XXVI. M..., pour peindre d'un seul mot la rareté des
honnêtes gens, me disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.
xxvii. L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.
xxviii. Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.
XXIX. La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentiments qui le rendent plus propre à gouverner et à être gouverné.
XXX. C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies ; il semble que le législateur ait cherché à mettre un contrepoids qui arrêtât la légèreté du Français.
XXXI. En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que de la charpie n'est pas du linge.
xxx-i. 31.... m'ayant développé ses principes sur la société , sur le gouvernement , sa manière de voir les hommes et les choses, qui me sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai qu'il devait être malheureux. II me répondit qu'en effet il l'avait été assez longtemps , mais que ces mêmes idées n'avaient plus rien d'effrayant pour lui. « Je ressemble, continua-t-il , aux Spartiates, à qui l'on donnait pour lit des joncs épineux', dont il ne leur était permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération après laquelle leur lit leur paraissait très-supportable. »
xxxiii. Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre public, tels que le lieutenant criminel, le lieutenant civil, le lieutenant de police, et tant d'autres, finissent presque
toujours par avoir une, opinion horrible de la société. Us croient connaître les hommes et n'en connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses égoiits. La plupart de ces magistrats me rappellent toujours le collège, où les correcteurs ont une cabane auprès des commodités, et n'en sortent que pour donner le fouet.
XXXIV. Chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un petit nombre d'hommes que l'on peut appeler les maîtres du genre humain, et qui n'ont que le génie et la 'pensée pour le gouverner.
XXXV. Il y a dans le monde bien peu de choses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.
XXXVI. M..., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les conventions de la société dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché d'imbécile et de dupe. (( J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu. »
XXXVII. Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des dîners sans digestion, des soupers sans plaisir, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.
xxxviii. Je demandais à M. N... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il me répondit : « C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais les hommes. »
XXXIX. M... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu par une jeune personne qui y logeait. Il la rencontre au A'auxhall; il s'approche d'elle, et lui
demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets, a Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame... C'est un lieu très-honnête, oii il ne va que des gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli salon oîi il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate. — Comment donc , mademoiselle ! j'ai vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela. — Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons. » M... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.
XL. Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature; et, dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une, ni dans l'autre, des distractions à leurs peines !
xi.T. Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où , au premier coup d'oeil , tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés suivant le format et la grandeur des volumes, mais où, dans le fond, tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des sciences, des matières ni des auteurs.
XLii. Les hommes deviennent petits en se rassemblant : ce sont les diables de Milton, obligés de se rendre pygmées pour entrer dans le Pandémonium.
XLiii. Paris, singulier ])ays , où il faut trente sous pour dîner; quatre francs pour prendre l'air; cent louis pour avoir le superflu dans le nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le superflu.
XLiv. On pourrait appliquer à la ville de Paris les
propres termes de sainte Thérèse, pour définir l'enfer : « L'endroit où il pue et où l'on n'aime point. » •
XLv. Paris, ville d'amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin.
XLvi. On peut considérer l'édifice métaphysique de la société comme un édifice matériel qui serait comiiosé de différentes niches, ou compartiments, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers compartiments, ces différentes niches. Elles sont durables, et les hommes passent. Ceux qui les occupent sont tantôt grands, tantôt petits, et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est un géant, courbé ou accroupi dans sa niche ; là, c'est- un nain sous une arcade : rarement la niche est faite pour la stature. Autour de l'édifice circule un foule d'hommes de différentes tailles. Ils attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer, quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est-à-dire sa naissance, ou ses protections, pour y être admis. On sifflerait celui qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les concurrents même s'abstiennent d'objecter à leur adversaire cette disproportion.
XLMi. La postérité, disait M. de B..., n'est pas autre chos3 qu'un public qui succède à un autre : or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent.
XLViii. Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où sa beauté baisse, ses prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide et plus vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est
dans l'âge où l'on peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes; il s'expose à des inconvénients, et même à des affronts : il devient nul ; dès lors, plus d'incertitude, et il est tranquille. En tout , le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées : il vaut mieux être moins' et être ce qu'on est incontestablement. L'état des ducs et des pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau, parle fameux hémistiche : Que n'écrit -il en prose ?i\ se fut épargné bien des tourments, et se fût peut-être fait un nom autrement que par le ridicule.
XLix. Un homme sage en même temps qu'honnête se doit à lui-même de joindre, à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui devine et prévient la calomnie.
L. Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, put vivre avec quelqu'un? Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre : j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.
Li. Je demandais à M... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui; il me répondit : « Ce n'est pas que j'y sois insensible ; mais il n'y en pas un qui ne m'ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie ; la considération demande des soins continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La société .entraîne mille inconvénients : tout est vu , revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même je n'aie trouvé encore mieux chez moi. 11 est résulté de ces expériences réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce (pie sa bonté même .résulte de son im-
SUR L'IIO^JME ET LA SOCIETE. 83
mobilité et s accroît avec elle. L'amour est une source de peines ; la volupté sans amour est un plaisir de quelques minutes ; le mariage est jugé encore plus que le reste ; l'honneur d'être père amène une suite de calamités; tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui font que l'on recherche un homme ou qu'on le considère sont transparents et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge de la folie. »
LU. Avoir ou n'avoir point de réputation est une chose bien indifférente ; mais en avoir une mauvaise est un malheur qu'il faut tacher d'éviter.
LUI. 11 y a quelquefois entre deux hommes de fausses ressemblances de caractère qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais la méprise cesse par degrés, et ils sont tout étonnés de se trouver très-écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs points de contact.
Liv. Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut.
Lv. L'intervalle qui sépare la destruction d'un ridicule de la naissance des autres est le prix de la victoire qu'on remporte sur eux.
Lvi. La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C'est un second édifice, bâti avec les décombres du premier. On en retrouve les débris avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe dans la société ; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne à laquelle il échappe est d'un
rang plus élevé, c'est-à-dire plus loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.
Lvii. On ne peut vivre dans la société après l'âge des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque où l'on *se sert de son estomac pour s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps.-
Lviii. Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les nœuds, quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petitesmaisons : c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la composent.
Lix. En général , si la société n'était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand etfet qu'il produit : il plairait sans étonner ; mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage à la nature.
Lx. L'homme qui se rend aimable pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle d'un honnête homme.
Lxi. Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupers, dans les assemblées publiques, dans les livres, même ceux qui ont pour objet de faire connaître la société,. tout cela est faux ou insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per la predica, ou le mot latin ad popiilum pha/eraa. Ce qui est vrai, ce qui est instructif, c'est ce que la conscience d'un honnête homme, qui a beaucoup vu et bien vu , dit à son ami au coin du feu : quelques-unes de ces conversations-là m'ont plus instruit que tous les livres et le commerce ordinaire de la société.
C'est qn'olles me mettaient mieux sur la voie, et me faisaient réflécilir davantage.
Lxii. M... disait qu'un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès lors, tout change; l'esprit des différents états, la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances dans les individus, les friponneries , etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.
Lxiii. Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui peuvent nous apprécier : ce serait le besoin d'un amourpropre trop délicat et trop difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre.
Lxiv. Un sot qui a un moment d'esprit étonne et scandalise, comme des chevaux de fiacre au galop.
Lxv. Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament; en un mot, si imbéciles, qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort plutôt qu'à ceux qui la pleurent ?
Lxvi. Les gens sages, quand ils font une sottise, remettent la sagesse à une autre fois.
Lxvii. Des qualités trop supéri'^ures rendent souvent un homme moins propre à la société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de l'argent ou de la petite monnaie.
Lxviii. C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits que nos talents nous donnent sur la société.
Lxix. Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer lentendement humain.
Lxx. Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules, sont, en France et ailleurs, sous la protection de ce mot : Cest l'usage. C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots, quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des sauterelles, pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi : « C'est l'usage. »
Lxxf. Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans l'esprit se trouve très -souvent placé entre la nécessité d'être faux ou d'être pédant : alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaieté.
Lxxii. Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamants, qui, à une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix fixe et marqué , mais qui, par delà cette mesure, restent sans prix et ne trouvent point d'acheteurs.
Lxxiii. Vain veut dire vide ; ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peut guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle-même pour ce qu'elle est.
Lxxiv. Un seul homme peut quelquefois avoir raison contre tous les peuples et contre tous les siècles.
Lxxv. L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu; il vit avec les autres, et il a besoin d'honneur.
LxxYi. 11 ne fout pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument. Il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont les honnêtes gens d'un siècle où n'y en avait pas.
Lxxvii. La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer ses vertus.
Lxxviii. « N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? » disait Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère : « N'as-tu pas de honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux. »
Lxxix. En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés pour arrêter les autres.
SUR LA POLITIQUE