‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 25 sur 32 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

11 n'est pas bon de donner à certains mots nne valeur qu'ils n'ont pas , et un sens qu'ils ne sauraient avoir , comme on Ta fait récemment du vers de La Fontaine :

Notre ennemi, c'est. notre maître,

en disant de Louis XIV :

Il craint même , étrange faiblesse!

L'Homère du peuple bêlant , Et mon La Fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.

La fable de l'Ane et du Vieillard est plus ancienne que l'histoire. Connue en Grèce sous le nom d'Ésope, elle l'est, en Orient et aux Grandes-Indes , sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a , de temps immémorial , circulé dans le monde , sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Cha-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l'année 1700, ne s'en sont trouvés offensés. Il ne nous paraît pas probable que Louis XIV en ait eu peur, et que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque , pour un vers mal

interprété, lui qui ne put f"à<Ijer personne, lorsqu'il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres tlans sa vie, n'eut jamais im seul ennemi qui ne l'appelât le bonhomme ^ même après qu'il s'était vengé. Tant il se montra peu terrible, dans ses plus vifs l'essenliments ! tant il eut uw génie heureux! tant sa bonté fut fortunée! On dénigre l'enfant des Muses,

Un enfant des neuf sœurs, cnfunt a barbe grise,

quand, pour lui faire honneur, sans doute, mais à toit et à eontre-temps , on l'érigé ainsi tout à coup en épouvanlail politi(pie. On (h'grade un monarque illustre, en le frappîmt d'un tel effroi. On déguise l'esprit du temps, et on le fait méconnaitre, lorsqu'on place, sous un tel règne, de pareils elfai-ouchemenls. Le mot de l'ane n'attaque pas les empei'eurs plus que les patres, et les rois plus que les meuniers. En se l'appliipîant à lui seul , Louis XIV eut commis une usurpation dont son grand sens le rendit toujours inc apable. Tous les àniei's de son royaume y avaient au- (ant de droits (pie lui ; il tombe sur tout ce qui est maître; et qui ne l'est pas, dans ce monde? L'aveugle est maître de son chien , et , comme

dit notre proverbe , charbonnier est maître chez lui. C'est, dans le monde , un mot d'humeur qu'exhale , dans ses lassitudes , la servitude impatientée , et qu'on lui pardonne aisément. C'est, en littérature, un mot comique par son genre, qui est subalterne. C'est, dans l'auteur français, un mot plaisant; car La Fontaine l'égaya avec un art qui lui est propre , lorsqu'il donna à l'animal qui profère cet apophthegme , et dont la bouche le décrie, il faut l'observer en passant, une épithète qui est gaillarde, et la bonne humeur d'un gourmand. Ce mot sert de pendant à l'adage bourgeois : Nos valets sont 7ios ennemis. Ils se balancent et se contiennent l'un par l'autre. Le premier n'est pas plus un signe de rébellion , que le second un signe d'oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation , et non pas de doctrine; mots très-abusifs, très-malsonnants , mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l'importance et une sorte de dignité, on s'expose à les introduire dans la société par l'histoire , et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d'esprits , qui peuvent être amusants , mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire , ceux qu'une bile mal réglée rend fiondeurs par tempérament, et

ceux dont hi légèreté, comme a si bien dk Saint-Lambert :

Craint le pilote et non Torage.

Gardons - nous d'ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison , celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité suprême en des mains fortes et capables de la porter. Quand le xvn^ siècle n'eût pas été éloigné , par sa morale et par ses mœurs , de faire servir la sagesse à blesser ceux qu'il respectait , il en eût été détourné par l'excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l'insulte produit , n'est jamais beau que d'une sorte de beauté sombre, et qui ne peut donner un plaisir parfait, nia l'écrivain qui l'a produit, ni au lecteur même qui l'admire. En faisant cet emploi de leur talent , les écrivains de ce temps n'auraient pu se contenter. Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lors(iu'à la lin de son livre, il disait de la leçon qui le termine :

Je la présente aux rois , je la propose aux sages ,

([u'iiabitant paisible du monde et citoyen sou-

21 i mis à la loi <le tous les pays, lorsqu'à propos (l'iiii autre àue et des deux voleuis , il écrivait :

L'àiie, c'est (]iU'l(|ticfois une pauvre province;

Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain , le Turc et le Hongrois : Au lieu lie deux, j'en ai rencontre trois.

La Fontiiine fut , de tous les hommes de sou temps , le moins enclin à tout attentat , même indirect, contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se seit à lui-même de spectacle, et de ce courage qui n'est que la peur surmontée (i'un danger créé à plaisir, il ne songeait qu'à exprimer l'utile et l'agréable, sans aucun retour sur lui-même , et sans aucune application directe. Lefablier se couvrit de }>es fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'empressaient à les cueillir.

Les vers de J.-B. Rousseau sont lro[> pensés. Leur harmonie est plus exacte qu'agréable. Il (hante juste, mais non pas divinement.

Lctalenl '!<> ,] D. Rousseau lemplit l'infer-

valle qui se trouve entre La Mothe et le vrai poëte.

* Piron. C'est un poëte qui jouait bien de sa £(uimbarde.

L'abbé Delille n'a dans la tête que des sons et des couleurs ; mais voyez l'usage qu'il en fait!

Delille moule assez fortement les vers , mais il ne les anime pas.

xxvn.

Les Géorgiques de Delille me semblent être les Géorgiques d'Ovide.

xxvin.

Des blasphèmes mielleux , ou plutôt des ordures vernissées , d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné , voilà Parny. Le purilas inipurilalls de Juste Lipse, est fait pour lui. Il a le cœur et l'âme cunucpies. Son impuissance sans doute a quel-

que grâce ; mais il ne se montre insinuant que parce qu'il est énervé.

La sophistique littéraire est l'art de farder les pensées par des mots. Le^mots fardent les pensées, quand ils leur donnent de l'éclat, sans y ajouter de la beauté. 11 y a un lustre nécessaire à un bon style, qui n'est pas précisément du fard ; il n'est que de la propreté. Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui l'emploient ne fardent pas, à proprement parler, mais ils dorent ce qu'ils disent. On croirait qu'ils écrivent avec une encre plus luisante, ou qu'ils ont jeté , sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d'ailes de papillons. Tout cela ne va ni à l'àme ni au goût , mais s'arrête aux yeux de l'esprit , qui , d'abord ébloui , en est insensiblement fatigué. Esménard offie un exemple perpétuel de cette espèce d'artifice.

On dit que les Allemands ont excellé dans le genre pastoral : cela n'est pas vrai. Ils s'y sont appliqués, l'ont affecté, l'ont contrefait; mais

ils n'y ont point excellé. Dans leurs pastorales , il n'y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fonlenelle ; ils minaudent la vertu, l'innocence et les mœurs champêtres ; ils affectent la simplicité , bien plus que Fontenelle n'affectait la finesse et la galanterie ; ils parodient l'âge d'or. Je suis effrayé de dire , mais très-fondé à assurer, que jamais homme n'eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie , fardée avec de la morale. H n'a de naturel ni dans ses poèmes , ni dans ses lettres à son fils ; et malgré sa réputation de bonhomie , et sa physionomie un peu rustique, je suis sûr que, même dans sa conversation familière et domestique, il y avait de l'affectation, l'affectation de cette bonhomie qu'on lui attribue à un degré supérieur. C'était un Suisse, un paysan, un Allemand précieux , un petit maitre d'Arcadie.

Cervantes a , dans son livre , une bonhomie bourgeoise et familière , à laquelle l'élégance (l(^ Florianest anlii)alhique. En traduisant Don Quichotte , Florian a cliangé le mouvement de l'air, la clef de la nuisi«pie de l'auteur origi-

na!. Il a appliqiu' aux épanchemenls d'une veine abondante et riche , les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements , très-agréables sans doute , quand il s'agit d'un filet d'eau resserré, qui roule sur des cailloux , mais allure insupportable et fausse, quand on l'attribue à une eau large, qui coule à plein canal sur un sable très-fin .

On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos , en sortant de la comédie.

Berquin excella dans un art où personne , avant lui , n'avait prétendu exceller, celui de j)arler aux enfants le langage le plus propre à leur plaire , et dont leur jeune esprit s'est fait secrètement un modèle. Cet âge , comme tous les autres , a son idiome , et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d'être mêlé de justesse et de naïveté. Cette langue qui leur est particulière , les enfants savent la trouver dans la langue commune , et sont industrieux à l'en

extraire. C'est une chose à remarquer que le nomljre de mots qui , dans les langues même les plus ingrates, servent à signifier les mêmes pensées ou les mêmes ohjels, surtout lorsqu'il s'agit des qualités et des sentiments. Chaque couleur n'a pas plus de nuances , que n'en a chaque manière d'exprimer une même chose. Observez les êtres humains, que l'éducation n'a pas soumis à l'uniformitc' , et vous verrez avec quelle variété, non-seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s'en forment un, composé d'expressions toutes très-connues, el qu'ils arrangent cependant d'une manière si nouvelle , que celles de l'enfant se ressentent toujours de son âge, comme celles du pauvre de sa fortune. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse , aiment quelquefois à entendre parler magnifiquement; mais si l'on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère, on ne les coulente qu'en en parlant comme ils voudraienl en |)arlcr eux-mêmes, c'est-à-dii'e, naïvemenl cl [)alhétiquement. Encore faut-il , pour les satisfaire , êde naïf el pathétique avec plus de laison et d'élégance qu'ils ne pouiraient l'êlre cMX-mêm(\s; il faul ([ii'on réalise à leur oreille

et à leur esprit , le modèle idéal que chacun d'eux porte secrètement en soi. C'est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité :

De l'enfance naïve observateur fidèle,

Il parla son langage en s'exprimant mieux qu'elle ,

et ce n'est pas seulement son langage qu'il sait Imiter; il peint, avec plus d'exactitude encore et de perfection , ses manières et ses humeurs : en sorte qu'il offre en même temps aux enfants le tableau de ce qu'ils imaginent , et celui de ce qu'ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.

XXXIY.

Madame de Genlis a peint , en général , des figures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demi- monstres; mais je connais d'elle des demi-anges qui m'ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais exemples , elle ne l'a pas approuvé. Elle recommande la règle, peut-être même avec aigreur. Enfin, malgré quelques écarts répréhensibles , qu'on peut et qu'on doit reprocher à ses écrits, par habitude et par principes , sa plume est prude, et son génie collet-monté.

11 y a dans le monde une femme d'une àme

vaste et d'un esprit supérieur Madame de

Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens : l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a pris les fièvres de l'âme pour ses facultés , l'ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et, pi'enant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme.

' Il y a, dans la Corinne de madame de Staël, un besoin de philosopher qui gâte tout.

SUR QUELQUES ROMANS DV TEMPï^.

Dans les romans, vns du côté de l'art, il s'agit d'une fiamme à peindre, et l'on y peint un brasier. Réaliser, en effet, les destinées que ces dames imaginent, ce serait jeter une vie en enfer.

- Pour être beau et pour intéresser, il faut que le malheur vienne du ciel, ou que du moins il tombe de haut. Ici, il frappe d'en bas et de trop près : les malheureux l'ont dans le sang.

La tragédie a ses malheurs; mais ils sont finement tissus ; ils sont d'un autre temps, d'un autre monde , ils ont peu de poids , peu de corps , et ne durent qu'un moment ; ils intéressent. Ici, le malheur est présent; il est durable ; il est de fer, et grossièrement fabriqué ; il fait horreur.

On aime assez les catastrophes ; mais on n'aime pas les supplices. Or, on ne nous donne là que les martyrs de l'amour, les uns étendus sur le chevalet de l'attente , d'autres déchirés de remords, tous avec une passion qui leur

dévore le cœur. Malgré toutes les belles qualités dont on étale pompeusement les noms sur ces théâtres , il est très-vrai de dire qu'on y voit moins des événements déplorables que des personnages mal nés. Aussi on les plaint peu, ou, si on les plaint, on les plaint mal.

Quelques-uns ont dit : « La vie humaine est « une toile noire où se mêlent quelques fils « blancs » ; d'autres : « C'est une toile l)lan- « che où se mêlent quelques fils noirs. » Dans ces romans, la vie humaine est une toile rouge et noire ; le mal y est seul , ou n'est mêlé que de mal.

.Qu'on se représente une terre qui dévore ses habitants; un ciel sans astres, où l'on ne voit que des éclairs ; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée; enfin, un horizon d'airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant , avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J'ai remarqué qu'un des [)lus beaux mots de la langue, le mot bonheur ^ y résonne comme sous les vowles infoinales; celui de plaisir y est affreux. Il s'exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un âge de feu, dévor('' par sa propr(^ llainme; la beauté, comme une viclime toujouis destinée aux couteaux ;

la soiiflVance y est sans relâche, le délire perpétuel , et la vertu elle-même , soit par les choses qu'elle éprouve, soit par les semiments qu'elle inspire, y est incessamment souillée. Il n'est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : C'est une rose sur laquelle on a marché.

J'ai vu les loges de la Salpètrière et les fureurs de la révolution , et il me semble toujours , par une liaison d'idées dont je ne distingue que le nœud, apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses , la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l'odeur de ce livre infect , qui porte un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sein. Ces livres honnêtes et ce livre infâme , que je ne veux pas nommer, de peur que l'air n'en soit souillé, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste ; ces papiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d'amour et de sang. Que si cette comparaison indigne les âmes délicates , je leur dirai qu'elle m'indigne aussi ; mais elle se fait malgré moi ; je l'écarté, et elle

me poursuit Tant l'abîme appelle l'abîme,

tant l'horreur appelle l'horreur !

11 y a des livres dont l'effet naturel et inévitable est de paraître pires qu'ils ne sont , comme l'effet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu'eux-mêmes ; ceux-ci , parce qu'ils donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui en devient comme inséparable ; ceux-là, parce qu'ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid , qui en deviennent inséparables aussi.

Quand la fiction n'est pas plus belle qUe le monde , elle n'a pas droit d'exister. Aussi ces monstruosités existent dans la librairie; on les y voit pour quelques francs , et on en parle quelques jours ; mais elles n'ont pas de rang dans la littérature, parce que, dans la littérature, l'objet de l'art, c'est le beau. Au delà, est l'affreuse réalité. Si , oubliant l'ancien précepte : « Hors du temple et du sacrifice, ne « montrez pas les intestins », les arts tombcnl dans son domaine, ils sortent des limites et sont perdus.

La nature a fait assez de passions. Le bien , et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés; les romans mêmes doivent rendre l'amour parfait. On ne peut aimer que follement des folles;

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