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les belles âmes, on les aime parfailement : toul amour né de la perfection est, par luimême, une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand , au lieu de nous tempérer, ils nous agitent ou nous dépravent, en jetant de l'éclat sur ce qu'il y a de pire, l'excès et le désordre , et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la règle. Chose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient pour la première fois été franchies! Il y a pourtant une morale littéraire, et elle est plus sévère que l'autre , puisqu'elle établit les règles du goût , faculté plus chaste que ne l'est la chastel»' même.
FI.\ DES PE\SÉEs , ESSAIS ET MAXIME?
Villeneiive-le-Roi , le 10 octfilire 1788 A M. le baron de J* , à Paris.
Monsieur, je veux vous parler de M. do Foiilancs.
Ses talents sont rares, son caractère élevé, sa naissance honorable. Il est fait pour prétendre k tout. Son père, d'une très-ancienne famille protestante que la religion avait ruinée, est mort, dans la force de l'âge, inspecteur-général du commerce, et digne d'en être le ministre. Sa mère était une Fourquevaux , maison considérable du Languedoc, dont la splendeur subsiste encore. Il ne reste à M. de Fontancs que des sœurs, filles de sa mère, qui tiennent à Niort, en Poitou, un rang distingue. C'est à Niort que M. de Fontancs est né.
Sa fortune est modique; ce n'est pas qu'il soit sans patrimoine; seulement il a le cœur trop grand pour ne pas s'y trouver resserré. Il a trente-et-un ans ; ses sentiments sont droits et forts; ses principes sont sains. Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions, trèsagréable en lui , et dont ses amis seraient bien fâchés
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de le voir corrigé. Cependant il la perdra, dès qu'il verra son sort fixé.
M. de La Harpe et M. Ducis vous diront ce qu'ils pensent de son talent qu'ils connaissent , et que je connais mieux qu'eux , parce qu'il ne leur a montré que ses ouvrages , et qu'il m'a fait voir plus d'une fois tout son génie. Il sera certainement un des plus grands poètes que notre siècle ait produits , et on peut le regarder comme un homme destiné à faire , un jour, le plus grand honneur a son pays. Quoique le Verger soit un poëme très-agréable , il ne faut pas le juger par le Verger ; comme il ne faudrait pas juger la voix de mademoiselle C" par une ariette , quoiqu'elle chante les ariettes à merveille. Elle est faite pour les grands airs, et lui pour les grands sujets. Il fait les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendrait. Si j'ai bien su l'apprécier, en effet, il lui faut pour mari un homme célèbre, et SI je connais bien les hommes célèbres qui existent en ce moment , M. de Fontanes est le plus digne d'elle , et le seul qui soit propre à remplir parfaitement toutes vos vues.
Il est jeune ; il est aux portes de l'Académie ; il a déjà de la gloire , et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante , propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement , vous rendriez un grand service aux beaux arts et à la France : vous hâteriez l'achèvement d'un grand homme. Il faut que les grands talents , pour acquérir leur maturité , aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil.
Ni les goûts ni les travaux de M. de Fonlanes n'éloigneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de l'année à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient , pour y visiter ses amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneraient. Il a un parler qui fait penser et qui réveille ; singulièrement aisé à vivre , il a toujours vécu noblement. Enfin il aime , comme vous, les arts, les artistes et toutes les sortes de mérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.
Je vous le propose : il n'en sait rien. Ce projet , que j'ai mûrement examiné , vient de moi seul ; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus facile que de trouver , à Paris , des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu l'honneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention.
Vous avez , pour votre aimable filleule , des sentiments bien honorables pour votre cœur, et dont elle paraît bien digne par sa candeur, ses grâces et sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vous propose. Il se présente à vous de lui-même, ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez , vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens? L'inégalité même de leurs fortunes en est une très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune , en se mariant , il faut la donner ou la recevoir. On gague en ceci tout ce qu'on perd , quand toutefois on choisit bien , ce qui n'est pas toujours facile.
Maintenant j'ai tout dit. Vous avez làmc belle; ma-
dame de C*'* a l'esprit observateur et pénétrant : ce que vous déciderez lun et l'autre sera certainement le meilleur parti. Quant à moi, je vous aurai dit la vérité. Il y a dix ans que M. de Fontanes est mon intime ami. Je dois beaucoup à ses sentiments ; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus dun million ; mais mademoiselle C*** le vaut lui-même. Je suis , etc.
Montignac , iil novembre 1792.
 mademokeUe Moreau de Bussy.
Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre, Mademoiselle. C'est à la raison et au temps que je livre votre affliction : eux seuls peuvent vous consoler. Au nom du ciel , ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait d'irréparables perles; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie , en son étendue , peut vous offrir des compensalions inconnues. Xe ftiiles pas à la I^'ovidence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a, dans ses trésors , rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore vous attendre. La nature , qui est pleine de douleurs , est pleine aussi de consolations. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent , acceptez du moins les distractions légères que vous ollrent tous les objets dont vous êtes entourée. H y a dans celle de nos facullé.s morales que nous appelons sensibilité, une disposition à l'excès, une sorte dirritabililc qui a besoin d'être tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on tient ses sens dans l'inaction , dans la con-
traintc et le neanl, 1 àine deviciU aride comme une piaule sans rosée. Mêlez, je vous en supplie, quelques sensations à vos sentiments ; aimez quelques odeurs , quelques couleurs , quelques sous et quelques saveurs , ou vous ne serez point assez sage. Le ciel a fait des biens divers. Il en a créé pour l'âme; il en a créé pour le corps. Oseriez-vous n'accepter que la moitié dos dons que sa main vous offre , dédaigner et rejeter l'autre ? Certes, vous en seriez punie.
Pour moi , s'il m'est permis de me citer en exemple, je remplis de mon mieux, dans toutes les circonstances , lobligation d'être heureux. Je le suis toujours autant (juc je le puis, et quand je le suis peu , je dis à Dieu : « Vous le voyez , Seigneur , je ne puis faire davantage ! « Pardonnez à mon infirmité et au cours des événe- « ments. »
Je ne prétends être insensible , en effet , à aucun des accidents de la vie , et je serais même bien fâché de lêtre. Mais, dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés , il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'arrêter qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie , et je sais , par mon propre exemple , que l'affliction même n'est pas ennemie du bonheur, c'esl-à-dire, de l'état oii l'àmc goûte en soi uik; constante .satisfaction. Il im])orte peu qu'elle soit contente des événements, pourvu (jue sa manière de les
sentir la rende couleule d'elle-môme. Elle l'est, par la perfection de cette sensibilité qui , bien apprise et bien menée , sait extraire du miel de tout. Il y en a jusque dans les peines.
Mais vous craignez , dites-vous , en acceptant des consolations , d'outrager et de blesser les chères ombres , hs mânes sacrés de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurais ménager.
Aucune affection honnête ne peut blesser des êtres bous. Si , dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies , elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au-delà de cette vie, tout est clarté, tout est bonté. Eh! sur cette terre même , on ne trouverait pas dame grande qu'un sentiment doux put blesser, si , dans l'enveloppe grossière où nos cœurs sont cachés , et dans l'aveuglement où nous tient notre orgueil, nous ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont l'objet, donnent une exclusion humiliante aux amours qu'on avait pour nous , et que toujours on nous ôte ce qu'on accorde , on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls , de peur de n'être point aimés.
Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments , elles nous permettent de disposer de tout le reste. 11 y a , dans nos affections , une partie huileuse et grasse , si je puis dire , qui ressemble à la fumée de nos flambeaux : celle-là est pour les vivants. Il en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme, et qu'on garde en la communiquant : celle-là est pour les amis que vous avez
perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui , pour nous aveugles , est inséparable de l'idée de diminution , parce que l'un ne s'opère point sans l'autre , sur les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit.
Âh ! si nous devenons des anges , ( et que pouvonsnous devenir autre chose dans une meilleure vie?) sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent chers, puissent être assez semblables à nous-mêmes , pour aimer comme nous, d'un amour entier et parfait, tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas! leur cœur est trop borné. Mais du moins, la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, estclle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver, dans leur prison passagère , et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.
Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos mânes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les csjuils de vos chers amis , vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines , et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres , cl tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'o- |)inion de l'immortalité , qui est la vôtre et que je partage, est vraie, consolante et belle....
Il m'est venu . pendant que j'écrivais ces vagues cou-
copiions , une foule d'autres lueurs qui, dans leur course rapide , n'ont fait rpie passer devant ma vue , et dont l'apparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément; il me semblait y voir la vérité, la sentir et la loucher ; il me semblait entrevoir ce qui est au ciel. Elles ne me trompaient pas , car il n'appartient point à l'erreur de donner sans effort , sans action , et par le seul effet de son approche , un contentement si complet et si calme à l'àme humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.
Montignac, le 16 janvier 1795.
À mademoiselle Moreau de Bussy.
Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant affligé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde, et, en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre déso lalion, et raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, cl vos réflexions n'aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'accablement. J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur , en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre âme est malade; mais, puisque je l'ai imprudemment provoquée à raisonner sur son nuil, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de vos observations , ni sans explication celles de mes opinions que je n'ai pas assez développées.
Non , les amis que nous avons perdus ne sont point honorés par ces douleurs excessives , (jui n'honorent
personne, parce qu'elles supposent plus la faiblesse et rentêtemeut des âmes qui les éprouvent , que la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui, pour la mort d'un enfant de quatre jours, s'est plus désolée , a plus pleuré , et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres dont la vie avait un grand prix. Ce qui honore ceux qui ne sont plus , c'est une douleur modérée , à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui (jui l'éprouve , parce qu'elle ne fatigue ni son àmc ni son corps ; une douleur haute, qui permet aux occupations , et même aux délassements de la vie , de passer, en quelque sorte, sous elle; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort , ni avec le inonde , ni avec nous-mêmes , et qui pénètre une âme en paix , dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.
Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliciucrai ainsi comment je trouve beau de lêlre.
le voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi , au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en fu.ssent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangers , ils lissent queUpie mention de moi, en (•onq)tanl parmi leurs plaisirs le plaisii de m'avoir aime et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes (pialilés. pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis , quel((uc trait de n»a bonne humeur, ou de mon
'•'***^ifcwv.
bon sens , ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie , pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps , dans un beau jour, pour parler ensemble de moi , avec quelque tristesse , s'ils voulaient , mais avec une tristesse douce , et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout , et j'ordonnerais , si je le pouvais , que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais , en un mot , exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi, qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre , et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables efc les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi , un moment haï , d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait , à leur tour, un événement dont ou se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance , par la pensée et par les sens , à ne regarder celte séparation que
comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles , on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment , comme le coup porté par un exécuteur tout puissant, comme un supplice, enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent notre lit de repos comme ils quitteraient Téchafaud où l'on nous aurait mis à mort.
Élevez-vous, je vous en conjure, au-dessus de ces sentiments vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin ; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, en ce moment, calomnie votre raison.
En attendant que celle-ci prenne le dessus , agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez , depuis qu'il y a sur la terre moins de cœurs pour vous aimer.
Montignac , le 1«'' mai 1705.
A mademoiselle Moreau de Bussy.
Je suis, hélas! et j'en gémis, votre ami le plus ancien, lorsque tant d'autres ne sont plus; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres ; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'inspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère , et votre amie , et ce pays qui m'a tant plu ,
et des souvenirs q»ic mon àme gardera précieusement. Vous êtes un dépôt que vos malheurs m'ont confié; un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix ; un dépôt que je veux mettre à ma portée , pour veiller sans cesse sur lui. Oui , je vous veux auprès de moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes ; il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il dépend de vous de me faire perdre mon temps , ma santé , mon âme et mon corps , en soins , en efforts , en prières , ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin , en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver, si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-champ : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je la justifierai assez; consentez -y malgré vous et avec répugnance : je me moque maintenant de tout cela ; la volonté aura son tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans , je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour répondre. Je viens d'en avoir trente-huit ; je ne vous donne donc pas un jour, une heure , une minute , et je m'opiniâtrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines, et , terminant par un seul mot, dites -moi : Eh bien', j'y consens, en attendant que je le veuille.
Viltoneuvc-sur-Yonuc , le 5 février 1794, ^y^f A M. l'abbé de Vitnj, à Lyon.
Monsieur, vous avez de l'âge ; vous avez vu beaucoup d'années; vous perdîtes beaucoup d'amis. Je n'oserais être le vôtre : trop de respect nie l'interdit; mais j'aurai bientôt quarante ans, et j"ai le droit de vous chérir.
Si vous devenez mon voisin, il y aura près de vous un homme que flattera votre commerce , qu'occupera votre repos.
J'ai désiré de vous le dire; puissiez -vous aimer ii l'apprendre !
P. S. 11 y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière, un jardin sur la campagne, un appartement assez clos , entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un forte-piano.
Je suis fort affaire à distribuer tous ces biens , et je me dis souvent , en rêvant dans mes oiseuses promenades : Cette campagne est pour Fontanes ; le fortepiano pour Chantai ; la chambre close est pour sa mère ; la cour pour sa petite lille; le jardin pour le bon parent.
Que tout cela n'est-il à moi, ou tpie ne veut-on me le revendre ce soir! Demain, vous rappelleriez vôtre.
Villeneuvc-Mir-VoiiiK', 7 février 17!)'».
À nuuldinc <le Fontones , à Lijcnt.
Je n ai guère, dans <'e bas monde, pour tou.- nu'ubles et presque pour tous biens, (pi un forte-piano qui
est à ma nièce , deux estampes qui sont à moi , et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.
Venez jouir de ces trésors ; je puis en disposer en maître , et vous les offre de bon cœur.
J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre, et jai tout tenté pour cela , jusqu'à me résoudre à en acheter une , moi qui hais la propriété ; je n'ai pas pu y parvenir.
Je serai réduit à vous loger dans une chaumière au pied d'un mur. Cela n'est pas bien magnifique ; mais fussions-nous déjà bien sûrs de disposer de ce taudis! C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment. On s'y bat pour le moindre trou , tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser; s'il attend, nous n'aurons plus rien. Cette chaumière , au pied d'un mur, est une maison de curé au pied dun pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux , notre plaine devant vos pas , nos vignobles en perspective , et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.
Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne , des voisins qu'on ne voit jamais , toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix ; mais aussi vous le paieriez : le site vaut mieux que le lieu.
Le lieu nest quune habitation oii Ton ne se mouillerait pas, oii l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit ; mais on n'y aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve , un cabinet et de la vue ; vous auriez une grande chambre ; le bon parent une à
côlé. J'ai fait les descriptions k Fonlaiies ; il dit que cela suffirait; moi je trouve cela fort peu; mais on ne trouve rien de mieux.
Arjuez-vous donc d'un grand courage, et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre, lorsque vous serez mal logée , préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages , et tenez-vous prête à partir, quand le signal sera donné.
Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un^ respect bien profond et une affection bien tendre.
P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.
Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que les sentiments que je vous exprime si brièvement, et que j'ai pour vous avec tant d'étendue, je les éprouve et vous les paie , non pas à cause de Fontanes , quoique assurément cela pût me suffire , mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime . parce que je vous ai connus.
Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons ofliccs; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une île enchantée , voyez (piel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise, Madame, qu'il « ne vous reste pas pierre sur pierre , à madame votre « fille et à vous, puisque cela me procure l'occasion de « vous prouver que je suis votre serviteur , en vous lo- « géant sous mes lambris. »
On a tort de se moquer du nu'dccin de la comédie . (jui désire de bonnes fièvics k ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de les guérir. C Vlail un bon petit cœur
d'homme, et je n'oserai plus rire de sa manie ;i 1 avenir, car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.
J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retiré tous ses sentiments de la société , pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis , à la nouvelle de vos désastres , et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.
Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments ; mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme Talouetle de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle est prête à le devenir, et à peine a-t-cUe la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous , si , avec le temps et peu à peu, vous lui faites prendre à voire société Tintérêl que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici , et tout le monde vit lonl seul , comme nous faisons en vous attendant.
Villcnouvc-siir-Yonne , 5 novembre 1794.
A M. de Foîitanes , à Paris.
Vous avez sans doute déjk vu mon jeune frère, et il vous aura remis les pelotons que vous demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont
elé cruellemenl trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.
Votre femme et vous , vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptemenl à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a si tôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas , vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou lard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance , quand le jour de ce besoin viendra.
Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser, quand il est temps de vous répondre. Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net, pour reprendre un peu de vigueur.
Ma santé n'en a jjoint du tout. J'ai le cœur, le poumon , le foie et tous les organes de la vie fort sains ; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement; je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esj)rit me maîtrise assez souvent, à la vérité , et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable; mais souvent aus<i , aprts l'inoir
désarçonné , je me mets dans mon écurie , me couche sur ma litière , et vis des mois entiers en bète , sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. Jen ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre , h proportion qu'elles se forment , vous trouveriez , en venant les déchiffrer dans ce pays , après ma mort , fjue je vécus , par-ci par-là , plus Platon que Platon lui-même, Pîaione platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde , et que je deviens pur esprit. En tout cas , si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides . la santé et les appétits , dont je fais un cas infini , quoique assez rigide en morale, jusque à mon dernier moment , je tiendrai à tous ceux que j'aime , par le désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le souflle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi , des peurs qui seraient un grand mal. Il ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.
Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains ; c'est, à mon grand regret , tout ce que j'ai pu. Mon intention, au surplus, est d'empêcher, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage , et je vous défends à vous-mén^e , par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous , d'en employer plus d'un ou deux , en manière dessai, ii votre usage personnel. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez tou-
jours doue, et dont je vous lélicile de tout mou cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille, si Ton vous permettait d'en user, à votre faim, dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où , dit-on , ces pains sont exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire, par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende , et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. J'associe k vos dames M. l'abbé de Vitry, leur digue ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute ()art h ces gâteaux.
Il me reste à vous dire, sur les livres et sur les styles, une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge, J'en connais (juatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère ; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle ; vous les connaissez amplement , en leur qualité de poêles. Mais procurez-vous un peu Varron , ]\f(t)rnlphi formulœ (ce Marculphe était un vieux moine , comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter) ; Cornaro, de la Fte soire; j'en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux (jue je vous nomme , et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots cl dans leurs pensées, des esprits verts , quoicpie rides, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs,
enfin des lèlcs de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.
J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien.
Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps [)ermet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui , toujours les mêmes , sont sortis purs de tant de crimes , et sains de tant d'affreux périls !
Villeneuvo-sur- Yonne , 2 i novembre iTOi. A M. de Fontanes , à Paris.
Conseillez à votre femme d'aller à Lyon, afin qu'elle tienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra, en temps et lieu, hasarder un petit voyage ici pour passer dix jours avec moi. 11 me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance ; car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.
Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres , lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc j)lus que jamais , et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre ; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez, quelque beau jour, que j'expirerai au milieu dune belle phrase, cl plein
d'une belle pensée. Cela est d'aiilanl plus iHohable, que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.
Je m'occupais, ces jours derniers, k examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure, et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.
Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quanlilé en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-diflicile, et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail , car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire k mes mouvements. Il en résulte, pour me juger eu beau, que je ne suis propre qu'à la perfection; du moins, elle me dédommage, lors(iue je puis y parvenir; et d'ailleurs elle me repose , en m'interdisant une foule d'entreprises; l)eu d'ouvrages et de matières , en effet , sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant (jue la vivacité. Elle permet «lu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux
donner à mes pensées plus de pureté ijue d'éclat , sans [)Ourlant bannir les couleurs , car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan , je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol , et lorsque j'en redescendrai i)our converser avec les hommes , pied à pied et de gré à gré , je ne prendrai jamais la peijie de savoir ce que je dirai , comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour.
Villeneuve-sur-Yoniie , 2G décembre 1794. A madame de Beawnont, à Passy.
.l'ose. Madame, être fort aise que vous ne soyez point partie, et fort impatient d'avoir l'honneur de vous revoir.
Votre chaumière couverte de neige aurait eu déjà mon hommage , si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.
Je me suis un peu enrhumé , et je serais un téméraire d'aller tousser près'de vous, par cet hiver de 1709. Ma politique est. Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien , afin qu'en y prenant peu garde , vous les permettiez plus souvent.
Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas , par un principe de santé , et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy ; l'air de de ce lieu m'est favorable.
Jusque là, iMadame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez.
Villencuve-siii'-Yonnc , le -20 mars 1795. A madame de Beaumont , à Passtj.
J'ai , Madame , l'honneur de vous envoyer le troisièuio volume, dont je suis si excessivement mécontent, que je n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je l'ai banni de moi toute la nuit.
Je me suis armé de résolution , pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me lérai eflorl pour les lire.
Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime ([ui interroge garde une sorte de dignité , et semble avoir un peu raison , tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse , consent presque à avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse , et si votre exemplaire existait seul dans l'univers, malgré le respect dont je suis pénétré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à l'heure.
J'aurais trop à dire , et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation , pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j'aurai le bonheur de vous revoir.
Agréez, Madame, les assurances des regrets (pie je donnerai toute ma vie à vos dé[)arts, toutes les lois (pic la destinée me fera votre voisin.
Villeneuve-sur- Yonne , 26 avril 179.j.
À madame de Bcaumont , à Paris.
Je dois bien des remercîments h vos récits et h ceux de madame de Sérilly. Il y a longtemps que j'y pense , et que je m'abstiens de vous les adresser, parce que, dans la pointe d'humeur que la médecine me donne , je ne saurais rien faire avec grâce.
Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonné la lettre de votre cousine. Si , dans votre bienfaisance , vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez à toutes cloches l'histoire de sa détention.
Riouffe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus- Christ. Il n'avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus, je suis, comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.
J'avouerai cependant qu'il y a des traits admiral)les dans ces additions de Riouffe. Vous souvenez-vous de ce qu'il dit, en parlant de la nature humaine : « Sa « douleur lui échappe comme son plaisir » ? Un mot pareil vaut tout un livre.
Madame de Staël en a fait un , dit-on , sur la nécessité de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement à votre complaisance. De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné.
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Je vois souvonl nuidame de Sérilly , cl je vous désire souvent dans son parc , non pas que je fasse à son mérite l'injustice de ne pas me plaire avec elle; mais vous avez des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous y rencontrerai.
J'y vois M. de Pangeavcc une grande utilité. Son esprit est austère et fort , et son rire même est profond. En m'en retournant , je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit ; mais , en allant , je me sens plus pressé du désir de l'entendre, que de celui de lui parler.
Si vous étiez ici , Madame , en grimpant la haute montagne , je me sentirais mû , poussé et soutenu par une double impatience.
Avec lui , mon imagination est un peu contrainte et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche , et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent , aussitôt que je pense à vous.
Agréez , Madame , les assurances de mon profond respect.
P. S. Souffrez que j'ajoute un mol pour vous parler de ce bon Durans. 11 y a mille ans que je ne lui ai écrit. I.e pauvre malheureux! Je voudrais bien (ju'il vous arrivai quelcjuc grand bonheur, pour combler son àmede joie.
Villcncuvc-siir-Vonnc , nO,"».
A madame de lieaumont , à Pussi/.
Ce n'est pas Desprez , .Madame, (|ui vous a cahmiiiicc dans mou cs|)ril , c'est vous-même.
Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai vous admirer à mon aise, et vous csliiner tant qu'il me plaira, (jue lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'èlre heureux.
Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien, porter, et la volonté de guérir. "
Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village. Tous voyex que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés , puisque je n'ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée à votre goût.
Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume; mais je l'ai gardé sur le cœur.
Tout cela. Madame, est extrêmement sérieux, et, pour l'honneur de l'esprit, de la raison, de l'humanité et de la vertu , je vous conjure , dès que vous serez arrivée à Paris , de consulter d'abord un bon médecin , et de faire ce qu'il vous dira. Vous n'avez pas seulement besoin de régime et de tranquillité ; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sens est honnête homme et beau joueur, à ce qu'on dit ; mais c'est un pauvre guérisseur.
Je suis payé pour vous désirer de la santé , puisque je vous Ai vue; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. Un événement de ma vie m'a trop appris combien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste , pour que je transige avec la vôtre.
Enlin, Madame, je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez à cet égard . a un
Ici excès, que j'aimerais encore mieux vous savoir cel élé à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.
Un homme haliile, bien consulté et bien écouté, peut rendre ce voyage inutile ; mais si vous tardez à prendre des précautions , votre éloignement nous deviendra indispensable, et ne produira peut-être aucun fruit.
« Cela , dites-vous , serait plus tôt fait. « Plus tôt , oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est alfreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin , il faut aimer la vie quand on Ta : c'est un devoir. Lcapou?-quoi seraient infinis; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être; mais, fût-ce pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.
Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly, quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvct ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant , et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter, Madame , de lout ce que je voudrais vous dire, si ce n'est que je suis (pielquefois tenté de me couper les deux oreilles.
P. S. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme '
Villeneuvc-sur-Yonne, IG janvier 1707.
À madame de Punge , à Passy.
On dit, Madame, que, depuis quatre ou cinq jours, vous êtes rentrée en possession de votre maison d'Éligny. Celte maison vous serait-elle utile'/ Si elle vous
était iniUile, voudriez -vous la louer? Si, en sage et prévoyante administratrice du bien de vos enfants, vous consentiez à la louer, me prendriez-vous pour locataire?
J'avais d'abord songé à vous demander un recoin de Passy; mais ma femme, qui a une bonne judiciaire, a décidé que nous ne pourrions former là l'établissement que j'avais dans la tète; j'en reviens donc à Étigny. Il oflrc bien quelques inconvénients ; mais j'y serais chez vous ; mais je ne l'habiterais que l'été ; mais il y a une allée de charmille , dans un assez vaste enclos; j'aurais à moi un jardin , un verger, une cour, une vache , des poules , et une chambre basse à deux lits , que je n'ai pas vue , mais dont , au bout du compte , un chanoine se contentait. Cela rappelle son penseur, quand il n'y a pas moyen d'être plu» près de vous sans de graves inconvénients.
Voici, Madame, mes conditions. Je veux votre jardin pour ce qu'il vaut , et votre maison pour ce qu'en donnerait un amateur du jardinage. Je veux votre agent, riionnète Dujeu, pour rien, c'est-à-dire, pardessus le marché du jardin et de la maison. A la vérité, si vous cédez gratuitement un si honnête homme, vous serez trop généreuse , et je serai trop bien traité ; mais nous ne voulons pas nous ruiner, et ma femme pense avec moi que , dans notre isolement et dans une telle demeure, un hôte pareil est sans prix.
Ce Dujeu trouverait en moi toutes les facilités et tous les ponts qu'il pourrait désirer. Voici , à boulevue, le parti que je lui proposerais. Il serait, dans la maison, voire concierge, chargé de veiller aux toits, clôtures et sûretés , et , comme tel , il aurait de plein droit le logement, on le choisissant où il lui plairait.
pourvu qu'il fût séparé des chambres les plus logeables. Il aurait communauté pleine dans les écuries, étables. fournils , etc. Ses volailles et les nôtres pourraient jucher sur le même bois. Il y a dans le clos une vigne dont il me paraît amoureux ; je la lui donnerais jusqu'au dernier cep , b. l'exception des chasselas. Vous avez une luzerne dont je me réserverais in petto le plaisir de lui laisser part, en lui offrant tous les matins le lait nécessaire à son ménage. Enfin , je lui ferais tous les autres avantages que vous jugeriez convenables.
Consultez dès aujourd'hui, s'il se peut, Madame, vos gens d'affaires , et faites-les s'expliquer net sur mes propositions. Nous ne pouvons nous livrer à aucune nouvelle délibération, qu'au préalable leur avis ne nous soit connu.
Ma femme est raisonnable; mais elle est un peu malade ; toutes les douleurs la tuent , comme moi tous les plaisirs.
Je me borne à vous assurer de mon profond respect. Ce sentiment en moi est assez vaste pour contenir tous les autres ; ils s'y rangent , sans se gêner, comme de petits ronds dans un grand cercle. Agréez tous mes dévouements.
VillciK'iivc-siir-Voniif , i>2 janvier 1T!)T.
A madame de Pange , à Passij.
J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés, Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail ii long terme, et revêtu de toutes les clauses cl fornmlilés de stylo (pii pourront le rendre
inaltaqnable. J'ai besoin d'avoir en poche un pareil roc. pour l'opposer aux flots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent à nous assaillir. Je crains la puissance du vœu commun: il a sur moi un irrésistible empire, quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter l'amitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart , et y paraître comme forcé par quelque engagement . antérieur à la manifestation définitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau- frère l'abbe trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gogner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps , venir jeter les yeux sur la maison commune , à Villeneuve , et consentir, sans inconvénient , à y passer la mauvaise saison.
Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera, si voulez bien l'en charger, l'état de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons, puisque vous nous le permettez, ce qui sera indispensable au bien-être de la vache , de Tànc, du cheval et des poules, dont j'espère que madame de Beaumont viendra quelquefois manger les œufs frais : je leur recommanderai de les faire bons.
3 'ai à consoler ma femme de la mort de ma bellemère. Malgré la fermeté de son caractère , elle est toujours restée dans la timidité de l'enfance , à l'égard de la durée de ses parents; son esprit n'avait jamais osé savoir qu'ils étaient mortels. « Il faut bien que je me désole « , me disait-elle tout à l'heure ; « sans moi , qui pleurerait « ma pauvre mère? » — « Les pauvres », lui ai-je répondu ;
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el, eiiciïel, ceUe excellente lemnie avait, sous uneécorce de rudesse très -remarquable , le cœur le plus compatissant , et les mains les plus libérales , avec l'air le plus négatif.
Du reste , je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences qu elle a faites hors de son ménage , depuis que nous sommes ensemble , c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût ; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes, surtout, n'ont pas trouvé d'àme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui ; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule , en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'exposant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie. 11 est avec le ciel des accommodements; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout à fait apprivoisée , vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant ; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. II. M
Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société , il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis , le destin a marché sur elle ; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.
Vous le voyez , Madame , cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien , et qui sont tout remplis de vous.
P. S. Je vous prie de dire à madame de Beaumont que, dans tout ce que je vous donne, sa part d'aînesse est prélevée. Elle a, sur mes prédilections , un droit que rien au monde ne peut lui ôter , pas même l'ennui que pourrait lui causer Platon.
Yillencuve-siir-Yonnc , «lai 1797.
A madame de Beaumont , à Theil.
Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. Il y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui plaît et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux , vous n'avez qu'à laisser faire à la nature, et consentir à être vous.
Nous n'avons pas à nous plaindre ici. Alexandrine est guérie , et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire ; l'abbé est parti hier pour aller dîner aujourd'hui , à trois lieues d'ici , chez un confrère où il soupçonne quelque pâté; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est , depuis une heure, de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison rustique , et que je lui ai dit être un renard , est un renard en effet, ou ne serait pas une fouine ; car vous lui avez dit que c'était une fouine, à ce qu'il m'a avoué
un peu trop lard pour son repos. Vous voye/ qu il s« souvient de vous et de vos dires. Pour moi , je suis enfoucé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera ; mais je ne puis plus m'en défendre.
Ne vendez pas votre Voltaire à Sens; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi, je vous en remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier !
Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu à Sens , votre chambre verte est à votre service. Je serai , je crois , assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi, consultez votre commodité.
Soignez-vous bien ; portez-vous bien ; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait, dit-elle, volontiers, à vous y aller soigner en famille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage! j'ai trouvé cela trèsgalant de sa part. Mais vous faites ici des nuracles. Bonjour.
P. S. Ayez soin de faire resserrer la gourmolle du petit cheval, et vous en ferez un mouton. Luri de tomber, dont vous êtes douée , a son mérite assurémeni ; mais il y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique Vart de Inider
2fi0
Sens, 26 juin 1797.
À madame de Pange , à Paris.
Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix.
Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorcr. Ils m'ont été remis un peu tard par votre page à cheveux gris. Il ne m'a apporté que le 1" floréal votre lettre du 20 germinal. Je l'accuse pour m'exeuser. Sans cette triste nécessité, son âge, et la candeur de sa barbe, auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect.
J'avais eu l'honneur de vous écrire , le jour de votre départ, en vous renvoyant le Don Quichotte espagnol. Un page de mon choix , et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre , partit d'ici à sept heures du malin , pour revenir, à midi . m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé à jouer a la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux, et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difficiles à reconnaître qu'à garder.
Je suis en conscience obligé de démentir le docteur, ce qui me fâche, et je suis encore plus fâché qu'il se trompe. Il a beau me voir éteint, gisant, maigre, muet, et incapable de souffrir le moindre travail et même le moindre plaisir, sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. Je ne sais comment ses yeux se sont fascinés ; mais, depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner,
SGI
il me voit guéri , le croit de boune loi , et le dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade , mais avec plus de variété , ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux, et je vois plus clair dans ma maladie. Ce sont là , si Ton veut , des mieux dont je sens vivement le prix; mais je ne puis pas convenir que j'en éprouve d'autres. Pourtant , je me suis bien trouvé de Tair de Sens. J'y habite un petit tertre qui m'enchante. J'ai sous les yeux, dans le lointain , la verdure la plus riante et la plus riche. Mes ruelles (vous ne savez pas ce que c'est) sont bordées de maisons où le bonheur semble habiter, derrière des haies et sous des treilles. Un peuple poli m'environne, et il n'a pas l'airmalaisé. Rien de ce qui me touche, rien de ce que je contemple ici ne me déplaît , et je souhaite souvent que vous et madame de Beaumonl puissiez m'y voir. C'est vous dire que tout semble concourir à me faire porter en ce moment aussi bien qu'il est possible , et cependant je suis malade , quoi (pre prétende le docteur. Les vents, à la vérité, en sont un peu la cause ; mais quand on a une santé qui dépend éternellement du beau temps et de la pluie , on est condamné à se porter mal partout et toute la vie.
Si telle est ma destinée , je m'y résignerai , Madame; je rendrai même grâce à la Providence , si , dans la situation où je serai réduit , elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments Ibrt doux , (pii me renq)lissent assez souvent de leurs delices, et si à ce bienfait elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, de ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine et a vous, quand je ne pourrai pas vous voir. Sans ce dernier
point , tous mes biens auraient des épines , et tous les plaisirs de mon âme seraient gâtés par un remords.
Quiconque chante pouilles h Benjamin Constant, sem- ])Ie prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé : je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous ; a elle, de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, Madame, de celui que vous en pensez. Cet homme est pour moi
Comme un violon faux qui jure sous l'arciiet,
tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord il écrit mal, très-mal, et en vrai suisse à prétentions. Il exprime avec importance, et avec une sorte de perfection travaillée, des pensées extrêmement communes , signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus insupportable et de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or, Madame , examinez les erreurs de Benjamin Constant , et dites-moi si vous croyez qu'elles soient en lui un elTet de la bonne foi , et une simple méprise de l'esprit. On sent qu'elles lui viennent du cœur , et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces. J'avais lu déjà plusieurs passages de son livre , quand madame de Beaumont a eu la bonté de me le faire parvenir. J'avais trouvé et je trouve le choix de ses expressions et de ses tournures mauvais ou déplacé , et le choix de ses opinions encore plus insoutenable. Dans cet ouvrage , tout repousse l'indulgence; tout y tend à détruire l'humanité. Vous voyez Il ma colère que je dois m'interdirc d'en parler. Je lui préfère mille fois la bonne gouvernante de madame de Beaumont, dont je ne parle pas, mais que j'ai vue avec
graud plaisir. Je lui ai lait une visite expresse , iulroduil par Saint-Germain, et paré de toutes les fleurs du jardin. Notre inoculé se porte fort bien ; mais sa mère m'a bien fait enrager. Figurez-vous que ce qu'il y a de plus problématique au monde, c'est qu'elle ait eu la petitevérole , et que ce qu'elle a le moins pu se résoudre à foire, malgré sa parole donnée, a été de laisser toucher son fils par d'autres mains que par les siennes. J'ai vécu dans de grandes^^transes ; mais j'en suis revenu. Tour elle , elle s'est entêtée k ne rien craindre , et actuellement, elle perslffle ma prudence, avec une insolence que je serais bien fâché qu'elle n'eût pas. Cette insolence envers moi ne l'empêche pas d'être pénétrée pour vous du respect le plus senti [el fie mieux fondé. Kcgardez-la toute sa vie, Madame , comme une des âmes où votre mérite est le mieux connu et le plus honoré.
Villcneiive-sur-Vorinc , 26 août 1797.
.4 madame de Beaiimont , à Theil.
Non-seulement j'ai résolu d'aller vous voir, mais ma ft'iiime et mon fils veulent vous aller voir aussi , et passer avec vous au moins une demi-semaine. Ils partiront dès que vous vous porterez bien , et que vous aurez un Obadiah et deux forts chevaux à nous envoyer. Tout cela sans doute se pourra, non pas demain, mais quelque jour, dans quelque temps, et d'ici à la lin du siècle, quand vos lits auront des petits.
Je vous recommande à tous les saints et à toutes les saintes de Theil , à sa caverne de verdure , îi ses lacs d'air et de clarté , et k ce fleuve de lumière qui coule du
lôlé de Sens. Je vous recommande aussi à ces trumeaux où se mirent toutes vos herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces d'eau ; il prétend qu'il sort de leur sein une vertu consolatrice. Puisse votre âme être imbibée d'une si divine vapeur !
Je sais très-mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée de la solitude, et, s'ils s'en font un compliment, moi je leur en fais une injure. Mais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée; mais vous vous raccommoderez.
Je ne crois pas que rien au monde soit plus ennemi du bonheur , ainsi que de toute sagesse , que les passions de l'esprit, quand on les éprouve à toute heure. Celles du sang sont plus sensées; car, remarquez , je vous prie, que les premières ne peuvent être satisfaites ni tous les jours , ni tous les mois, ni tous les ans, ni quelquefois tous les vingt ans. Or, y a-t-il rien de plus maladroit et de plus propre à tourmenter, que de retenir dans son sein, et d'alimenter en soi-même, a tous les instants de la vie , des désirs sans possession et des voracités sans proie ?
La passion même du bien public serait en ce moment une folie. Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons , sont ignorants de toutes choses. Je leur préfère de bien loin celui qui, sans prétention, s'amuse, à ses heures perdues, à faire des ronds dans son puits. Il se croit du moins inutile. Les autres se croient importants , et Dieu sait tout ce qu'ils perdent de temps, de raison, de mérite, pour le devenir
en effet! Je ne vois eu eux qu'uu besoin de tracas et de mouvement , semblable à celui des enfants , une puérile activité qui les excite à déplacer, non des chaises, mais des couronnes , et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. Ils vantent leur sollicitude , et ils ne sont rien qu'inquiets. L'inquiétude se démène, va, revient, monte et redescend ; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà, ce que nous devons faire.
Ayez le repos en amour, en estime , en vénération , je vous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure , en ce moment , le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé, que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus m'en occuper.
Quand madame de Pange sera de retour , je vous supplierai d'oublier jusqu'au nom même de la guerre , et de ne plus songer à d'autres fortifications qu'à celles ([ue pourrait élever, dans votre boulingrin , le caporal Trim- Saint-Germain.
Je me porte comme Yorick , quand il ne pouvait plus monter sur son cheval maigre. J'ai à peu près le bonheur dont il jouissait, quand il ne se sentait pas gai. Je vous aime comme il vous eût lui-même aimée, s'il vous avait vue une fois.
P. S. Ma femme est très-sensible à votre souvenir. Sa justesse et votre mérite cadrent ensemble si parfaitement, que je ne puis rien dire, en votre honneur cl gloire, qu'elle ue le pense.
Le petit se souvient non-seulemeni de \ous. mais
aussi de Theil, el d une certaine carriole sans roues qui a fait son bonheur , parce qu'il pouvait y monter tout seul. Que de gens aiment les sièges renversés, parce qu'ils peuvent s'y asseoir !
Par un très-singulier hasard , c'est moi qui lis Young, lorsque ^ous lisez le Tristram. Ce Young ne me rend point farouche, et son LillaBurello m'amuse tout comme un autre.
Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit, non pas trop de mal , mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché , car , si je le battais jamais , je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. Portezvous mieux : je me radoucirai peut-être.
XYIIl.
Villeneuve-sur-Yonne, le 27 août 1797.
A madame de Beaumont , à Theil. ■
Votre régime me fait un bien infini , rien seulement que d'y penser. Je suis persuadé que vous vous en trouverez à merveille.
Je ne vous ai pas dit que ma femme était enclouée , ccst-a-dire , qu'elle avait un fort gros clou sous le bras. C'est probablement un rejeton de la petite-vérole de son tils, soignée avec trop de hardiesse. Elle me charge de vous dire que, sans ce désagrément, qui durera encore quelques jours, nous vous aurions priée de nous envoyer sur-le-champ Obadiah et les grands chevaux.
Je vous ai écrit hier une grande lettre où je me suis embourbé dans le temps présent , comme Coulanges, quand il voulut plaider, s'embourba dans la mare à
Colin. Je conseille à votre altention de sauter à pieds joints ce long article , et d'aller droit à la moralité : aimez le repos, le repos! Laissez les tracassiers se tracasser, et si nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines.
J'ai mangé beaucoup de fruits ces jours-ci , et je m'en trouve si bien, depuis hier après midi, que ce matin j'ai été tenté deux ou trois fois de faire claquer mes doigts , comme Yorick redevenu gai. La belle disposition pour aller vous voir! et qu'il est fâcheux qn' Obadiah ne soit pas là , et que le clou ne soil pas loin !
Je coupe court , parce que la petite Marie se dit fort pressée. Ne me faites grâce d'aucun détail , quand vous me parlerez de votre régime, et parlez-m'en souvent, si vous voulez que je me sente comblé de vos bontés. De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse autant m'intéresser que celui de votre pot au feu.
Vous nous promettez une chère qui passe notre gourmandise de fort loin. Vos lits ont donc fait des petits? Kn ce cas la lin du siècle est arrivée , et Theil nous verra très-certainement. Merci. Soignez-vous.
Villcneiive-sur-Yonnc , 2:2 septembre 1797. A madame de Bcaumont , à Passij.
Je vous préviens qu'à l'avenir , nous ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable. Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. Une autre fois gardez votre ipécacuanha pour les gens qui ne sont |)as dignes de vous aimer triste et maussade; réservez-leur tous vos rayons, et portez-nous tous vos nuages.
On veudaiigera mercredi prochain dans ce pays-ci ; mais nous ne commencerons nos propres vendanges que dans la semaine suivante. Celte opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons ; mais on n'y dîne et on n'y soupe pas moins , et si ce tracas pouvait vous amuser , je vous assure que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent ; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à, peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées ; mais , à quelques petites attentions près , dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.
Venez donc hardiment vendanger , si le bruit ne vous fait pas peur ; venez avant que l'on vendange , si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma fennne et la mienne ont k vous dire.
Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vous recevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis , moi , que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau , et je me moque de ses craintes.
Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eu le bonheur de vous voir, ces huit derniers jours. Il y a eu des moments où je me suis cru presque capable d'aller vous chercher jusqu'à Theil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-être. Venez attendre ici le vôtre, et portez-y votre migraine. Nous sommes encore plus propres et plus disposés à vous soi-
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gner qu'à vous distraire, et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.
J'oubliais de vous dire que , parmi les désagréments de la vendange , il y en a un dont je serais fâché pour vous ; c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat , la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop , les plants de roi seront coupés , et que ce ne sera pas pour vous.
J'apprends avec plaisir qu'avant de quitter Theil , vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otahiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia , de Teinamai , de Towa, de Touhouraï , de Tamaidé, etc. Lisez bien le second voyage , et ne lisez pas le premier , si vous n'avez pas commencé par là. Cet ITawkcrsworlli a tout gâté , et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.
Il faut finir. Bonsoir.
Villeneuvc-sur-Yonne , l.i mai 1798.
A madame de Beaumont.
Madame de Pange doit vous envoyer un livre. Je l'attends , et ne sais ce que c'est.
Je vous en envoie un autre ; c'est l'Esprit des journaux, dont j'entends que vous soyez, tôt ou tard, ainsi que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-là a l'avantage de dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu. 11 suffit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle, ce qui est quelque chose, et même beaucoup.
Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire. J'ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes , et je suis impatient de voir en votre possession , les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.
Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande , il ne me faudrait cependant que trois semaines, pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés , non pas dans votre bibliothèque , mais dans votre alcôve ; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.
Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer, il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire; mais on l'a un peu imité.
Ma santé est dans une de ses baisses, ce qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchèue s'est vanté à moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description où il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie à dire du bien de vous. Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me suffiraient pas. Soyez sûre que plus j'y songe, plus je trouve qu'on ne peut pas vous surpasser , tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien; c'est tout ce qui vous reste à faire, et ce que je vous recommande le pins. J'ai dit.
Villeneuvc-sur-Yoniio , 20 avril 1799.
A madame de Beaiimont , à Paris.
Vous vous occupez peut-être en ce moment du triste soin de m'annoncer révénement qui vous afflige. Je le sais déjà; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vous-même , ménagez-vous , prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir , et revenez dans ce pays au plus tôt , si vous êtes peu nécessaire à vos aiïaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Thcil ; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est plus , et dont personne dans le monde , pas même vous , ne pourra regretter la perte , autant qu'elle l'eût mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui l'aimaient , de ne s'occuper que de ses qualités, II est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avoue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre , dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs , et je suis persuadé que , dans dix ans , l'idée de cette pauvre Grande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis, qu'elle ne peut l'être aujourd'hui. 11 est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner , passez-moi ce mot trop moderne, pour les éprouver plus entières , plus parfaites , plus absolues. Ne vous livrez pas à la vôtre à contre-temps. Pensez aux enfants; quand ils auront de sûrs appuis , nous pleurerons alors leur mère. Pour moi, j'ai trouvé une manière de penser à elle , qui n'est point à votre usage, et cpii me permet de me livrer, sans mé-
lange et sans contrariété , à tous les sentiments que j'avais pour elle. Grâce à mon secret , je n'ai pas , comme vous et le reste du monde , besoin du temps , besoin d'attendre ; je lui paie dès à présent , et lui paierai toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.
J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris; restez peu à Versailles, si vous y allez, et venez ici :' voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a a votre service. Pour mou compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendra-t-elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins un mot, dans cette affreuse circonstance, qui, quoique prévue, certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.
Vous savez si nous vous aimons.
Montignac, 31 décembre ITOf».
A madame de Beaumont , ù Paris.
Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :
Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.
La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'état! 11 est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocats , que pour passer sous celui de la librairie.
Il y a deux classes d'hommes , dont les uns sont audessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « 11 faut «, me disait autrefois quelqu'un, « mettre ceux-ci k Bicetre et « ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce ([uelqu'un avait raison , et tellement raison , que si je devenais à mon tour consul el maître, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.
Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre , sans la connaître, et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.
Une fausse science va succéder à l'ignorance, et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun, content de ses principes et de ses bonnes intentions, nous fera périr de langueur, dans de certaines règles el avec art. Ou a modilié un mauvais système, mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh ! comment se pourrait-il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n ont d'espril que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il fau drait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines, qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont. et de loul celui qu'on leur croit. Il faudrait ce qui ne se poul :
Convertir un tlocloiir csl une œuvie inipossilile.
Que le ciel desengoue Bonaparte de ces messieurs, el , ii ce prix, cpi'il le conserve ; car, malgré nos anciens dires, la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres Il 18
Iioinmes , et i ont fait pour les gouverner. Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sièyes même a plus d'esprit que lui. Cet iiomme a, dans la tête, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui . une cjrandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences: il prend l'Institut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raisou le détrompera avec le temps: mais , en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune , ou qu'il ait eu de mauvais maîtres! Il laissera, je crois, dans les lêtes humaines, une haute opinion de lui; mais s'il vit peu . il ne laissera rien de durable , ni qui soit digne de durer.
Voila ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention , comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partagé ni vos ravissements , ni ceux de mon frère ; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir: mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession, et dont presque tous ont usé. J'en fais usage à mon tour, dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime que tous ceux qui l'ont précédé, mais non pas dignp de louanges. Un homme eût pu en mériter: mais tant n'en mériteront point. S'il n'y avait , sous le chapeau de
no
Boiiaparle , d autre esprit que le sien , et dans les conseils qu'un petit nombre d'hommes seusés, j'espérerais des temps meilleurs ; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d'époque , sans changer d'esprit et de sort.
Portez-vous mieux ; c'est le seul changement que je désire en vous.
Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu'il fait froid.
xxni.
Montignac , iSOo.
. À madame de Beaumont , à Paris.
Étes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vile, afin que je prenne un parti : celui d'être bien content , si vous parvenez enlin à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée (jue d'un nom qui vous aura toujours appartenu.
Ce nom, quel sera-l-il, a votre avis? Pauline de Monlmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline de Montmorin , lorsque nous |)arlerons de vous. Comment vous appellerons-nous 'Me vous déclare d'avance et hautement <iue je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appolez-vous
madeaioiselle ; si vous ne voulez pas qu on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-lîi'rem. Madame de Saint-IIérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Monlmorin voilée. Madame de Sévigné qui , comme vous savez , m'est toutes choses , parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Eufin, ou cachez votre nom , ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je liens beaucoup. En alteudant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être , nous userons de la suscription ordinaire , avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle . à juste titre et à bon droit.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un intcr-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.
Sans lui , on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité , placé en son vrai point de vue , et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme , ne s'opérerait dans notre âme , sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès ; qu'il en soit de
plus en plus cligne; qu'il demeure maître longtemps. 11 l'est , certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui î.... Mais il est jeune, il est mortel , et je méprise toujours infiniment ses associes !
Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des cliagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée!
Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'cu- « tendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, arrê- « talent sur-le-champ mes cris , et tarissaient toutes mes a larmes , même la nuit et endormi. » Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux; mais juge/, combien est tendre une mère ({ui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute a mes années , sa mémoire me rajeunit ; ma présence aide à sa mémoire.
Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva SI grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions (pii la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si
dédaigneux de prévoir, si négligent à nie prceaulionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent , que l'avenir l'inquiéta.
Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon <lépart pour Paris, je répondis trèsfermement « que je ne voulais pas que l'àme d'aucune « espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des- « sus moi les avantages de la richesse , mais que certes « ils n'auraient pas ceux de la générosité. »
Elle me vit partir dans ces sentiments ; et , depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent h Toisivelé , et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas , et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat
Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans celte lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car pour rien ;iu monde je ne la relirais. La dernière m'avait soulagé ; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un njauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne vous en mettez pas eu peine, car je serai guéri demain, ou tout au moins après-demain.
Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d être |)ersuadée qu'en cela vous avez k craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a l' encore de la faim, V encore du désir, l'encore aspiralif, /'encore des enfants ; Werther en parle ; c'est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l'autre : il n'est pas fait pour vous.
Moutitrnac , 2 mai 1800.
À madame de Deaumonl, à Paris.
J'ai ri , mais je ne !ne suis point moqué, lors(jue nous ui'avez dit que « la dévotion de La Harpe était un tour que « le diable jouait à Dieu. »
Mais que direz-vous de celle de M. de la Vauguyon . (|ue je viens d'apprendre par les gazelles? Pour moi, je la legarde comme la plus violente persécution qui ail jamais été suscitée contre l'église, dans votre esprit et dans le mien.
Je ne sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime uu peu iMercier. Je ne connais rien de leurs querelles; mais ce dernier me paraît aussi |)ardonnable, lorsqu'il veut détrôner Ncnn ton, que lorquil sauta sur Descartes. 11 est vrai qu'en ce dernier cas, il troublait la paix de l'école, ce (pii était un mal : mais ce n'était pas une bêtise.
Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, cl qui le fut toute sa vie (il se nonunail Saunderson , Diderot vous en a parléi, a donné des leçons d'oj)ti(pie, pendant trente ou trenle-cinf| ans, dans l'université d'Oxford, ♦'t il était sans contredit un des plus savants newtonicns
el des plus habiles professeurs de l'Europe. Cela prouve, ne vous déplaise , (pi'avec noire admirable philosophie moderne, on peut savoir el enseigner beaucoup de choses, sans eu avoir la moindre idée.
. Que me parlez-vous de Manès? Je déleste ce vilain nom , el je ne me souviens pas de m'èlre jamais permis de récrire ou de le prononcer, même en badinanl.
J'aime assez les erreurs naïves el les sollises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise foi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant ma le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par réflexion : autre grief contre ce siècle, oii Ton n'a guère que des idées et des sentiments calculés.
Votre Manès était un fourbe , qui se trompait par vanité. Quoi qu'en dise votre cuisine , notre France et le juonde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans votre esprit aimable , cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes ; cela n'est point du tout plaisant .De bonnes gens ont cru au diable; mais il n'est qu'un mauvais valet, et cela , du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes! Que delïorls il faut pour cela , et quelle erreur laborieuse !
11 n'y en a qu'un , el il a fait ce qu'il a pu. Ne vous amusez plus à n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquefois à un filleul que l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous avez, au fond de vous-même, une foule d'excellentes pensées et de vérités admirables ; mais vous aimez mieux les jeter par terre, et les faire rouler, qu'en faire un véritable usage. Ne vous gênez pas cependant , ne contraignez pas voire esprit ;
mais, parmi ses plaisirs, choisissez du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée, vous perdez souvent ses délices.
Pour moi , je suis en proie à ses épines. J'ai passé mon hiver à fouiller les derniers recoins des antres de lérudition, en lisant M. Dupuis. Jai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens; j'étudie les corps, et ne rêve que d'eux. Il me tarde d'être quitte des opinions d'autrui , de connaître ce qu'on a su , et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paie, mais que j'aurai, si \e principe unique veut me laisser tel que je suis, encore un peu de temps !
En pénetraut dans ces piiils et dans ces sciences , je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et combien nous désapprenons par l'instruction et par l'étude, faute d'être bien dirigés.
Portez-vous bien, je vous en conjure. Quittez Paris, s'il vous fait du mal ; restez-y, s'il vous fait du bien , cl parlez-moi beaucoup de vous , de lui et de Bonaparte , à qui j'ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.
Villeneuve- sur-Yonne, l"^' décembre ISOU.
A madame de Beaumont.
Si vous arrivez jeudi , je pourrai vous aller voir vendredi ou samedi , car je suis abonne avec une cariole du pays, (jui me roue, quand il uie plaît. Je m'y suis enrhumé avant-hier, et aucune toux , ii dix lieues à la ron de, ne peut se conq)arer avec relie que j'avais hier Je
n eo suis cependant pas bien malade . el j espère pouvoir essayer, après-demain, au plus lard , d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, et qu'on mettra entre le vent et moi.
Votre Condillac m'a roidi et desséché l'esprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une fibre qui ne s'en ressentit , et ne se refusât h toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture, et me jeter, pour digérer, dans d'antres livres. Un Massillon , qui m'est tombé par hasard sous la main , m'a réussi : il m'a huilé et détendu. Monsieur Necker, qui est surveuu, ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse, et je me sens tout rempâté.
Écoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas ; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. 11 y a de grands j5ro/?fs à y faire, en parlant comme M. Neckcr, pour sa vie et pour son esprit.
Je voudrais bien qu'il mît son rabat de ministre dans sa poche , qu'il jetât son froc aux orties , et qu'il nous redît tout cela , en habit de ville et sans masque. Il y aurait là et du grand et du beau, et du vrai et de l'important, que les citations de la Bible elles-mêmes ne dépareraient pas , car la plupart sont de grandes beautés littéraires, qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités, et môme aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on les pardonnerait au nom de l'homme , au pays où il est né , à celui où il a écrit , cl au métier qu'il a quitté. Il faut qu'il y ait , dans ce vaste esprit , un coin de sottise bien déterminé , pour avoir fait . avec réflexion entière et pleine , une pareille gaucherie.
Dieu veuille qu il reprenne sa nialière , el qu il la repétrisse ! Il en ferait un bel ouvrage , et qui serait bien nécessaire. Je fais dos vœux pour sa santé; car, s'il vil, il remaniera ces grands sujets , el il ne les gâtera plus.
M. Peyron qui est là ne me permet pas de nVétendre. fiardez-vous bien de ne pas guérir tout k fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir cl impatience. Rappelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude Nous vous sommes entièrement dévoués.
XXYI
VilIeneuvc-sui'-Yoniic , G mars 1801.
À madame de Beaiimont , à Paris.
Je ne partage point vos craintes , car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres , mais se faisant sentir à tous.
Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière , qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite , et par les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme . objet plus important , el où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. l*ourquoi? Parce que , pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. 11 y a un charme, un talisman (pii tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, celle empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela , cl de vous le faire
sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n*ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui , et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est foit, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira , parce qu'il est de Tenchanleur. S'il y a laissé des gaucheries , c'est à vous que je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts , il a tant de beaulés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. Si j'étais garçon, je serais déjà parti.
Encore une quinzaine , et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie.
Paris, 1er août 1801.
 madame de Beaumont , à Savigny.
J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne d'Atala. Je vous prie de la lire; c'est un mot à mot qui vous fera le plus grand plaisir. Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais , et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers , qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre, dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres , s'il en a de telles. On doit toute déférence à la raison ; on doit de la complaisance à la coutume ; mais on en doit aussi à
sa coiiliimc particulière, dont la prali(|iie luèlc à nos Iravaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. 11 n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie.
Je voulais vous envoyer une lettre de mademoiselle Piat, où il est fort question de vous et de l'abbé. Mais ma femme a prétendu que cela ne pourrait vous faire aucun plaisir à Savigny, et que vous aviez besoin d'être dans notre atmosphère pour trouver du goût à de pareil es bonhomies.
J'ai reçu de nouveaux détails sur les derniers jours de ma pauvre mère. Je vous les montrerai, quand je pourrai vous parler en secret, et dire à votre oreille les choses de la douleur.
Je joins à tout ceci le feuilleton de notre journal d'aujourd'hui. Geoffroy y donne d'abord assez joliment la patte ; mais il finit par des ruades qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds.
Il y a, en outre, dans ce Journal des Débals que vous ne lisez pas, un article où l'on rend compte d'un ouvrage sur le divorce qui , par la nature et le caractère des idées, ne peut avoir pour auteur (pic ce M. de Ronald dont Fontancs et notre ami nous ont tant parlé. Si cela est , je ne conçois pas comment ils di.sent que M. de Ronald ne sait pas écrire, car il y a un morceau en citation qui certainement annonce la plume d'un maître. Quoi qu'il en soit , l'article , qui est grave et bien fait, se termine par une espèce d'apostrophe, où certainement voire (•onq)agnon de solitude est intéressé. Voici le pas.sage :
« Grâces soient rendues à ces hommes forts qui re|)a-
« raissenl aujourd luii avec une vigueur nouvelle, pour « attaquer toutes les erreurs, et rétablir toutes les véri- « lés dans leurs droits. La philosophie, qui défend cn- « core les derniers restes de son empire , trouve en eux « de terribles adversaires. Nourt-is à l'école du malheur, « les tins, avec une imagination ardente et vive, nous « ramènent aux vrais principes , par le charme des « peintures les plus brillantes; les autres, avec une « logique profonde et une instruction étendue, nous suh- « juguent par la force d'une raison victorieuse, etc. , etc. »
Tous sentez que ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son àme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant , et qui ne peut que lui faire du bien , dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci, par-là, les rudesses de la critique.
Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme cependant en tempérait hier la force , et il n'y a point eu d'explosion , mais un feu concentré. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter le premier volume de Kant, pour le mettre en état de le juger en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive et, au premier mot que je dis, il me répond: « Phou ! phou ! ! j'ai fait mon extrait. — Il n'y a rien de « neuf dans tout cela, ni rien qui vaille la peine d "y peu-
iS7
'■< ser. — Hiou! plioii! phou! plioii! » Me voila bien payé de ma malinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect, et qu'il n'était tombé que sur son interprète. — C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notre conversalion, avec la matière même qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération, et m'a dit : « J'imagine « que le bonheur d'un métaphysicien est celui de ce « chartreux k qui l'on demandait, à l'heure de sa mort, ^< de quels plaisirs il avait joui dans sa vie, et qui ^( répondait , en homme fort content : Cogitavi diei^ « anliquos et annos a-lernos in mente habui (j'ai oc- « cupé mon esprit des jours anciens et des années èter- « ncllcs). » Précisément, lui dis-je, et avouez que ce plaisir en vaut bien un autre. Il en ctinvint, et nous dîmes ensemble que tel n'avait pas été cependant le plaisir que Condillac, l'Institut et Locke lui-même avaient retiré de leurs doctrines.
Je ne sais à quoi je pense de tant bavarder. C'est linlluence de ma plume qui , en mon absence , a servi sans doute à quelque avocat venu chez mon frère. Elle est si usée qu'elle glisse sur le papier, malgré qu'on en ait , et (ju'il serait pénible de l'arrêter. Je la retaillerai pour vous, l'hiver prochain, car il est probable que d'ici là je n'écrirai plus, surtout après un tel débordement d'encre.
J'en suis , pour la doctrine de Kant . sur ce (pie je vous ai dit en vous quittant; et j'.ijoute qu'il s'est trompé du tout au tout sur la inesiire de toutes choses. Je la fais remonter plus haut , et j'ai raison. La mesure de toutes choses est Vimmohilc pour le mobile . V infini pour le //'mité , le même pour le cliangeant , Vctrrnrl pour le pas-
sayer. L'esprit n est content d'aucune autre. Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu'à la morale , et
plus encore Mais où vais-je m'enfoncer, bons dieux!
Vous savez bien si je vous aime. Bonjour, et dilesnous quand vous viendrez.
XXVIIT.
Paris, 14 août 1801.
À madame de Beaumont , à Savign\j.
Victor a la fièvre; mais ce ne sera rien. Un peu de froid , un peu de pluie y ont contribué , je crois. Le repos seul le guérira.
Nous quitterons Paris d'ici à huit jours. Arrangez-vous, cl que la paille légère que les tourbillons se disputent , s'arrange aussi. Venez avec elle ou sans elle; mais venez, puisque vous nous l'avez promis.
J'ai été tenté dix fois , depuis huit jours , de vous envoyer un courrier extraordinaire, pour vous faire part officiellement et solennellement d'une nouvelle étrange et grande.
Kant , ce terrible Kant qui doit changer le monde , ce Kant qui tourne tant de têtes , qui occupait tant la mienne, et qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, le grand Kant,
Ce Kant dont les sourcils
Font trembler les savants dans leurs chaires assis,
Kant est traduit , et traduit presque tout entier; mais il n'est traduit qu'en latin ! Jai ses critiques, toutes ses critiques, à l'exception de celle du droit que j'ai tenue entre mes mains et que j'aurai dès ce soir . si cela me plaît
Quatre gros et énormes volumes in-octavo , qui me coûtent , s'il vous plaît , trente-six grosses livres , argent de France ! C'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand, dur comme des cailloux; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net , de tout prêt et de tout lavé; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête , et où la plupart du temps on ne trouve rien.
Il faut qu'il y ait entre l'esprit allemand et l'esprit français , dans leurs opérations intellectuelles , la même différence qui s'est trouvée , pendant toute la guerre , entre les mouvements des soldats des deux nations. J'ai ouï dire et vous savez qu'un soldat français se remuait vingt fois , dans 4e temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une : voilà notre homme. Un esprit français dirait , en une ligne et en un mot , ce qu'il dit à peine dans un tome ; un créateur d'ombres opaques qui , séduit et séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ses abstractions ténébreuses, une solidité qui , certes , n'y est pas ; des aperçus , quelques clairières cependant ; du sens , de l'esprit quelquefois ; des chimères de logique qui remplissent et détruisent assez bien les néants que la dernière école était si fière d'avoir établis, et qu'elle donnait pour du plein, avec une intrépidité si froide et un amour -propre si content.
Je me casserai la tête encore une fois, et plus d'une fois, contre ces cailloux , ce fer, ces œufs de pierre et ces granits, pour essayer d'en retirer quelque lumière; mais je n'y pourrai , je crois , gagner que des bosses au front.
Que voulez-vous que je vous dise ? Je bats les champs, en parlant de cet homme, parce qu'il les bat aussi en 11. 19
parlant ii son lecteur. Il ne permet de juger vile ni de lui, ni de ce qu il dit; il n'est pas clair. C'est un fantôme, un mont Athos taillé en philosophe. Enfin je suis las d'y penser. Nous en parlerons cet hiver.
En attendant , je vous prêterai ses Considérations sur h beau et le sublime, son Traité de paix perpétuelle, son idée dune Histoire universelle, tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il puhlia en 1764. Jai franchi de terribles hauteurs , escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot , et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui ; les Mémoires de Valentin Duval ; c'est une connaissance à faire et qui ne vous déplaira pas.
Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades, qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.
Ma femme et mon frère vous parleront affaires. Pour moi , je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais cela même est en parler que de montrer la disposition d'esprit où il nous laisse. J'espérais trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie ; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut , quand il est porté ; mais il ne sait pas se remuer ; il n'a point de désinvolture. Klopstock n'en avait pas besoin; mais Kant ne pouvait s'en passer. Fontanes, au surplus, a fait sur lui un fort bon article. J'ai été l'en féliciter et lui conter ma chance. 11 a ri de l'un et de l'autre, me trouvant bien bon (1 être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les frens, avant de les juger.
J'ai rendu compte à M. de Chateaubriand de tout ce qui le concernait. Portez-vous bien et venez.
P. S. Kant, au surplus , est grand partisan de la, perfectibilité, et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter Yespèce humaine.
Sa morale m'a paru plus neuve et plus helle que sa métaphysique; mais je verrai.
Le Salon est détestable.
Villcncuve-sur-Yonnc , 12 septembre 1801. À madame de Beaumont , à Savigny.
Je n'ai pas encore à moi l'Histoire ecclésiastique ; mais Fontanes en a une très-complète et assez joliment conditionnée, qu'il prête d'autant plus volontiers qu'il cherche à s'en défaire : elle est in-12 , et il veut l'édition in-i". Notre abbé a, de celle-ci, les vingt premiers volumes, c'est-à-dire , tout ce que Fleury en a écrit. Je trouverai facilement les autres par la ville. Ainsi M. de Chateaubriand ne manquera point ici de ce livre, si c'est ici qu'il veut le compulser, et il le fera venir aisément de la bibliothè(iue de Fontanes, s'il veut l'avoir à Savigny.
J'ai l'Histoire du Paraguay, par le père Charlevoix : six volumes in-12. J'écris un mot à madame dcBussy. pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre, à Paris, s'il en a envie. Ils se trouvent seuls sur la plus haute tablette de l'armoire qui est près de ma dieminée , du côté de la fenêtre.
Mon libraire Jardé m'a dit, il y a (pielque temps, avoir dans son commerce l'Histoire de la nouvelle France, his-
toire qui vaut mieun (jiio 1 autre. Je lui écris pour en faire Facquisitioû , et il la remettra certainement à M. de Chateaubriand, au vu de ma lettre. Je suis en compte courant avec lui. C'est un honnête garçon et un garçon honnête.
Quant aux Lettres édifiantes et aux Missions du Levant , elles ne sont certainement pas dans la bibliothèque de Passy, car je les aurais lues, si je les y avais ^*ues, et je les aurais vues, si elles y eussent été de mon temps. Le bon Armand, qui part demain pour Paris, et qui vous ira voir, vous donnera là-dessus des éclaircissements plus positifs que les miens. Si ces li\Tes avaient échappé au furetage de mon œil, et se trouvaient à Passy, contre mon attente , je les emprunterais volontiers en mon nom et pour lusage de celui qui en a besoin. Armand, au surplus, vous avait expédié , à mon arrivée, tous les livres énormes que vous lui aviez demandés. Vous devez en ce moment les avoir reçus.
Ces Lettres édifiantes , en vingt-six volumes , édition la plus récente , se trouvent chez un nommé Bichois , li- Lraire, près du Petit-Pont , dans une petite boutique imperceptible, adossée aux bâtiments neufs de l'Hôtel-Dieu. C'est le gîte où je me proposais de les rendre miennes un jour, si elles s'y trouvaient encore , lorsque je pourrais en faire l'acquisition. Mon homme en demandait, je crois, îiO livres , et je crois aussi que je m'étais proposé de les avoir pour 40. Ce peu de renseignements est le seul bon office que je puisse rendre sur ce point à notre auteur. Aucun liseur de ma connaissance n'a cet excellent recueil en sa possession , ce qui fait que moi-même je ne lai jamais lu en entier, à mon grand regret.
Rien n en peut tenir lieu à M. de Chateaubriand; mais
les Opuscules de Fleury, en cinq volumes, que j ai à moi, et ses Discours sur l'histoire ecclésiastique, que j'ai aussi, auraient pu remplacer, très-utilement pour lui , son Histoire des moines , son Montfaucon , son d'Héricourt et la grande Histoire ecclésiastique de Fleury lui-même.
Ce bon et sage abbé Fleury a une érudition qui est de l'eau toute pure, toute claire et beaucoup plus limpide que les textes mêmes , qu'il indique d'ailleurs presque à chaque ligne, et qu'on peut consulter à son loisir, après avoir opéré sur sa parole avec toute la sécurité possible. C'est un excellent homme et un excellent auteur. Je le lis ou je le regarde, lorsque je veux me mettre en harmonie littéraire avec moi-même. Aucun esprit n'eut jamais autant de repos dans l'action que celui-là. Je veux que vous ayez à vous ceux de ses ouvrages que je viens de nommer, et qui sont plus siens que son histoire , où il n'a pas eu assez le temps de digérer et d'abréger les textes. H y a la de la graisse, des os et de la peau ; dans ses opuscules, il n'y a que du suc, mais un suc parfait , où rien n'e^t dénaturé. Je veux donc que vous les ayez, dussiez -vous ne faire de sa doctrine que ce que j'en ai fait jusqu'ici : vous contenter d en contempler le cours et d'en respirer la vapeur. En attendant , je les offre à M. de Chateaubriand, et je suis bien fâché de ne lui avoir pas plus tôt donné le sage conseil de se contenter de ce livre pour toute son antiquité chrétienne. Cela lui eût épargné bien du temps, et facilité bien de l'instruction. Quant aux sauvages, qui sont l'antiquité moderne, les jésuites en sont seuls la loi et les prophètes, et je suis bien fâché que ce que je puis lui ollrir en ce genre ne puisse pas lui suffire.
Dites-lui, au surj)lus, qu'il en fait trop: que le public
se souciera fort peu de ses citations , mais beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté , et non pas de la vérité , qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul , et non pas sa doctrine , en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme , et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai , k la suite de ce blasphème , qu'il ne doit rien dire, lui , qu'il ne croie la vérité ; que , pour le croire , il faut qu'il se le prouve , et que , pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre , de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain , par la nécessité de plaire et d'être lu facilement , plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre , par la nature même de son esprit , esprit à part , qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée , et que les savants mêmes , en titre d'office , devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan , et qu'on use en rien d'artifice ; mais je veux qu'on observe l'art. L'art est de cacher l'art. Notre ami n'est point un tuyau , comme tant d'autres ; c'est une source , et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont , pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à rOpéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce ^i on interrompait la musique , pour
lire quelque pièce justiticalive à 1 appui de ciiaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots , sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain , et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre eu fuite les prestiges. Ses in-folios me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre , mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuel citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; k respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois , elle s'en sera bientôt réemparce, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à ([uoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire. Mais (ju il écarte la contrainte ; qu'il renonce aux autorités ([ue l'on ne veut plus reconnaître ; (piil ne mette en usage (juc dos moyens qui soient nouveaux , (pii soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l'anleur.
Il me l;iiit ilu nouveau, n'en fùl-il plus au riiniKlo,
a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour toui exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein ; qu'il pétrisse son propre miel ; qu'il chante son propre ramage ; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?
Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus , répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait.
J'ai lu ce petit Yilleterque. Ce Desmahis de la philosophie est, en critique, un moucheron. Il a en effet, comme une mouche, une petite trompe à l'aide de laquelle il goûte à ce qui est exquis. Mais , quand les excellences ont une certaine étendue en toutes dimensions, et une sorte de solidité, il ne peut pas y pénétrer, et il murmure. Si tous ses goùls se ressemblent , il aime le sucre ; mais je suis siîr qu'il n'en use qu'en poudre ou fondu , et qu'il ne Ta jamais croqué en morceaux. Il a aimé Atala, parce qu'il y a de l'onctueux à la surface ; mais le serpent , qui est plus parfait , tout taillé en cubes , dans sa forme , tout marbre ou or, dans sa matière, il l'a trouvé trop dur.
Je suis las , et je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand , comme je me l'étais proj)osé. Je n'ai d'ailleurs que deux mots essentiels à lui dire; les voici; ne les lisez pas.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
on Tcn gorge, et dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches , et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher ; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire trembler les étables : « Et le cochon! est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine , apparemment , en parlant d'une voix si forte, et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. Mais on est puni par oîi l'on pèche : vous vouliez dévorer, et l'on vous a mordu ; vous savez bien? le Journal de Paris. Je suis fâché pourtant que vous l'ayez su , et que vous l'ayez senti. Cela n'eu valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez eu travail. Pour Dieu, fermez à tous ces vents folliculaires, les fenêtres de votre tète, ou ils sou fileront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps, il est vrai, mais ce sera du temps perdu, et du bon ouvrage de moins.
Portez-vous bien et achevez. Vous corrigerez à la lin.
Paris, iO juillet ISO.!.
A M. MoU.
Envoyez-moi, je vous en supplie, vos manuscrits à Villeneuve. La je serai tout à vous; je vous lirai avec toute mon attention, et pourrai vous juger avec une séverilé
dont aucune distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous maltraite ; je le ferai, avec la rigueur qu'un examen très-réfléchi inspire ordinairement à un esprit isolé de tous les objets, et qui n'a devant lui, pour termes de comparaison, que les modèles. Vous serez content de l'excès de mes sévérités. Ne demandez pas cependant que, pour vous plaire, je me montre pire que la vérité ne l'exige. Une censure injuste peut faire plus de m^ qu'une louange déplacée; car il importe encore plus peut-être de ne point éviter le bien, que d'éviter le mal. Et, ace propos, je vous préviens que, si je loue avec plaisir, je blâme avec une force qui me fait quelquefois dépasser les bornes mêmes de la sévérité. Ayant à vaincre, en effet, deux résistances que les vérités dures trouvent toujours en leur chemin, dans le cœur de celui qui les dit, et dans le cœur de celui qui les écoute, je procède à coups de collier, et mes expressions vont souvent au delà de ma pensée. Quand je blâme de vive voix, quelques mots d'explication corrigent vite cet excès; mais quand j'écris, l'inconvénient est durable. Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut, à cet égard, rien m'apprcndre. Faites bien, faites mal: ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être , et cela même est probable, de toutes les ressources qui sont en vous ; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends, et, s'il le faut, je m'attends à pis encore. Mais quand cela serait, je n'en croirais pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué, est admirable en soi, et que le ciel vous a donné une tête qui est d'or et de ce
(ju il y a de plus précieux dans ses fabriques elernelles.
Ne différez donc pas plus longtemps des communications dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous reprenez, dans votre lettre, après m'avoir annoncé votre envoi; c'est résister au ciel. Aimez la confiance.
J'ai tardé beaucoup trop a vous répondre, et je vous en demande pardon. Ce mot est plus court que les excuses innombrables que je pourrais vous alléguer et (jui vous seraient ennuyeuses. Au surplus, quand je serais coupable , je remets ma lettre en des mains qui portent avec elles les bontés dont on a besoin. N'oubliez pas que si l'automne est belle et la vendange bonne, je vous sommerai de venir nous voir, et que vous m'avez promis d'être complaisant.
Portez-vous bien. C'est à la fois un désir, un souhait , un vœu et un précepte littéraire; un principe pour faire bien et beaucoup, dans la vie et dans le cabinet; une règle de morale et de rhétorique ; enfin un sentiment intime d'attachement que je vous exprime sous cette forme vulgaire.
Prenez bien soin de madame de Vinlimille. Nous l'aimons jusqu'à vous la recommander.
Villeneuvc-sur-Yoniie , 2G juillet 1803.
A madame de Beaumont , au Mont-d'Or.
V^ous voilà enfin en Auvergne ! Le ciel en soit loué !
C'est ici le premier soin important et sérieux que vous ayez pris de votre santé. Ou brouillons-nous, ou donnezlui désormais l'attention qu'elle mérite.
Gardez-vouïi de croire qu'elle est désespérée, quand luème ce premier essai ne serait suivi d'aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante, ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine, qu'elle est lasse et surmenée : voilà, je crois, toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre àme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons.
Votre lettre m'a fait grand plaisir ; je vous y vois active, vivante, occupée du monde et du genre humain comme d'une variété; enfin distraite sans être agitée. Cela seul serait un remède.
Vous me ferez grand plaisir de me citer quelques mots de chacune des lettres que vous recevrez de Rome. Je suis assuré que vous les choisirez toujours si bien, que , sans vous fatiguer, ils pourront suffire à me donner une idée du reste. 11 faudra quunde ces jours j'écrive à notre pauvre ami. Je partage son deuil , et j'ai comme lui le cœur navré de cette Rome ; mais, sur ce point , c'est sans étonnement.
Fontanes m'a écrit une grande lettre que j'ai reçue avec la vôtre. Vous savez apparemment qu'il est à Neuilly , chez madame Racciochi. il me parle de la désolation où le laissent les départs de tous ses amis. Guéneau est le dernier qui l'a quitté. C'est , je crois , l'absence de celuilà surtout qui lui a fait sentir le désert. Il m'en fait l'apologie, et prétend que votre société ne l'aime pas , quoique je l'eusse positivement assuré que j'étais le seul qui eût le tort ou la raison de le goûter peu. Il m'entretient ensuite des beautés du livre de notre ami, qu'il relit, et et dont Suard et.Morellet contestent le mérite, à sa grande
colère. Il finit par me recommander d'écrire, chaque soir, le résultat de mes méditations du jour, et m'assure qu'à la fin il se trouvera que j'aurai fait un beau livre, sans aucune peine. Cela assurément serait fort agréable ; mais, pour peu que je continue, je ne ferai qu'un livre blanc. Mon esprit n'est point mon maître ; je ne suis pas son maître non plus : il est absent, et je ne sais que vous en dire. A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : Vâge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus à mon retour, me paraissent si décrépits et si finis, que ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre pendant quelque temps, il y a deux ans; cette fois-ci, je deviens marbre. Je sortirai de là par la résignation ou par quelque témérité : en tout comme il plaira à Dieu !
Je vous écrirai souvent pendant votre séjour au Montd'Or. Mais ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre! Je n'ai pas besoin de vous dire que madame Joubert partage cette impatience , ainsi que tous les tendres et inaltérables sentiments que vous me connaissez pour vous.
Villoiicuve, 10 août 1803.
A M. Mole , c) Paris.
Pourquoi dire, comme les autres, que toutes 7ios idées nous viennent par les sens? Je veux à ce sujet vous faire
observer qu il est bon peut-être de ne publier que ce qui peut s'établir et être défendu avec succès; mais qu'il faut, à part soi , avoir beaucoup d'opinions que l'argumenlalion peut renverser , mais qu'un sentiment sincère de soimême maintiendra toujours dans le genre humain.
N'admettez pas d'idées innées , si vous le voulez ; ces idées ne sont pas les miennes, et je conviens que leur dénomination offre quelque répugnance dans ses termes. Le mot idée porte avec soi une signification de vue et de clarté qui exclut l'inné, quand on consulte l'expérience. Mais , au nom du ciel , ne prétendez pas que toutes nos idées viennent des sens. Attribuez à l'âme plus d'action et de domaine personnel ; ne faites pas de cette substance unique un simple lieu, un récipient où ce qui passe par les sens , d'une manière plus inexplicable que l'âme même, vient aboutir et se loger. S'il ne s'était agi que de la rendre capable de penser, et non pas digne du bonheur, par les combats et les victoires, Dieu , croyez-le bien , n'aurait pas eu besoin des sens ; il ne lui aurait fallu ni chair, ni sang, ni moelles, ni viscères. L'âme subit icibas son épreuve ; elle vit au milieu des obstacles où Dieu Fa voulu placer; elle se forme dans le moule où il l'a jetée ; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère , que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de ses plaisirs , de ses peines , de toutes ses perceptions. « Au moins sait-elle « qu'elle existe, et a-t-elle inné avec elle le sentiment « de sa personalité », disait Leibuitz; et il avait raison. On ne peut méconnaître , en effet, qu'il y a en nous des dispositions, des goûts, des penchants, des sentiments innés. Or, qu'est-ce, je vous prie, que des dispositions, des goûts et des penchants pour l'âme? D'où viennent-ils,
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si ce n'est de quelque aperçu faible, ignoré, secret? Cet an\ fermé par une paupière éternelle , pendant la vie , ne voit-il rien au dedans de lui ? Leibnitz ajoutait que « nous « avions un pressentiment et comme un aperçu des pen- « sées qui allaient nous venir, et qui n'existaient pas en- « core. » Consultez-vous de bonne foi et écoutez-vous avec attention : est-ce que cela n'est pas vrai? Est-ce qu'en écrivant votre essai, et surtout votre chapitre des penchants, vous ne l'avez pas éprouvé? Pour moi , sur ce seul mot, je fermai mon Leibnitz, et je déclarai l'homme grand métaphysicien, c'est-à-dire, attentif et éclairé sur ce qui se passe en nous. J'ai depuis réfléchi sur le fait, encore plus que sur le mot, et je me suis demandé souvent ; Qu'est-ce donc que cette vue de l'àme qui voit une pensée qui va naître, et qu'est-ce qu'une pensée qui se laisse voir ou entrevoir, avant même d'être formée?
Je me souviens qu'à l'âge de vingt-cinq ans, je prétendais que l'oiseau lirait la forme et la construction de son nid, du sentiment qu'il avait de sa propre contexture, et que c'était sur ce modèle, touché par lui plutôt (lu'aperçu, que son travail était moulé. Vous vous mo- (juerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse ; eh bien ! moi, je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : L'âme se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La réflexion était favorable à la boutade, et la fixait.
D'où croyez-vous, en elfet, je vous prie, que nous tirions, souvent sans instruction, sans expérience et sans apprentissage , nos chefs-d'œuvre de mécanique , sinon du propre témoignage de notre secrète fabrication . naturellement déterminés à taire nos ouvrages comme nousmêmes sommes faits? D'où pcn.soz-vous aussi que nous
vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer ?
Oui , Dieu sensible à l'àme et devenant pour elle une règle qui la touche et qu'elle ne voit pas, mais à laquelle, autant que peut le supporter sa liberté, elle est forcée de se conformer, parce qu'elle en a de toutes parts le sentiment; Dieu devenant par sa présence perpétuelle, quoique cachée, le principe, la cause constante et l'auteur du sentiment du juste et de l'injuste, c'est là une idée qui est fixée en moi, qui vient, qui revient, qui se représente facilement, dans les agitations mêmes de l'existence extérieure, comme une chose vraie, solide et pleine de réalité.
Au surplus, vos idées nécessaires me plaisent fort. Il faut que je cherche pourquoi, car une partie de notre esprit est toujours fort utilement employée à observer l'autre. Il me semble que la doctrine des idées acquises livre au hasard des rencontres la vertu et la vérité , et une partie du mécontentement qu elle fait éprouver à l'esprit pourrait tenir à la crainte secrète qu'elle inspire d'un tel danger. La doctrine des idées innées peut bien être une erreur, mais du moins elle ne donne point à l'esprit une mauvaise disposition. Loin de blesser les grandes vérités, elle les suppose et le rappelle. Il y a de la simplicité de cœur et une sorte de bonhomie philosophique à y croire, et l'on ne peut être d'un tel avis sans avoir Dieu et l'âme incorporelle présents à la pensée. L'opposition au spiritualisme a causé toute leur disgrâce, et les idées acquises n'ont fait fortune que par la raison opposée : le matérialisme y était à l'aise.
Avec vos idées nécessaires, vous sauvez tout. Elles sus-
pendent la question, et, tranchant par une Iransaelion ce qu'elle a de plus important, elles placent les contendants hors du besoin de disputer; enfin elles suffisent à votre ouvrage. Dites ce mot, et sur le. reste ne décidez rien. Vous vous contenterez et vous contenterez les autres ; c'est un grand point, même pour la vérité.
En général, j'ai remarqué dans votre métaphysique un caraclcre conciliant et peu exclusif. Je vous le dis à sa grande louange, car, au fond, ces vérités élevées ressemblent un peu aux nuages, où l'on peut trouver, suivant la manière dont on les envisage, des figures de toute espèce. L'essentiel est de ne pas se tromper sur leur existence , et d'y démêler ce qui est réel pour nos besoins , abandonnant le reste à sa propre fantaisie et à celle d'aulrui. Seulement, il n'est pas sans grande importance d'imaginer et de trouver, dans ces vapeurs, des apparences qui y fixent notre attention , et y appellent celle d'aulrui. Cela les fait découvrir et observer, occupation qui , en réglant notre esprit et ses dispositions, règle la vie à beaucoup d'égards.
Voilà une comparai.sonqui n'est pas trop bonne. Celleci vaudrait mieux, si elle était bien exprimée; tirez-en ce que vous pourrez. Le ciel, voyant qu'il y avait beaucoup de vérités que, par notre nature, nous ne pouvions pas connaître, et que notre intérêt cependant était de ne pas ignorer, a eu i)ilié de nous, et nous a accordé la faculté de les imaginer. 11 nous en a donné des espèces de notions creuses, où chacun i)eut placer le .sens qu'il veut. Par là, les esprits enfants, les esprits femmes et les esprits hommes, les esprits malades et les sains , les faibles et les forts, y prennent part, en les «justant à eux-mêmes. Que si qiiobprun pouvait leur apprendre à imaginer n. 20
avec plus d'agrément , de sagesse et de facilité , et ii remplir de sens plus beaux les vides où ils font entrer leurs pensées ; s'il parvenait à les convaincre que ce qu'ils imaginent devrai est vrai, et qu'ils sont aussi sûrs de ce qu'ils pensent que de ce qu'ils voient, il leur deviendrait fort utile, et il en serait honoré comme un bienfaiteur. Vous seriez fort propre a ce dessein.
Laissez mon esprit se reposer de tant de figures de rhétorique. Je termine et je vous dis sans figure : En substituant de meilleures pensées à celles des autres, ne croyez pas que celles-ci soient dépourvues de tout bien ; car, comme le disait Fontenelle, et comme l'a presque dit Pascal, il est certain qu'en pareille matière surtout, tout le monde a raison.
Villeneuve-sur-Yoïine , 23 août 1803.
A madame de Beaumont, an Mont-d'Or.
Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est tout au plus pour vous un petit plaisir de moins dans le monde; mais quand nous ne recevons pas des vôtres, nous souffrons un insupportable tourment. Ne fût-ce quen sa qualité de croyance du mal et d'opposé de l'espérance, la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours, et dont vous étiez le sujet. J'avais tardé à m'effrayer ; mais, lors- ([ue le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente, eut expiré; quand ces courriers, qui passent trois fois la semaine, se furent succédé sans rien apporter de vos eaux; lorsqu'enlin le terrible Non qu'on répondait
toujours à la question : l' a-t-il des lettres de madame de Beaumont? m'eut échauffé les oreilles , par son obstination et son uniformité, une espèce de tremblement s'empara de mon âme, et je désolai toute la maison de mes désolations. Enfin, enfin une lettre que j'ai reçue hier de madame de Vintiraille, m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-dOr; que vous vous y ennuyiez mortellement , ce qui est toujours signe de vie, et que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reverrai jamais son écriture sans un vif plaisir, non-seulement à cause d'elle, mais encore à cause de vous, et pour Tex- Irème soulagement qu'elle m'a apporté dans cette circonstance. Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira H la poste, me voilà aguerri. Il n'y aura perte que déplaisir, et après les agitations dont je suis sorti, tout me paraît repos et bonheur.
La lettre de madame de Vintimillc m'avait été remise au moment où nous allions monter en voiture. Je ne lavais pas ouverte, avant de partir, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement, lorsqu'cu lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de notre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous. La carrossée cul , comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de la terre, cl (pie cela vous engage à guérir, et à nous faire [)art de ce ([uc vous tenterez pour cette bonne œuvre.
Pour i)eu que vous tardiez , ce sera mon frère qui nous donnera de vos nouvelles. 11 est à Vichv, à trente lieues
(le vous. Son mal Tavait repris plus l'orlement qu'auparavant, en pleine joie, en plein appétit, en plein sommeil cl au milieu des distractions les plus propres à le guérir. Tous ces biens se sont soudainement évanouis sans cause, et une accablante tristesse, un abattement insoutenable, auquel ni lui ni nous ne pouvions remédier ni suffire, le tourmentant cbaque jour de plus en plus, nous l'avons forcé à recourir au grand remède. Il est parti et arrivé avec son beau-père, adroitement stimulé par nous, et que l'amour qu'il a pour son gendre, la peur que nous lui avons faite de ses coliques anciennes, et la dignité d'un voyage aux eaux ont déterminé tout dun coup à cette mémorable expédition.
Dès que son temps de boire sera fini , mon frère laissera le beau-père à Moulins ou à Clermont , et ira comparer la chaleur de ses bains avec celle des vôtres. Il a rencontré à Yichy un M. de Chazal , possesseur d'un fort joli château , entre Briare el Montargis , et ancien conseiller au parlement. Ce M. de Chazal est un vieillard de soixante-seize ans , gai , spirituel , et médecin bénévole de tout le genre humain. Il a vécu moribond depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante , étudiant la médecine tous les jours de sa vie , et cherchant à se rendre analomiste consommé. Il prétend que, pour vivre longtemps et se donner le temps de guérir, il ne s'agit que dune chose , de se tenir en appétit , et que , pour se tenir en appétit, il n'y a qu'un moyen infaillible, qui est de ne pas manger. Une cuillerée à café de miel, dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée , lui paraît un régime excellent. Un peu de vin de Bordeaux pris à jeun, avec du sirop de violette , est mis par lui au premier rang et à côté de la cuillerée
de miel. Il est surtout important, selon lui, quand on a les maladies qu'il appelle vaporeuses, de dire à son imagination , dès les premières houlîées : Tu es une menteuse, et de croire toujours qu'on souffre moins qu'elle ne le prétend.
11 n'est pas, quoique bien portant aujourd'hui, tellement délivré de ses anciennes habitudes , qu'il ne soit réduit , de temps en temps , à recourir k la rôtie à l'eau ; mais l'eflet en est toujours infaillible.
J'ai voulu vous faire part de ces détails encourageants.
En voici un autre qui est sous nos yeux. La supérieure, que vous connaissez, vit, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée, et supporte les quatre-vingts ans qui l'entraînent , avec cette seule nourriture , renforcée, dans les jours d'extraordinaire, d'un peu de café au lait pris le matin. Elle a encore assez de vie pour dire des choses flatteuses aux gens qui la visitent , et pour répéter, en se réjouissant de voir de son lit la rue et les passants : « J'aime bien ma petite maison ! »
Vous n'avez que trente et peu d'années. Si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée, et à compter les solives souvent, vous vivrez autant que la supérieure , et vous serez aussi vive , aussi gaie (juc le M. de Chazal de mon frère.
Nos compliments à madanie Sainl-dermain , qui est pour nous une personne considérable, depuis (pi'ellc est la seule de n(»lr<.' connaissance <pii prenne soin de vous.
* Villeneuve-sur-Yuiiiie , 9 septembre 1805. À M de Font ânes.
Si vous avez réellement envie de passer ici quelque temps, venez hardiment, mon cher ami.
Vous ne dérangerez dans cette maison personne que moi.
Vous me prendrez ma chambre , mon temps , mes loisirs et mes occupations ; mais vous êtes bien assuré que le plaisir de vous avoir pour hôte est au-dessus de tout cela.
Il faut seulement vous consulter vous-même, et voir, par exemple, si vous pouvez vous passer de valet de chambre. Nous n'avons ici que des filles fort laides ; mais pour rien au monde nous ne voudrions leur donner en spectacle un domestique de Paris. Le seul aspect de loisiveté de ces drôles-là est propre à corrompre la simplicité laborieuse de tout un pays.
Il y a au bout de notre rue un perruquier qui sera à votre service; notre petite servante battra vos habits.
Nous vivons avec abondance , et je suis d'ailleurs peu en peine de vous bien traiter à table. Je sais que rien n'est plus aisé, malgré vos prétentions à la gourmandise, (pie de vous faire prendre pour excellente une chère détestable.
Vous aurez une chambre vaste oii il ne pleut pas , un cabinet de propreté et une baignoire attenant ; trente coteaux autour de la ville et toute la terre autour de vous.
Vous serez seul tant qu'il vous plaira , et avec nous (piand vous voudrez.
Si une telle siUialioii suflit à voire félicité, parlez sans la moindre crainte de nous causer rincommodité même la plus légère. Nous ne nous gênerons point du tout , k condition que vous ne vous gênerez pas non plus , et que ^ ous demanderez hardiment ce qui vous manquera, comme si vous étiez chez vous. Vous pourrez même tempêter, si l'humeur vous en prend; nous en rirons, et nous vous saurons gré de nous traiter ainsi en véritables amis.
Mille tendres compliments à madame de Fontancs et à M. de Vitry. Priez la première d'indiquer à mon frère une douzaine de bouteilles d'excellent vin de Malaga, et dites à mon frère de ne pas oublier celte pacotille. C'est pour moi que je les demande, mais vous eu boirez. — !?onjour.
P. S. J'ai à vous prévenir que madame de Beaumonl elant invitée avant vous, liajjituée à rapparleiiienl que NOUS occuperez, et, de plus, malade de sa maladie et des eaux qu'elle vient de prendre , aurait le droit de vous déplacer, si elle allait nous venir pendant que nous vous posséderons ; mais en ce cas nous vous ferions quelque autre établissement , et rien au monde n'est plus incertain que l'embarras très-désirable que nous causerait une pareille réunion. La pauvre fenunc ne sait pas même encore si sa santé misérable lui permettra de se rapprocher (le Paris.
Si vous venez , placez parmi les livres que vous ap|)orterez, votre Athénée de Villebrune. Je serais fort dispose à le lire, et même j'en ai grande envie. Prenez vos pré cautions de manière à passer ici votre temps agréablement ou ulilemeut. Je ne vous pardonnerais de la vie, si NOUS alliez vous ennuyer, el si vous pouNJcz \ous rcponlir un jour d'èlre venu. Son^'cz-y bien.
Villeneuve-sur-Yuunc , 10 suplembre 1805. A M. Mole, à Paris.
J'ai pensé souvent que s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'y promène, je l'aurais déroulé et j'aurais dit , en y jetant les yeux : Bon ! voilà probablement de notre métaphysique à lieux-communs.
J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum! aurais- je dit à la seconde page , il y a du bon là-dedans. Puis , rentré chez moi , le cahier dans ma poche , j'aurais attendu, avec quelque impatience, l'heure où je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie. Aux approches de cette heure , et après avoir regardé vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma chambre, j'aurais tout lu , et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir! Il y a là de l'excellent.
Je me serais probablement informé , à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et ne découvrant rien, j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu, par la voie des journaux, pour lui apprendre ma trouvaille , en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements , s'il voulait me récompenser de l'avis (jue je lui donnais, et faire beaucoup de plaisir à un esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien.
Ceci vous fera parfaitement entendre que ma critique n'est point un blâme, mais une simple observation. Il est impossible que j'aie désapprouvé les phrases que vous me
citez. Loin de là , je m'en sers posilivenicnl pour établir que , de même que des mots ou des sons purement harmonieux sont une bonne chose, une chose à sa place, qui a son sens et sa raison, dans la musique ou dans les vers, de même il y a, dans la métaphysique, de certaines idées vagues, comme les sons eux-mêmes, qu'il est bon, qu'il est utile et nécessaire d'employer. Elles servent à préparer ou k délasser l'esprit ; elles le maintiennent à sa hauteur et dans sa sphère ; commodes en cela , et à l'auteur et au lecteur, qu'elles lui font entrevoir ou lui rappellent ce qu'il a vu ou ce qu'il doit voir. Dans ce qui est solide, môme physiquement, tout n'est pas solide, et cependant ce qui n'est pas solide sert souvent beaucoup, comme dans un navire de haut bord , par exemple , les voiles , les petits cordages , la courbure de l'avant , la largeur plate de l'arrière, etc., etc. J'appliquais avec d'autant plus de plaisir, dans cette occasion, des idées qui ont chez moi trois ans d'âge, que cela me confirmait une autre idée qui m'était venue , il y a cinq ou six ans , et qui me faisait dire : La métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit; la dévotion en est l'ode.
Il vous sera évident, par ces faits de l'histoire de mes pensées , que je me suis mal expliqué, et que vous m'avez mal entendu. En prêtant aux paroles dont je m'étais servi, un accent d'ironie qu'elles n'avaient pas (l'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie ([u'en plaisantant de pure joie) , vous avez pris une apologie pour une désapprobation. Moi-même, en lisant sur cette clef les passages de ma lettre que vous citez, je me suis un moment senti métamorphosé en auteur de l'Année littéraire ; il m'a semblé que j'avais quatre jambes et quatre pieds. J'ai eu tort, puisipùine inllexion de voix suClisail
pour empoisonner mes paroles ; mais je soutiens que vous avez vu mon tort en caricature, et me lavez défiguré. Je déclare aussi, puisque l'occasion s'en présente, que vous êtes heureux à la réplique, et que toutes les fois que vous développez vos dires , vous me paraissez avoir raison.
Je veux , avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez platonisé. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée, le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'autres passages, si je voulais. Cela m'a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement , sans l'aimer et sans le connaître, on ressemblait à Platon, quand on excellait dans les matières élevées. La force du sujet le veut , car Platon est la métaphysique , comme Homère est la poésie. S'il fallait faire leur part à ses admirateurs, tel que je suis, et à ses non-partisans, tels que sont une infinité d'autres , je dirais qu'en le lisant on n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions oii tout s'apprend. On voit, dans tous ses écrits , la lumière , mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y apercevoir sans être préparé et comme initié.
J'aurais eu encore beaucoup de petites choses à vous dire; mais le temps sur lequel j'avais compté ce matin , me manque. Avec le temps je dirai tout.
.le vais me mettre dans mon bain, oii Ion m'appelle.