II. lu
H n'est rien de plus beau qu'un beau livre.
On ne trouve guère dans un livre que ce qu'on y met. Mais dans les beaux livres , l'esprit trouve une place où il peut mettre beaucoup de choses.
Il faut être capable du trop et n'en être jamais coupable; car si le papier est patient, le lecteur ne l'est pas, et sa satiété est plus à craindre que son regret.
CCXIY.
La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est richesse. L'économie en littérature annonce le grand écrivain. Sans bon ordre et sans sobriété, point de sagesse; sans sagesse, point de grandeur.
Gardez-vous de trop étendre ce qui est trèsclair. Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n'olfrent que l'uniforme blan-
clieui- d'une longue nnuaille et nous en causent tout l'ennui. On n'est pas architecte parce qu'on a construit un grand mur, et l'on n'a pas fait un ouvrage parce qu'on a écrit un gros livre. Écrire un livre ou écrire un ouvrage sont deux choses. On fait un ouvrage avec l'art, et un livre avec de l'encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages , et ne faire qu'un livre en dix volumes in-folio.
L'étendue d'un palais se mesure d'orient en occident , ou du midi au septentrion ; mais celle d'un ouvrage, d'un livre, se toise de la terre au ciel ; en sorte qu'il peut se trouver autant d'étendue et de puissance d'esprit, dans un petit nombre de pages, dans une ode, par exemple, que dans un poëme épique tout entier.
(XXYII.
Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il y a telle pensée qui contient l'essence d'un livre tout entier; telle phrase qui a les beautés d'un vaste ouvrage; telle unité qui équivaut à un
nombre ; enfin telle simplic ité si achevée et si parfaite , qu'elle égale , en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.
' Être aigle ou fouimi, dans le monde intellectuel , me paraît à peu près égal ; l'essentiel est d'y avoir une place marquée, un rang assigné, et d'y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent , s'il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tache, peut atteindre le but comme un plus grand. 11 n'y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu et durable. Tous les autres ne font qu'occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les liommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l'aigent , en leur faisant goûter les choses de l'esprit , me paraît en effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos productions littéraires. Quand elles ont d'autres effets, c'est par hasard et c'est tant pis. Celles qui s'emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses. Elles n'introduisent dans la société
1 49 que des singularités et des sectes ; elles y jei- (eiit une plus grande variété de poids , de règles et de mesures ; elles y troublent la morale et la politique.