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Le souvenir de certains songes survit à l'enfance : « Ai-je vu ou rêvé cela?...)) se demande-t-on de loin en loin au cours de la vie.
« Il n'y a plus d'enfants ! )) — Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de parents.
Qu*est-ce que c*est qu uq paysaa ? Un homme « informe ».
Les gens de ïulle appellent nos paysans peccata. Ce sobriquet renferme un sens admirable. Le paysan^ c'est bien le péché, le péché originel, encore persistant et visible^ dans toute sa naïveté brute, dans toute sa br*utUé naïve.
Le paysaû n'aime rien ni personne que pour l'usage;
Si vous faites du bien au paysan, il ne vous aimera peut-être point ; faites-lui du mal, il vous craindra certainement.
Tout paysan n'aurait besoin pour devenir un grand saint que d'être par surnature ce qu'il est par nature, laborieux, sobre, patient, résigné...
Le paysan, qui ne vient à nous que par besoin, se croit nécessaire et se donne de l'importance dès que nous allons à lui par charité.
Le paysan est déiste : hors de là, il laisse dire et laisse faire.
(( Sait-on de qui ou de quoi Ton peut avoir besoin ? » Voilà; en abrégé, la préoccupation, le critère et le mobile du paysan.
Le paysan est maussade payeur, comme le sol qu'il laboure.
La création n'a point d'animal plus sobre que le paysan chez lui, moins sobre que le paysan chez les autres.
Le paysan se prive moins de jouir qu'il ne jouit de se priver.
Le paysan patriarche fut -il jamais ?
Le paysan admet que le plus petit employé de ville est plus que lui.
Le champ se déploie sur la plaine.
La terre, ameublie par une pluie récente, reluit au soleil, grasse et brune comme un gâteau de miel.
L'homme, son aiguillade en main, pèse sur la charrue, que deux vaches tirent péniblement.
L'attelage, paraît-il, ne va jamais comme il faut.
Et l'homme gourmande, objurgue, interpelle les pauvres bêtes :
« Ha ! Rousselle ! Ha ! Fromente ! Ha ! ha donc ! »
Mais Fromente et Rousselle, ne sachant plus où elles ont la
tête, tracent le sillon à tort et à travers ; et Thomme, impatienté de plus belle, les brusque, les frappe, et blasphème I
Les vaches poussent un long beuglement de détresse; c'en est fait, elles n'avanceront plus. Il faut dételer...
Aussitôt déliées, elles rentrent au galop, mornes, presque farou ches, agitées comme à l'approche d'un orage ..
Et il a blasphémé, le collaborateur de Dieu !
On les maria jeunes; lui semblait un enfant, elle une petite sœur. * L'habitude produit le dégoût souvent, non toujours ; témoin ce couple qui allait chaque matin plus aimant que la veille.
Le plus fragile, ce n'est pas l'amour, c'est la vie...
Elle mourut... Lui ne put mourir, mais il cessa de vivre.
bonheur perdu ! amour fidèle !
Gomme son visage, pâlissait toujours, quelques-uns disaient : «Le noir fait cela: les couleurs reviendront après le deuil... »
Lui ne tenait plus à rien ; adieu, travail, appétit, sommeil 1 Oh ! qu'il se retrouvait seul jour et nuit !
N'en pouvant plus d'angoisse, il se levait à toute heure, et il errait dans la maison, faisant crier les vieilles solives sous son pas fiévreux, buvant les larmes qui roulaient le long de ses joues...
Parfois, ayant besoin d'air, il ouvrait une fenêtre, et, accoudé sur le rebord, il regardait le ciel, le ciel tout fleuri d'étoiles.
Une femme lui avait plu entre mille femmes, et parmi tant d'étoiles, une étoile lui plaisait» Cette étoile lui était quelque chose» Le reconnaissait-elle? Oui, sans doule. Autrement, pourquoi ce long regard obstinément ouvert sur lui, ce regard profond et calme et pur ; humide parfois ?» . . Ah ! c'est le regard de sa mie I
Et ses yeux, ses bras, ses lèvres de s'allonger vers le haut ; et son cœur de battre à lui rompre la poitrine !..
Après cela, épuisé de fièvre et d'extase, il se laissait tomber sur les genoux ; et l'aube, le prenant en pitié, lui apportait un peu de repos.
Certain jour, je le rencontrai qui se rendait (de corps, non d'esprit) à sa vigne.
En m'apercevant, il souriait; et je vois encore son étrange sourire :
a Hé bien ?.. x> lui demandai-je, désirant lui parler, ne sachant de quoi lui parler.
Il répondit aussitôt : « Hé bien!., je l'ai revue. On Ta dit morte, on la croit sous terre, là-bas... Folie !.. Elle est là-haut, vivante !.. Je la convie à descendre... Elle voudrait. Le peut-elle?.. Ah! la pauvre !.. En vérité, cela ne saurait durer ainsi ; il faut que nous retournions ensemble, elle avec moi, ou moi avec elle, pour jamais ! »
Le séjour de la campagne plaît fort aux gens de la ville, un bref et rare séjour, en la belle saison, lorsque tout est verdure, fleur, fruit» chants d'oiseaux, refrains de faneurs, de moissonneurs et de vignerons; lorsque les jours sont grands, purs et généreux, les nuits tièdes et sereines, les chemins odorants; lorsque la vie surabonde en nous et autour de nous; lorsque la nature, reine hospitalière « reçoit ».
Et les citadins s'écrient: « Dieu, Dieu! que la campagne est admirable ! que je voudrais demeurer à la campagne, que vous êtes heureux de vivre à la campagne!.». »
La campagne est admirable> c'est certain ; vous voudriez Tha-
biter, c'est possible ; mais qu'il soit si bon d'y vivre, voilà qui est contestable.
La campagne n'est pas toujours fleurie, ni mélodieuse, ni accueillante. Après l'été et l'automne, l'hiver, c'est-à-dire le froid, la retraite, le silence, le deuil. Les arbres sont chauves et pauvres; les buissons dépeuplés, hargneux, sinistres; les chemins remplis d'ignobles fanges; les prairies fanées; les champs nus; le ciel lugubre ; l'air inclément et dur»
L'unique refuge dorénavant est le foyer, le foyer pétillant de vie, de gaieté et de flamme dans les villes; mesquin, monotone, inerte et froid à la ^campagne !..
- Un échantillon de la campagne fait bien à la ville ; un échantillon de la ville fait bien à la campagne.
Grâce, élégance, souplesse, agilité, splendeur, le lézard a tout en partage. Le crapaud n'est que hideux; mais il a une
voix.
Par une de ces soirées d'automne, soirées mystérieuses et solen-
nelles, qui font que l'homme se tait comme dans une église, vous
êtes-vous promené sur quelque route verte à droite et à gauche,
toute blanche au milieu?
Et alors vous avez entendu une voix sortir des profondeurs de l'ombre, grave, sonore, pénétrante, lente et triste comme un sanglot, plaintive comme un soupir.
Un poète appelle le crapaud un « petit monstre aux yeux doux »
Cette parole a fait rire. Que n'a-t-il plutôt vanté sa voix! On eût souri peut-être...
Cette voix liquide tombe goutte k goutte dans le silence obscur des choses, comme dans le bassin de granit Tea^u du rocher ; cette voix vibre et saute dans l'espace comme l'archet de liège sur les louches en cristal d'un harmonica.
Une fille de Sainte -Thérèse me disait : « Admirez comme Dieu partage bien les dons entre les créatures ! Le paon éblouit par son plumage, mais son cri rauque' désenchante ; le rossignol est chétif , il est vêtu comme un pauvre ; chante -t-il, point de musique aussi enlevante. Et le crapaud, est-il laid! Ah! bon Jésus, la vilaine créature! Toutefois (je ne le dis qu'à vous), lui seul, dans la soli tude, m'émeut à souhait, et m'aide à méditer... »
M"* de Sévigné et La Bruyère ont, sur les paysans, une page sombre que nos économistes et politiciens, singulièrement émus, et pourcause, citent avec triomphe : « Ah! que la condition de l'habitant des campagnes est bien meilleure, grâce à la Révolution!... »
A la vérité, le sort du paysan est toujours le même. Prenez « une grande dame » accoutumée aux splendeurs du faubourg, ou quelque prince delà finance, ou l'un « des maréchaux
de la littérature » acoquiné au luxe et au confort de Paris, montrez-leur tout à coup, sur place, et la démeure sordide d'un de nos bons paysans, et son lit affreux, et sa table immonde, et son pain grossier, et son linge lourd et dur, et ses habits ignobles, et sa nourriture écœurante, et sa boisson nauséabonde, et sa vie âpre, étroite, désolée, exploitée par tous, trompée par tous, aggravée
par tous; montrez-leur cela, tout cela et le reste, et s'ils ne jettent pas le cri d'horreur, de pitié peut-être, du grand moraliste et de la bonne épistolière, c'est qu'ils n'auront ni cœur ni esprit.
Tout campagnard qui apprend à lire et à écrire renonce dans son cœur à la campagne.
Le paysan qui va s'établir en ville tombe par son propre poids dans les bas- fonds.
Un oiseau rare, c'est un « passe-paysan » délicat, et point superbe .
Le campagnard est trop enfant pour n'être pas menteur.
J'ai connu des paysans qui pensaient trop bien du soleil. Ce foyer de lumière et de chaleur, par ses habitudes, par ses mouvements, par son action bienfaisante leur paraissait une créature supérieure, et même un créateur, le Gréste^r! Il y a toujours du << païen )) 4^ns le « paysan )^.
Le paysan ignore l'art de dire droitement et clairement sa pensée : le vrai d'une affaire, ce n'est point ce que vous en ouïrez, mais ce que vous en devinerez.
En Théocrite et Virgile, et Florian et Berquin, vous n'imaginez pas que le paysan, quand il chante, chante autre chose que la « belle nature », « l'amour honnête », Dieu, le foyer, le printemps, les fleurs, les fruits, et ce qui ressemble à tout cela... lllusioQ ! Le paysan met son esprit à a hurler » des bêtises, son cœur à « miauler » des gaudrioles!
Le soleil vient de se coucher dans l'or et la pourpre, la lune resplendit à l'horizon ; les étoiles rayonnent autour d'elle ; le grillon crie, le crapaud soupire, le papillon bruit, le rossignol, plein d'amour et d'harmonie, éclate; tout est joie et lumière et chant, et allégresse^ et prière, et transport...
Où est l'homme? 11 est Ik-bas qui dort lourdement, n'en pouvant plus d'avoir bu de mauvais vin qu'il a vomi sous forme de chansons ignobles !
Un pauvre paysan meurt-il. ce n'est pas lui que l'on plaint,
(plaindre veut dire aussi regretter, dans notre langage limousin), mais Êdi femme, ses enfants, le bien qu'il laisse en désarroi. Pour un peu, Ton ensevelirait avec le défunt sa maison entière, tant les suttees sont dans la nature.
BouRASsou :
Il y avait une fois un berger et une bergère qui paissaient leurs br^s aux bords du même ruisseau, le berger de-ci, la bergère de-là. Le ruisseau séparait les deux troupeaux, et aussi les deux pasteurs. Impossible de garder ensemble... mais non pas de se voir et de se parler.
A vrai dire, la bergère avait passé fleur, et le berger était mûr de reste. Il était veuf, elle était veuve. Tout les sollicitait à se rapprocher. La bergère se lassait de songer toujours à son feu mari ; le berger s*impatientait de penser encore à sa défunte épouse... Il 7 eut déclaration spontanée, proposition simultanée, acceptation instantanée; puis contrat à la mairie, puis enfin mariage à l'église. Le lendemain soir, entre chien et loup, berger et bergère passèrent d'Hort-Gentil, patrie de l'épousée, à Marronnière, patrie de répouseur.
Or, la veuve avait de son premier mari une fille, le veuf avait de sa première femme un garçon ; un fier garçon, certes ! une jolie fille, ma foi ! Bourassou et Cornaline.
Bourassou et Cornaline, est'^il besoin de le dire ? s'étaient aimés dès l'instant qu'ils s'étaient vus ; les auteurs de leurs jours en s'unissant, les réunirent. . .
Nos amoureux s'en donnent à cœur joie. Leurs journées se hâtent sautillantes et gazouillantes comme ces filets d'eau qui courent à pleine rigole par les prés. Chaque saison, nouveaux jeux,
nouveaux plaisirs. C'est, en été, pendant qu'ils gardent, assis l'un près de l'autre, des fables qu'il lui récite, des fables apprises par cœur à l'école et tout à fait innocentes, par exemple : les deux AmiSj Daphnis et Aloimadure, les deux Pigeons^ le Lion amoureux y etc.; ou, lecture plus attachante, le Jardin d* amour ^ qu'il lui explique et lui commente lalquement, sinon gratuitement.
Puis, en automne, la cueillette des grappes précoces, que le berger, moins empêché que le renard de La Fontaine, monte cueillir sur les « treillards x>, et lance de là-haut, doucement, dans le tablier tendu de la jeune fille. Puis, l'hiver, au coin du feu, des corbeilles d'osier que l'adolescent tresse pour la bachelette, en lui soupirant la Virginie^ ou Damon et Èenriette^ ou le petit Mousse ou la belle Lisette^ ou... toute autre chose. Enfin, au printemps, lorsque la sève bouillonne dans les arbres, une bourrée qu'il joue à son amie avec une trompette en écorce de châtaignier ; et leurs doux noms Bourassou, Cornaline, qu'il grave à la pointe du couteau sur le tronc des charmes ; aussi quelque devis d'amour, plein de gentillesse k coup sûr ! car la donzelle y répondait par de petits cris, par des rires, et parfois par des larmes, plus douces que les rires :
les joyeux propos ! ô les charmantes choses Que me disait Aline à la saison des roses !
Frais zéphirs qui souffliez alors en ces beaux lieux, N'en portâtes-YOus rien à Toreille des dieux?
Jean Segrais, le vieux poète bucolique, était sorcier en cette
affaire.
Tout y est : les joyeux propos, les charmantes choses, l'Aline ou Cornaline, la saison des roses, les frais zéphirs... J'accorde que les zéphirs ne portèrent [rien à l'oreille des dieux; les dieux
ne sont plus; mais que de choses vinrent à vos oreilles, ôgens de Marron nière !
Aussi bien, Cornaline perdait à vue d*œil sa taille de guêpe. Tant d'embonpoint fit penser et parler... Quel bruit* lorsque le mystère d'amour apparut ! Toutefois Cornaline, comme cet enfant do Sparte opiniâtre à nier le renard qui lui mangeait le ventre, s'obstinait au silence. Les. commères ne pouvaient tirer d'elle que des rougeurs, des larmes, des gestes de vierge indignée. Cornaline avait négligé le titre d'enfant de Marie, à elle donné lors de sa première communion ; elle s'en ressouvint à propos ; elle se ressouvint aussi de sa charge de porte-bannière aux processions. Certain jour de fête, elle se présente comme jadis, et se met en marche, bannière et tête hautes : <c Le pavillon, pensaitelle, couvrira la marchandise. )> Chuchotements, murmures, protestations... Le chef de la paroisse intervient, et la bannière est confiée à des mains un peu plus dignes. « Oh! ce curé !.. » dit Cornaline tout haut : « Ah ! . ces curés ! )> dit Bourassou tout bas. Un avenir d'atroces rancunes grondait dans ces mots.
Le terme approchant, Bourassou voulut décliner toute responsabilité : « Ce n'est pas moi. — C'est toi! — Non. — Si !.. » A la fin, un accommodement eut lieu ; Bourassou ouvrit ses bras « au cher enfantelet, vrai portrait de son père. » Même jour vit baptiser le bambin, et papa épouser maman.
Un malheur, dit-on, ne vient jamais seuL Une autre tempête, celle-là formidable, dispersa peu de tempsTaprès le foyer* dômes tique. Bourassou sacrifia à Vénus, qui lui fut perfide; son père sacrifiait à Cornus, qui lui fut cruel. Le bonhomme aimait Isl gueule pour employer un mot de Montaigne; et ne faisait, en conséquence, que passer de ripailles à franches lippées ; sa maison , comme l'âitie du juste, était un festin continuel. Lui, sa femme, Bourassou, Cornaline, leurs yoisjns, leurs aiiiis n'avaient pa^
d'autre tâche quotidienne que manger, laraper, bavarder, chanter, danser à qui plus, à qui mieux.
(( Plus on est de fous, plus l'on rit, » dit un adage. A ce comptelà. Ton pouvait rire. Un autre adage reprend : « Tout est bien, qui finit bien. » Finir bien était difficile. La chandelle, brûlée par les deux bouts, s'éteignit de bonne heure, et les plongea tout à coup, j'entends l'Amphitryon et les siens, dans les ténèbres extérieures.
On fît un appel aux convives de la veille; la plupart pensèrent être quittes pour avoir prêté leurs dents. Néanmoins il y en eut qui délièrent leur bourse. Les insensés ! La séquelle de Darwin enseigne que l'homme est d'origine simienne ; le viveur de Marronnière s'en doutait, car il paya ses créanciers en monnaie de singe...
Au bon vieux temps, un banqueroutier était appréhendé au corps, et traîné en prison. La prison faite, il ne paraissait plus dans les rues et places publiques qu'en veste retournée et en bonnet vert ; (( salutaire affront », disait Boileau. Le progrès a changé tout cela. Aujourd'hui, un quiconque peut manger impunément, après son bien, le bien d'autrui. On le juge pour la forme; puis, il va et vient, libre comme l'air, entouré, salué, félicité. Qui ne le patronne ? Qui ne le recommande ? On lui offre tel poste refusé à un homme de mérite; ses enfants obtiennent d'emblée exemptions, dispenses, bourses, mais point de privilèges; les privilèges ont cessé avec l'ancien régime. S'il a peur, s'il a honte, si même il a des scrupules, on lui fait une douce violence, on le force, par humanité. Pauvre cher homme ! ne faut-il pas le consoler d'avoir failli une seule fois?..
Le vieux, homme illettré, n'était guère employable; mais Bourassou, lui, était de bon placement; il entra à la Maison- Palais de X... avec promesse d'avancer vite...
Bourassou avait conservé à Marronnière une vigne minuscule. Comment? Je l'ignore; pourquoi? Devinez! Pour arriver conseille^ quelque jour ? -r- Oui, »
C'est déjà fait, le voilà conseiller raunicipal de Marronnière.
 cette date-là, le conservatisme régnait partout. BourassoUt vivant baromètre, marqua très bien cette époque, prête à recevoir indistinctement le prince impérial, le comte de Chambord, ou le duc d'Aùmale. Thiers survint : « vive M. Thiers ! » s'exclama Bourassou ; puis Mac-Mahon : « vive le Maréchal ! » cria-t-il, un peu moins haut, et devant moins de monde... Le vent tournait.
Le paysan nait matois et versatile. Matois, il ne laisse pas de se tromper ; versatile, il sait toujours, comme les chats, retomber sur les pattes.
Les radicaux s' entredisaient : « Savez- vous? Bourassou est des nôtres! ». « Bourassou est des nôtres, » s'entredisaient les conservateurs. Bourassou temporisait, louvoyait. Des conservateurs, se doutant de quelque chose, lui reprochèrent certaines accointances; « laissez-moi faire, répondit l'aigrefin; j'abonde dans leur sens pour les compromettre; je pousse à la roue, afin que ça finisse plus tôt... » Encore un peu de temps, il rompra en visière au parti vaincu, et se jettera à corps perdu dans le révolutionarisme, semblable à un cheval libre enfin de ruer et de hennir ! . On le chargea, ou il se chargea à!édifîer sa commune natale.
Marronnière avait renom de pays hoûnête ; les gens de l'endroit s'en tenaient au proverbe ; « bonne renommée vaut plus que ceinture dorée. » Bourassou, qui n'avait plus d'honneur à perdre, en voulait à l'honneur des autres : « Écoutez -moi, disait-il, vous vous en trouverez bien. » Le paysan, ce mouton, crut ce loup.
Toutes les fois qu'il y avait élections générales et particulières, ou simplement séance du Conseil municipal, Bourassou se transportait à Marronnière.
Quel monsieur gravit la côte, là-bas ? Il n'a l'air ni élégant, ni distingué, ni même cossuj mais il montre je ne sais quoi de recherché qui sent le parvenu, et de prétentieux qui trahit le passe-
paysan. Cravate blanche, gilet blanc avec breloques et pendeloques, souliers vernis à talon haut, qu'il écoute craquer ; il tient son chapeau d'une main, et de l'autre un vaste foulard rouge dont il s*éponge le front ; il tortille des hanches, et secoue son arrièretrain à Tinstar d'un poussin nouveau- né qui veut se débarrasser d'un morceau de coquille collé encore à son croupion .. Ce monsieur? Eh! c'est M. Bourassou!..
Aussitôt le pays est en ébuUition ; tout le bourg s'agite comme une fourmilière. Les fenêtres, les seuils, les places, les chemina regorgent de monde. Et Bourassou s'avance en triomphe. Les vieilles font la révérence, les jeunes salueat et sourient. Si Bourassou s'arrête à questionner une payse, quelle joie pour elle, quelle jalousie pour les autres! Plus d'une lui demande nouvelles de la madame, du garçon, du chien... Les hommes s'empressent à l'envi des femmes. Bourassou daigne les reconnaître, les nommer, leur prendre la main, leur dire son regret de ne pouvoir entrer chez eux, trinquer avec eux, se reposer au milieu d'eux... Heureux mortels !.. Les autres les assiégeront de questions : « Vous l'avezvu? — Oui, il m'a parlé. — Qu'est-ce qu'il dit? — Hé ! il ne s'est pas beaucoup « planté »; l'homme est occupé... Il paraît que la République profite, et tout irait bien sans que les curés font toujours de l'opposition ; il a parlé de guéricalisme ou de grélicalisme. — Qu'est-ceci? — Je ne sais ! ça signifie, je me figure, que les curés font la grêle, désirent la guerre. Il a parlé encore, je m'en souviens maintenant, de thélocratie. — De thélocratie ? — Oui bien. 11 paraît, voyez-vous, que les curés entendent nous tenir dans la crasse. — Dans la crasse ! — Autrement, dans l'igno- ^ rance, vous comprenez? C'est pour cela, sans doute, que notre curé soutient si fort l'école des sœurs... »
Bourassou n'arriverait pas d'une heure encore à la maison commune. Maire, adjoint, secrétaire, conseillers l'arrachent à la foule, et l'emportent pour ainsi dire, sur leurs bras, jusque dans
la salle du con^il : « Êtes-vous prêt, M. Bourassou? n demande le premier magistrat, le premier valet : « Oui, oui. — La séance est ouverte! »
Après ce mot sacramentel, l'on se regarde, et puis l'on regarde Monsieur. Le Ckmséil, c'est lui ; vers lui toutes les oreilles s'allongent, tous les yeux s'écarquillent, toutes lès bouches béent, tous les ventres gravitent. Parle-t-il, « on entendrait une fourmi mar** cher. » Opine-t-il, tous « bonnettent » (Saint-Simon). Quoiqu*il propose, approuvé! Quoi qu'il demande, accordé! Pour ce qui n'intéresse que la conscience et la dignité, il a toute permission d'user, d'abuser, de mésuser; on serait moins libéral, s'il entreprenait sur les droits de leur abdomen. Alors seulement ils protesteraient.
M"® Cornaline, qui a, comme Junon, la mémoire des injures, gourmande régulièrement son mari à chaque départ pour Marronnière : « Et ce curé, tu le laisses donc toujours tranquille ? — Le curé ? Patience ! Je lui ferai son compte ; il faut d'abord tirer ces nonnes de là... »
Ainsi dit, ainsi fait. Du jouf au lendemain, les sœurs sont jetées à la rue et remplacées par des demoiselles. La population s'indigne, à voix basse ; quelques-uns protestent publiquement. Les expul*seurs tremblent : les élections approchent, les élections municipales ! Si on les expulsait en revanche?.. « M. Bourassou, à l'aide!.. » Bourassou accourt. A sa vue, tout rentre dans l'ordre; le maire est sûr d'être renommé, les conseillers sont sûrs d'être réélus. Tout le monde se plaignait, tout le monde est content. Ce qui a été fait, a été bien fait ; et l'on bat des mains, et l'on s'incline sur le passage de Bourassou» qui va clamant en plein bourg : « Pas tant de catéchisme ! Pas tant d'histoire sainte! Un peu plus de géographie!»* »
La géographie, pour lors, faisait rage; et Jules Ferry, nous consolait de l'Alsace perdue^ delà Lorraine démembrée en nous les
faisant voir sur la carte. — « Pas tant de catéchisme! ni d'histoire sainte ! un peu plus de géographie! )>
OBourassou, le catéchisme qui était avant vous, sera après vous^ L'histoire sainte aussi vous survivra pour rappeler à d'autres que le bonheur du méchant est caduc. Bourassou, prenez garde! Un plus habile, que vous avez trahi, un plus fort que vous avez offensé, las de vos infamies, vous prépare, en ce moment peutêtre, à Toulon ou à Brest, un vaisseau pour vous emporter à Lambessa ou à l'île des Pins, pauvre Bourassou !
L'homme des champs est incomplet sans sa bête de somme ; ôtezlui son bœuf, sa vache, son âne, vous le dépareillez. Le Décalogue fait sourire... Moïse savait son homme. La législation du moyen âge aussi protégeait la bête de travail.
Ainsi s'explique le jeûne imposé aux animaux ; leur extermination, ou leur salut, par concomitance: Homines et jumenta salvabis, Domine.
Les adieux du cavalier arabe sont depuis longtemps sujet de narration ou de partition. Et les regrets donc du laboureur à ses bœufs, de la ménagère à sa vache? lime semble qu'un Millien ou un Langlade aurait là une donnée féconde.
Ceux qui reprochent à Pierre Dupont son fameux refrain :
« J^aime Jeanne ma femme; eh bien! J*aimerdis mieux La voir mourir, que voir mourir mes bœufs!.. »
ne songent pas qu'une femme ne coûte rien, et que des boeufs
coûtent cher ; qu'un paysan peut travailler et vivre sans sa femme, mais non pas sans ses bœufs...
Ainsi Napoléon-le-Grand comptait plus cher la perte d'un cheval que celle d*un soldat.
Le pissenlit (juin 1884).
Douce petite plante, si bien dotée par Dieu, affublée par les hommes d'un nom ridicule...
Considérez-le : une tige droite, une tête ronde piquée de graines ailées, toutes blanches et toutes frisonuantes... On dirait une pelote d'aiguilles ; on dirait le morion d'un paladin hérissé de flèches.
La brise, à jour dit, souffle doucement, doucement les cueille, les embarque doucement ; et la gente flottille cingle à la grâce de Dieu, montant, descendant, avançant toujours, munie de son lest et de ses voiles ; le lest, c'est la graine, qui pèse en bas; la voile, c'est l'aigrette qui vous emporte, mystérieux esquifs I
Et l'innocente Armada prend terre où Dieu l'appelle. C'est souvent un lieu aride. L'immigration bénie s'installe dans ce désert, le fleurit, le console, le peuple, en attendant que d'autres graines, parties de là, aillent, à leur tour, coloniser d'autres parages...
Puisse, dans ces régions lointaines, la gratitude des hommes saluer la plante voyageuse d'un nom gracieux comme elle !..
C'est une grande et robuste vieille fille, lente d'esprit et de parole, fanée par l'âge et par la misère.
Elle va tranquillement son petit chemin. Aider à la moisson, à la vendange; maquer le chanvre et filer la laine, pour le compte d'autrui, bien entendu ; garder l'enfant de la voisine ; nourrir tant bien que mal un porcelet, qu'elle revendra, après un an, une misérable somme, voilà ou peu s'en faut toute son industrie.
Naturellement, la faim lui fait quelquefois visite ; nul ne s'en doute, hormis le bon Dieu, qu'elle prie à l'église, seule, à l'heure où l'on soupe dans les maisons. Quelquefois la pauvre fille tombe en défaillance. Alors, l'aumône afflue :
« Mais aussi, Bénédicte, pour quelle raison quand vous êtes en peine, ne demandez -vous point ? — Demander? Plutôt mourir! »
« Alors, pourquoi ne vous êtes-vous point mariée ? — Hé ! personne ne m'a voulue... »
paysan, tu laboures les champs, et les fertilises, et les ensemences ;
Tu fais monter le blé de la terre ;
Par toi « l'aride » se change en froment ;
Tu nourris l'homme, qui est chair.
C'est grâce à ton efi'ort que nous vivons ici-bas.
Tu enterres un grain mort et froid, qui bientôt ressuscite, et fleurit, et fructifie...
Gloire à toi, ô paysan !
— prêtre, tu travailles les âmes, les engraisses avec la parole et l'exemple, et les emblaves de foi, d'espérance, d'amour !
Tu fais descendre Dieu du ciel ;
Par toi le froment se change en Dieu;
Tu nourris l'homme qui est âme;
C'est grâce à ton efibrt que nous vivrons là-haut.