‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

Xaturellemenl, l'esprit s'abstient déjuger ce (ju'il ne connaît pas. C'est la vanité qui le force à [jrononcer, quand il voudrait se laiie.

CLXXWIIl.

Les esprits faibles demandent si le coiiJe esl vrai; les esj)rils sains examinent s'il cs( moral, s'il csl n-'nl, s'il se Tiil croire.

Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l'auteur; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point im- })ortant est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée , il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.

L'abeille et la guêpe sucent les mêmes tleurs; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.

Même pour le succès du moment, il ne suffit pas qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu'un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin l'appelle son buveur. Oi', il ne peut le rappeler (jue par l'agrément. Vu certain agré-

meiU doit se trouver même dans les écrits les plus austères.

Décomposez un poëme excellent; désunissez-en toutes les expressions , et faites-en un amas , un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses , dites-lui de créer , à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien, il est impossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même , changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes , et ce qui suit avant ce qui doit le précéder ; démolissez , ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours , dans ces matériaux renversés , de quoi retenir et satisfîùre les regards d'un observateur.

11 n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.

CXCY.

11 est beaucoup d'écrits dont il ne reste, comme du spectacle d'un ruisseau roulant

quelques eaux claiies sui iU: pelils cailloux , que le souvenir des niols qui onl fui.

CXCYI.

Rien n'est pire an monde qn'un onvi'age médiocre qui fail semMant d'être excellent.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur aflîiiie, leur vie; en quelques autres, lein* amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là , c'est magistrature , fonction , devoir, inspiration; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres faire à propos , se proposant pour fin, les premiers la vériU', et les seconds le pi'ofil.

(ACVIll.

Les vrais savants , les vrais poètes devienneut tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n'est pas leur ambition, mais leur

yénie.

Les savMiits l'nhricjiu's soiil It-s eaux dv l>arèges failes à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l'emploi, et non par leur essence.

ce.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol , mais de l'engrais donl il a été couvert.

Tous les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres ; les hommes de génie et peutêtre les savants valent moins , comme le lossignol vaut moins que son chant, le ver h soie moins que son industrie, et l'instinct plus que la l)ète.

Il y a des fantômes d'auteurs el des faïUnmes d'ouvrages.

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