‹ PenséesChapitre 8 sur 10 · SI · texte numérisé non relu

SI

Tu ensevelis un corps délaissé de la vie, et destiné à pourrir ; mais ce corps, réconcilié avec son âme, se lèvera un jour, et ce jour sera long comme réternité...

prêtre, gloire à toi !

Vers la fin du second empire, le paysan se montrait impérialiste enragé; l'on votait chez nous comme un seul homme en faveur du « César ramolli ». Et les politiciens de Paris de crier : « brute de paysan ! etc. » On désespérait de le gagner. C'était le méconnaître.

Les préfets changés, les maires remplacés, les députés renouvelés, le paysan que l'on croyait attaché' à la glèbe des Rouher et des Morny, passa bel et bien, avec armes et bagages, ^ la République.

Et le voilà républicain jusqu'à nouvel ordre.

— Le paysan ne part jamais vite, mais il arrive toujours sûrement, le paysan.

JeanRozier. Je le vois encore, avec son ossature grandiose, son haut et vaste front, tout sillonné de rides profondes ; son grand regard vif et doux, et qui rayonnait sous d'épais sourcils; son large pas; et son geste fréquent pour exprimer, à défaut de parole, maint sentiment et mainte idée.

Son costume était d'un paysan, d'un paysan aisé : feutre noir à bords amples et roides, veston de bure pas trop grossière, gilet à nombreux petits boutons de cuivre f oli, meublé à droite et à

gauche d'un gousset pour mettre à volonté une bourse, un chapelet, une tabatière ; pantalons de droguet à pont-levis; gros souliers à courroies... Un de ces étuis de fer-blanc que les écoliers de Tulle appellent un « congé », plein de vers manuscrits, suspendu en sautoir avec une ganse bleue, bondissait et retentissait contre ses flancs, comme ce carquois d'Apollon si admirablement dépeint par Homère.

Jean Rozier n'était ni plus ni moins qu'un métayer. Le Mas-Mazel, qu'il faisait valoir, appartenait en propre à un bourgeois deTuiie, mais on l'aurait cru sien, tant il le gouvernait avec intelligence, y perfectionnant sol, bétail, outillage. Aussi les comices agricoles ne marchandaient les récompenses ni aux inventions ni aux améliorations du bonhomme. Ses batteuses, ses charrues, ses brouettes, illustrées de médailles d'or et d'argent, lui inspiraient certain orgueil enfantin, que Ton constatait sans trop de déplaisance, car il était fondé en mérite. Roziêr avait « trouvé » encore des rebecs et des violons, instrument dont il jouait lui-même, chaque fois en chantant, au gré des filles et des garçons accourus de bien loin...

Agronome, mécanicien, ménétrier, chanteur, voilà bien des titres. Cependant ce n'était là, de l'aveu de Jean Rozier, ni sa meilleure joie, ni sa gloire vraie ; ce que surtout il estimait en lui, c'était le « trouveur » de rimes, le poète... Hélas!

Le berger David ne se sentait pas bien dans l'armure du ro Saiil; un bâton, une fronde, les cailloux du torrent lui parurent préférables. la belle leçon, que Jean Rozier ne comprit jamais ! Lui campagnard illettré, entendit écrire en français ! Vous pensez s'il était à la gène en cette syntaxe étroite, cette prosodie rigide, ce lexique inhospitalier qui n'ouvre sa porte à aucun mot que sur titres sérieux. Aussi bien, cette langue-là n'était point sa propre langue. Français de par la loi. de par la nature il était Limousin. Notre langue limousine, non pas la savante mais l'usuelle, il la parlait avec une grâce souveraine; ce parler patrial avait dès

son enfance crû avec lui, et était sorti avec lui du sein de sa mère comme aurait dit le patriarche Job. Il parlait a patois » sans apprêt, sans préoccupation littéraire ni prétention oratoire, et c'est alors qu'il était lai-même, d'autant plus admirable qu'il s'admirait moins. Le limousin était pour quand il causait tout bonnement, en famille, sans cérémonie; le français, pour quand il posait, qu'il montait sur. ses grands chevaux et jouait le personnage. Cet homme donc, mal conseillé, par une vanité sotte, trouva grand et bon d'écrire en français. Montrer du génie en langage « patois », à d'autres ! Il estimait meilleur de radoter en une langue d'emprunt, importée, oui, mais non implantée à son foyer. Il aurait pu être a auteur », être lui-même; il choisit d'être un traducteur, c'est -à-dire d'écrire par autrui. Il s'expatria, pour ainsi dire, et s'abdiqua. Plaignons-le. Blâmons-le aussi ; car il ne pécha point toujours par ignorance. Â preuve ce que je demande la permission de raconter.

Je hantais le collège alors, le collège de Tulle, ma ville natale ; et comme on ne me savait étranger à rien de mon humble patrie, plus d'un concitoyen de marque me laissait l'aborder et l'entretenir. Or, je fus présenté à Jean Rozier, un dimanche, sur le Chemin - Neuf du Trech. Lui s'en retournait au Mas-Mazel, sans se presser, et seul, si un poète va jamais seul, la muse, compagne invisible, faisant route avec lui. Jean Rozier me rendit gracieusement le salut, et nous eûmes bientôt fait connaissance, en dépit de nos âges différents : il était peut-être sexagénaire. Il nous dit ses goûts, ses habitudes, ses travaux, ses travaux poétiques surtout. Nous apprîmes ainsi qu'il lisait assidûment la Bible... et Delille. Oui, Jacques Delille, le traducteur des Géorgiques. Lui, l'homme des champs, l'enflleur de rimes, dévorait les hémistiches de l'académicien, peutêtre bien sans les comprendre. En vérité, il ne pouvait avoir la main plus malheureuse. « Il pensa me gâter », a dit La Fontaine, parlant de Malherbe. Delille gâta bel et bien Jean Rozier, le tiran de sa voie naturelle pour le faire patauger en pleine littérature

savante. Et moi, soucieux en même temps de ne pas mentir et de ne pas froisser, j'osai lui dire, avec force ménagements: « La langue française n'est plus une gueuse flère à qui il faut faire l'aumône malgré elle ; elle nage aujourd'hui dans une abondance, si vous le voulez stérile, mais qui n'a que faire d'appoints tardifs... Et puis l'ayant apprise, peu ou prou, n'espérez pas trouver grâce devant vos lecteurs. Ecrivain français, tout combattra contre vous. Laissez Delille, prenez Jasmin... » Jean Rozier m'écouta en patience, et puis secoua la tête avec un sourire que j'eus lieu d'interpréter ainsi : « Trop tard !»

En effet, peu de jours après, parut (chez Détournelle, Tulle, 1852), « Éloge de V Agriculture, des animaux et des arbres plus utiles à la société, par Jean Rozier y agronome et mécanicien, du Mamuzel\ comynune de Tidle ». Une plaquette de trente-deux pages, en vers, sauf, à la fin, une postface de vingt-six lignes en prose, intitulée : « Discours honorifique des paysans. »

Cette publication, aujourd'hui très rare, a du prix pour le bibliophile ; elle est sans valeur pour l'homme de goût, qui ne peut que gémir d'un tel charabia, débité avec une conviction et une solennité qui navrent. On me pardonnera quelques citations nécessaires:

Page 1