‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 4 sur 272 · XXI. La conviction est la conscience de l'esprit · texte numérisé non relu

XXI. La conviction est la conscience de l'esprit

XXII. Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiques : comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre quarte échappera la con-

•tagion.

xxiii. Robinson dans son île, privé de tout et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs moments de bonheur. Supposez qu'il soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l'existence insupi)ortable.

xxiv. Législateurs, ne décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces mouvements sublimes, à

ces grands sacrifices qui semblent mettre l'homme en commerce avec son éternel Auteur.

XXV. Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.

xxv[. On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire fortune : savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se réduit presque à cet art-là.

XXVII. Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la première jeunesse, et, en avançant dans la vie, on en trouve la raison : elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que certaines coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu'elles ont été jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n'en ont lu que quelques pages.

XXVIII. L'entêtement représente le caractère, à peu près comme le tempérament représente Vamour.

XXIX. Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition ; beaucoup de philosophie mène à l'estimer.

XXX. Il y a des hommes chez qui l'esprit (cet instrument applicable à tout) n'est qu'un talent par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.

XXXI. L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.

XXXII. S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit d' autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne, quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore très-recherchée. Même

résultat de la même supposition à l'égard des qualités de rame.

XXXIII. On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.

XXXIV. L'estime vaut mieux que la célébrité ; la considération vaut mieux que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire.

XXXV. Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amourn' existe pas, ou du moins ne dure pas. entre des êtres dont l'un est trop inférieur à l'autre: et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est celui d'un juste amour-propre dont il serait absurde et im}X)ssible de vouloir .dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la nature faible ou corrompue ; mais l'amourpropre, bien connu, appartient à la nature bien ordonnée.

XXXVI. Il y a plus de fous que de sages, et dans le sage même il y a plus de folie que de sagesse.

xxxvn. Les trois quarts des folies ne sont que des sottises.

XXXVIII. La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.

XXXIX. L'habileté est à la ruse ce que la dextérité est à la filouterie.

XL. On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.

XLi. Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras.

xi.ii. C'est une vérité reconnue que notre siècle a

remis les mots à leur place; qu'en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en morale et en politiciue. Pour ne parler que de morale, on sent combien ce mot, Yhonneur, renferme d'idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients ; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que V honneur restait dans son intégrité à tout homme qui n'avait point été repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d'équivoques et de contestations; à présent, rien déplus clair. Un homme a-t-il été mis au carcan, n'y a-t-il pas été mis? voilà l'état de la question. C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit facilement par les registres du greffe. Un homme n'a pas été mis au carcan : c'est un homme d'honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère, etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient commode et facile.

XLiii. Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies sont maintenant devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à dos hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom d'audacieuses seront vues comme faibles et communes par nos descendants.

XLiv. La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.

XLV. J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de 1 Afrique croient à l'immortalité de

lame. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante , après la mort , dans les broussaillesqui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas , ils abandonnent cette recherche , et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait et avaient de meilleur à faire.

xL-vi. L'incertitude devient un tourment dont notre âme se déchire par une erreur, si elle ne le peut par une vérité.

XLvii. L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système : dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.

XLviii. La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri •.

XLix. Il n'est pas vrai 'ce 'qu'a dit Rousseau après Plutarque ) que plus on pense, moins on sent ; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d'hommes vou-s- mettent dans le cas de faire exception à cette règle.

L. Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut rien décider. C'est ce que l'aréopage donna bien à entendre dans 'une cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à comparaître de nouveau dans cent ans.

Li. Il est plus facile de légaliser certaines choses que de les légitimer.

LU. Les maximes générales sont dans la conduite de la vie ce que les routines sont dans les arts.

1. J'ai connu un critique — lequel jouait volontiers les grotesques dans les théâtres de socie'te' — qui trouvait que cette petite phrase de Chamfovt était uu indice certain de sa férocité'. P.-J. S.

Lin. Les méchants font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le prétendent les honnêtes gens.

Liv. En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit aux places que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d'être présentée à la cour.

Lv. C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa Rhétorique, que toute métaphore fondée sur l'analogie doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

Lvi. Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basques : « On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien. »

Lvii. Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi à personne ; voilà, je crois, toute la morale.

Lviii. Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite : Neque mulier, amissâpudicitiâ, alla abnuerit, après l'exemple de tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer plusieurs vertus? J'ai vu madame de L..., après une jeunesse peu différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer, afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes.

Lix. Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits :

c'est ce que l'on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent mis à la tète des écoles sans avoir rien écrit : tels que Xénocrate, Polémon, Leucippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas moins le premier philosophe de son siècle.

Lx. En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort ; en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.

Lxi. La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instruments qu'elle emploie, à peu près comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.

Lxii. Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce q^ue ce serait que l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire.

Lxni. Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise ; car elle a convenu au plus grand nombre.

Lxiv. Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un honnête homme, c'est pour une espèce. En tout, lorsque l'on brise le joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais presque toujours pour descendre au-dessous.

Lxv. Il y a des siècles oii l'opinion publique est la l^lus mauvaise des opinions.

Lxvi. Il y a deux classes de moralistes et de politiques : ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté

odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc.; ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaftesbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio vevum.

Lxvii. On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot.

Lxviii. La pauvreté met le crime au rabais.

Lxix. La pensée console de tout et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait, et elle vous le donnera.

Lxx. La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la aieté avec l'indulgence du mépris.

Lxxi. Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur la vérité. Il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion a sa fortune en agiotage : l'homme heureux par la vérité à sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.

Lxxii. A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble ses efforts pour établir l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement donne aux idées de gentilhommerie. Gela est venu au point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes : femmes de qualité, ou filles ; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice.

Lxxiii. Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du genre humain.

Lxxiv. Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du hasard : quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence.

Lxxv. Plus les mœurs s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à la peinture des vertus.

Lxxvi. Je ne conçois pas dé sagesse sans défiance. L'Écriture a dit que le commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que c'est la crainte des hommes.

Lxxvii.. Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore,, je l'ai deviné.

Lxxviii. Les lois du. secret et du dépôt sont les mêmes.

Lxxix. La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice, s'il ne ha'issait pas la vertu.

Lxxx. Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien vêtus.

Lxxxi.- Les sto'iciens sont des espèces d'inspirés qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.

Lxxxii. Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs absolu s,, comme parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs: et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature a su lier les hommes à la vie. après la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.

Lxxxiii. Il y a deux choses auxquelles il faut se faire,, sous peine de trouver là vie insupportable : ce sont lesinjures du temps et les injustices des hommes.

i.xxxiv. Le système abstrait, tout est bien, paraît peut-

Mètre plus vraisemblable, et surtout plus clair, après le discours de Garo dans la fable de la CitrouiUe et le Gland, qu'après la lecture de Leibniz et-de Pope lui-même.

Lxxxv. 11 y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les intéressent sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois, cependant, ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité-, mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfants qui courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se retourner.

Lxxxvi. On offre de face la vérité à son éga'l : on la laisse entrevoir de profil à son maître.

Lxxxvii. L'homme peut aspirer à la vertu : il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.

Lxxxviii. La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain bien. Elle est la place du bien pJutèt que le bien même. Il est plus sur que le vice rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice.

Lxxxix. Le ridicule est une forme extérieure qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre àme, est un Prêtée qui, après avoir pris plusieurs formes, finit toujours par être le vice.

xc. La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.

xcj- Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures; c'est un palliatif: la mort est le remède.

xcn. Ce que Voltaire a le plus complètement détruit, c'est la croyance sur la parole des prêtres; et il l'a détruite à force de les montrer sous toutes les formes, odieux ou

ridicules, et en tournant en dérision de toutes les manières les objets de la croyance. Or, la crédulité religieuse était le plus formidable appui du despotisme, puisqu'elle consacrait également les rois et les prêtres, et que ceuxci, parlant au nom de Dieu, assuraient au peuple que les rois' étaient institués pa?^ Dieu et n avaient à rendre compte quà Dieu. Le sacerdoce était donc le premier rempart du pouvoir absolu, et Voltaire l'a renversé. Sans ce premier pas décisif et indispensable, on ne faisait rien.

xciii. L'esprit supérieur consiste à juger la marche du commun des esprits, à voir jusqu'où ils peuvent aller et jusqu'où on peut les mener. C'est ce que Voltaire entendait à merveille. Le scepticisme de Bayle, la liberté de penser sous la Régence, et les hardiesses des Lettres persanes, firent comprendre à Voltaire que l'on pouvait tout dire successi\'ement en se mettant à la portée de tous. C'est ce qu'il fit pendant soixante ans en gagnant toujours du terrain.

xciv. La cour, en général, a toujours craint et haï Voltaire . même dans le temps où il y fut appelé et honoré par la faveur passagère que lui accorda madame de Pompadour. On calculait moins la jmissance de ses écrits qu'on n'était blessé de son indépendance, des saillies qu'il se permettait, de sa supériorité qui éclipsait tout, même dans la société, de sa fortune même qui le mettait audessus de l'espèce d'asservissement où le besoin des grâces réduisait la plupart des gens de lettres. A l'égard de l'influence qu'il exerçait sur l'opinion, et des conséquences qu'elle pouvait avoir un jour, la cour n'en savait pas assez pour voir si loin ; on n'était guère frappé que de la hardiesse du moment, du danger de l'exemple, de la nécessité^ de réprimer la liberté de penser; mais, en général, et sauf quelques exceptions, la cour et la grand monde

ont toujours cru que l'état de§ choses où ils vivaient était indestructible, et cette sécurité a duré jusqu'à la convocation des états généraux, qui a commencé à faire un peu ouvrir les yeux.

Pour ce qui est de Rousseau, ses ouvrages politiques, et particulièrement le Contrat social, qui est son chefd'œuvre en ce genre, étaient faits pour peu de lecteurs, et n'inspiraient à la cour aucune alarme. C'était sans nulle comparaison ce qu'on avait écrit de plus fort et de plus hardi sur les principes de l'ordre social et politique, et c'est cela même qui fit que le gouvernement n'y prit pas garde. On ne regardait cette théorie que comme une spéculation creuse, qui ne pouvait pas avoir plus de conséquences que l'enthousiasme de liberté et le mépris de la royauté,, poussés si loin dans les pièces de Corneille, et applaudis à la cour par le plus absolu des rois, Louis XIV. Tout cela paraissait être d'un autre monde et sans nul rapport avec le nôtre ! Les gens bien instruits peuvent se souvenir que, quand le Contrat social parut, il fit très-peu de sensation et n'attira nullement les regards de ce même gouvernement qui fit tant de bruit pour VÈniile; c'est que VÉnùle, qui avait l'intérêt et le charme d'un roman, fut dévoré à la première lecture. Les prêtres, attaqués dans la Confession du vicaire savoyard; jetèrent les hauts cris; le parlement, qui poursuivait alors les jésuites, crut de sa politique de ne pas paraître moins vif que le cierge sur les iiitérêts de la religion, et le ministère laissa le parlement sévir contre l'auteur qui avait eu l'imprudence de mettre son nom à la tête de l'ouvrage , et c'était ce qu'on lui reprochait le plus. La cour d'ailleurs, et le duc de Choiseul tout le premier, se souciait fort peu de la personne et des écrits de Rousseau, pauvre, retiré, sans entours, sans crédit, et alïectait de ne voir en lui qu'une

tête à paradoxes, une espèce de fou qui avait du talent. Les femmes, qui donnaient le ton, et les jeunes gens, qui le recevaient d'elles, n'adoraient dans Rousseau que l'auteur des lettres passionnées de Julie et de Saint-Preux. Le philosophe, le législateur, n'était connu que d'un petit nombre de penseurs; et il est très-vrai qu'il follait la Révolution pour que, sous ce point de vue, il fût bien apprécié. Il n'a pas le plus contribué à la faire ; mais nul n'en a autant profité quand elle a été faite; alors il s'est trouvé le premier architecte de l'édifice à bâtir, alors ses ouvrages ont été le bréviaire à l'usage de tout le monde, parce qu'il était plus connu et infiniment plus éloquent que les écrivains étrangers qui lui avaient servi de modèles et de guides. En deux mots, Voltaire surtout a fait la Révolution, parce qu'il a écrit pour tous; Rousseau surtout a fait la Constitution, parce qu'il a écrit pour les penseurs.

SUR L'HOMME ET LA SOGIliTE.

I. Les corps (parlements, académies, assemblées) ont beau se dégrader, ils se soutiennent par leiir masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil sur un sanglier, sur un crocodile.

II. Qu'importe de paraître avoir moins de faiblesses qu'un autre , et donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait une, et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans talon, et c'est ce qui me paraît impossible.

iiF. Si l'on av;iit dit à Adiirn. \o. lendemain fie la

mort d'Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble ? ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C'est la réflexion qu'il faut faire pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d'hommes.

IV. Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de h miter la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.

V. Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent.

VI. Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi méprisable que le public.

VII. La société est composée de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dîners que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dîners.

VIII. Les gens qui croient aimer un prince, dans l'instant où ils viennent d'en être bien traités, me rappellent les enfants qui veulent être prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain d'une revue à laquelle ils ont assisté.

IX. En "parcouranc les mémoires et monuments du siècle de Louis XIV, on trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.

X. Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la considération : il faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille.

Xf. Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau : on s'écarte de la terre sans presque le sentir, et Ton ne s'aperçoit qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.

xn. Voulez -vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les hommes? Examinez ce qu'ils sont quand ils en ont éprouvé plus longtemps l'influence , c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.

xni. Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les choses qu'on ne sait qu'aux trois quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les discours qui se tiennent dans le monde.

xiv. Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la condition privée qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en évidence.

XV. Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que. dans une délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour ou contre l'aff'aire ou la personne dont il s'agit ne peut presque jamais se dire tout haut sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvénients.

xvi. Le public ne croit point à la pureté de certains sentiments et de certaines vertus ; et, en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses.

XVII. Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, quoiqu'en morale et en politique on puisse donner comme définition que le mal est ce qui nuit,

on ne peut pas dire que le bien est ce qui sert, car ce qui sert un moment peut nuire longtemps ou toujours.

XVIII. Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée.

XIX. En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.

XX. Les fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près comme les espions de police, qui sont payés moins cher quand ils voient moins bonne compagnie.

XXI. Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchants. Ils font plus de mal que l'armée même : ils infestent et ils ravagent.

XXII. Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, parla fréquentation avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisantes que les prétentions d'un sot à l'esprit.

XXIII. Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrar; dans les petites, ils se montrent comme ils sont.

xxiv. En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misanthrope finirait par s'égayer, et Heraclite par mourir de rire.

XXV. Il fout convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnôte homme du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés et pour échapper au péril ; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.

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