‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 252 sur 272 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Lundi.

Je ne vous entretiendrai pas plus longtemps aujourd'hui de cette sirène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet égard, une main à fond ; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je serai rapporté : ainsi je n'ai pas grand temps à perdre ; et pour comble de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa circonspection et son adresse ordinaires ; il aura aisément deviné que M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi, il saura qui a remplacé M. d'Aguesseau.

Vous êtes bien aimable de m' avoir sacrifié Navarre; mais vous le seriez davantage de pousser votre besogne, 1° parce que vous êtes digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2° parce que la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explications avec F...^, pour expliquer le retard. Ne vous Oez pas sur le temps qu'il me

1. Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus qu'il s'ajrit.

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faut à moi; car si j'avais le manuscrit que jM. Thouicis a gardé pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise, surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la lettre; voyez si. pour la première fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez- vous; je connais mieux votre talent, que vous-même, sans quoi je n'aurais pas tant de sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre santé ; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail, si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plus tôt, revenait seulement encore une fois. Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Yaudreuil ; nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez en. prendre ici. En un mot, nous ferons ce que vous voudrez : suffît que je serai al suo commando.

LETTRE Vil.

Mardi;

Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je prends le parti de l'attendre chez lui ; car ma lettre deviendrait la mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni, par conséquent, si je pourrai vous voir ce matin : or, cette après-midi, je suis obligé de cou-

rir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais, quand on a le malheur de plaider contre lui. encore faut-il gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était l'agresseur, et qu'il n"a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami: îi ce soir, ou à denuiin matin.

LITTHE Vin.

Londres. 20 ;u.iùt n84.

Mon ni -u! mon ami, mon cher ami ! que j » suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensép. comment votre pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me parlant de vos touchants adieux! Vous êtes là sous mes yeux, brûlant, agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit alarmant, je le sais: et sil l'eût été, tous les clievalets de la Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas faît partir. Mais vous souffrez! Eh! mon Dieu, n'est-ce donc rien de souffrir? C'est ])resque tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami ! vous ne pouvez pas écrire ; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne soient deux lignes qui me rassuri^nt par la vue de vos caractères : mais suppliez M. R...

de remplir, en votre nom, cet otîice et ce devoir d'ami : il ne me refusera point cette consolation ; il me rendra la justice de croire que je payerais, et de grand cœur, le même tribut à son amitié pour vous ; mais il a le bonheur de vous garder, lui ! et ne m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui, peutêtre, hélas! ne vous embrasserai pas de longtemps, et qui m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? 0 mon cher et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a ya\i mes flèches. 0 mon ami! recouvrez votre santé; et que votre amitié, vos consolations, vos conseils, .vos lettres, versent du baume dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle, quoique déjà éprouvée, à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin capable d'être digne de tous les sentiments que vous m'avez montrés.

C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port superbe, et semble dire : « Ou'oseriezvous me comparer? Que l'Océan, que les mondes apportent ici leurs tributs! » c'est de cette ville que je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.

Notre vo\age ferait un roman ; vous savez une partie

(b^ inconvénients qui ont précédé notre départ: vous aurez éprou\ é sans doute à Paris le temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr : une fois par la seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en revirant de bord, un faux coup de timon et un câble caché sous^une vague terrible nous ont mis au moment de chavirer ; on avait, sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, lun des plus intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'elïet moral est de rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.

Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé que c'est là que s'arrête la toute-puissance divine ; d'une Française qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre anglais, homme doux, modéré et fort instruit ; nous avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence ; mais tous les élégants de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à Brightemlstone, p§xce que le prince de Galles y prend les eaux, il n')- a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi

chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager que, malgré les talents économiques et l'industrie hibernoise de notre compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane, notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passe-port devenaient inquiétantes, j'ai frété un navire. Si je ne craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs : digne résultat de toute législation réglementaire!

' Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons. été coucher à Lewis. N'ètes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour 1rs yeux ; c'est un charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de Londres sont entre autres d'une beauté champL^re dont la Hollande même ne m'a point fourni de modèles ; j'y comparerais plutôt quelques vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple do-

minateur est avant tout et surtout agricole au sein de son ile: et voilà ce qui 1 a sauvé si longtemps de ses propres délires. Je sentais mon àme fortement et profondément saisie, en parcourant c^s contrées plantureuses et prospères; et je me disais : Pourquoi donc cette émotion si nouvelle? Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là, mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts de l'homme ; et cependant ceci m'enchante bien plus que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et non forcée ; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me rappellent . les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux oii ils sont connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le resp:='ct de la propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux entourés de clnnuBières ; c'est que toit me dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de choses.

Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette superbe Tamise (qu'il ne faut comparera rien, parce que rien ne lui est compcirable^ une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tombera genoux le bon La

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Condamine, et s'écrier : « Béni soit Dieu ! voici un pays où l'on s'occupe des gens de pied. » Tout le reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je dirais volontieis comme cet apathique Italien : « Ce sont des rues à droite, des rues à 2:auche et un chemin au milieu. » Tontes les villes sont de mr>me, si cependant vous accordez à celleci ravanta.ij;e de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir : du reste, effrayante obstruction du corps politique; dorique infâme au moral; hommes entassés et infectés de leur haleine ; lutte éternelle des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de la canaille titrée et de la canaille populace- C'est mieux ou plus mal que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a toujours un grand fonds de vérité.

Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens ! le sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et tàté d'.nix ou trois fois notre petite troupe; j'étais décidé à ne leur accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils nous ont laissé passer.

J'empiéterais sur les droits de mon Henriette, qui veut vous écrire, quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous parlais des Anglaises, dont l'air

froid et ricaneur et les tailles emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier coup d'oeil : pour moi, j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisément à jna longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrête et Ton dit : « Oh ! la belle Anglaise! » Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je prétends, et l'on assure, que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques Rosbiff.

Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous sommes déjà gîtes et chèrement gîtes; elles étaient parées fort à la française, et surtout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et les expressions les plus libres, des cantiques très-peu spirituels qui ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de Parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était imperturbable ; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le dénoûment m'inquiétait : déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et, s'arrètant, nous avaient suppliés de ne pas prendre la populace pour la nation ; puis ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous n'entendions pas. Enfin . un Français a fendu la foule, donné de l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise: puis, nous déposant dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante réparation que je vous ai dite au p.arc Saint-James, une fois

qu'elle a eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.

Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me lire, de m' entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.

Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant que je le désire, ou si vous croyiez pouvoiicharger de la négociation que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plus tôt possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes lettres dont vous m'avez paru très -content le billet malhonnête que voici ;

« Je vous renvoie, monsieur, la lettre que vous m'avez « confiée ; je l'aurais fait plus tôt si je n'étais retenu au « lit par une fièvre très -forte et un violent mal de tète : « j'ai pris l'émétique; j'ai été saigné trois fois, et mes « maux subsistent encore dans toute leur vigueur. On « n'est point du tout de l'avis de votre ami ; on croit que « la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage « est la meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans « le nouveau monde; pour celui-ci, c'est à vous d'en «juger; mais on aurait désiré que vous n'eussiez fait « part à personne qu'on en avait connaissance; et on m'a « déclaré que la trop grande communication que vous en M avez faite ne permettait absolument plus qu'on s'en « mêlât. Mes rapports a\ec M. Paris ne sont pas, comme « vous imaginez, de simples liaisons de société; et je suis « l'ami intime de toute la famille de sa fe lime. Cro}ez- « vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pjs (f même répréhensible de mettre, sans preuve bien é\ i-

« dente, dans le cœur d'un homme mort depuis long- « temps, les motifs les plus condamnables, pour, d'après « cette supposition, en faire la satire la plus cruelle ? Je « ne suis point en ce moment en état de discuter si le « bonheur du genre humain dépend dune vérité qui ne « peut être solidement démontrée que par une diatribe « sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce qui « peut affliger mes amis. Recevez, monsieur. Tassurance « de mon sincère attachement. — 2.3 août 1784. »

Je répondrai, et je répondrai honnêtement : mais vous voyez comme je suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment ni la situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe : le docteur Price est à Londres : il est ami intime de Franklin; que Franklin lui recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.

Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plus tôt j)ossible de vos nouvelles; et aimez-moi comme, il m'est impossible de ne pas vous aimer.

LKTTR!-: IX.

Lumlres, 13 (jflol)ro l';84.

Je reç^-ois. mon Irès-cher ami. une lettre dont l'écriture a fait palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt ans; car la fermeté du caractère et le nombre des |)ages m'ont appris en un instant que vous

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VOUS portiez mieux; que vous aviez plus de forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez toujours le besoin de causer avec moi ; enfin que j'avais recouvré la partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la nature ait faits aux cœurs aimants; et c'est assez pour compenser tous, les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec abandon; et, lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se consoler le sentiment même qui le fait soufï'rir.

Grâces vous soiant rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur vous et sur votre affection ; non que j'en doutasse, il ne me faut que tàter mon cœur pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, estime et respecte le plus! Et puis, l'àme a besoin d'être soignée comme le corps. C'est là sans doute un des plus grands mécomptes de la vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au régime et à l'habitude.

Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert m'a vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde; mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle épreuve que vous venez de subir est une démonstration irrésistible que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la douceur résignée et môme un peu triste de votre physionomie, laquelle est calme dès que votre tête ou votre âme ne sont point en mouv;^me:U, alarmeront et induinuc

toujours en erreur vos amis sur votre force. Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiome proverbial la lame use le fourreau n'est pas vrai pour Tespèce humaine. Comment son feu intérieur ne le consume-t-il pas? se dit-on. Eh! comment le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre àme, et sa frêle existence va se dissoudre.

Hélas! mon ami. Tacite et vous, aurez donc toujours raison ! c'est un étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut cependant servir et qu'on voudrait aim-M- : l'homme qui calcule les astres, qui soumet les éléments, qui défie et combat toute la puissance de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a longtemps :

Mille fois ils m'ont tout promis; Mais le sipcle en fourbes abonde.

Et je ne hais rien tant au monde Que la plupart de mes amis.

Mais c'est là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la gaieté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment

haine.ixet vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, estla saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de trop près : car on s'appauvrirait, beaucoup plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon Dieu ! à quels sacrilèges j'ai siirpri-^, dans ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus éloqupmment d'amitié! Je ne m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre cœur que j'ai à vous blesser ; et votre tète est si sage, que vous sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à marcher : et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection pour les faits ; le trait infâme que vous m'apprenez ne l'enseig'ne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais, qui. non content de tout me voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la journée), une malignité capable de compromettre un galant homme auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus indirectement, une tracasserie. Eh ! qui en sera à l'abri, s'il n'y est pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse ? Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit à p;';i près impossible que la poste voie tout, je (mis vous assurer que les Français de Londres sont aussi inspectés par la poli:'e de Paris qu'en France même. Les canailles aventurières qui salissent ici les presses sont les espions les

plus corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernements qui ont recours à ce misérable moyen, savent très-bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se voue à cotte infâme profession. Au reste, il y a aussi d'^s Anglais vendus à la police de Paris; témoin le vil entrej)reneur du Courrier de V Europe, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après avoir été libeîliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est de toute cette canaille que W... a été la victime; elle craint de n'être pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à travers.

Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi, je ne suis pas très-rassuré, surtout sur celui de mon aima'ble compagne. J'ai cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre; maison se trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout calculer, ils calculent aussi les talents et l'amitié; la plupart de leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim : jugez de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui frappent ici. c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y dire le pourquoi de chaque chose ; et cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvénients, ce genre d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvements de sensibilité: ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié, même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon ami. Clavière a raison : et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui écris

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contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui ; quand les mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes agite la tète et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles de qui ? Et ces graves et silencieux déportements de la canaille instruite, bien vêtue, s' intitulant gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?

Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tète pensante et sagace comme la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et pesât les désagrémimts qu'on exagère chez vous, contre les maux réels dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sf)rtir de la main de l'homme; mais il va du moins mauvais, et beaucoup moins mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs gémissements sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres nations euro-

péennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de l'honnête homme, que toute cette imbécile subordination dont on se vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si Ion comparait, si l'on cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance; mais il ne faudrait pas. comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que Malebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher'les fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes... Un magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre félicitait l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire la magistrature : et voilà comme on est partout. Dès que le peuple tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant remarquer que les emplumeûrs et coupeurs de jarrets, pour cause politique, ont paru en Amérique , et que cette manie a disparu, quoique la cause réprimante soit très-peu de chose; mais les causes pour lesquelles il fallait emplumer, etc., etc., ont disparu. Il faut remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter dfr la folie, est l'art des coupables gouvernants : cela établi, qu'importe de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs par un breuvage?...

Mais, mon ami, voilà beaucoup bavarder; car il faut nous tenir dans les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter la tète la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas mon temps ici , et, si la misère et le malheur ne font pas justice de moi, je répondrai peut-êlr:» à mes ennemis et à mes prétendus amis

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presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le- portera pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaye pas de m' imputer les viles anonymités qui pullulent ici. Quoi qu'il arrive, vous n'aurez pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.

Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de fortune qui vous est arrivé : j'en étais en colère, et je ne suis pas encore très-calme à cet égard ; mais je veux vous croire déguignonné, comme vous dites : c'est cej)endant une dérision, si vous ne devez commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne neuf d'avance. Madame de N... vous écrira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m' écrire souvent ; car elle prétend que je suis trèsmauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez pas. Adieu, cher et bon ami ; il y a longtemps que votre concpiète a compensé toutes les pertes et toutes les mé|)rises de mon cœur. Conservez-moi le vôtre ; et, quoi qu'on fasse, je ne serai pas tout à fait malheureux. Choyez votre con\alesconce avec votre raison, et non pas avec \otve tète; caressez les Muses; qu'elles vous comblent longtemps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. Vale et me ama.

P. S. Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.

LKTTRE X.

10 novembre 1784.

Je viens de recevoir votre lettre tendre et sao:e, mon bon et cher ami ; et j'ai éprouvé le double plaisir dapprendre de vous d'heureuses nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos craintes, une vive empreinte de votre amitié, et c'est là, sans doute, une grande jouissance pour moi ; mais la circonstance en a redoublé la saveur. Je suis triste et malheureux ; ma douce et charmante compagne est malade, et malade de langueur ; elle est à son onzième accès de fièvre. Heureusement les accès sont intermittents, et laissent deux jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs, les accidents de femme qui en ont résulté, l'ont jetée dans une situation très-fàcheuse. quoique, au fond, peu inquiétante; d'un autre côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de médecin réputé et peut-on en choisir un autre pour son amie?] coûte un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes ressources sont à leur terme: et non-seulement je n'ai point encore obtenu le pain de la lyi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.

On projette de m-^ charger d'un grand ouvrage, qui in assurerait le nécessaire pour longtemps; mais l'entre-

A CIIAJJFORT. ;U.'?

prise en est encore fort incertaine. Ghanguyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne ; mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami, dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon amie ; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie... Mais songeons que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons pas de ces idées.

Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires que j'ai rencontrées, à ce sujet, dans le Sénajus de Bergerac, imprimé en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où, par parenthèse, l'on professe tout haut l'athéisme avec approbation et privilège du roi, j'y ai trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:

Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître. Un esclave hier mourut pour divertir son maître ; Au malheur de la vie on n'est point enchaîné. Et l'âme est dans la main du plus infortuné.

•En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette force. ïerrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre des dieux; et Séjnnus répond :

Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;

J'aurai s'x mois au moins pour me mo([uer di's dieux.

Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'An-

gleterre; et j'en sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je crois davantage, mon ami : je crois qu'individuellement parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, avec M. Lauraguais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus corrompu de la terre de sa propre corruption ? Quelle n'est pas l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est tout cela), cupide, et trèsvoisin de la foi punique, vaut mieux que la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile? Gela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi sur la nature des choses, et problème insoluble l)Our tous les autres. Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous faire une idée (\o la ridiculité des préjugés accrédités sur l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde ignorance. Je fais, p.)ur vous et pour moi, des notes qui NOUS seront utiles et qui vous convaincront de ces deux choses : l'une. (|ue le phis léger mensonge mène les vova-

geurs à des résultats d'une fausseté incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui n^xistent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Sainl-Paul de Londres : Si monumentum quœris, circumspice ; mais personne n'a dit que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de très-mauvais latin, où l'on n'a eu giirde d'oublier Veqiies aureatus et toutes les sottises imaginables. De môme, il y a, dans l' épitaphe de Newton : Sibi gratulentur morlales taie tantumque extitisse humani generis clecus : cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans lesquelles on lit pompeusement Yeques aureatus, le commentaire sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affiU du charlatanisme humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une statue de Louis XIV, avec cette belle inscription : A Louis XIV après sa mort. Il n'y a ici que trois petits inconvénients, c'est que 1° l'inscription est en latin; T qu'elle est fort longue ; 3° qu'elle raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et posée depuis sa mort. — Superstiti decrevere. — Ex oculis sublato posuere. Et puis Voltaire ose dire à tout propos :

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous prie de garder pour vous, parce que

j'aurai bientôt occasion de l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne pas, c'est celuici :

Vous lisez dans le livre de l'Esprit^ tome II, pag. 138, à la note 'édit. in-8\ MIS] : « Dans ce pays (la Turquie^, la magnanimité ne triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on a vu. il y a quelques années, en Angleterre. Le prince Edouard, poursuivi par les troupes du roi, trouve un asile dans la maison d'un seigneur; ce seigneur est accuse d'avoir donné retraite au prétendant. On le cite devant les juges ; il s'y présente et leur dit : « Souffrez qu'avant de subir « l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre vous, « si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été « assez vil et assez lâche pour le livrer? » A cette question, le tribunal se tait, se lève et renvoie l'accusé. »

Ce fait me paraissait absurde : nul tribunal sur la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lad\ Margaret Macdonald, qui a vécu en 1 763 a Édimbaurgavec M. Macdonald ofKingborough, le héros du roman de .M. Helvétius. M. Macdonald n'était point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de cette île et chef de la clan Macdonald. une des tribus écossaises les plus attachées au prétendant. Les ofhcier^ du détachement à la quête du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnai'd se présente à la porte de la siille. et remet à milady un billet non cacheté ; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une bouteille de vin,

une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux prince, accablé de lassitud?, était alors assis sur une colline à un mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. Lady Margaret ne se troubla point: elle prétexta quelques détails de famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard chez Macdonald ( f Kingborough : « Si le prince entre chez vous, lui dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes [)erdue, ^ous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu. » Il lui prit la main et partit.

Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le prétendant, qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement à l)ord d'un des vaisseaux que la France avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Ecosse, pour faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en prison dans le château d'Edimbourg, où il resta quelque temps avant ({u'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges : « Ce que j'ai fait î)our le prince Edouard, je l'aurais fait pour le prince de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances. » Le tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée portait en outre que lui, encore vi\ant, aurait les entrailles et le cœur arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud, ensuite la tête coupée, etc. C'est le su[)plic(^ ordinaire des traîtres de la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland représenta que cette exécution aliénerait sans retour la clan Macdonald. On lui fit grâce par politique, et Ton se content-i de le tenir un an prisonnier dans le château d'Edimbourg... Mais combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, b^au, grand! combien xMacdonald et la nature perdaient au récit

d'Helvétius! Il a su son erreur, et il a répondu : « Ma foi cela est imprimé ; et cela est encore beau comme je lai écrit. » Quand ceux qui écrivent la morale, la i)l{ilosophie, la politique, Ihistoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas comme des magistrats !

L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique, qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour-propre, car j'aurais une rétribution fixe par mois; mais j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des vérités imprimées; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui tirerait du fumier des ouvrages périodiques les paillettes qui peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux détachés qui, par leui* brièveté, c'est-à-dire par un de leurs plus grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, ^ans complaisance, sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne ;

et si elle l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée ; car elle me vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi ont été condamnés à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter, je me rappelle cet apologue arabe :

« Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en acheter. J'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer de souliers. »

Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas opposées; qui soufï're pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut jamais ferme à l'infortune, cet apologue me rendrait très-philosophe.

Dites-moi, mon ami, si, une fois embarqué dans cette besogne, je puis compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives (littéraires) dont je 4-'0udrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je puisse compter sur des souscripteurs en France; dites-moi surtout, avec votre franchise et votre

Li TTRES ]iE MIRABEAU

sagacité ordinaires, ce que vous pensez de l'idée et du plan.

Ce .que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais vécu avec vous cet hiver ! combien j'aurais passé d'heures déhcieuses, et cultivé mon àme et ma pensée ! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon àme est veuve, philosophiquement parlant,. et ma pensée avorte, faute d'un ami qui l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux ; et certainement il résultera, de ces rapprochements et de ces combinaisons, de bonnes choses, surtout quand je les aurai mûries auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talents. Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité : ce sera l'histoire d'un des plus horribles crimes du xv!!!*" siècle, dont le hasard m'a envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés ; mais un grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon àme et de mon esprit.

Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez douze mille livres de rente, ou je ne réponds pas des rechutes. Bonjour, mon ami ; car en voilà bien long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez, s'il vous plaît, qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son cœur et vous regrette très-vivement. Adieu.- encore une fois. Je ne vous dirai pas : si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce pays pour augmenter votre immense

A Cil A M FORT.

répertoire, écrivez-moi souvent, car je vous eu enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai : écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courai^e.

P. S. Vous êtes sûrement étonné de ce que les C...^ ne circulent pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé : Observations on the importance of the anierican révolution, and the means of making it a benefit io (lie World (cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait loin de vous.

Li^TTKE XI.

Londres, Hatton-strcet in Holborn, 30 décembre HS-l.

Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de vous : car votre constitution débile et votre tempérament igné se conserveront longtemps l'un par l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie est bien quelque chose; mais ne pas souffrir est beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre santé? Mais vous

1. AeN Cinciniiati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus.

m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques traits détachés ; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse ; et vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du Conservateur. Au reste, comme il ny avait dans les autres aucun motif de suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gène la liberté de la presse; en dépit des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve qu'on peut résumer cette question dans un argument trèscourt. Quel mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livre? Et cela, jusque et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que toute puissance vient de Iiieu, et sans égard à ce que la poudre à canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, serait encore dans le cerveau du Père éternel, si Adam ne nous eût pas transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à cela, hein ? Mais pourquoi gènerait-on le commerce des lettres? Il n"a pas du tout les mêmes conséquences ; car quel homme, à moins d'être insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilants de tous les sages et généreux gouvernements, qui régissent lunivers, comm;^ ils disent? Donc, si ce n'était pas une très-agréable et expédiente occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort inutile (procédé à part, cpie pourtant tout le monde ne trouve pas également gai], et d'autant plus. inutile qu'il n'est pas une correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par courriers. x>!ais le ciel me défende de gloser sur une si belle institution!

V^ous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de Àà gloire! que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il devrdit bien com nencer par les candi-

dats, avant de passer aux électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci ? Vous ne vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près; mais rassurezvous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer, ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre des aspirants se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce qu'il y a à dire contre lui ; et cela se réduit à ceci : il a peu ou point de titres littéraires; cela est vrai ; mais peu d'hommes, et nul, parmi les aspirants, à moins que ce ne soit Garât (à qui je ne voudrais pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir. Je ne sais si vous connaissez les Lettres d'un homme à un homme, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de Maupeou ; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la censure. Une grande partie du morceau intitulé : Réflexions sur l'ouvrage précédent, imprimé a la suite de l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati , est de lui ; et cela fut jeté en un instant. En un mot, je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances très-nettes, et la tète pleine de choses et de bonnes choses. Par exemple, nonseulement il est au courant de toutes les idées saines en économie politique, mais il en a redressé plusieurs; nonseulement il est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc., etc. De plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur, incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfm, et ceci passera dans votre cœur, il est mon ami particulier ; il est digne d'être le vôtre , et il m'a

rendu un service important que je ne lui ai pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce charmante.

Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en conscience, croyezvous devoir quelque chose en ceci ? oii est le plus digne? oii sont les données pour déterminer le plus digne? et le plus digne fùt-il là, votre voix le fera-t-elle élire? Que va-t-on vous proposer? Quelques canailles titrées, ou quelques bamboches littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres ouvrages : il n'en a point fait : il a consacré sa vie à une profession embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en est un dans sa position, rare môme et j)ar conséquent assez désirable; l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de déployer ses forces ; et le choix de l'Académie, où d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le monde?

\in voilà bien long, mon ami ; mais c'est que la chose me tient au cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que je vous aurai acquis un ami (ligne de ce titre par sa morale, et même par ses talents. Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talents) viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherchfs aura été fait et imprimé

ACHAMFORT. 355

en un mois, ici où Ton imprime la moitié moins vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi ; outre qu'elle est grande et belle, mon Conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition française ( vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux expédients. Me voilà sauvé pour une couple de mois. Vous trouverezlà le nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du uiois prochain, cela vous parviendra.

On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec son avis sur l'administration des finances : il est, dit-on, entre les mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Gastries ; dix-huit mille exemplaires sont prêts pour porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre que je sais à quoi m'en tenir sur ses talents financiers et ses opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot n'était pas Genevois à beaucoup près ; et cependant il eût tenu à honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les détails) ; cherchez là-dessous, si vous pouvez, un grand homme... Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon ; quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut

3h6 LETTRES DE MIRABEAU

conjuguer le verbe avoir, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.

Bonsoir, mon ami ; si mon Conservateur ne s'accroche pas, il y a beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, s'il n'eût eu que ses talents à donner pour hypothèque à son boucher et à son boulanger: et en France pourtant, il est bien difficile que, moi présent, on me refuse du pain. NoU^z, je vous prie, que le parlement a remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension alimentaire, après le compte de tulelle rendu par mon père. Il faut avec ces messieurs vi\ re par provision sans provision. Adieu, encore une fois ; écrivez-moi plus souvent : donnez-moi des nouvelles des Cincinnati que vous devez avoir depuis longtemps, et n'oubliez pas combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.

LK'ITR.: Xll.

C'est à M. Leveillard que je dois, m.on cher ami, d'être certain que vous vivez, et que, laible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre fortune, qui ne font pas m )ins votre éloge que la honte de vos amis ; mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. Je l'ai demandé enfin à Leveillard, qui. malade lui-même, mais sensible à ma peine, ma répondu courrier par courriel-, et m'a laissé le regret de ne m'ètre pas plus tôt adressé à lui.

S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort. je vou^ |)rie (roccnpi^r un moment votre imagination de ce

que la mienne, qui ne manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fût-ce que par un mot de votre laquais, si M. R... ne voulait pas me faire le sacrifice de quelques minutes. Je né sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez très-importuné.

Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables mères de famille que je connusse ; elle avait les vertus domestiques de tous les genres ; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de par delà dans la tête, et de mobilité dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui s'occupât de son intérieur : c'est donc une perte et une très-grande perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le temps de penser à mes inquiétudes; mais vous qui en étiez l'objet, vous qui saviez que je n'en' manquais pas dans cette grande et ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être heureux et de me le dire.

Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui

SOUS peu produiront peut-être quelque chose; mais, comme je veux croire que vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout supporter, et même les maux quelle produit. Pour moi, je trouve ici pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de choses; mais, au milieu des marques de bienvei lance et de considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet sur l'avenir ; la littérature française étant si étrangère ici, la main-d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au reste, on y imprime les Cincinnati , qui me rapporteront peu de chose, mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra presque aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière; on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents l'édition française, et, si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur quelques hommes accrédités, un très-grand eflFet, jamais libraire ne l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même, depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des Confessions de J.-J. Bousseau, de peur que l'édition ne lui restât. D'un autre c^té, depuis que je suis à Londres, maigre mes continuelles instances, je n'ai pas reçu un mot de

A CHAMKORT.

mes procureurs, et j'ignore encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une pension alimentaire à son fils.

Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai guère en France que vous et votre société.

Bonjour, mon cher paresseux ; que les trésors dont vous surcharge la munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont aimables et brillants; mais voilà tout; et nous, nous vous aimons.

LETTPxE XIII.

Vendredi, 4 février 1785.

Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et malheureux, entre autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des remerciements pour votre conduite envers Target, si un devoir de reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et à vaincre ma mélancolique paresse.

Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas môme moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un devoir étroit de délicatesse et. d'honnêteté envers un homme que son mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre son indépendance, trafiquer de leur

LETTKES DE MIRABEAU

amitié, mettre en un mot, en manière quelconque à profit, sa situation; mais lorsquMl s'agit d'un étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent les hommes en place et peuvent leur être utiles , comme^ vous ne vous êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue préface, voici ce dont il s'agit :

M. William Manning, beau-frère de M. Yaughan,^ homme d'un très-grand mérite, l'un des plus vrais philanthropes qu'il y ait en Europe, est certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe, auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes de bons offices ; M. William Manning, fils d'un des plus riches et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les Antilles, appelé par de trèsgrandes affaires. Il désire d'être recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit) ; vous avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait ajsément; mais je me rappelle que vous en avez : d'ailleurs, nulle recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus honorable et i)lus efficace que celle du marquis do Vaudreuil, que l'estime universejle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.

Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une connaissance de plusieurs années.

Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage ; les horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand chemin] ; le départ récent de mon amie, qui m'a réellement mutilé, et qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous navreraient le cœur, et, loin de me soulager, tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là ; et sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je ne vous attendrirais ; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.

Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon aimable amie, et pour le succès de ses

démarches, tout cet^ui sera en vous, c'est-à-dire de lui prodiguer vos consolations et vos conseils ; vous êtes bon, sensible et généreux : d ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille ; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincérité de mon àme, que je ne la vaux pas, et que cette âme est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de l'arrivée de mon amie ; et comme lui est un ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de m'obtenir sûreté pour rentrer en France ; car il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si je ne m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi ? lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc., etc. ?

Quoi qu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. Parlez-moi donc de vous.

Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France, c'est-à-dire qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail qui ne peut se fiùre qu'ici ; mais je voudrais un marché fixe, afin de ne pas con-umer inutilement du temps : il importerait que les lettres fussent ici le plus tôt possible.

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