IV. Trop de joie après trop de peine fait mourir
« Ce vieillard !... Ce jeune homme !... » Lâgeest donc un mal, un mal qui dépend de l'homme, qu'on se le reproche ainsi, à tout propos I
La femme doit le plus possible supporter, et TJ^omme se faire supporter le moins possible..
Parents, gardez-vous de traiter vos enfants avec rigueur, de crainte qu'ils ne deviennent insolents, ou hypocrites, ou pusillanimes.
L'éducation bien entendue est celle qui apprend à discerner, afin de l'aimer ou de le haïr, co qui est véritablement aimable ou haïssable.
On dit à l'enfant : — Aime celui-ci; hais celui-là; et l'enfant, qui s*en rapporte, chérit l'un et déteste l'autre.
Beaucoup de grandes personnes sont enfants en cela, aimant ou haïssant sur la parole d'autrui.
Arachné se réveille en sursaut, secoue une sonnette, et saute à bas de son lit.
— C'est l'heure ?» bâille une voix dolente, celle de la femme de chambre, qui habite la soupente à côté.
— Oui, oui, c'est l'heure ! Ici, et vite !
La camériste accourt, mal désendormie... « Ma robe!... » Là pauvre flUe, ivre de sommeil, se trompe de manche, et présente le bras gauche en place du droit : « Vous ne ferez jamais rien comme il faut, donc! » Ainsi grommelle madame. Qui se lève malin a le temps de se fâcher.
— Partons ! — Mais... — Partons ! Et madame, ayant fourré un paroissien complet, un livre d'heures, un Visite au Saint- Sacrement dans une poche, deux ou troi? mouchoirs dans l'autre.
avec un flacon d'éther et une flole d'eau de Cologne, ayant sous son bras un parapluie et une ombrelle, un talma et un châle, elle part.
La soubrette, machinalement, se nantit d'un bâlon ferré, d'une canne à épée, d'un parapluie, d'une chaufferette (les matinées d'automne sont fraîches), d'un tartan de rechange, d'une Imita-tion de Gonnelieu, d'une Imitation de Lallemand, d'une Imitation de Lamennais, d'un Pensez-y bien, d'un chapelet à gros grains, d'un bougeoir, d'une boîte d'allumettes, etc., etc., et puis se précipite derrière Arachné.
Arachné est déjà loin, Arachné descend les escaliers deux à deux, enfile les corridors, traverse les cours, et se lance au galop dans les allées du jardin, par où Ton va à l'église du hameau.
Chemin faisant, Arachné grommelle : « J'ai beau dire et beau faire, du retard toujours !... Ah ! si je manque la messe !... »
On arrive à l'église : Eh bien ! est-ce que je rêve ? Les portes fermées ! A cette heure ! Je me suis bien levée, moi !... Que pense le sacristain ? C'est moi qui me charge de laver la tête au bon homme!... « Sacristain! sacristain ! — Qui m'appelle? — Mais levez-vous ! — Quelle heure est-il ? — L'heure d'ouvrir l'église et de sonner l'Angélus, monsieur le dormeur ! »
Et comme le sacristain tarde trop, Arachné qui sait les êtres de la maison, s'empare des clefs, s'en retourne au pas de course, ouvre, ou plutôt enfonce les portes du saint lieu, détache les cordes de la cloche, les empoigne avec force de ses deux petites mains blanches, et les tire, et les démène, et les secoue, et les agite à tout rompre.
— « Voilà du moins un Angélus bien sonné ! » dit-elle.
Et madame de se précipiter, en riant, dans l'église; de saluer l'autel en riant, de gagner son banc en riant; de s'agenouiller en riant.
Tout à coup, d'un ton iinpératif : — « La bougie ?... Si j'avais des allumettes, ce serait fait déjà ! »
La chambrière allumé vite le bougeoir et le place devant madame, place la chaufferette, place les livres, place les parapluies, place les bâtons et le reste. Après quoi, la pauvrette se retire dans un coin, où, la tête appuyée au mur etles mains sous son tablier, elle supplée scrupuleusement ce qui manque à son sommeil.
Arachné, elle, n'a garde de dormir. Il faut voir comme elle se trémousse sur sa chaise, regardant du côté de la porte, et faisant claquer d'impatience ses lèvres roses: — «Que pense M. le curé, enfin ? Il n'y aura pas de messe aujourd'hui, à ce qu'il paraît?... » Après un répit : — « Oh ! vraiment, c'est trop! Le jour est levé depuis deux heures, et M. le curé est encore au lit ! Ce pauvre bon vieux devrait bien prendre sa retraite, en conscience ! En attendant, je m'en vais lui apprendre son devoir! » Et rapide comme le vent, elle bondit de son banc à la balustrade, traverse le bourg et s'arrête devant le presbytère. Elle regarde : personne ! Elle appelle : silence I Furieuse, elle saisit d'une main le heurtoir, de l'autre la sonnette, et la voilà qui frappe, qui sonne comme un diable d'enfer. Une fenêtre s'ouvre : « — Qu'est-ce qu'il y a? Que demandez-vous?... Je descends. Ainsi répond M. le curé. Sa vieille domestique met le nez à la fenêtre d'en bas : — Patience ! on y va! Voilà un malade qui presse beaucoup... — M. le curé se présente, un flambeau au poing : — Entrez. Quelqu'un a-t-il?... — Monsieur le curé, j'ai l'honneur de vous saluer. Quand vous plaira -t-il commencer la messe ?... »
La messe se dit. Madame y assiste à sa façon, assise à l'introït, agenouillée à l'évangile, debout à l'élévation, souvent dépitée d'un livre qui ne va point, d'une oraison qui ne va guère ; de la bougie qui flambe ou fume; de son châle qu'elle ôte et remet... sans compter que toujours elle tousse, ou éternue, ou se mouche, l'air du matin produisant son efi'et. Tant il y a que la messe se termine^
Arachné tombe alors à deux genoux, joint les mains avec transport, roule de grands yeux, et s'exhale en soupirs véhéments ^
Cependant elle découvre, accroupie dans un coin, une pauvre vieille femme, qui prie de tout son cœur, un long chapelet à la main. Arachné s'élance comme un serpent vers elle, et lui jette ces paroles suppliantes : « — vous, si sainte devant Dieu, intercédez en faveur d'une pécheresse telle que moi ! » La bonne vieille, qui ne l'a pas vue venir, dresse l'oreille, écarquille les yeux, pleine de frayeur : « — Qui me parle? demande-t-elle ; est-ce la sainte Vierge qui m'est apparue?... » L'apparition est déjà hors de . l'église, qui arpente la campagne.
Un valet s'ajoute a la camériste, chargé, lui aussi, d'armes et de bagages : une fourche fière, un fusil de chasse à deux coups. Pourquoi un fusil et une fourche ? Madame a peur des chiens enragés.
Le valet passe devant, la femme de chambre vient derrière : houp, Madame ; en avant !
Voyez-la, voyez-la filer au bord de l'eau, derrière les arbres ! Une large robe à volants saute autour de ses reins, une robe toute dépenaillée, toute décousue, que bien que mal raccrochée çà et là avec des épingles ; un chapeau de soie, fané, froissé, défrisé laisse pendre sur son cou des lambeaux de carton ; des bottines diverses de matière, de façon et d'âge, dont les talons bâillent et les lacets traînent, soulèvent la poussière du chemin...
Le voyageur ne sait que croire : Est-ce un cheval échappé, un chariot lancé à fond de train, un voleur que l'on poursuit, un fou qui s'évade ?
Ârachné n'a point souci de ces questions. Elle a tout son cœur à galoper. La servante n'en peut plus, le valet est à bout. Et madame a bon pied plus que jamais. Arrivée au terme de sa course, elle plonge à corps perdu dans l'avenue qui monte au château, escalade la butte, franchit l'esplanade, se sauve par un escalier dérobé dans sa cl^ambre^ et ri;isselai^te, pantelante, ;3e iette au l\\.
Vers midi, Arachné sonne sa femme de chambre : c'est l'instant de faire toilette : instant solennel... Pommades, essences, huiles, savons, fards, poudres, apparaissez !
Madame lisse et tord ses blonds cheveux, blanchit ses dents, rougit ses lèvres, peint son visage, passe une belle robe de moire, chausse des souliers élégants, coiffe un bonnet h la dernière mode, met son plus gracieux sourire et sa plus fière attitude, puis s'achemine au salon...
transformation ! L'ignoble larve de ce matin est maintenant la svelte et légère libellule que vous voyez ! Quoi donc! c'est Arachné, la folle Arachné, qui allait naguère par monts et par vaux, cette grande dame qui nous reçoit ? Eh ! oui, c'est elle !...
Madame trône entre quatre glaces. Une, derrière, sur un guéridon ; une autre, un peu plus loin, sur une commode ; la troisième, à droite, sur sa table de travail ; la dernière, à gauche, sur la cheminée. Total : cinq Arachné.
Elle ne sourit pas pour sourire, mais pour se regarder sourire; elle semble vous parler, mais todte son attention est à ses miroirs.
Une paire d'escarpins qui ne servent jamais, est sur une table, au milieu du salon, afin qu'on les admire et qu'on dise : « Lès pantoufles de Cendrillon n'étaient pas si mignonnes. » A quoi elle répondra : « Ce sont mes escarpins... Sotte fille, qui les a mis là par distraction !... »
Des livres gisent pêle-mêle un peu partout : Germaine, d'Edmond About, près à'Angèle de Foligno; Volupté, par Sainte- Beuve, à côté de Tout pour Jésus, du P. Fâber, etc.
Le tohu-bohu n'est pas moindre dans les idées. Cette cervelle, à la fois romanesque et mystique, se croit pleine du ciel. Arachné a lu sainte Thérèse : lecture funeste ! C'est sans rire, d'un air très persuadé, sinon bien persuasif, qu'elle vous avoue les grâces et faveurs dont Dieu la comble, indigne. Pas plus tard qu'hiw spir, sçiipte Thérèse olje-jnêpie lui est apparue, blancjie, et belle,
et bénigne ; et, la prenant par la main, l'a conduite jusqu'aux portes du Paradis. Arachné a vu la Vierge Marie, tout comme elle vous voit, et lui a parlé, et en a reçu... des révélations ? Oui, des révélations !
Arachné cumule ; sans la prier, vous aurez ses confidences poétiques. Père éternel ! que faut -il entendre ! Projets de tragédies, fragments d'épopées, élégies, odes, fables, c'est a n'en pas finir. Et ces chiffons sont léchés, choyés, étiquetés ! Chaque pièce a une légende : Ceci est pour un célèbre éditeur de Paris, qui la 'sollicite ; mais elle veut prendre son temps ; l'heure n'est pas propice ; maintenant qui la comprendrait ? Elle ne consentira à paraître que pour être saluée reine de poésie...
Puis madame passe à d'autres sujets de conversation : « Monsieur, quels sont les yeux que vous préférez, les noirs, les verts, les bleus, les gris?... Monsieur, quelle est votre opinion sur les songes?... Monsieur, combien vous êtes heureux d'être un homme 1 Pourquoi le bon Dieu n'a-t-il pas fait de moi un homme ! Monsieur, savez-vous deviner la pensée des gens ? Je pense une chose : devinez-la I... Monsieur, nous vivons dans un temps bien prosaïque! Heureux moyen âge où la femme était fée!... A propos, que vous semble de l'Arioste ? Moi, je le déclare charmant; néanmoins le Tasse me va mieux au cœur... »
Le questionnaire trotte ainsi à l'aventure. Autre chose, grâce à Dieu, a trotté aussi, l'aiguille de la pendule, qui sonne enfin l'heure du départ. Nous nous levons. Arachné, debout devant son fauteuil, nous accompagne du regard, et répond à nos saints par un sourire, plus travaillé que ses vers.
Nous partis, Arachné se reprend à ses occupations favorites, qui sont de gronder sans raison, de lire sans choix, d'écrire sans ordre, de se mirer sans cesse, et de rêver sans fin ni compte.
Arachné a-t-elle un mari? Oui; des enfants, mais elle n'en parle jamais, n'en parlons pas, bien qu'il y eût beaucoup à dire.
L'instruction rend-elle meilleures les bonnes natures aussi fréquemment qu'elle rend pires les natures mauvaises?...
L*enfance a des sommeils profonds au point d'en perdre le sentiment du temps et du lieu : — Quel jour est-ce aujourd'hui !... Où suis-je ici?... sont les cris du réveil.