PREMIÈRE PARTIE
I. C'est une belle allégorie, clans la Bible, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort (le l'àme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes ?
II. L'àme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps : elle se tourmente et s'agite en tous sens, mais elle finit par trouver un peu de calme ; elle s'arrête enfin sur le genre de sentiments et d'idées le plus nécessaire à son repos.
III. Il en est du bonheur comme des montres : les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins.
IV. « Le bonheur, disait M..., n'est pas chose aisée. Il est très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs. »
V. Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe italien : Il vaut mieux être assis que
debout, être couché qu'assis : mais il vaut mieux être mort que tout cela.
M. . Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme quil faut entièrement paralyser.
vn. On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un jugement prononcé par Tamour-propre de la société, qui dit : « Cet homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous disons ? »
vin. Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui. Il la trouva enfin. C'est que. par là , il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance.
IX. Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un homme qui. à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et finit par coucher sur la dure.
X. La calomnie est comme la guôpe qîii vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer ; sans quoi, elle revient à la charge, plus furieuse que jamais.
XI. J'aime mieux que l'on calomnie mon silence que mes paroles.
XII. On compte environ cent cinquante milhons d'àmes en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie ; en admettant que l'Amérique et les terres australes n'en contiendraient que la moitié do ce que donne notre hémi-
splière, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur notre globe, pins de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu, que trente ans aurait échappé environ mille quatre cents fois à cette épouvantable destruction.
XIII. Le premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les autres.
XIV. Quand on veut éviter d'être charlatan , il faut fuir les tréteaux ; car, si Ton y monte, on est bien forcé d'être charlatan; sans quoi, l'assemblée vous jette des pierres.
XV. Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens raisonnables, et que pour le second tous les moyens sont excellents. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des#ipons, qui veulent également faire fortune : les premiers n'emploient que des moyens honnêtes , et les autres toutes sortes de moyens.
XVI. Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une grâce d'un ministre de l'aborder d'un air triste, plutôt que d'un air riant. On n'aime pas à voir plus heureux que soi.
xvîi. Quand on veut devenir pliilosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût , pour se Tendre habile dans son art.
xviii. C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons , nous ne laissons pas d'en prendre une partie :
être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n'est pas même un préservatif contre eux.
XIX. Il faudrait pouvoir unir les contraires, l'amour de la vertu avec rindifîérence pour l'opinion publique, le goût du travail avec rindifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec l'indifférence pour la vie.
XX. Ma vie entière est un tissu de contrastes apparents avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une princesse et à un prince ; on me connaît des maximes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques: j'aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches: je fuis les honneurs , et quelques-uns sont venus à moi ; les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux écrits; j'ai voulu être de l'Académie, et ne vais point à l'Académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à Ihomme, et je vis sans illusions; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est ^ue les passions , etc.