugénie ne se repose pas d'aimer. Elle désire ardemment à Maurice la gloire littéraire; et surtout la gloire céleste, bien préférable... Cette angoisse d'une sœur chrétienne est chose nouvelle dans la littérature française. On admire, on aime cette Eugénie si douce, si pieuse, dévouée à la vie et à la mort ! Maurice, lui, n'est qu'insipide et incolore. Il a quelque imagination, nul caractère. 11 ne fait que s'agiter inconstant, ou, qui pis est, indécis.

Maurice désenchante, même aux plus beaux endroits, par certain accent écolier. Le « Centaure » n'est qu'un brillant pastiche de

1 La noble jeune fille écrivait our elle, sans défiance, sans doute; mais qui trop s'abandonne beaucoup se risque.

Bitaubé, de Chateaubriand et de Quinet... Eugénie cache, ignore peut-être, son art, qui est exquis. Elle apparaît jalouse de bien écrire, sans pour cela se croire un écrivain. Elle se sent moins qu'elle ne se pressent. Sous le désir évident d'agréer à son frère, écrivain attitré, perce l'espoir d'intéresser tôt ou tard le public. Elle soigne sa phrase un peu comme la naïve jeune fille devait soigner son visage, avec une coquette innocence

La littérature était jadis un art, et la finance un métier ; aujourd'hui c'est l'inverse.

Nous écrivons maints ouvrages pour multiplier nos chances auprès de la postérité, comme on prend plusieurs billets dans une loterie afin d'être plus sûr de gagner. Or, bien souvent, un seul billet rend heureux, un seul livre rend célèbre.

Vigny est surtout grec, Mussat surtout gaulois ; Vigny a plus de nombre, Musset plus de verve ; Vigny plus d'art, Musset plus de naturel; Vigny est délicat, Musset est fin; Vigny est ingénieux, Musset est spirituel.

Vigny fut d'abord biblique, presque religieux, puis il devint peu à' peu sceptique; Musset, longtemps obscène et impie, connut, vers la fin, le remords, le repentir peut-être. Je parle du poète, car l'homme, moins difficile que le duc de Clarence, avait de bonne heure disparu dans un baril de genièvre.

Jules Jania : il écrit, après il pense.

Charles Nodier : un peu de tout, beaucoup de rien.

Joseph Autran : un petit coquillage, où bruit la grande mer.

Béranger : le recueil de ses chansons passa d'abord pour un

monument de patriotisme; le temps viendra, s'il n'est déjà venu, où

' ce même recueil sera, ni plus ni moins, un curieux répertoire des

impiétés, impuretés, et vanités qui eurent cours dans une grande

nation égarée, à une triste époque de son histoire.

Casimir Delavigne : trop différent de Tyrtée, et trop semblable à Racine.

La plupart des écrivains de génie font souvenir du Mormolukéion du théâtre grec, tragique d'un côté, comique de l'autre : voloatiers jettent-ils entre deux œuvres sérieuses, entre deux tirades pathétiques, un éclat de rire-

* Le travail n'exclutpas le naturel, ni la facilité ne l'implique.

La science est pour ceux qui apprennent ; la poésie, pour ceux qui savent.

L'étymologie, la véritable étymologie, est bonne et utile. Elle profite au grammairien, au poète, à l'orateur, à l'historien, au

philosophe. Les mots sont des coquillei. Ouvrez la coquille, vous touverez l'amande qui vous délectera.

« Vive l'image brutale ! le mot violent!... »

Ces bonds, ces gestes, ces cris conviennent aux Faunes ivres.

Les Muses, effrayées de voir et d'entendre, se sauvent dans les . antres.

Les Muses, non plus que les abeilles, n'aiment le tumulte : Mttsse serenae, disaient les anciens.

Soyons doux, soyons pacifiques, soyons recueillis ; et les Muses accourront, nous entoureront de bruits d'ailes, et peut-être déposeront sur nos lèvres un de ces rayons de miel qui rendirent Ambroise éloquent, Virgile mélodieux et Platon divin.

Une belle citation est un diamant au doigt de l'homme d'esprit et un caillou dans la main d'un sot.

Le châtiment des écrivains licencieux est que tout le monde ne saurait les lire ni avouer les avoir lus.

La poésie, c'est la vérité endimanchée.

L'ÉLOQUENCE, LES OHATEURS

La meilleure déflaition de l'éloquence , c'est un homme éloquent.

Hahens os rectum et benè sonans. Cette définition de

l'orateur, dans l'Ecriture, est à peu près inconnue, bien qu'elle vaille du tout au tout le fameux Vir bonus dicendi peritiis.

Une passable définition de leloquence serait : Anima erum pens. Mais comnaent traduire cela en frança^is ?

Intéresser les passions, passionner les intérêts, voilà le but de l'éloquence.

On n'est pas poète sans éloquence ; on n'est pas orateur sans poésie.

Tel désordre, effet d'une puissante nature, est le comble de l'art.

Le verbe ne souffre et ne connaît que la volonté qui le dompte, et n'emporte loin sans péril que l'intelligence qui lui ménage avec empire l'éperon et le frein.

Un bon exercice oratoire, c'est de faire des vers. Par ainsi l'on acquiert l'harmonie, cette âme, et le nombre, ce corps du discours.

Ne jugeons ni l'éruption à la lave figée, ni l'improvisation à la page écrite.

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Parler peu, beaucoup dire.

Avant de porter la parole, qui n'a jamais été ému jusques à défaillir? C'est une angoisse profonde qui envahit la chair, le sang, et l'esprit et le cœur. Pour dominer cette révolution des sens, pour apaiser ce tumulte de l'àme, que faire? S'emporter, se maudire, s'insulter ?

Orateur, mon ami, eu cette crise, prie si tu es prêtre; et si tu n'es pas prêtre, prie encore.

Les grenadiers qui avaient pris Port-Mahon, mesurant du regard, le lendemain, -toutes ces murailles si épaisses, si hautes, si hérissées d'instruments d'attaque et de défense, ne revenaient pas d'avoir pu escalader de tels remparts, et s'emparer de telles fortifications. Ivres, fous d'héroïsme, ils avaient fait, plus qu'ils n'auraient, de sang-froid, osé se promettre.

L'orateur, poussé en avant par l'inspiration, soulevé en haut par la fièvre de la parole, fait ainsi , des conquêtes dont il s'étonne après coup.

Il en est pour qui la tribune ou la chaire est une sorte de pilori, où ils apparaissent cloués, pâles, balbutiants, confus; ceux-là soufirent et font soufi'rir ; il en est d'autres qui sont en chaire ou à la tribune comme sur le trépied, ardents, transfigurés, prestigieux ; qu'ils sont heureux de parler ! Qu'on est heureux de les entendre ! '

;'j^Jài[i=L. .

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L'orateur, d'un coupd'œil, mesure l'espace immense... Cependant, le verbe hennit et piaffe, impatient. «Va! » lui est-il dit enfin; et le verbe, lancé au galop, ébranle le sol, soulève des étincelles, dévore la distance, et triomphe !

Un conférencier djB Notre-Dame disait : « Il faut, si l'on veut bien prêcher, avoir le diable au corps. » Que n'ajoutait-il : « Et Dieu dans le cœur ! »

Il pleurniche et larmoie, pensant m'attendrir. S'il était tendre, ce serait fait.

Savez-vous quel est le meilleur auditeur de Loquax? C'est Loquax lui-même. Loquax se regarde et s'écoute parler avec un très visible contentement. Il se penche vers ce qu'il dit, et approche l'oreille de ses lèvres pour ne pas perdre un mot. Il se cite, il se donne raison, il s'admire, il s'applaudit. En parlant, il a des gestes, des mouvements, des attitudes de prestidigitateur. Rien ne lui échappe qui soit simple et naïf; tout est voulu, mesuré, combiné, apprêté. Sa causerie (est-ce bien une causerie ?) est un traité de rhétorique, où défilent toutes les figures de discours, principalement Tantithèse, chère à Hugo, et Tépiphonème, familier à Chateaubriand. Tout serait sans doute à souhait, si le témoin de cet étrange monologue, je n'ose l'appeler interlocuteur, las du rôle

de personnage muet, ne se retirait, ne s'esquivait, avant la péroraison tardive, secouant la tête et haussant les épaules.

« La froide vérité... » prédicateur du Verbe, que dites- vous là? Froide, la vérité? Mais la vérité est vie, fécondité et joie, toutes choses chaleureuses ! La vérité, qui est la parole de Dieu même, est chaude, ardente, ignée ! Ignitum eloquium tuum vehementer .

DÉMOSTHÈPiE se prépara* par une étude austère à devenir, en effet, la force du peuple athénien (Aï|u.ou Sôtivoç). Son apprentissage d'orateur est légendaire : retraite souterraine, chevelure et barbe rasées, Thucydide plusieurs fois transcrit, cailloux mis dans la bouche, déclamations sur le bord de la mer... Récits controuvés peut-être; mais dont l'ensemble et l'accord témoignent d'une précoce énergie, non démentie par l'avenir. L'on a beau lancer vers cette haute renommée accusations sur accusations, elles retombent à ses pieds impuissantes. Démoslhène n'est plus le nom d'un homme, Démosthène est le nom de l'éloquence même.

Était-il grand ou petit, laid ou beau? Fut-il pusillanime, versatile? L'enquête, ouverte depuis des siècles, n'a pas résolu ces problèmes. Peu importe. L'imagination persévère à se figurer Démosthène grand de corps et grand de cœur ; et l'on n'accepte pas que cette cataracte d'éloquence ait pu jaillir d'une poitrine étroite, tomber d'une âme basse. Il n'y a qu'une voix aujourd'hui pour saluer l'homme égal à l'orateur.

Le discours riept (rre'favoj, lu par le jaloux Eschine, en pleine école de Rhodes, provoqua l'enthousiasme : « Que serait-ce donc,

s'écria Eschine, si vous aviez ouï le monstre ! » La postérité se console de n'entendre pas le monstre [en lui applaudissant à l'envi des Rhodiens.

Ses rapports avec le Perse Harpale parurent suspects. Faute de preuves, force est de l'acquitter, sinon de l'absoudre. — On lui reproche aussi le désastre de Chéronée. Le devoir du grand orateur n'allait pas jusqu'à vaincre, il se bornait à convaincre les Athéniens du besoin de lutter, et à lutter lui-même. Au Pnyx, Démosthène personnifiait la Grèce entière ; à Chéronée, il n'était qu'un soldat.

Au surplus, Calaurie le retrouva, peu après, digne de lui-même, digne d'Athènes. Il préféra mourir à vivre esclave d'Antipater... Ce suicide révolte à bon droit nos mœurs chrétiennes...

Plaignons-le, ne le méprisons pas.

Moi, j'admire Démosthène docile à sa conscience mal éclairée, fidèle à ce qui lui semble vertu, juste jusqu'à se condamner luimême à mort ; scrupuleux jusqu'à choisir le poison, afin dé punir, hélas !. ces lèvres trop généreuses, et ces entrailles trop éloquentes d'avoir involontairement causé le malheur d'Athènes, sa bienaimée patrie...

Si dans ta poitrine bat un cœur chaud, loyal, généreux, un cœur héroïque, parle, toi, oh! parle !... sinon, silence airain sonore! silence, cymbale retentissante !

Onésime parle avec élégance... une élégance froide. Il est de glace, son auditoire au^si.

Ah ! que de phrases ! Ah ! que d'idées !

Une seule phrase bien sensée vaudrait toutes ces mille idées superflues ; une seule idée bien développée vaudrait toutes ces mille phrases redondantes.

D3 la bouche d'un dieu gaulois sortait une chaîne d'or, symbole de l'éloquence. Oh ! qui retrouvera les anneaux perdus de celte chaîne précieuse?

. CicÉRON n'est pas uniquement orateur, comme Démosthène, il est encore philosophe, littérateur, etc. Je dis « encore », et non de plus», cette diversité d'aptitudes ajoutant peu de chose à sa grandeur.

Ingénieux, élégant, délicat, Cicéron manque généralement d'énergie, j'entends cette souveraine énergie qui caractérise Démosthène. En Démosthène l'orateur domine, en Cicéron l'avocat. L'un a plus de génie, l'autre plus de talent. Il semble que la patrie parle par la voix de l'orateur grec. En ceci, il est bien « orateur ». Orator signifie député, ambassadeur, délégué du peuple. L'orateur st la bouche (0^), d'une nation. Cicéron s'oublie moins, s'efface moins. La République lui importe beaucoup, on n'en peut douter, mais il ne préfère pas assez, ce semble, Rome à toute chose, même à sa gloire, ni à toute personne, même à lui.

foriunatam Romam me consule naiam !

Tant de vanité rapetisse l'homme, rapetisse l'orateur.

Autemps de Cicérou, la toge et le glaive se disputaient Rome, c'est-à-dire Tunivers. La victoire flotta d'abord entre les camps et les rostres; les rostres, c'était Cicéron, les camps Octave... Mais lorsque le temps n'est pas à la vertu, pas même à la loi, la

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force a ânalement gain de cause contre la raison ; et l'epee (c tranche » la parole. ^

Cicéron, las d*angoisse et d'incertitude, désespérant de mettre jamais l'ordre dans l'Etat, voulut du moins le mettre dans sa conduite ; sa vie devait payer cette noble résolution.

Peu de jours après, on le vit s'accouder tranquillement sur le rebord de sa litière, et tendre sa tète aux émissaires d'Antoine, sans dire mot, lui qui avait tant h dire, lui qui disait si bien !

Toutes les sublimes attitudes, toutes les phrases pathétiques de sa longue carrière oratoire n'égalent point le sublime de ce calme ni le pathétique de ce silence...

Auguste surprit un jour son petit-fils qui lisait en cachette Cicéron : « Lisez-le, dit celui qui fut Octave, lisez -le sans crainte ; c'était un grand homme, et qui aimait bien sa patrie ! »

Honte à l'ingrat triumvir. Hommage au véridique empereur.

Il 9^

C'était l'usage, à Rome, d'accompagner avec la flûte l'exorde des orateurs... Ainsi la bienveillance et l'encouragement devraient seconder toujours ceux qui débutent I

Ceux qui veulent trop bien dire ont toujours quelques scrupules sur la manière dont ils ont dit.

L'on devient orateur. Ton naît éloquent.

L'ELOQUENGK, LES ORATEUUS 83

Dieu vous a donné une belle âme, Optime. Les grandes pensées coulent de votre cœur, comme de source ; votre intelligence est un instrument très harmonieux que toute souffrance et toute joie font vibrer à Tenvi. Quand vous parlez, Ton entend votre cœur palpiter sur vos lèvres. Votre voix grave, sonore, pénétrante remue comme un chant d'église ; elle demeure en notre oreille comme le murmure de la mer. Jamais, non, jamais je n'oublierai notre dernier entretien. Ma poitrine tremble encore, ma paupière est encore humide de l'émotion où vous m'avez jeté. Où prenez- vous ces énergies et ces tendresses, ces accents, cette couleur et ce parfum? Vous avez donc tout lu, tout médité, tout pressenti ? Dans la plus obscure question vous faites des trouées, d'où la lumière jaillit. Profond et subtil, ardent et calme, austère et charmant, froid et inspiré, il y a en vous deux hommes qui n'en font qu'un, supérieur, complet. Ce m'est honneur de vous connaître, bonheur de vous voir. Optime, puissé-je n'être pas trop indigne de parler devant vous, de penser comme vous, de vous écouter et de vous coniprendre ! Dieu m'aimait le jour où je vous rencontrai, 6 Optime !

La sténographie trop exacte nuit aux discours comme la photographie trop fidèle nuit aux visages. Pour que visages et discours « paraissent » beaux sur la toile et sur le vélin, il faut les retoucher»

Qui est plus silencieux que Timée devant des indifférents ? et

plus disert, je dirai même plus éloquent que lui, lorsqu'il peut épancher librement son âme ? Timide parce qu'il est doux, hardi parce qu'il est fort, il offre le singulier spectacle de deux caractères opposés. La bataille qu'il gagnera l'effraye. La lutte lui fait horreur ; et pourtant quelle énergie, quelle ardeur, quelle vaillance il y va déployer ! Les arguments se pressent sur ses lèvres. Son front se hausse, ses narines se dilatent ; ses yeux lancent des flammes ; son geste, toujours harmonieux, accompagne les mouvements de sa pensée, les mouvements de sa parole. Qui résisterait à tant de force et à tant de grâce? Ses adversaires, heureux d'être vaincus, battent des mains. Et lui, ne prendra-t-il pas orgueil de sa victoire? Regardez-le : l'air confus et désolé, il n'a qu'une crainte, d'avoir fait de la peine; qu'un souci, d'obtenir son pardon, et il faut le consoler.

Studion est-il un savant? Je distingue. Studion a bien acquis une certaine science ; mais de science profonde, large et haute, de bonne et vraie science, il n'en a point. Sludioa lit jour et nuit, Studion travaille nuit et jour, mais tout ce qui entra dans cette cervelle s'y gâte, comme un liquide dans une mauvaise futaille. Intelligence trouble, jugement frelaté, mémoire malencontreuse, voilà Studion. Ajoutez-y une langue très lourde, impuissante à dire les choses heureusement.

Néanmoins, Studion cache à peine qu'il se croit un parangon d'éloquence.

(( L'éloquence, répondait l'orateur antique, c'est l'action, encore l'action, toujours l'action ! »

L'action ! qu'est-ce à dire ?

Enlendait-il le geste? Torgane ? l'attitude? la prestance? le débit? le mouvement des idées ? la vivacité des images ? la véhémence du discours? l'ensemble des preuves? Tordre du raisonnement ?

Oui, tout cela à la fois.

Hoc quod continet omnia scientiam habel vocis. (Ecc.) En effet, savoir dire contient tout, la parole qui est verbe, le

verbe qui est intelligence, l'intelligence créée qui est esprit, don

de l'esprit créateur qui est Dieu.

Une région fertile ne vaut guère sans de beaux chemins ; beaucoup de science sert de peu sans une langue éloquente.

Judith, avant dô se présenter à Holopherne, revêtit ses plus riches atours, ses bracelets, ses boucles d^oreilles, ses colliers, ses anneaux, ses bandelettes de pourpre, ses épingles d'or... Outre cela «Dieu lui donna la splendeur».

Ainsi l'orateur se pare de sentiments, de pensées, d'images, toutes choses bonnes sans doute, mais impuissantes sans le Beau, cette « splendeur » du Vrai.

Improvisateurs, prenez garde à ne pas improviser des redites !

« Un prêtre ne doit pas parler politique en chaire... » — Oui..., seulement il ne faut pas tout entacher de politique, ô vous; sinon, rien ne restera à dire.

Quand orateurs et auditeurs ont mêmes préjugés, ces préjugés risquent fort de valoir pour vérités, pour vérités incontestables.

Quelque chose d'éloquent n'est -il pas toujours, peu ou prou, quelque chose de splendide et de sonore ?

La pensée fait entendre, l'image fait voir. Il y aura toujours plus d'éloquence dans l'image que dans la pensée.

Khistoire bien comprise donne quelque chose de Texpérience qu'acquerrait un homme contemporain de tous les âges et concitoyen de tous les peuples.

Les anciens firent de l'histoire un panégyrique ; nous en avons fait un libelle.

L'empereur Auguste, placé à table entre Virgile asthmatique et Horace chassieux, disait en riant : « Je suis entre les soupirs et les larmes ! » *

Hélas ! qui n*est assis entre ces deux convives au banquet de la vie?

Les Grecs disaient aux étrangers : « Barbares ! » Les étrangers répliquaient : (c Enfants ! »

Nous, Français, ne sommes-nous pas quelque peu ces Grecs en Europe?

Les Juifs, écrivant aux Spartiates, les appellent frères. Qui sont ces Spartiates? LesLacédémoniens, sans cloute. Ces Lacédémoniens ou Laconiens pouvaient descendre d'une de ces tribus venues d'Egypte, pays longtemps habité par les Hébreux, ou de Phénicie, contrée voisine de la Terre -Sainte.

A ce propos, le laconique qui, au dire des Grecs mêmes, tranchait si fort avec l'abondance des autres dialectes, le laconique ne serait-il pas un congénère ou un dérivé de l'hébreu, cette langue succincte s'il en fût? Par ainsi, la communauté de génie permettrait de conjecturer une communauté d'origine, et l'on reconnaîtrait deux peuples frères à leur langue sœur.

Tacite fait venir les Juifs de l'Ida, île de Crète : (Ida^ [dm, Judsei,) Méprise grosse de mystères.

Annibal, qu'il est hardi, et prompt, et tenace ! Voulant tuer la

puissance romaine, il ne la frappera point aux extrémités, il la frappera en plein cœur ! D'un bond il franchit des fleuves tels que l'Ebre et le Rhône, et traverse des montagnes comme les Pyrénées

elles Alpes. Son expédition d'Italie n'est pas une aventure, mais un plan de campagne qu'il a froidement médité, et qu'il accomplira résolument. Appauvri de troupes, déserté de Carthage; il campe treize ans au milieu de l'Italie, aussi inébranlable dans la défense qu'il fut irrésistible dans l'attaque. Seul, étranger, il tient tête à toute une nation qui le combat chez elle. Vaincu, il grandit son vainqueur, sans devenir moindre. Fugitif, il fait des levées dans

le monde entier contre Rome. Il est érttdit, il est spirituel, il

est fin, il est ironique, il est éloquent. Sa harangue au Sénat de Carthage est peut-être le morceau le plus solennel et le plus pathétique que la parole humaine ait jamais produit. Cet homme pèse sur la poitrine de Rome. Vingt nations conjurées n'effraieraient pas la République comme Annibal lui seul. S'il ne périt point, elle n'est pas sûre de vivre. Annibal daigne mourir, et Rome en pousse un tel soupir d'aise, un si grand cri de joie, que ce cri et ce soupir font tressaillir les siècles !

Les grands historiens de Grèce et d'Italie sont autant de poètes.

Qu'est-ce que Tacite ? Un poète dramatique.

Et Tite-Live ? Un poète épique.

Et le vieil Hérodote? Un poète, un grand poète.

Les hommes et les faits furent ce qu'ils furent ; ils sont pour nous ce qu'il plaît à l'historien.

L'histoire est une pièce jouée, par qui? Par des héros morts devenus, grâce à l'écrivain, des acteurs vivants. L'historien, poète par son art magique, transforme ses lecteurs en témoins oculaires des choses qu'il raconte.

Tacite est effrayant parce qu'il est effrayé.

Les mots de Tacite semblent tirés de Virgile et d'Horace ; ses phrases ont l'air d'hexamètres disloqués, disjecti membra pçetse ; on les prendrait pour des vers à retourner.

Ce style poétique, à la démarche solennelle, mais un peu raide. Un peu -monotone ; à l'accent souverain, mais un peu affecté, un peu emphatique, fait de Tacite à la fois un admirable écrivain et... le dirai-je? un méchant auteur.

Que ne pardonne- t-on pas à la gloire? César noya les Gaules dans le sang, et les Gaulois aimèrent César; Napoléon ouvrit les quatre veines de la France, et les Français adorent Napoléon !

Rien ne tache et rien ne lave comme le sang.

Pour juger un événement, comme pour mesurer un édifice, il faut se mettre à distance.

« La philosophie de l'histoire! La philosophie de l'histoire!... » Oa n'entend crier que cela. C'est un abus, Quand dira-t-on : « La théologie de l'histoire ? )>

Le héros émerveille, mais l'homme intéresse.

^ ^ lo

Marios ne fut qu'un brave soldat et un bon général. Médiocre politique, médiocre citoyen, il montra peu de génie et de cœur. Ses quelques vertus furent peut-être des vices à qui manqua le temps d'éclore ou l'occasion d'éclater. Sa grande science fut de proscrire. Quiconque, soit en paix, soit en guerre, lui faisait obstacle, était un ennemi qu'il s'appliquait à détruire. Un partisan de Sylla était Cimbre à ses yeux. Il n'admettait que deux sortes d'hommes, des amis et des ennemis. Un égoïsrae ambitieux était toute sa conscience, toute sa conduite.. Il élevait le plus vil qui prenait son parti; il supprimait le plus noble qui le contrariait. « Rome », « Patrie » ne lui disaient rien; dominer, dominer seul, dominer n'importe comment, dominer envers et contre tous, voilà sa passion. Marins fut une épée infatigable et impitoyable qui, tournée contre les ennemis du nom romain, les abattit ou les chassa; qui retournée contre ses concitoyens, les décima, à ce point qu'il ne resta plus dans Rome qu'un petit nombre de gens qui paraissaient des ombres d'hommes et de Romains.

Victus, victima; hostis^ hostia.,. Ces étymologies en disent plus long sur la cruelle « civilisation » romaine que tous les récits deTite-Live*.

^ Cette étjrmologie a été contestés par un érudit. a Victima viendrait aussi biei)

Pompée, né patricien, Thomme de l'aristocratie ; César, né aussi patricien, l'homme de la démocratie; Cicéron, plébéien par la naissance, patricien par éducation, sans cesse entre Pompée et César, en attendant l'heure de sombrer dans le gouffre où manque rarement de tomber Tirrésolu qui veut tenir le milieu entre deux courants contraires.

Auguste, le neveu de Jules César, jeune, obscur, inexpérimenté, héritier d'un nom qui le condamne h l'empire du monde, cruel par système, sera le fléau de l'univers jusqu'au jour où il pourra en

être les délices.

Que lui importe la voie? Le terme lui est tout. Au besoin, il proscrira ses amis, il grandira ses adversaires. Comme le bouchon de liège plongé dans l'eau, il tend vers le haut de toute sa nature.

Autant Octave fut ingrat, inexorable, vindicatif, autant Auguste apparaîtra plein de mansuétude, je dirai même de bonhomie. Qui immole Cicéron et pardonne à Cinna? Qui couvre de cadavres l'Italie et l'Orient, et pleure les légions de Varus? Qui fait pendre cet esclave coupable d'avoir mangé une caille rôtie, et sauve un autre esclave qui vient de briser parmégarde les cristaux de Vedius PoUion? Octave, Auguste.

Ainsi l'ambition contrariée rend les hommes féroces, et, satisfaite, leur persuade la douceur. Pourquoi Octave ne posséda-t-il Rome en naissant? Il aurait peut-être toujours été Auguste.

de Vinctus » disait-il. Qu'il me soit permis de m'en tenir à Ovide : « Victima quas élextra çeci(iit victrice^ voçafur^ »

Polycrate, retrouvant dans le corps d'un poisson l'anneau qu'il jeta à la mer, pâlit d'eflfroi ; Philippe d'Alexandrie, apprenant eoup sur coup trois bonnes nouvelles, implore un revers ; Paul- Emile veut que les cercueils de ses deux enfants morts l'accompagnent sur M voie triomphale... Partout méfiance de la fortune; partout disposition à craindre un piège de la perfide... Il y a là plus que de l'expérience, plus que de l'ouï-dire; il y a un^sentiment inné; le ressouvenir de quelque grande disgrâce originelle, justement héritée ; l'aveu inconscient d'une désobéissance, digne de châtiments, non de faveurs...

Ausone, profond pour cette fois, résumait bien l'âme de l'antiquité dans cet hémistiche :

Fortunam rêver enter habe.

L'Empire romain se taisait devant Auguste ; un jour il voulut imposer l'article, qui manque en latin, et il y eut un cri universel ; Domitien édicta des réformes alphabétiques, et il n'y eut personne, consul ou licteur, qui n'éclatât de rire ; Chilpéric commit^certains décrets orthographiques qui indignèrent plus que les abominations de cet époux de Frédégonde. . .

La servilité a de ces rebellions inattendues.

Suétone ne recule devant aucun détail; la pudeur ne lui est de rien; la vérité, quelle qu'elle soit, rien que la vérité, toute la vérité, nue dans l'histoire comme dans la fable! Ce n'est pas qu'il

soit éhonté, ni indifférent à bien et à mal. Plusieurs l'ont pensé, à tort ce me semble. Suétone distingue toujours entre ce qui est honnête et ce qui est pervers, seulement il évite de moraliser, et se contente d'exposer les faits, pour que le lecteur, seul juge, prononce en connaissance de cause. Âinsi> pas de considérations politiques, aucunes réflexions morales. Suétone ne conte pas comnie Tite-Live, ne chante pas comme Quinte-Curce, ne raisonne pas comme Salluste, ne moralise pas comme Tacite, Suétone rapporte simplement et crûment ce qu'il sait pour l'avoir vu ou entendu ou appris. L'essor lui manque, la profondeur et l'étendue; toutefois il intéresse, il instruit, il fait penser. L'historien témoigne de peu.de génie sans doute, mais l'anecdotier mérite bien de la postérité.

Jeanne d'Arc : Ce n'est pas une « hallucinée » ; ce n'est pas une « aventurière. » Des voix saintes lui ont dit : a Quitte le fuseau ; prends l'oriflamme et la lance ! » Elle se nomme, elle se prouve. Rien ne l'étonné, ni la cour, ni les camps, ni le champ de bataille. Ceux qui commandent lui obéissent. Une cuirasse défend sa poitrine et son cœur. Les railleurs, les impudents se taisent; quand cette jeune fille passe à cheval, le pauvre peuple dit : « Dieu et la bonne Vierge prennent pitié du royaume de France ! »

L'Anglais l'enveloppe de sa haine, le Français de son amour. C'est la « Sainte » ! c'est la « Sorcière » ! L'étrange sorcière, en vérité, qui délivre sa patrie par ordre de Dieu!

Une fois le sang rougit son armure; et quel est ce sang? Le sien. Sa main se lève pour exhorter, jamais pour occire !

Elle meurt comme elle a vécu, en femme, en héros, en chrétienne.

Un vieux poète dit qu'elle reproduisit Hercule à la vie, à la mort; assimilation un peu saugrenue, mais grandiose et saisissante. Sur le bûcher, elle défaille, elle plaint sa jeune vie toute pure; le feu

répouvante: « Grâce! » Point de grâce; et elle se résigne...

J'ai vu Jeanne d'Arc dans ce Rouen même où elle pleurait de falloir mourir; la statue était maussade et lourde, sans expression humaine, sans expression céleste; je l'ai vue avec mon cœur surtout, et j'ai tressailli à m'en souvenir toujours I

L'évêque d'Orléans, Alexandre Guillemin, Antoine de Latour ont souhaité h la vierge, à la guerrière, à la martyre, une gloire encore, celle de sainte canonisée. Cette quatrième couronne fleurira à son front lorsque le règne sera fini des fils de Voltaire.

Des lèvres étrangères ont chanté à l'envi la « Bonne Lorraine »; Bedford et Shakespeare ont seuls, dans toute l'Angleterre, osé la haïr; l'Allemagne lui a « donné des lis à mains pleines », c'est-à-dire des hymnes et des poèmes et des drames,..

La France, déshonorée coup sur coup par le grotesque Chapelain et par l'infâme Arouet, doit toujours l'hommage, deux fois ^ expiatoire, d'une épopée à son incomparable enfant.

Christophe Colomb : grand génie et grand cœur, égal à sa pro • digieuse mission. Toujours rebuté, toujours persévérant. Partout méconnu, partout fidèle à lui-même. Tour à tour réputé fou et impie, il proteste au nom de la raison et de la foi. Rien ne le détourne, ni les railleries, ni les argumentations, ni les calomnies, ni les menaces qui se réaliseront, ni les promesses qu'on ne réalisera point.

Difficultés au dehors, angoisses au dedans. Une voix, intime qui lui dit : Courage ! le soutient seule.

Introduit par un moine auprès d'une reine, il explique son projet. « Un nouveau monde? Comment existerait-il? Ni anciens ni piodernes n'en parlèrent jamais!... »

Triste, il part. Oa ira- t-il? En France, affronter d'autres ironies ? En Angleterre?... Cependant Isabelle dépêche vers lui; elle engage ses joyaux. noble femme voulue aussi dans le plan de Dieu !... Colomb prend la mer.

Quelle expédition ! Jamais le merveilleux et le réel ne s'unirent si bien ensemble. Aboutira-t il? Surgira-t-il devant ses yeux ce monde qu'il voit au fond de son âme ? Sans doute ce monde existe ; mais lui, letrouvera-t-il?... insomnie ! ô inquiétude! ôlabeur !... 11 lui faut lutter contre tout et contre tous, contre les éléments, contre l'équipage, contre l'inconnu. Cette flotte porte la fortune d'un monde.

Enfin il crie : Terre! terre !

Il saute sur le rivage, il tombe à genoux, il lève ses mains au ciel... Son épée reste dans le fourreau; l'étendard de la reine d'Espagne, la croix, drapeau du Roi des rois, rien autre. Et à quoi bon davantage.

Il vogue vers l'Espagne ; avec lui s'est embarquée l'envie, que tant de gloire exaspère.

L'ingratitude l'oblige, comme naguère l'indifférence, à errer de ville en ville, seul avec ce fils que Lamartine, par une distraction inexcusable, flétrit du titre de bâtard. Il a donné vingt Espagnes à l'Espagne, et il a pour s'abriter un étroit logis ! Il a découvert des mines d'or et de diamant, et on lui marchande un peu de pain !

L'histoire d'aucun peuple n'offre un contraste pareil à celui-ci : Colomb, près de mourir, ne possédant plus qu'un crucifix pour lui rappeler Dieu, et un trophée de chaînes pour lui [rappeler les hommes, léguant par testament à son pauvre fils, dans une pauvre « posada » de Valladolid, ses titres de vice-roi des mers et de grand-amiral des Indes !

Si du moins le monde révélé par lui portait le nom de son inventeur! A lui la peine, à un autre le profit!

Dieu ait ouvert son paradis au grand chrétien qui toute sa vie

ahana pour dilater Jésus-Christ et TÉglise ! Et enfin Rome, siège de toute justice et source de toute consolation, mette sur les autels celui qui aida Pierre à bien accomplir l'ordre évangélique : « Allez ! Enseignez toutes les nations ! »

Ilfautque Fliistorien soit poète; poète non pour trouver, mais pour retrouver ; non pour insuffler la vie à des êtres, à des faits imaginaires, mais pour ranimer et raviver ce qui fut ; pour représenter ce que le temps et l'espace ont mis loin de nous.

Scipion Dupleix, Daniel, Rapin-Thoyras, Anquetil, etc. sont mauvais historiens, faute d'être p êtes. Même ce qui est authentique n'est pas vrai sous leur plume, et le temps jadis meurt derechef entre leurs mains inintelligentes.

Thiers, Lamartine, Michelet, Thierry, etc., savent faire vivant ; ils font voir, entendre, toucher ; non seulement ils ressuscitent, ils suscitent aussi quelquefois; et ils devinent si bien le pourquoi et le comment de tout qu'on les peut soupçonner, comme le commentateur Brossette de « mieux savoir Despréaux que Despréaux lui-même. »

Danton demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir institué le tribunal révolutionnaire ; Jacques Lafitte demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir établi le gouvernement de Juillet; Jules Favre demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir stipulé le non désarmement de la milice parisienne...

courteté de la sagesse humaine ! folie de l'orgueil et de la vanité 1 Ainsi les plus hommes de lalent, d*esprit ou d'expérience

tombent à pieds joints, les yeux ouverts, en des embûches, prévues de tous, ignorées d'eux seuls !

Quatre-vingt-treize ! Tous ces singes de Rome païenne, dont c'était le rêve de vivre en Romains de la République, ne purent que mourir en Romains de l'Empife, c est-à-dire violemment les uns par les autres.

Un historien ministre s'est rencontré, parlant comme historien des rois fainéants avec un dédain suprême ; voulant comme ministre, que les rois régnent et ne gouvernent pas.

Toujours certains noms réveilleront certains préjugés.

Les intérêts désirent l'ordre, les mœurs le donnent.

La conscience de l'iiomme livré a ses passions est comme la voix du naufragé couverte par la tempête.

Le souvenir est une impression y qui se répercute de distance en distancadans le cours de notre vie.

Les hommes d*esprit, tant qu'ils n'ont qu'une expérience d'intuition et non pas de manipulation, ne laissent pas de faire des sottises. Ils voudraient mener les choses de la vie comme les choses d'idée. De là, force mécomptes. Cependant^ après quelques leçons, ils 8'amendent.

L'homme d'esprit est réputé méchaut, le plus souvent bien à tort. Lui, méchant? Eh! bon Dieu, souriez aux éplgrammes qu'il vous décoche, et, de reconnaissance, il vous sautera au cou!

II n'y a pas d'humiliation pour l'humilité.

Les imbéciles et les méchants haïssent les gens d'esprit. Les méchants disent que les gens d'esprit sont des imbéciles, elles imbéciles disent que les gens d'esprit sont des méchants.

En fait de louanges, nous consultons plus notre appétit que notre santé.

Quelque . soleil qu'il fasse dans une intelligence, toujours des recoins y restent dans l'ombre.

La mémoire loge dans la tête, le souvenir dans le cœur.

iÙ

Les époques de décadence multiplient ce singulier contrasta d'une

belle intelligence et d'un caractère vil.

L'ESPKIT, LE TALENT 101

^% il

Nous aimons beaucoup la justice et peu les hommes justes.

Il est des âmes stériles où rien ne'germe, ni vertus ni vices.

Le sot ne veut jamais ni paraître ignorer ce qu'on lui apprend ni ne paraître pas vous apprendre ce qu'il ignore.

L'homme qui s'abstient par scrupule de flalter les grands a bienlôt fait de leur être suspect.

Beaucoup die prudence n'empêche pas toujours de faire des folies, ni beaucoup de raison d'en penser, ni beaucoup d'esprit d'en dire.

Qu'est-ce Texpérience? Une pauvre petite cabane construite avec les débris de ces palais d'or et de marbre appelés nos illusions.

Sont ils rares à notre époque les talents qui ont perdu leur virginité, puis leur virilité?...

(( EQterré vivant!... » Quelles mesures ne preud-on pas contre un tel péril? Mais il est des âmes enterrées vivantes, des cœurs enterrés vivants, des intelligences enterrées vivantes, et qui s'en inquiète?...

On dit : « L'esprit court les rues. » *En vérité, j'ai longtemps, longtemps attendu qu'il vînt à passer, pour lui tirer mon chapeau. Il est aussi rare dans les rues que dans les salons.

N'ayons ni la tête dans le cœur, ni le cœur dans la tête.

• C'est un rude labeur que discuter avec un sot mesquin et rogue, en présence d'ignorants. Comment s'y prendre pour établir les droits de la raison? S'adresser au jugement de notre homme? Notre homme n'a pas de jugement! Faire appel au goût de l'auditoire? L'auditoire manque de goût.

Quoi de moins difficile à réveiller qu*un amour-propre assoupi, de plus malaisé à endormir qu*un amour-propre éveillé?

Orgueil et volupté engendrent folie.

Aucun labeur n*est sans espérance.

Il y a une franchise brutale, et je la déteste ; une franchise indiscrète, et je la redoute; une franchise imbécile, et je la plains. Il y a aussi une franchise opportune, et délicate, et bonne ; honneur à celle-là.

Nous sentons mieux que quelqu'un a tort, quand c'est envers nous qu'il a tort.

Heureux qui mortifie ce plaisir amer de crier à tout ce qui blesse ou pèse. 11 sera en paix avec autrui et avec lui-même.

Ahl qu'un honnête homme est seul!

Notre expérience se compose plutôt d'illusions perdues que de sagesse acquise*.

J'appelle « génie » certaine faculté génératrice. (Genius : gêner are,)

(( Comment va-t-il? — Mal, très mal. — Cependant le médecin m'affirmait tout à Theure, qu'il a passé une. bonne nuit, et que peut-être... — Le médecin se trompe. Mais qui tous assure?... — J'ai un signe certain qu'il est perdu : Vécors, qui s'en plaint tout haut, lui son favori, lui sa créature, — et cela depuis hier!

Un roi, entouré de sa cour, s'était assis sur le bord du chemin. Savoir-faire vint à passer : « Qui êtes-vous? » demanda le roi. Savoir-faire répondit : «Je suis peu de chose ; si vous le trouvez bon, je puis être beaucoup. Dites un mot, et j'aurai talent, sagesse, puissance, ce que je désire pour vous être agréable » — « Reste», dit le roi.

Savoir passe ensuite. Le roi, distrait, ne l'apercevait point : « Roi, le Savoir ! » cria un courtisan. Savoir, l'air humble, la lèvre émue, s'approche : « Sire, j'ai la parole droite, le cœur vrai, la main juste. Employez-moi, je vous serai utile. »

Le roi répondit : « Orgueilleux, va-t'en ! »

L'homme qui n'est pas à sa place est d'embarras pour soi et pour autrui.

Lui : Voilà un an et plus que je vous dois ; je veux ni'acquitler.. C'est?...

L'ouvrier : Vingt-cinq francs, monsieur.

Lui : Vingt-cinq francs ? Oh ! oh!... Va pour vingt francs.

L'ouvrier : Je vous fais un compte juste, monsieur; la marchandise est chère, le travail chôme, et puis les ouvriers sont rares, rares !...

Lui : J'ai dit vingt, et je m'obstine.

L'ouvrier : Je suis aux regrets...

Lui : C'est un affront !.. Mes amis apprendront de vos nouvelles! (Il ouvre son porte-monnaie.)

Un mendiant (entrebâillant la porte) : La charité, messieurs!

Lui : A merveille!... Il ne sera pas dit que j'en aie la honte, et vous le profit... (Jetant une pièce de cinq francs au pauvre) : Tiens, toi, et file !

Le mendiant : Cinq francs! le brave homme !

Le^sel, répandu sur la terre, la stérilise ; mêlé avec la terre, la féconde.

L'expérience enseigne aux bons qu'il y a des méchants, aux méchants qu'il y a des bons.

« Toute opinion sincère est respectable...» Je distingue : la sincérité est chose respectable. L'opinion... oui, si elle est honnête. Sinon, non.

Nos jugements s'inspirent de nos actes plus que nos actes de nos jugements.

lOG PENSEES

La conscience de l'homme livré à ses passions est comme la voix du naufragé couverte parla tempête.

Le souvenir est une impression^ qui se répercute de distance en distance dans le cours de notre vie.

Combien sacrifient Thonneur, chose de nécessité, à la gloire, chose de luxe !

Les calomniés sont comme les fruits, ils sont mordus, donc ils sont bons.

Imiter est un besoin de nature ; nous imitons, jeunes, autrui ; vieux, nous-mêmes.

Les bons haïssent le mal, et non les n^auva^s ; }es ]i)auyais abhorrent et le bien et les bons.

Hier j'arrachai des plantes, et les jetai sur un tas de fumier.. Je les ai retrouvées ce matin, épanouies et souriantes. Ainsi les belles âmes fleurissent dans l'humiliation.

Le téméraire prévaut là et maintenant ; le prudent à la longue et partout.

Traverser ce bas monde comme des naufragés qui fendent la mer, la tête hors des flots, l'œil et les bras vers le rivage.

Un mérite incontesté n'a pas grand'peine à paraître modeste.

Le succès nous fait plus louer que connaître.

La cause du bien a contre elle et les pervers qui la guerroient, et les justes qui la défendent mal ou ne la défendent point,

Vous avez du talent ? soit. Mais le faites-vous valoir ? C'est-àdire TOUS imposez-vous peu ou prou selon les temps, les lieux et les gens? Si vous vous proposez seulement, si vous no vous imposez pas, votre talent ne profitera probablement à personne, et certainement ne profitera pas a vous.

Le bruit n'est pas plus la force que le tonnerre n'est la foudre.

« L'air respirable pour le corps ne s'étend pas très haut », disent les physiciens. . .

L'air respirable de Tàme ici-bas abonde moins encore !

Un haut personnage de naissance infime fait-il une bassesse « Il s'oublie », dit plus d'un. Eh ! non, il se ressouvient !

«Simple, innocent, candide, naïf...» Ces mots prennent un sens qui fait sourire au fur et à mesure que les mœurs publiques prennent une tournure qui fait pleurer.

L'KSPRIT, LK TALKNT 109

L'esprit subtil excelle à donner les raisons d'une chose, l'esprit pénétrant à en trouver la raison.

Notre âme que le monde prétend distraire avec ses vanités ressemble à cet enfant que l'on console d'une étoile en lui offrant des hochets.

Et c'est vous qui aboyez ainsi, Molosse? Que vous a-t-on fait ? Vous entrez en fureur h propos de tout, du vent, de la pluie, du soleil... Votre langue est un fouet toujours levé, toujours retentissant. Les saints du paradis me gardent de votre colère ! Elle éclate plus vite que la foudre, plus abondante que l'orage, plus impétueuse que l'ouragan. Elle ébranle, elle tord, elle déracine, elle emporte, elle disperse ! Moins elle a de cause, plus elle a d'effet. En vérité, vous n'êtes plus un être raisonnable, vous êtes un élément ! Vous ne regardez à personne, vous ne respectez rien. Vous allez ; votre galop s'accélère parla vitesse acquise ; et vous frappez à l'aveugle, d'estoc et de taille, à droite, à gauche, dessus, dessous, loin et près, à tort et à travers ! Qui se flatterait de trouver grâce devant vous, homme implacable ? Vous voulez même raison à tous, la vôtre; même caractère, même sentiment à tous, le vôtre, rien que le vôtre. Malheur à qui vous oppose un sij un mais^ un sourire, un geste, un silence ; vous l'immolez sur l'heure aux Furies.

Aussi Molosse votre aspect terrorise. Les mères vous apercevant venir se sauvent éperdues ; et les petits enfants apeurés prennent la fuite, en pleurant et criant : « Croquemitaine!... »

PENSKKS

Qui souffre davantage, du capable qui est en bas et devrait être en haut, ou du médiocre qui est en haut et devrait être en bas?

Il n*y a pas si loin du cœur a la bouche que de la bouche à la main.

Tous nous nous vantons de quelque chose, qui de ses ancêtres, qui de ses alliances, qui de sa figure, qui de son esprit, qui de son cœur, qui de ses espérances, qui de ses mécomptes, qui de sa fortune, qui de sa pauvreté, qui de ses vertus, qui de ses vices. . . Celui-là ne se vante pas le moins qui se vante de ne pas se vanter.

Qi

La violette sous Therbe, le rossignol parmi la feuillée, le génie qui patiente, la vertu qui se cache quatre charmantes choses.

Quelle vertu n'est pas indispensable à l'homme d'esprit pour qu'il se refuse le plaisir d'un trait malin ! Jean Racine, au temps de sa plus grande ferveur, se mordait les lèvres jusqu'au sang afii) de retenir une saillie,

Le génie perce avec tant de peine, parce que ce bas monde est aux mains de deux toutes-puissances, celle des méchants et celle des sots.

Qu'est-ce qu'un honnête homme? Quelqu'un qui possède un ensemble de vertus religieuses, sociales, domestiques, parfumées de délicatesse.

Nos sentiments, nos pensées, nos paroles perdent leur rectitude en entrant dans certains esprits, comme les bâtons qui plongés dans l'eau s'y tordent.

Nous nous corrigeons moins de nos défauts que de nos qualités,

L'irrésolu bénit la nécessité qui l'absoudra d'avoir pris un parti quelconque.

N'avez-vous ni vertus ni vices, réjouissez-vous, on dira que vous êle^ bon ; manquez -vous d'esprit et d'imagination, console;$yous, on vous trouvera sensé et « positif )}.

Ce qui achève de pervertir le méchant finit de convertir le bon

Qu'est-ce que la médisance ? Un verdict de culpabilité prononcé en l'absence de l'accusé, à huis-clos, sans défense ni appel, par un juge intéressé et passionné ;

Tout ce qui lui barrait le chemin, s'écarte bon gré mal gré devant l'homme de talent qui ne va plus seul.

Le mal nous réussit quelque temps pour nous mieux perdre enfin.

Cet homme a des faiblesses ; toutefois il chérit la vérité ; il défend la justice. Et les petites âmes crient : « inconséquence ! ô scandale!... » Mais les cœurs pieux disent : « noblesse native de l'homme ! ô heureuse contradiction du chrétien !..• »

Le méchant a deux façons de nuire, en faisant le mal, et en faisant le bien.

La langue se mettant à Taise met tout à la gêne.

Une multitude de choses réveillent en nous à première vue une sensation qui semble le souvenir.

Très peu d'hommes sont capablesdejuger.« L'opinion générale » n'est souvent que l'opinion de quelques-uns acceptée par tous.

Les arbres à tête haute ont moins d'ombro à leur pied.

^^^ iO

Trop de conventions sociales ou littéraires empêchent d'être « soi » comme citoyen ou comme écrivain.

On fait mieux son chemin avec de l'agrément sans mérite qu'avec du mérite sans agrément.

« Fortuna » n'avait que le sens de hasard, chance, occasion; nous y avons ajouté le sens de richesse : « Posséder une grande fortune... » « Facultates » signifiait « ressources pécuniaires. »

seulement; il ne désigne plus que les « facultés )> de l'esprit. Cependant Ton dit bien : « Donner selon ses facultés ».

Le monde se fait le juge et le bourreau de quiconque lui sacri&e sa conscience.

Les hommes de conscience sont, un peu partout, moins encouragés que tolérés.

Telle humilité provient d'orgueil; tel orgueil provient d'humilité.

Celui qui dit : « J'ai mal fait, » si méchant qu'il soif, pourrait l'être davantage.

Combien ne pèchent point, par « inappétit » ou par « inoccasion ! »

La sottise que nous aurions faite est celle que nous pardonnons le moins à autrui.

L'homme de talent, né pauvre, ne peut ni se soigner, ni s'at-"

l/ESPRIT, LE TALKNT ilo

tendre, ni se placer où, quand et comme il faudrait. Le pain quotidien le sollicite tout d'abord et le captive dès le principe. Il ne peut vivre selon l'esprit qu'aux heures « perdues », à la dérobée, en se cachant, ou en se compromettant. N'ayant ni toute liberté, ni toute indépendance, ni toute facilité, ni toute considération, il risque fort, s'il arrive, de n'arriver qu'endommagé et vieilli.

Quand ceux qui doivent et peuvent nous faire du bien se contentent de nous payer en compliments sonores, consolons- nous par la pensée que nous sommes au-dessus d'eux de toute leur bassesse.

Tout un ciel est dans une goutte de rosée, toute une àme est dans une larme.

Chose assez rare un homme de talent qui arrive par son talent.

On n'est bien servi que par ce qu'on supporte bien.

Les dignités sont fécondes ; la dignité, hélas ! est stérile.

Il faut des toutous au lion en cage, et de petits esprits remuants et flatteurs au despote dans son palais.

Les mêmes nuages qui s'épaississaient et s'obscurcissaient, pour empêcher le soleil de luire, se revêtent de souplesse et de transparence, lorsque le soleil les a forcés de lui faire place.

Il est une lenteur en affaires qui les mûrit, et une lenteur qui les pourrit.

Le sage met à devenir un homme le temps que l'ambitieux dépense à devenir un personnage.

La raison ! la raison!... Tant qu'il vous plaira, mais gardezvous de penser qu'elle réponde à tout, suffise à tout, satisfasse à tout. Cette mère perd son enfant; est-ce la raison qui la consolera ? La froide raison conseille-t-elle le poète inspiré, le guerrier héroïque, Tamant? La raison ne mène qu'une petite partie de riiomme, la moins intéressante. Le reste obéit au sentiment, vrai ou faux, à la passion mauvaise ou bonne.

Satan ayant un jour convoqué son grand Conseil, les ministres d'enfer, près de prendre place, débattirent entre eux la question de la préséance :

(( Ma droite au plus digne ! » cria Satan.

Luxure plaida ses droits; Mensonge récita ses titres; Orgueil vanta ses mérites...

Satan écoutait, indécis.

Sarcasme fit entendre un ricanement, et dit : « Personne n'est plus digne que moi, Satan. Le mal que font ceux-ci est de peu au prix de ce que je sais faire. On se corrige d'eux tous, l'on ne s'affranchit jamais de moi ; ils perdent les individus, je perds les empires ; ils encouragent au vice, je décourage de la vertu. Par moi l'enthousiasme expire, la justice succombe, la vérité a peur, le devoir a honte: Derisor perdet cimtatem,..

(( — Viens t'asseoir à mon côté ! dit Satan. »

Sur terre l'on n'a rien sans effort : comment aurait- on sans vert la gloire au ciel ?

La raison, inspiration habituelle, secondaire ; l'inspiration, raison supérieure, intermittente.

Comme ces statues qu'il faut faire plus grandes que « nature », afin que, vues d'en bas ou de loin, elles paraissent de grandeur « naturelle », certaines vérités ont besoin d'être « forcées », pour que le public s'en fasse une idée juste.

Qu'est-ce qu'un jour sans soleil et un homme sans bonté ?

Ah 1 que nous connaissent peu ceux qui nous connaissent le plus I

Pervicax depuis trente ans étudie, observe, écrit, en pure perte. Hormis deux ou trois qui se doutent de sa valeur, et gardent le silence, nul ne prend Pervicax au sérieux: « Mais, s'il avait du mérite, les maîtres le salueraient à la vue de tous !...

Or voici qu'un hommage vient de haut et de loin chercher Pervicax au fond de son isolement :

<( Vraiment?.. Une surprise pareille !.. G est que l'homme a du talent, avouons-le... »

Et du jour au lendemain, Pervicax est prophète, prophète dans son pays! OnTentoure, on l'admire, on lui rend gloire ; on lui vante telle brochure parue il y a quinze ans, au milieu de l'indifférence universelle ; on exhume telle composition du collège où son génie pointait déjà ; son dernier ouvrage est posé sur une table, en vedette , le couteau de bois entre les feuillets ; » on le lira page à page, avec amour, comme il convient ; ses idées, son style ont un charme !.. » Ainsi Pervicax entre dans la voie de son triomphe; le temps n'est plus des haussements d'épaules, et des regards narquois, et des sourires navrants; tout a changé de face; et les pierres qu'on lui jeta, il s'agit de les placer en ordre maintenant, et de les élever en piédestal pour la statue qu'on lui prépare.

Une cervelle sans jugement est une voiture mal suspendue et qui verse en route.

Il faut se garder de faire mal à toutes gens, il faut se garder de faire bein à tçlles gens.

Quel prince d'Europe ou d'Asie, cherchant dans tout son vaste empire un homme heureux, le trouva enfin dans la peau d'un pauvre hère qui n'avait pas de chemise? Félicissime, lui, a une chemise et davantage, grâce à Dieu; mais, malgré cela, Félicissime est bien le plus heureux homme qui soit sous la calotte du ciel. Oyez -le, regardez-le. A propos de tout, pour ne pas dire à propos de rien, l'allégresse éclate dans ses yeux, déborde de ses lèvres, s'épanche de son cœur pour rejaillir près et loin autour de lui. Tout le monde l'honore, le distingue, est son ami. La moindre parole, la moindre politesse le couvre de gloire. Une chose de rien, passant par sa bouche, devient d'or. L'univers entier gravite vers lui, tourne sous lui : « Je sors de dîner avec mon ami l'ambassadeur; j'ai reçu la visite de mon camarade Z...,

le député; le poète X... me veut faire hommage d'un poème qu'il compose, etc. » 11 n'y a grand personnage qui ne le recherche, qui no le consulte... Si Félicissime a un regret (ce qui n'ôte rien à sa béatitude), c'est de ne pouvoir se multiplier, pour suffire à l'amour de tous. La vie est pour lui un perpétuel banquet où il sufifoque'sous les roses.

Ne jalousons point Félicissime, admirons-le plutôt, puisqu'il ne veut pas être plaint.

Rien ne fait vivre et rien ne tue comme les émotions.

Les grandes joies pleurent, les grandes douleurs rient.

Le malheur présent est égoïste ; le malheur passé est compatissant.

Préférons, n'excluons point.

Certaine tristesse constitue un raffinement de volupté particulier à l'orgueil.

Les passions ont je ne sais quoi qui tente toujours et qui ne contente jamais.

LA joie; la souffrance 121

D'abord nous espérons trop, ensuite pas assez.

Espérer déçoit, jouir désabuse.

Un jour tout se rompt et s'écroule, un autre jour tout se relève.

Peu savent souffrir, faute de cœur, ou jouir, faute d'esprit.

Pressez toute chose, un gémissement en sortira.

Les arbres prennent à l'approche de l'hiver un air d'angoisse un accent désolé qui saisissent. On dirait que toutes ces feuilles se débattent, avant de tomber pour mourir.

L'adversité est meilleure à celui-ci, et la prospérité à celui-là.

^ -^ lo

Plusieurs conditions sont nécessaires au bonheur, qui se ren contrent rarement ensemble.

122 PENSÉKS

Qui n'apprécie point ne possède point.

Nous saurons que nous avons été heureux, nous ne savons pas si nous le sommes.

«J'ignorais, j'étais heureux !.. » tous les fiers esprits, inquiets

pour ignorer, plus inquiets pour savoir, exhalent ce cri de dou-

« leur, depuis Adam, le premier désireux, le premier déçu.

Désire-t-il ? C'est de tout cœur. Ni appétit, ni sommeil ne l'en distraient... Frustré, il se désenchante. D'un succès longtemps attendu en vain, la nouvelle le trouve indifférent. En toute chose, la spontanéité, l'opportunité seules lui sont bien douces.

Nous laissons-nous aller à la rêverie, devant nos yeux voltigent d'abord des formes fantastiques. Nous les apercevons presque : elles semblent avoir un corps ; elles tournent, elles s'éloignent, elles reviennent,, pareilles à ces papillons qui se jouent autour d'une lampe; elles caressent du bout de leur aile notre imagination. Peu h peu notre idée s'égare dans les plis d'un voile flottant et confus. Nos yeux se dilatent et se fixent, regardant, ne voyant point... Survienne quelqu'un, nous faisons un soubresaut, comme réveillés d'un plein songe...

Il est des jours où Ton se laisse envahir parles grandes eaux de la tristesse. Notre intelligence s'abat, notre volonté succombe, notre âme nous quitte. On croit n'être plus libre. Notre énergie nous semble liée aux pieds et aux mains. L'on n'a plus ni force ni envie de pouvoir. L'on se regarde avec stupeur, quelquefois avec pitié. Heureux si des larmes nous venaient!... Mais cette maladie, aride et silencieuse, dessèche les paupières après avoir desséché le cœur. Ame et corps deviennent susceptibles au plus haut degré : le jour blesse, Ton recherche l'ombre ; la voix humaine fatigue, Ton s'enfonce dans le silence; la vie sociale est à charge, Ton embrasse la solitude. On vit avec sa peine, comme un méchant avec son remords. On se ronge le foie à plaisir... Épreuve terrible! Quel poison peut se comparer à ce virus qui'glace et qui consume ; qui paralyse, broie et dissout; qui dépersuade de la vertu, et dégoûte de la générosité» qui nous rend ennemi de tous et de nous-même!

On se détache de ce qu'on aime le plus, volontairement, froidement, opiniâtrement. L'on se montre lamentablement ingénieux à détruire soi-même son bonheur, en souvenir ou en espérance. Toute parole suave nous revient comme un arrière-goût amer; tout service dévoué, toute distinction flatteuse, toute délicate attention nous produit reflet d'une ironie.

On porte son supplice partout avec soi: et quand il faut sourire, la lèvre prend des plis sinistres...

Et l'on outre ce mal déjà si grand avec une volupté cruelle! Si un tel désordre durait, malheur, oh ! oui, malheur à nous ! mais Dieu que nous boudons (car cet étrange cauchemar nous indispose aussi contre Dieu), ne tient pas rigueur à notre orgueilleuse infirmité ; et pour nous arracher de péril, il nous envoie une consolation toutepuissante où une véritable douleur.

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Le plaisir goiité satisfait moins que le désir éprouvé ne tourmente.

Ne dites aucun bien de vous, l'on se méfierait; ne dites de vous aucun mal, l'on vous prendrait au mot.

Ces hommes qui ont le dos si élastique pour se courber devant vous au temps de votre prospérité, ne l'auront pas moins élastique pour se redresser contre vous aux jourade votre infortune.

Le malheur excitant l'intérêt, plusieurs, pour se rendre inté ressants, se « font » malheureux.

Ce qui fait surtout notre misère, ce n'est pas la violence de nos passions, mais la faiblesse de nos vertus.

Nous avons souvent plus de regret au parti laissé que de plaisir au parti préféj:*é.

Tous les morali:ftes ont vu un rapport mystérieux entre l'orgueil, cette volupté de l'esprit, et la volupté, cet orgueil de la chair.

La même vanité fait qu'on se dit « nouveau » quant à l'esprit et aux idées; « ancien » quant à la descendance et à la noblesse.

Les grands abattements suivent les grands enthousiasmes.

L'imagination passe le plaisir, mais non la souffrance.

Un long bonheur semble avoir besoin d'excuse et un long malheur, de pardon.

Un grain de sable arrête la mer, qui n'arrêterait pas un torrent.

Malheureux, Ton doute de tout ; heureux. Ton ne doute de rien.

Notre folie ne laisse pas de chercher le bonheur là même où notre raison sait bien qu'il n'est pas.

\ Une fois, entasserions -nous fautes sur fautes, tout nous réussit; une autre fois, ferions-nous des merveilles, rien ne nous succède à souhait.

Quiconque se méconnaît dans le bonheur, devra» dans le malheur, se reconnaître d'autant.

Le bonheur qui manque fait trouver insupportable même le bonheur qu*on a.

Je regarde ce que je n'ai pas, et je me crois malheureux ; on regarde ce que j'ai, et l'on me croit heureux.

Si vous vous sentez heureux au point de le dire, écoutez! le malheur est à votre porte.

L'homme n'est pas fait pour la joie, et il s'habitue à la joie, jusqu'au blasement; l'homme est fait pour la peine, et il se raidit contre la peine jusqu'au désespoir : double mystère'.

Réussir fait valoir nos qualités; ne pas réussir fait valoir nos défauts.

Le mérite passe... en contrebande.

Nous sommes déçus par nos espérances et par nos craintes.

Les âmes délicates semblent plus à Taise dans les corps délicats.

Le mal triomphe souvent, il ne vainc jamais.

«Je le croyais fidèle... Il m'a trompé ! » Dire : «Je me suis trompé », serait plus jaste.

Au fond de tout homme est un abîme qu'espérance, joie^ ambition, haine, amour, douceur de penser, volupté d'écrire, orgueil de vaincre ne peuvent combler. Le monde entier, jeté dans cet abîme, ne le rassasie point; mais, ô mon Dieu I une goutte, une seule goutte de votre grâce le fait déborder. C'est vous, le principe de la vraie joie. Sans vous, l'on rit, mais l'on dit à ce rire : « Pourquoi me trompes-tu? » Ce rire est strident, comme une note qui offense les lois de l'harmonie ; froid comme ces eaux qui ne réfléchissent jamais le soleil.

Le même désir qui, planté en terre donnera des fleurs d'un jour, semé au ciel porterait des fruits d'éternité.

Le cœur qui a beaucoup pleuré ressemble au rocher d'Horeb, tari maintenant^ mais qui garde la marque des eaux qui en coulèrent jadis.

Tout ce qui est exquis se cache.

Il est en ce monde des êtres qui ne sont pas de ce monde. Le public (on a longtemps dit : le vulgaire) qui les regarde passer, les juge orgueilleux, bizarres, insensés... Ah! si le public les voyait sentir, penser, souffrir! Alors, il les estimerait alors plus hommes que les autres hommes !

Le plaisir attire... comme le vide.

C'est en pleurant que la vigne etl'homma s'apprêtent à porter fleurs et fruits.

Ce qui nous trompe, et nous {t\\t 4u mal, nous cjétrompe aussi^ et nous fait du bien.

Socrate demandait d'être logé et nourri aux frais de la République dans le Prytanée d'Athènes ; il obtint la prison et la ciguë.

Le mérite se sent; au besoin il réclame... Heureux, s'il n'est que débouté !..

On a, jeune, des larmes sans chagrin ; vieux, des chagrins sans larmes. '

La vie est un fleuve qui charrie des fleurs au printemps, et des glaçons en hiver.

Il n'y a pas d'humiliation pour l'humilité.

^^^ • Gl

Préférons, n'excluons point.

Les imbéciles et les méchants haïssent les gens d'esprit. Les méchants disent que les gens d'esprit sont des imbéciles, et les imbéciles disent que les gens d'esprit sont des méchants.

En fait de louanges» nous oonsultons plus notre appétit que notre santé i

Quelque soleil qu'il fasse dans une intelligence, toujours des recoins y restent dans l'ombre.

La mémoire loge dans la tête, le souvenir dans le cœur.

Les époques de décadence multiplient ce singulier contraste d'une belle intelligence et d'un caractère vil.

Nous aimons beaucoup la justice et peu les hommes justes.

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