XXXI V
Voltaire a , comme le singe , les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui , au bout d'une habile main , un laid visage.
Cette autorité oratoire dont parlent les anciens, on la trouve dans Bossuet plus que dans tous les autres ; et, après lui , dans Pascal, dans La Bruyère, dans J.-J. Bousseau même ; mais jamais dans Voltaire.
Voltaire eut l'art du style familier. Il lui donna toutes les formes, tout l'agrément, toute la beauté même dont il est susceptible ; et parce qu'il y fit entrer tous les genres, son siècle abusé crut qu'il avait excellé dans tous. Ceux qui le louent de son goût, confondent perpétuellement le goût et l'agrément : on ne le goûte point, mais on l'admire. Il égaie, il
éblouit ; c'est la mobilité de l'esprit qu'il flatte,
et non le goût.
Voltaire entre souvent clans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer, même pour un instant. Ses vers passent devant l'allcntion rapidement , et ne peuvent s'y arrêter, par l'impulsion de vitesse que l'esprit du poëte leur imprima, en les jetant sur le papier.
Je vois bien qu'un Rousseau, j'entends un Rousseau corrigé, serait aujourd'hui fort utile, et serait même nécessaire ; mais en aucun temps un Voltaire n'est bon à rien.
Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l'esprit, qu'on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d'or ou d'argent. Tant d'attention à plaire h son lecteur, annonce plus de vanité que de veitii , }>lus d'envie de séduire que de servir, plus d'ambition que d'autorité, plus d'art que de nature, cl tous ces
i92 agi'émenls exigent plutôt un grand maîlie qu'un grand homme.
Voltaire a , par son influence et le laps du temps , ôté aux hommes la sévérité de la raison. Il a corrompu l'air de son siècle, donné son goût à ses ennemis mômes , et ses jugements à ses critiques.
J.-J. Rousseau avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits , l'ame est toujours mêlée avec le corps, et ne s'en sépare jamais. Aucun homme n'a foit mieux sentir que lui l'impression de la chair qui touche l'esprit, et les délices de leur hymen.
*J.-J. Rousseau donna, si je puis ainsi m'exprimer, des entrailles à tous les mots , et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semhlable à ces voluptés défendues qui nous oient le goût et enivrent notre raison.
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Son visage essuyé n'a plus, rien que d'aflroux :
C'est ce qu'on pourrait dire de J.-J. Rousseau , si l'on dépouillait ses pensées de leur faste, qu'on en essuyât les couleurs, qu'on en ôlàt, pour ainsi dire, la chaii- et le sang qui s'y trouvent.
Donnez de la bile à I^'énelon et du sangfroid à J.-J. Rousseau, vous en ferez deux mauvais auteurs. Le premier avait son talent dans sa raison , le second , dans sa folie. Tant que rien ne remua les humeuis de celui-ci , il fut médioci'e : tout ce qui le rendait sage en faisait un homme vulgaire. Fénelon , au contraire, trouvait son génie dans sa sagesse.
Quand on a lu M. de Rulïbn, on se croit savant. On se croit vertueux , quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni l'autre.
Donner de rim|)()rlance, du sérieux, de H. l;}
la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ceque J.-J. Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil ; l'orgueil s'y donne hardiment pour une vertu ; la paresse y prend l'attitude d'une occupation philosophique, et la grossière gourmandise y est fière de ses appétits. Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. * Il était son Pygmaliou.
XLYIÏ.
L'esprit de Jean-Jacques habite le moude moral , mais non l'autre qui est au-dessus.
XLYIII.
Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice , un dogmatisme qui détruit toute autorité : voilà le caractère de la philosophie de Rousseau.
La vie sans actions, toute en alïections et en pensées demi-sensuelles ; fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté; inutile et paresseuse activité , qui engraisse l'àme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience
un orgueil bêle, et a l'espril 1 attitude ridicule d'un l)oui'geois de Neufchâtel se croyant roi ; le bailli suisse de Gessner, dans sa vieille tour en ruines; la morgue sur la nullité; l'emphase du plus voluptueux coquin, qui s'est fait sa philosophie, et qui l'expose éloquemmeiit ; enfin le gueux se chaulYant au soleil, et méprisant délicieusement le genre humain : tel est J.-J. Rousseau.
Je parle aux âmes tendres, aux âmes ardentes , aux âmes élevées , aux àmcs nées avec un de ces caractères distinctifs de la religion, et je leur dis : « ïl n'y a que J.-J. Rous- « seau qui puisse vous détacher de la reli- « gion, et il n'y a que la religion qui puisse « vous guérir de J.-J. Rousseau. »
Fontenellc. ('/était une ombre d'homme qui n'avait (}u'une ombie de voix. On ne l'entendait plus; maison l'écoutait avec soin. Il ressend)lait au vieux Tilon, quand il hi! rhang('' en cigale.
IJI.
Uuiïon a <lu géni<' jtoui' rensemhie, et di'
l'esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.
LUI
Marmontel n'avait que l'esprit qu'il s'était fait. Singulier talent et bien singulier pouvoir que celui de se donner de l'esprit , quand on n'en a pas !
Les règles ont une raison qui est la règle des règles , et qui en détermine à la fois les limites et l'étendue. Les exceptions viennent de la raison des règles. Qui connaît le métier connaît les règles ; qui connaît l'art connaît la raison de ces règles, ou la sent et y obéit. C'est là ce qui fait les modèles. La Harpe savait le métier, mais il ne savait rien de l'art. La facilité et l'abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique, lui donnent l'air habile; mais il l'est peu. Cet élégant petit esprit n'était habitué qu'à juger des mots. On voit qu'il est dépaysé , quand il s'agit des choses; il chancelle, et, quelque bonne mine qu'il fasse , on sent qu'il n'est plus là sur son terrain. Aussi cherche-t-il à se raccro-
cher promptemenl à quelque passage de livre.
Thomas a la tête concave : tout s'y peint grossi et exagéré.
Raynal était amoureux de paroles et de (jrandisonance .
D'Alembert , dans son style , semble ne tracer que des figures géométriques.
Diderot et les philosophes de son école prenaient leur érudition dans leur tète , et leurs raisonnements dans leurs passions ou leur humeur.
Diderot est moins funeste (jue J.-J. Rousseau. La plus pernicieuse des Jolies est celle ([ni ressemble à la sagesse.
Diderot )ie vil .uw une lumière, et n'eul
que d'ingénieuses lubies. 11 avait des idées fausses sur le but et les beautés de l'art ; mais il les a bien exprimées.
Condorcetj il est vrai , ne dit que des choses communes ; mais il a l'air de ne les dire qu'après y avoir bien pensé , et c'est là ce qui le distingue.
LXÎI.
Il y a , dans les écrits de Cerulti , plus de vibrations que d'émotions ; on y sent le nerl" plutôt que le cœur. Son élocution renferme plus de figures que d'images, et plus de feu que de chaleur. Ses pensées ont plus de lumière que d'éclat, et presque toutes ses opinions viennent plutôt d'éblouissement que de clarté. Il y a enfin , dans la marche de son esprit, plus de mouvement que de progi'ès. En tout, cet écrivain a peu de ce qui se communique ; car on n aime et on ne reçoit avec plaisir la vibration que par l'émotion, la figure que par l'image, le feu que par la chaleur, et le mouvement littéraire que par le progrès.
LXÎII.
Rivarol caresse les surfaces de la vérité ;
mais il ne pénèUe pas plus avant. Dans son discours préliminaire, il brode des obscurités , et couvre de ses liligranes la simplicité des questions qu'il soulève. En admettant comme solides lei^ abstractions de Condillac , il a pi'is un brouillard pour une terre.
Kivarol avait plus d'urbanité que Vollaiie. Celui-ci pensait au public, tandis que l'autre ne pensait qu'aux délicats. On peut dire qu'il avait, en littérature, plus de volupté que d'ambition.
11 n'y a pas, dans les écrits de Rivarol, ujie grande fermeté de pensées, mais il y a une grande fermeté de diction. Son goût et son imagination, en le retenant dans les limites de ce qui peut plaire, sauvaient son esprit de bien des écarts. Aussi son expression estelle ordinairement meilleure et plus saine que ses opinions.
Le système de liernardin de Sainl-Piern^ n'est qu'un ('picuréisme extatique, une n>o-
raie gravement anacréonliqiie. Ceux qui partagent ce système ne ramènent pas tout à Dieu, dans leurs mouvements religieux les plus vifs ; mais ils ramènent Dieu à eux , sorte (l'égoisme moral, par lecmel, au lieu de se conformer à la règle, on ajuste la règle à soi.
n y a, dans le style de Bernardin de Saint- Pierre, un prisme qui lasse les yeux. Quand on l'a lu longtemps y on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés , dans la campagne, qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu'il bannissait du monde , et qu'on y trouve à chaque pas. I.a nature a bien sa musique; mais elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique , et l'on mourrait d'assoupissement.
Les Necker et leur école. Jusqu'à eux on avait dit quelquefois la vérité en riant; ils la disent toujours en pleurant, ou du moins avec des soupirs et des gémissements. A les
entendre, toutes les vérités sont mélancoliques. Aussi M. de Pange m'écrivait-il : « Triste « comme la vérité. » Aucune lumière ne les réjouit; aucune beauté ne les épanouit; tout les concentre. Lein^ poétique est héraclitienne.
Le style de M. Necker est une langue qu'il ne faut pas parler, mais qu'il faut s'appliquer à entendre, si l'on ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves.
Madame Necker ne s'occupait des hommes et des événements que pour les comparer aux livres. Les littératures furent son monde.
Dupuis , dans tout son livre , est un savant eu colère et furieux. Aussi se dément-il et se (ontredit-il le plus souvent, comme les homm(\s em[»ortés ci qui se fâchent.