‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 22 sur 32 · JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

JUGEMENTS LITTERAIRES

KCRIVAI.NS DE L AiVTlQint.

11 n'y aura jamais de traduction d'Homère supportable, si tous les mots n'en sont choisis avec art et pleins de variété , de nouveauté et d'agrément. Il faut, d'ailleurs, que l'expression soit aussi antique , aussi nue que les mœurs, les événements et les personnages mis en scène. Avec notre style moderne , tout grimace dans Homère , et ses héros semblent des grotesques qui font les graves et les fiers.

Toute belle poésie ressemble à celle d'Homère, et toute belle philosophie à celle de Platon.

Platon est le piemiei' des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n'eut point d'organe plus brillant.

Platon trouva la philosophie faite de brique ^ et la fit d'or.

J'admire dans Platon celte éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.

Il y a dans Platon une lumière toujours prèle à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l'aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou ; il ne faut que heurter ses pensées pour l'en faire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc.

Esprit de flannne par sa nature , et non

pas seulemeiil éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L'éclat en lui naît du sublime.

Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le (i(.

Il s'élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur intellectuelle.

Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c'est ce qu'il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d'objets, plus de forme que de matière. Il faut le respirer el non pas s'en nourrir.

Longin rei)rend , dans Platon , des hardiesses qu'autorisait la rhétoiique du dialogue, du sujet et du momiMit. La haute philosophie a ses licences, comme la liante poésie. Au même titre, elle a les mêmes droits.

Platon ne fait rien voir, mais il éclaire , il met (le la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous dresse, nous façonne, et nous rend propres h tout savoir. Sa lecture , on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes, elle aiguise les organes, et donne le goût des bons aliments.

Xllf.

Dans Platon, l'esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.

Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes; on en entend le bruit,

Des détours , quand ils ne sont pas nécessaires, et l'explication de ce qui est clair, sont les défauts de Platon. Comme les en-

fants, il trouble l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. A la vérité, c'est afin de mieux établir le caractère de son personnage ; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et la fable au masque.

* Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements , substitue souvent l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité. 11 dérobe l'objet en question; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. Ses tours de phrase sont paifois de vrais tours de gobelet.

Le Phédon est un beau tajjlcau , admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.

* Socrate , d;ins Platon , se montre liop souvent philosophe par métier, au lieu de se conlenler de l'être par nature et par vertu.

Aristole a rangi' , dans la classe des poésies

4 56 épiques, les dialogues de Platon, il a eu laisoii j et Marmontel , qui le contredit , a mal connu la nature et le caractère de ces dialogues , et mal entendu Aristote.

Platon doit être traduit d'un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées ; elles ont peu de corps , et , pour les revêtir, il suffît d'une draperie, d'un voile, d'une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on lem^ donne un habit serré , on les rend loutes contrefaites.

Platon , Xénophon et les autres écrivains de l'école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits ; ils embrassent beaucoup d'espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu'ils ont toujours en perspective ; puis eniin ils s'y abattent. En imaginant le sillage que trace en l'air le vol de ces oiseaux , qui s'amusent à monter et à descendre , à planer et à louinoyer , on aurait une idée de ce que j'ai nommé les évolutions rie leur esprit et de leur stifle. Ce sont eux qui bâtissent des labyrin-^

llios, mais des labyrinthes en l'air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils clioisissent des paroles simples et communes , parce que l'idée qu'ils les emploient à tracer, est elle-même une efrande et longue fisçure.

Arislote redressa toutes les règles et ajouta , dans toutes les sciences, aux vérités connues, des vérités nouvelles. Son livre est un océan de doctrines, et comme l'encyclopédie de l'antiquité. C'est de lui que le savoir a découlé comme d'une source dans les siècles qui l'ont suivi. Si tous les livres disparaissaient , et que ses écrits fussent conservés par hasard , l'esprit humain ne souflVirait aucune perle irréparable, excepté celle de Platon.

* Il y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté. Son esprit cependant fait quelquefois un pas de plus qu'il ne faudrait, par cette force qui emporte souvent le mobile au delà de son but , quelque mesurée que soit l'impulsion primitivement reçue.

* Il me semble que le style d'Aristole conlicnt plus (le formules que de tournures.

Xénophon écrivait avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or, et Thucydide avec un stylet d'airain.

Les choses mémorables de Xénophon sont un fil délié , dont il a l'art de faire une magnifique dentelle , mais avec lequel on ne peut rien coudre.

* Hérodote coule sans bruit.

Homère écrivait pour être chanté , Sophocle pour être déclamé , Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. «De ces différentes destinations de leurs ouvrages, devait naître une multitude de différences dans leur style.

Il semble qu'Enniiis écrivit tard, Salluste rarement, Tacite difficilement, Pline le jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

Tërence était africain , et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniennes. Le miel attique est sur ses lèvres ; on croirait aisément qu'il naquit sur le mont Hymette.

Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière foii douce, mais d'empiunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaiblie.

Cicéron, dans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de virilable critique.

Aucun écrivain n'eut, dans l'expression, plus de téméi'ilé qn<^ Cicc'mn. On le croit cii'-

conspect et presque timide; jamais langue, pourtant , ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire; mais elle coule à gros bouillons et cascades, quand il le faut.

Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.

On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général , cependant , l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis , mais son instrument est baroque.

Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenii- de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

* Il n'y a pas dans Horace une tournure , et , pour ainsi dire , un mot dont Virgile eût voulu

i(ri se servir, tant leurs styles sont ditîerents.

XXXVIlï.

* Ce sont les symétries du style de Sénèfiuc qui le font citer.

* Pline le jeune soignait ses mots, mais il ne soignait pas ses pensées.

Otez sa bile à Juvénal , et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.

IMularquc , dans ses morales , est l'Hérodote de la pIiiloso[»iiie.

XLH.

Je regarde les Vies des Hommes Illustres comme un des plus précieux monuments que l'antiquité nous ail légués. Ce qui a paru de plus giand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux , et ce que les hommes ont fait de meilleur, nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière. Je n'ai pas pour l'écrivain l'estime que j'ai pour sa compilation. II. Il

Louable de mille verliis, lui (jiii ne laissait vendre ni ses vieux esclaves , ni les animaux que le travail ou des accidents avaient mutilés à son service , il ne l'est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes , sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer, et qui lui donne , pour tous les hommes célèbres, le respect qu'on ne doit qu'à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.

Avec un excellent jugement, Plutarque a cependant une singulière fiivolité d'esprit. Tout ce qui l'amuse, l'attire et l'occupe. C'est un maître écolier, dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir poui* composer l'histoire.

La pensée de Plutarque, dans ses morales, se teint de la pourpre de tous les auties livres. Il y dit ce ([u'il sait plutôt que ce qu'il pense.

'Pliitarqiie, en inlerpirtaiU IMaloii, est plus clair que lui, cl cepeiidant il a moins de iumière et cause h l'àmc moins de joie.

Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en touinures variées, est pourtant [)lus parfait peutêtre que celui de Cicéron même; car tous les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact; or, la perfection suprême réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits.

* Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite l'orateur et l'écrivain, mais le peinlie, peintre de faits et de pensées inimitabl(\

Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit, qui ne permet pas de peu lire , et une profondeur, une grandeur d'expression, qui ne peiinettent pas de liie beaucoup. L'esprit , conjme partagé enti'C la curiosité qui

reiitraîne et rattention qui le relient , éproiiv*' quelque fatigue : * l'écrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.

Le style de Tacite était propre à peindre les âmes noires et les temps désastreux.

tCRIVAIXS RKLir.inx.

' Saint Thomas et saint Augustin sont l'Arislote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Aristote que saint Augustin n'est Platon.

* Le style de saint Jérôme brille comme l'ébène.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douce. Comme peu ont ce sentiment , peu aussi ont eu ce stvle. Il concevait fortement ; mais il n'a

rien inventé , c'esl-à-diie , rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de Montaigne, qu'il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal , on voit l'attitude de cet esprit ferme et exempt de toute passion. C'est là surtout ce qui le rend trèsimposant.

>}icole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pense, qui est su- Mime; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit , mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. Il faut le lire avec un désir de praticpie.

Dans les Essais de Nicole, la morale de l'Evangile est peut-être un peu trop raffinée ])ar des raisonnements suhtils.

Ylîl.

Dans le style de Bossiiet , la IVanchise et la honliomie gauloises se font sentir avec grandeur. 11 est pompeux et sublime , populaire et l>resque naïf.

Voltaire est clair comme de l'eau , et Hossuet comme le vin ; mais c'est assez : il nouilit et il foîtiiie.

!>ossuei c!n[>!oie tous nos idiomes , comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois , des politiques et des guerrieis ; celui du peuple et du savant , du village et de l'école, du sanctuaire et du baireau; le vieux et le nouveau , le trivial et le pompeux , le sourd et le sonore : tout lui seit; et de tout <:ela il fait un style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, ( ommunes et sublimes. Tous les temps et foutes les doctrines lui étaient sans cesse présents , comme toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine, avo*- la Icmpéraïue d'un saint , ht

justice d'un évêque , la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côle ; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse , et l'autre en a l'autorité; l'un en inspire le goût; mais l'autre la fait aimer avec ardeur , avec force, et en impose la nécessité.

Xlï.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : « 11 aimait <( plus les hommes qu'il ne les connaissait. » Ce mot est chai-mant; il est impossible de louer avec plus d'esprit ce qu'on blâme , ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souv(;nt tondjer sa [>ensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. Le si ylodu Télémaque ressemble à celui

(F Homère, mais de l' Homère dciiKidameDacicr.

Les pensées de Fénelon sont traîmiiiles , mais aussi elles sont coulantes.

Fénelon nage , vole , opère dans un fluide ; mais il est mou; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur. Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence, et il n'en a point. Oh! qu'il eût bien mieux dit , s'il eût parlé d'élévation et de délicatesse, qualhés par lesquelles il excelle! Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-haut, mais parce qu'il ne touche presque jamais la terre. Il est subtil , il est léger , mais d'une subtilité de nature , et non de pratique. Cet esprit demivoilé et entrevu,

qualem primo qui surgere mense

Aut vidot , aut \idisse putat per nubila luuani ,

plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente , c'est qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision, et avec une exagération peu conforme à ses goûts, à sa manière , aux règles de sa poétique et de sa critique. Ordiniarement ce

qu'il (lil échappe à la mémoire, mais n'échappe pas an souvenir ; je veux dire, qu'on ne se rappelle pas ses phrases , mais qu'on se souvient du plaisir qu'elles ont fait. Cette perfection de style , qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée , qu'il soit impossible de se rappeler l'une sans l'autre, n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l'état de son àme, la douceur de son affection. Si l'on y voit moins bien ses pensées , on y voit mieux ses sentiments.

XYII.

Fénelon avait cet heureux genre d'esprit, de talent et de caractère , qui donne infailliblement de soi, à tout le monde, l'idée de quelque chose de meilleur que ce qu'on est. C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile, et qu'on s'attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

XMII.

Fénelon eut le licl de la colombe, doiil ses icproches les plus aigres imitaient les gémis-

scmenis; et parce que Bossuel pailall plus haut, on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis, et, pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal , et une douce contenance toujours grave et polie , ont l'air de la simplicité , mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications; cette rapidité, soit a se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes; cette vigilante attention pour lépondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde , lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante , non insidieuse cependant ; sans perfidie , mais non sans tortuosité.

De Saci a rasé , poudré , frisé la Bible ; mais au moins il ne l'a pas fardée.

L'abljc Flciu'y est à Féiieîoii ce que Xénopliou est à Platon , un denii-Fc'nelon , \\\\ Fcnelon rustique.

il n'y a, en Bourtlaloue, ni pi'écision parlaite, ni volubilité.

* Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Flécliier, celte élégance <jÙ le sublime s'est caché; cet éclat teujpéré à dessein; cette beauté ([ui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes , et qui occu- })enl si peu d'espace; ces phrases qui , dans leur brièveté , ont tant de sens ; ces pensées pi'ofondes, aussi limpides, aussi claiies (pie ce qui est supeiliciel ; cet art enlin où la na- (uie est tout entière. Mais on voudrait plus de h'anchisc, un [>lus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.

>IEiAPUVSlCIE.\S.

Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique; aussi hardi et aussi liasar^ deux à établir des conjectures , en invoquant l'expérience, que Platon était magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées ; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi trompe-t-il en physique plus que l'autre ne trompe on métaphysique. Voyez son histoire de la vie ot de la mort. Tous deux , au rester , étaient de

grands et beaux esprits. ïuiis deux ont lait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d'un pied léger et ferme , Platon avec de grandes ailes.

Hobbes était, dit-on, humoriste; je n'en suis pas surpris. C'est la mauvaise lunneur sui'tout qui rend l'esprit et le ton décisifs ; c'est elle qui nous porte irrésistiblement h concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives; mais, pour devenir philosophique , il faut qu'elle naisse uniquement de la déraison d'autrui , et non pas de la nôtre ; du mauvais esprit du temps où l'on vil , et non de noire mauvais esprit.

Descartes semble vouloir dérober son secret à la divinité , comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel , alin d'introduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai , qu'une hypothèse ji l'aide de laquelle on peut arriver à ce but, lui paraît, de son propre aveu , aussi utile , aussi belle , aussi précieuse que la vérité même. Il n'y a pas d'honune à cpii la probal)ilit<'' ail plus suffi,

pour d(''iermiiier ses opinions , pouivu qiuî cette probabilité fut établie sur des raisons qui lui fussent propres.

Tout est tellement plein dans le système de Descartes, que la pensée même ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier, comme au parterre : de l'ai»' ! de l'air ! on étouffe , on est moulu !

Locke a raisonné avec une sorte de rigueur plus adroite que sincère et ingénue. Il a abusé de la simplicité et de la bonne foi des scolastiques. C'est un philosophe sournois. Leibnitz est plus franc, plus sincère, plus éclairé. "Parmi les hommes qui ont quelque grandeur, il passe Locke de toute la tète.

Le livre de Locke est imparfait. Son sujet n'y est point tout entier, parce que l'auteur ne l'avait pas dans l'esprit par avance. Il se jette sur des parcelles, qu'il divise et subdivise à l'infini. Il quitte le tronc pour les branches, et son ouvrage est trop rameux.

1 Ti)

Locke se moiilie presque toujours logicien inventif, mais mauvais métaphysicien , antimétaphysicien. Il n'était pas seulement , en effet, dépourvu de métaphysique : il en était incapable et ennemi. Bon questionneur, bon tàtonneur, mais sans lumière, c'est un aveugle qui se sert bien de son bâton.

Mil.

Malebranclie a fait une méthode pour ne pas se trompei', et il se trompe sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son entendement avait blessé son imaî-ination. Tout occupé des vérités de sa chère physique, il veut absolument en faire naîtie la morale. * Toutes ses explications sont d'un matérialiste, quoique tous ses sentiments et toutes ses doctrines fussent opposées au matérialisme.

Ce Malebranche est bien hai'di à se moquer des hardiesses ! Les siennes ont phis d'excès que toutes celles qu'il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n'est pas ce (ju'on en a ( it(''. * Il semble , au sur-

plus , que son esprit ne soit parvenu à ce qu'il y a de bon dans son livre, que par induction, et par forme de conséquence des principes cartésiens. Son indépendance des opinions de Descartes est toute cartésienne. Il est rebelle par fidélité.

Malebranche me semble avoir mieux connu le cerveau que l'esprit humain.

Tout ricanement déplacé vient de petitesse de tète, et Malebranche en a de tels.

Le mot de beau, pris substantivement, ne se trouve pas une seule fois dans Malebranche. Il paraît qu'il n'en avait jamais eu l'idée. Le beau étant, en effet , le bien de l'imagination , et cette faculté lui paraissant essentiellement nuisible , son bien devait lui sembler un véritable mal.

Leibnitz ne s'arrêtait pas assez aux vérités qu'il découvrait; il passait outre, et allait trop

toi et tro}) vile en dierohcr de nouvelles. Il y avail en lui de celle lëgèrelé qui fa il qu'on voit de loin, mais qu'on ne regarde rien fixement.

Condillac est plein de demi-vérités ; de sorte qu'il n'est au pouvoir de l'esprit , ni de lui refuser toute allention, ni de lui en donner une entière. C'est là ce qui le rend fatigant. On éprouve , en le lisant , une sorte de malaise et de tiraillement. La pensée est perpétuellement, avec lui , dans une fausse position.

Condillac parle l)eaucoup de la pensée, et la connaît assez bien; mais il n'a pas entrevu rame. C'est le Sauiiderson de la métaphysique.

(îondillac me semble substituer un cerveau artificiel et mécanique , à un cerveau vivant et naturel. Je méprise cet homme par synthèse; ne me questionnez donc pas par analyse.

Kant paiail s'être lait à lui-même un langage II. 12

pénible , et comme il lui a été pénible à construire, il est pénible à entendre. De là vient sans cloute qu'il a pris souvent son opération pour sa matière. Il a cru se construire des idées, en ne se construisant que des mots. Ses phrases et ses appréhensions ont quelque chose de tellement opaque, qu'il ne lui était guère possible de ne pas croire qu'il s'y trouvait quelque solidité. Nos transparences et nos légèretés nous trompent moins. Il y a un sujet à traiter ; le voici : « Des tromperies que l'es- « prit se fait à lui-même , selon la nature du « langage qu'il emploie. »

On est perpétuellement tenté de dire à liant : « Dégagez l'inconnue » ; on ne la voit jamais,

Kant a toujours devant les yeux quelque lueur, mais jamais aucune clarté: « Je me M pique », dit-il quelque part, « d'ignorer ce (( que tout le monde sait. » 11 est, au reste, doué de la faculté de se représenter longtemps ses propres abstractions, et de leur donnera ses yeux de la consistance et une durée presque absolue. 11 a une grande puissance et une

grande palience d'altenliolî. Esprit tenace, il est par là devenu propre à établir très -bien certains principes généraux de la morale. Il semble croire que nous avons, dans nos idées, quelque chose de plus invariable et de plus indestructible que dans nos sentiments et dans nos penchants naturels eux-mêmes. Voilà pourquoi il regarde le mot de voir comme un mot si fort et si important. Toute bonté lui paraît molle et presque fluide; tout sens du droit lui semble inflexible, et il en tire la règle.

Saint-Martin a la tète dans le ciel, mais dans un ciel nébuleux et noir, d'où s'échappent quelques éclairs, qui ne laissent voir que des nuées. Il s'élève aux choses divines, avec des ailes de chauve-souris.

* Azaïs a entendu en songe quelques paroles sans liaison, dont il remplit mal les intervalles. C'est le bonhomme lier de Platon.

lY.

PROSATEURS, raansnPHES, Pl'BLICISTrs , ETC.

Toute rancicnne prose française fut modifiée par le style d'Amyot et le caraelère de l'ouvrage qu'il avait traduit. Il n'y eut plus que des seoliastes. Plutarque lui-même n'est pas autre chose : scoliaste , non de mots , mais de pensées,

En France , la traduction d'xVmyot est devenue un ouvrage original , ' dont on aime à citer le texte.

L'abbé Arnaud, avec des vérités, du savoir, et des observations quelquefois trèsfines et très-solides, donne du génie et de la littérature grecs une idée parfaitement fausse.

* Balzac , Lemaître , Patru ont dans le style

un caractèie plus conlemplatif qu'animé. Platon peut-être n'en aurait pas fait peu de cas , lui qui estimait tant Isocrate.

Balzac , un de nos plus grands écrivains , et le premier entre les bons , si Ton consulte l'ordre des temps, est utile à lire, à méditer, et excellent à admirer; il est également propre à instruire et à former, par ses défauts et par ses qualités. Souvent il dépasse le but ; mais il y conduit : il ne tient qu'au lecteur de s'y arrêter, quoique l'auteur aille au-delà.

Balzac ne sait pas rire; mais il est beau, (juand il est sérieux. *

Les beaux mots ont une forme, un son, une couleur et une transparence qui en font le lieu convenable où il faut placer les belles pensées, pour les rendre visibles aux hommes. Ainsi leur existence est un grand bien , et leur mullilude un trésor; or, Balzac en es! plein : lisez donc Balzac.

Mil.

Plein de belles pensées et de belles raisons, Balzac habite constamment les hautes régions de la pensée et de la langue. Grand artisan de la parole, il introduisit la pompe et les hauteurs du style noble dans le style familier ; ses phrases ont presque toujours un beau son et un beau sens; mais il a raison trop magnifiquement , et ne sait pas assez se jouer de ses grands mots.

Ce qui a manqué à Balzac , c'est de savoir mêler les petits mots avec les grands. Tout, dans son style, est construit en blocs; mais tout y est de marbre, et d'un marbre lié, poli* éclatant.

L'emphase de Balzac n'est qu'un jeii, car il n'en est jamais la dupe. Ceux qui le censurent avec amertume et gravité, sont des gens qui n'entendent pas la plaisanterie sérieuse , et qui ne savent pas distinguer l'hyperbole de l'exagération , l'emphase de l'enikue, la rhétorique d'un homme de la sin-

rérité de son personnage, enfin ce qui lient à l'art (le ce qui tient à l'arlistc.

* On peut donner de la simplicité à la richesse ; il faut le faire même dans tous les genres. On peut aussi, comme La Fontaine, donner de la richesse à la simplicité; mais cela n'est permis qu'en badinant. C'est à quoi Balzac a manqué.

Mézerai , qu'on pourrait appeler le dernier des Gaulois, n'avait pas une idée juste de la liberté de l'histoire. Il fut plutôt un écrivain hardi qu'un historien savant et sage.

XIIÏ.

D'Aguesseau a trop d'égalité dans la mar- (he de sa raison.

Il n'y a rien de si claii- (pie le badinage, rien de si leste et de si gai que le libertinage d'esprit. Le badinage du comte de Grammont et d'IIamilton est moins élégant que celui de Voltaire ; mais il est plus exquis , [>lus agréable, plus parfait.

* Dans Montesquieu il y a des idées, mais il n'y a pas de senlimcnls politiques. Tous ses ouvrages ne sont que des considérations. C'est par les sentiments poli(jques cependant que les états ont une ame et de la vie. Hors de là, les empires n'ont qu'un mouvemenl dont le ressort n'est pas en eux.

La tête de Montesquieu est un instrument dont toutes les cordes sont d'accord , mais qui est trop monté et rend des sons tiop aigus. Quoiqu'il n'exécute rien contre les règles, il a , dans ses vibrations trop continues et trop précipitées , quelque chose d'au-delà de toutes les clefs d'une belle et sage musique.

XVH.

Montesquieu fut une belle léle sans prudence.

11 sort per[)étuellement de l'espiit de Montesquieu, des étincelles qui éblouissent, qui réjouisseni, qui échauffent même, mais qui

(.'claii'cn[ peu. Cesl un espi'il [)lein tic prestiges; il en aveugle ses lecteurs. " On ajtprcnd plus à ôlre roi dans une page du Prince que dans les quatre volumes de Y Esprit des Lois.

Montesquieu avait les formes propres à s'exprimer en peu de mots; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses.

La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions graves. Il y a en lui des élans, comme pour sortir d'une profondeur.

Voltaire a r('[)aiidu dans le langage une ('légance qui en baimit la bonhomie. Rousseau a oté la sagesse aux âmes, en leur parlant de la vertu. Buftbn remplit l'esprit d'emphase. Montesquieu est le plus sage ; mais il semble enseigner l'art do faire des empires; on croit l'apprendre en l'écoutant, et toutes les fois (ju'on le lit, on est l(Milé d'en construire \\u.

Voltaire eut l'esprit mûr vingt ans plus tôt que les autres hommes, et le conserva dans sa force trente ans plus tard. L'agrément que nos idées prêtent quelquefois à notre style, son style le prêtait à toutes ses idées.

Voltaire conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très -forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poëte , et poli comme un courtisan, il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure , la fameuse maxime dont il s'est tant moqué : Se faire tout à tous. Il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner.

Voltaire, esprit habile, adroit, laisant tout

i e qu'il \xnilail , le faisant bien , le faisant vite, mais incapable Je se maintenir dans l'excellent. Il avait le talent de la plaisanterie, mais il n'en avait pas la science; il ne sut jamais de quelles choses il faut rire, et de quelles il ne le faut pas. C'est un écrivain dont on doit éviter avec soin l'extrême élégance, ou l'on ne pensera jamais rien de sérieux. A la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l'une à l'autre. 11 avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c'est-à-dire, une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société ; mais il n'en cherchait point le remède. On eût dit qu'ils n'existaient que pour sa bile ou sa bonne humeur; car il en riait ou s'en irritait, sans s'arrêter jamais h les plaindre.

Voltaire aurait lu avec patience trente ou quarante volumes in-folio, pour y trouver une petite plaisanterie irréligieuse. C'était là sa passion , son ambition , sa manie.

XXVÏ.

Voltaire est <piel<iucfois triste ; il est ému ;

mais il n'est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.

Il est des défauts difficiles à apercevoir, qui n'ont pas été classés , déterminés , et qui n'ont pas de nom. Voltaire en est plein.

Voltaire connut la clarté , et se joua dans !a lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet, que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave.

Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche , l'esprit agile , le goût vif, et le sens moral détruit.

Voltaire , dans ses écrits , n'est jamais seul avec lui-même. Gazetier perpétuel , il entretenait chaque jour le public des événements (le la veille. Son humeur lui a plus servi , pour écrire , que sa raison ou son savoir. Quelque haine ou quelque m<^pris lui a fait

faire lous ses ouvrages. Ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion,

Mépriser et décrier, comme Voltaire , les temps dont on parle, c'est otcr tout intérêt à l'histoire qu'on écrit.

Voltaire est l'esprit le plus débauché , et , ce qu'il y a de pire , c'est qu'on se dé])auche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement olé la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant jamais homme n'eut l'ame moins indépendante. Triste condition, alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un écrivain élégant et utile , ou d'être , en ne respectant rien, un auteur charmant et funeste! Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent h eux-mêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais ceux ([ui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son esprit a répandues, se font un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr.

Il est impossible que Voltaire contente , et impossible qu'il ne plaise pas.

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