XXX VI
Villeneuve-sur-Yonne , 14 septembre 1805.
A madame de Beaumont , à Lyon.
Je crois que votre vivacité serait très-capable de vous tuer; mais je n'en suis pas moins persuadé qu'elle vient d'un grand fonds de vie. Ménagez-la, je vous en supplie, comme une bonne chose qui peut devenir dangereuse.
Je vous ai successivement conseillé le noir et le blanc, le vert et le sec. Ma pauvre imagination se tournait de tous les côtés pour vous chercher quelque soulagement , et pour se créer à elle-même quelques fondements d'espérance et de consolation. Ce n'est pas à ma médecine (|u'il faut prendre garde, dans tout cela, mais à mon amitié, ardente à se plier et à se replier en cent opinions différentes , pour vous trouver un meilleur avenir.
Mon intention n'a point été du tout de vous mettre au régime de M. de Chazal. Sa doctrine m'a paru propre à tranquilliser ceux que la nature force impérieusement à vivre comme il le prescrit, et j'ai été quelquefois de ceuxlà. Vous pourriez vous y voir réduite comme nous; et encore est-il bon de savoir d'avance que ce que l'on fait, en pareil cas, par nécessité, n'est pas tellement une folie et un danger, que quelques personnes ne le trouvent une sagesse et un remède. Je suis, pour mou compte, et j)ar expérience, de son avis; et son système , si système il y a , me réjouit par son opposition avec celui de M. Vigaroux, qui conseille invariablement aux faihles ce que les forts seuls peuvent prati([uer. Y a-t-il rien de plus désolant dans le monde (jue les maximes qui vous donnent , pour unique ressource, ce «pii vous esl un niai cerlain?
Tel est pour moi le vigaroiisistne. Et remarquez que mon M. de Chazal fait tout dépendre de l'appétit. Conserver l'appétit, c'est sa règle fondamentale. Quand on peut le conserver, et, à plus forte raison, le faire naître, en bien mangeant , il ne s'y oppose pas ; au contraire ; et luimême, dans ses vieux ans, mange beaucoup. J'espère que cette circonstance , que j'avais omise , le réhabilitera dans votre esprit. Ne l'appariez pas, je vous en conjure, avec votre vieux commandeur, qui veut que la vie sorte toujours du mouvement, tandis que c'est le mouvement, au contraire, qui doit sortir de la vie. Comme je me suis tué par ma fidélité opiniâtre au dicton : Courez et mangez, je suis pour mon vieillard contre le vôtre et contre tous les Vigaroux.
Ma prieure vit toujours, avec son verre d'eau sucrée et rougie de vin. Il y eut l'autre jour une grande alarme parmi ses héritiers futurs : elle demanda et mangea la moitié d'un œuf; on crut qu'elle allait rajeunir. Sa santé, cependant, serait moins favorable que son agonie à sa succession. Elle passe depuis trois mois, le temps qui lui reste, à donner son argent aux domestiques qui l'ont servie, et ses bijoux à ses voisines. Elle appelle ses créanciers et des notaires, fait des remises d'intérêts échus, se réconcilie avec les parents qu'elle n'aimait pas, les trouve bons et se fait trouver bonne. C'est là vivre, certes; et si le ciel voulait me laisser la libre et parfaite disposition de ma tête , avec d'amples moyens de satisfaire aux inclinalions de mon cœur, tous les jours et à toutes les heures , je consentirais avec joie à passer, comme elle, dans mon lit, et les fenêtres ouvertes, dix, vingt, trente et cinquante ans de ma vie, tout le temj)s enliii. (ju il lui plairait. Vivre, c'est penser et sentir son àme; tout le reste, boire.
manger, etc., quoique j'en fasse cas, ne sont que des ap- |)rêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement, cl je me passerais fort bien de corps, si on me laissait toute mon âme.
Cette vieille prieure n'est pas même privée de plaisirs dans ses cinq sens. Elle dit toujours, quand elie voit les gens qui passent dans la rue : « Oh! que j'aime mape- « tite maison! » Voilà un beau plaisir! me direz-vous, et je vous répondrai : Heureux sont ceux qui s'en contentent, qui en jouissent sans rien désirer au delà, et qui sont prêts à le perdre, sans songer à le regretter!
Votre activité s'indigne d'un pareil bonheur; mais voyons si votre raison ne serait pas de cet avis. La vie est un devoir; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir, quand on ne peut pas mieux Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaîment et de la meilleure grâce qu'il est possible , et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est assez. Je ftiis intervenir le ciel comme un ingrédient nécessaire , dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie, pour ceux qui n'ont pas de santé, à moins qu'ils n'inspirent et n'éprouvent quehiue amitié qui les remplisse.... Hélas ! je sens que ma plume mollit et que mon e.sj)rit se décourage. Il s'embrouille, il bégaye, il devient interdit en vous parlant ainsi, comme le fait toujours ma langue, quand je vois qu'on ne m'entend pas. .l'allendrai , pour m'exprimer mieux, que (piel(|iie heureuse circonslanre ail raiiiiiic eu
vous ce fonds de raison admirable qui y est caché. Si jamais il s'y développe, vous voudrez vivre, vous vivrez et vous guérirez, en ne songeant plus k guérir. En attendant, adoptez au moins, par régime et par tolérance, mon dire principal : la vie est un devoir. En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, vous la trouvez avec raison insupportable; mais c'est la considérer mal. Je brise là. J'ai eu bien delà peine à me retirer de cette pensée, où je me suis repenti d'être entré, dès le premier mot. J'étais tenté de reflaccr ; mais ma plume et mon papier avaient été si propres jusque-là que, contre ma coutume, j'ai eu horreur de la rature, et j'ai mieux aimé, dans le cours de mon bavardage, une faute qu'une lacune. C'est, je crois, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Maisje vieillis apparemment. Quoi qu'il en soit, vous voyez ce long papier-ci : eh bien ! imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine, envoyé à M. Mole des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets, pages, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance , qui n'en est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je l'ai déjà rendu heureux deux ou trois fois, et l'ai fait enrager deux ou trois autres.
J'ai écrit une fois à M. Pasquier, une fois à M. Julien , quatre fois à madame de Vintimille, deux fois à Fontanes. Il me reste à répondre à tous les susdits et à Chèncdollé dont j'ai reçu une lettre hier. Tout ce monde me demande de vos nouvelles. Je suis le bureau où l'on s'adresse pour avoir votre bulletin. Véritablement , je suis tenté de me fâcher, quand je vois à quel point vous êtes aimée, et corn-
bien vous le croyez peu, pour vous épargner probablement le désagrément de vous sentir un peu ingrate.
Je n'ose pas m'opposer au midi : il s'agit de tousser moins, et cela est sacre. Néanmoins je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. J'attends votre dernière décision avec impatience et inquiétude, comme on attend les nouvelles d'un grand procès où il s'agit de la fortune. Si le nord l'emportait, il faudrait passer tout votre hiver ici. Vous auriez une chambre au midi, madame Sain(- Germain à côté de vous, un climat pire peut-être que celui de Paris, mais un repos que vous ne trouverez nulle part ailleurs, et qui est, à mon gré, le remède dont vous avez le plus besoin.
Mon frère est revenu, ignorant complètement qu'il a jamais été malade, et ne sachant pas qu'il se porte bien. Comme sa maladie n'était pas une maladie, sa guérison n'a pas été non plus une guérison. Nous l'attendons aujourd'hui.
Écrivez-moi dos lettres courtes (il y a bien de la force à vous donner un tel conseil), et ménagez-vous. Je ne demande que cela toute votre vie, pour me payer des tourments que vous me donnez.
Villeneuve , 1" scptoiubvc I80r..
À M. Mole , à Paris.
Je veux vous faire quelques observations sur lesmoj/^M.s- (le conserver sa volonté, car ce petit traité est une chose neuve, piquante, ingénieuse, utile, charmante. Réllérhissoz, je vous prie, sur les points qui suivent :
1" La volonté agit sur la volonté, et par là elle peut beaucoup ; mais elle n'a d'ailleurs de pouvoir direct sur aucune chose, excepté sur les muscles.
2" Les fous et les méchants ont plus de volonté que les sages et les bons, car ils veulent obstinément et invinciblement , même contre tout droit et contre toute raison.
3° Dire aux hommes : Veuille et lu pourras, n'est-ce pas les encourager à ce qu'ils ont tant fait, dans les fureurs des derniers temps, à vouloir l'impossible?
La volonté est toute-puissante sur nous, et certes elle a par là une importance suprême ; mais elle n'est point toute-puissante sur le monde. On a dit à ce sujet des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres à rendre les ambitions inflexibles que les vertus incorruptibles. A entendre certaines gens, on serait tenté de tenir sa tête à deux mains, pour la rendre bien invariablementopiniâtre. Cela me fait souvenir d'un ami de Foutanes, qui soutenait, dans notre jeunesse, et très-sérieusement, que la volonté étant maîtresse de tout, on guérirait, quand on est malade, si on voulait fortement guérir, et Tonne mourrait jamais, si bien résolument on voulait ne pas mourir. Non; on ne vit point, on n'a point de l'esprit, de la santé, de l'argent, des honneurs ou des terres , précisément parce qu'on en veut , mais parce que ce vouloir nous fait marcher dans la voie où il s'en trouve. La volonté ne crée rien ; elle ne porte qu'à user de ce qui est créé.
Je voudrais qu'on offrît aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès; et qu'on leur dît : Avec une volonté forte et bien réglée, tu élabliras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi ; mais non pas : Si tu as assez de volonté, tu seras
le maître du monde. Il serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir jwsfe.
Cela vous paraîtra vrai et clair dans le sens où tout le monde entend le mot de volonté; mais peut-être n'est-ce plus aussi vrai dans le sens strict que la rigueur de l'école a quelquefois attaché à ce mot. Il ne s'agit plus alors que de savoir quel est le meilleur, pour être utile et pour être entendu, de prendre les mots dans le monde, ou de les prendre dans l'école.
Je soutiens qu'il vaut mieux les employer dans le sens populaire que dans le sens philosophique, et, mieux encore, dans le sens naturel que dans le sens populaire. J'entends, par le sens naturel, l'acception populaire et universelle, réduite à ce qu'elle a d'essentiel et d'invariable.
Prouver parla définition ne prouve rien, si celle-ci est purement philosophique; car, selon moi, ces définitions n'obligent que ceux qui les font. Prouver par la définition, lorsqu'elle exprime l'idée nécessaire, inévitable et claire qu'on se fait généralement de l'objet, dés qu'il est nommé , prouve tout , au contraire , parce ((u'on ne fait alors que montrer aux autres ce qu'ils pensent , malgré eux et à leur insu.
La règle qu'on est le maître de donner aux mots le sens (ju'on veut, et qu'il ne s'agit que de fixer celui qu'on leur donne, est fort bonne pour la simple argumentation, et peut être admise dans les salles de cette espèce d'escrime ; mais, dans lu métaphysiijuc ingénue et noble, et dans le véritable montie littéraire, elle ne vaut rien.
Il faut ne jamais perdre les réalités de vue, et n'employer ses expressions que comme des milieux , des ver- II. 21
res propres à mieux représenter ses pensées. Je sais, par ma propre expérience, combien celte règle est difficile à observer; mais je juge de son importance par le malheur de toutes les métaphysiques. Aucune n'a prospéré, par la seule raison que, dans presque toutes, ou a constamment usé de chilTres au lieu de valeurs, d'idées forgées au lieu d'idées natives, de jargon au lieu d'idiome. La plus belle, et la seule qui mérite qu'on y prenne garde, est celle qui du moins a donné des images au lieu de raisons; car ces images plaisent; elles amusent, elles remuent, elles donnent à l'esprit de belles dispositions.
Au surplus, vous avez évité l'inconvénient dont je me plains, dans tous les bons endroits de votre écrit. Vous y avez montré une métaphysique humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes a tous. Ne vous égarez pas en substituant des acceptions de mots privées à leur acception publique.
Il y a, dans ce chapitre sur V importance et les moyens de conserver savolonté , des choses simples, vraies, neuves, admirables. Je vous en parlerai quelque jour, pas trop indignement peut-être, car j'en suis fort enthousiasmé. En attendant, tournez autour de votre sujet; enflez-le des accessoires convenables, et pourtant n'excédez pas la mesure. C'est une personne; n'en faites pas une pure étendue. Tout ce qui dépasserait les pieds, les mains, le tronc, la tète, et l'espace indispensable pour loger tout cela, avec ses contours, serait de trop. Quand notre esprit produit , il enfante en lui-même, avec sa production, tout ce qu'il faut pour la nourrir et l'augmenter , si nous prenons le lemps de la porter à terme, et que nous ayons le soin de Ja couver. Fouillez-vous ; mais ne faites pas d'excursions ; ayez soin même d'isoler, le plus que vous pourrez, vo-
tre véritable sujet. Beaucoup de pensées ne se tiennent entre elles que parce qu'elles tiennent ensemble à nous. Démêlez, divisez, séparez ce que vous avez dans la tête, pour ne mettre dans votre livre que ce qui est inséparablement lié à sa matière. En un mot, coupez le cordon.
J'ajoute pourtant à tous ces beaux conseils que s'il vous est bon de circonscrire votre plan, le plus que vous pourrez, il vous est encore meilleur de laisser votre esprit agir en liberté. J'aime les petits livres; mais quand on commence surtout, il est peut-être profitable qu'un livre court soit extrait d'un long manuscrit. Si vous étiez porté à la diffusion, je vous recommanderais d'épargner le papier; mais, grâce au ciel, vous avez naturellement l'amour d'une concision nette et élégante. Laissez donc faire à votre esprit et àvotre plume ce qu'ils voudront : ce qu'il y aura de trop sera aisément retranché.
Je vous dirai le reste une autre fois.
Villcneuve-sur-Yonne, 12 octobre 180%.
À madame de Beaùmont , à Rome.
Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin.
Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.
Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins , comme d'un déjeuner amer , en me disant à mon réveil , depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.
En d'autres temps, en d'autres circonstances, j'aurais eu, à vous savoir et à vous imaginer en Italie, précisément
la moitié du plaisir que je ressentirais à y être moi-même. En ce moment, je n'en ai que la douleur. Vous aviez besoin de repos, et vous allez chercher une activité qui vous épuisera. Il me semblait qu'à, chaque pas que vous faisiez et à chaque regard que vous jetiez à droite et à gauche, pendant une si longue route, vous dispersiez par les chemins quelqu'une de vos forces.
Vous êtes arrivée en ce moment ; mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos, êtes-vous réparée? c'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu! mon Dieu!... Hâtez-vous, si vous voulez que jem'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix, hâtez-vous, de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.
Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu, dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me semble, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais ; sinon, je le prendrai en guignon éternel, et de la vie je ne voudrai le voir, même en songe et en description.
J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les lettres qu'on m'écrit ; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.
Cependant il me faut, pour le supporter, quelques distractions, et j'ai pris pour amusement d'immenses et pro-
fondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu ; il me donne de grands plaisirs ; mais une réflexion désespérante les corrompt : je ne vous ai plus, et sûrement je ne vous aurai de longtemps à, ma portée pour entendre ce que je pense. Le plaisir que j'avais autrefois h parler est entièrement perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Je reste ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes , mais j'en ai perdu les délices.
Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez? Il y avait entre nous une sympathie à laquelle vous avez quelquefois opposé bien des obstacles et des contradictions. Mais, quand mes sentiments sont forts et bien fondés , rien ne peut les changer, les aflaiblir ni les suspendre. Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous.
Je vais écrire un mot à notre pauvre ami. Je lui dois depuis longtemps une réponse dont je ne puis que le payer bien mal, avec un cœur serré. 11 a des peines, je le sais ; au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager ; vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez.
Nous parlons sans cesse de vous, dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas h. eux-mêmes la moitié de ce que je soulïre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous, et qui pourrait vous faire un peu de plaisir, à, une épreuve bien rude, en nous réduisant , par le
parti que vous avez pris, a l'impossibilile de vous èlrc bous en quoi que ce soit.
Votre lettre datée de Milan, 1" octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.
Écrivez-nous le plus souvent que vous pourrez. Dans cette variété de lettres, il y en aura peut-être quelquesunes qui me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps besoin. Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements à me taire à cet égard ; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez afflige mortellement , vous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage dune affection sans bornes et que rien ne saurait diminuer le moins du monde .
Adieu , cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservezvous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir
Villeneuve-sur-Yonne , 28 février 1803.
A M. Mole, à Paris.
A propos des inexactitudes dont vous avez quelque raison de vous plaindre, il faut que je vous dise une chose qui peut vous aider à me connaître, et réduire, en beaucoup de points, ce que j'appelle mes défauts à de pures nécessités,, inhérentes, par la nature et la délicatesse de mon pauvre tempérament, aux bonnes qualités mêmes de
mon esprit. Je ne sais si je pourrai bien m'expliquer.
11 y a, selon moi, dans tout homme , deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa constitution.
En supposant l'iiomme automate, j'appellerais organisation les ressorts de la machine, et constitution sa matière.
Or mes ressorts sont excellents, ce me semble; mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de ma machine ; souvent même il lui rend impossibles les mouvements où elle est le plus portée, et auxquels elle est le plus propre.
Ce qui sert à la pensée abonde en moi, mais ce qui sert à la vie est en petite quantité. Vous me disiez , au beau milieu du Pont-Royal, la dernière fois que nous nous sommes vus, que je maffectionnais trop à tout ce que je faisais; oui, et trop a tout ce qui m'occupe. De là naissent je ne sais quelles déperditions, qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de l'opération qui ma lassé ; de là, comme vous le sentez, une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer ma nature , je produis des apparences sans realité; j'écris ou je parle sans rien dire; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas ; je ne fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui me lisent ou mécontent, que ne le serait mon inaction ou mon silence.
Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues dans mes relations. On me croit paresseux ; je vous jure en toute vérité que ve ne le suis point. .le ne suis pas changeant non plus; je
suis au contraire immuable ; mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi. Rien ne peut les dompter, qu'un grand motif qui vient du cœur. Si, par exemple, je me sens évidemment nécessaire, aussitôt mon principe de mouvement se met en œuvre, avec une force, une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement absolu me force seul à m'y soustraire, car celte faculté vit toujours en moi par la partie de ses racines qui tient à la volonté.
Il me semble certain, d'un autre côté, que j ai naturellement l'âme et la fibre aussi haut montées que l'harmonie humaine le permet, et que, dès qu'elles éprouvent quelque irritation, je sors du diapason. Tout ce qui porte à mon cerveau plus d'esprits qu'il n'y en a d'ordinaire , le trouble et met obstacle à ses fonctions ; tout ce qui porte dans mon cœur plus de feu, y produit le même embarras.
Voilà pourquoi, quant au premier point, une longue ou trop vive application me rend stérile, et pourquoi , quant au second, il me faudrait peu d'affections , peu d'amis. Ma tête et ma sensibilité auraient besoin, pour s'exercer avec succès, d'un mouvement qui dissipât ce qui s'y trouve, mais qui n'y amenât rien.
Le plaisir intellectuel qui m'est si nécessaire pour opérer, ce que je me reproche comme une espèce de vice spirituel, est peut-être cependant pour moi une ressource indispensable et que la Providence elle-même me prescrit. Albus color disgregatvisum, disait l'école; voilà le cas où je me trouve. Ce qui me le démontre, c'est que les idées graves me viennent en abondance, quand je me joue, et s'arrêtent dès qu'elles m'ont beaucoup tendu. C'est ce qui fait aussi que mes bienveillances ont la ten-
dresse et les feux des passions, et que toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'ellesmêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. En tout il me faut quelque jeu. Si Dieu le veut, il n'y a rien à se reprocher ; or, en m'examinant à fond, jusque dans mon innocence première, car il est aussi important de ne pas se condamner que de ne pas s'absoudre mal à propos, j'ai trouvé que véritablement cette disposition ne venait pas en moi d'habitude.
Voilà ma confession. Si elle m'excuse aujourd'hui, elle ne me réjouit pas, je vous assure. Que ce soit, en effet . défaut de vie ou défaut de nature, les inconvénients sont les mêmes. Ne m'épargnez donc pas là -dessus. Âidezmoi à combattre , par la honte et par la crainte de ses inconvénients, une infirmité qui est naturelle, mais à laquelle je dois résister autant que je le puis. Quant à ce qui passera la possibilité, je saurai m'y résigner comme à un mal qui vient d'en haut. II y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu , par la patience et par notre soumission à les avoir. Apparemment le mien ne me permettra jamais d'être très-utile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par-là , pendant ma vie , seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. Comme il plaira à Dieu! C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. Il me rend le courage et la paix , et me rengage toujours avec joie, quand je le prononce du fond du cœur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois l'inutilité. C'est le bois de mon sacritice ; je l'assemble tant que je
peux ; ainsi je n'aurai rien perdu , parce que ce qui sera inutile, pour mon usage, servira du moins à mon offrande.
* A M. de Chênedollé , à Vire {\).
Villeneuve-sur-Yonne , 2 jan%7er 1804.
Mon frère nous'apprend que vous avez écrit à madame de Yintimille , « que la mort de madame de Beaumont s'était fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé ?
Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que ^moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.
Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce tempslà, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome et le désir d"y mettre obstacle absorbaient toutes mes pensées et occupaient toutes mes forces, au moment où il aurait fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là, à compter de ce moment, m'apportèrent d'autres soucis, d'autres occupations. Tous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avaient pas moins accablé que le malheur.
Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est point extravagante , mais elle sera éternelle. Quelle place cette
(1) Cette lettre et celles qu'on trouvera plus loin, et qui sont adressées à la même personne, ont été publiées récemment, avec quelques autres, par M. de Sainte-Beuve, dans une intéressante étude 5ur M. de Chênedollé {Revue des Deux-Mondes, ter et 13 juin 1S49 ). Nous avons dû choisir seulement les plus remarquables.
femme aimable occupait pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés.
Vous aurez la relation de ses derniers moments , aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler des larmes que ce récit ; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon (1) en le lisant ; et quant à elle , on sent , pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage, qui m'a causé tant de tourment.
La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts , il a eu un temps de disgrâce prescpie effrayant; mais il nen a rien su que tard , et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est resté presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.
Je suis obligé d'cn"accr des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume , mais qui seraient in(ini?t
(1) M. de Cliateaubriand. — On ainio ces familiarités (|iii finit retrouver l'homme. ( Note de M. de .Sainte-Beuve. )
et presque inutiles, puisqu'il vous les dira bientôl. Je me bornerai à vous apprendre qu'un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.
Vous me demandez des nouvelles de mes occupations. Comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers : ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien , si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moimême , et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant, comme je fais, et comme il est vrai, que, — de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie , il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. — Je ne sais pas quelle en est la raison ; mais je vous dis le fait ; il est certain, et je vous en fais part , sans orgueil et sans modestie.
Portez-vous bien , traitez-moi familièrement ; et pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.
Chateaubriand , qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement , car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce serait pour vous une grande commodité, une
grande consolation que de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils , cette chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga avec de l'eau. Le reste pourra suffire au chargé d'affaires , et vous serez voisins depuis le matin jusqu'au soir. C'est pour vous faire' cette proposition que j'ai voulu vous écrire aujourd'hui , quoique la fatigue qui m'en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la force. — Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Écrivez -nous un peu souvent. Bonjour.
Villeneuve-sur-Yonne , le 30 mars 1804.
À M. Moté.
Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur l'erreur est bien dit, et non-seulement très-bien dit , mais très-vrai , mais historique.
J'ai cependant quelques objections à vous faire.
Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et, par conséquent, k tout rendre problématique, au moins quelques moments? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact, d'ailleurs, que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité , car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois ;
Le conte fait passer la morale avec lui. Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des
vertus , moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect , par pitié , par soumission pour les parents , pour les anciens.
Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes , les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité , les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures , des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fonds.
Il est de Tordre que toutes les idées nécessaires à l'ordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner, soient des idées de tous les temps , et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même , tout ce qui tend à détruire les idées précédentes , est funeste , et produit sur les individus et les nations, les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.
Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut-être, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté, est une erreur qui est innocente, par nature, et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui l'a rendue vivace.
Dieu nous trompe perpétuellement , et veut que nous soyons trompés; je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions , à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider , pour nous sauver , non pour nous perdre. C'est l'éternel poète, si je puis user de ce mot , comme l'éternel géomètre.
Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours, le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures, et non pas des
individus ; des essences, et non pas des existences ; de ce qui est une loi , et non de ce qui est un fait ; de ce qui est éternel , et non de ce qui est passager. Souvenezvous, par exemple, de cette fable de Saint-Lambert : Un courtisan puni maudissait son roi. — Que dit-il? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux, répondit un sage. — On vous trompe, dit un méchant ; le malheureux vous maudit. — Tais-toi , reprit le roi ; — et se tournant du côté du sage : 0 mon ami, tu dis toujours la vérité.
En effet, « Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose d'ordre, dénature, d'essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d'apologue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité; l'autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.
Ce que j'en veux conclure, c'est que si beaucoup de choses vraies, ou beaucoup (ïexistences, ne sont pas dignes du nom de vérités, beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d erreurs, et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.
Et pour m'expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les recherches déliées , j'ajoute que, dans les calculs dont il n'importe aux hommes de connaître queles résultats, ce n'est, en dernière analyse et pour l'effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels, que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi , dans les faits d'un certain ordre, les faits religieux, par exemple, peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel on veut parvenir et l'on parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de Dieu.
Enfin, ce n'est peut-être pas Terreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l'observe en passant, n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal qui, par une inévitable conséquence, semble devoir en découler ; car il arrive souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Cela paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment , et vous allez savoir pourquoi.
Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience ; mais elle n'est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes ; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cetautr|g ? C'est un homme dont le grand sens égalait pour le
ins l'esprit, c'est Bossuet, dans ses disputes sur le
létisme, et à propos de Fénelon, dont il voulait expliquer les vertus, qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite la une grande autorité, et je la trouve ,.c|Bcore plus grande que vous; car, à mon gré, Bossuet, /•ie'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'état, homme de cour, homme du monde, homme d'église, Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents. Je m'arrête : je crains de vous scandaliser.
Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi
gré de ce que je vous fais part, avec tant d abandon et si peu d' amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'oeil que je vous fais jeter là. se représentera plus d'une fois à votre esprit, et que, peutêtre, dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.
Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je no vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dû cependant déjà faire des remercîments à votre jeune amitié. Il est probable que je n'en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.
La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière.
La première année où nous avons eu quelque liai.son. j'ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Jene pensais rien qui, à quelque égard, ne fut dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Madame de Ikaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer a l'esprit aucune forme particulière, met une àme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sonlimenls, sans chercher dans les premières les salis- H. a
factions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne lavez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps oii nous étions tous les deux bien près d être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête ; cela peut être ; mais aussi elle en avait une excellente, et que nous ne trouverons pas à remplacer vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimilleest pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées N'en ayant point de propres et de très-fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie , trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois, je dois vous dire que, sans de tels empêchements, la Providence, en vous plaçant, pour ainsi dire, devant mes pas, quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce ; mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes. Adieu, adieu, je n'en puis plus.
* A M. de Chênedollé.
Paris, ce 10 mai 1804.
Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée , et jai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.
Il se porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Madame de Chateaubriand, lui, les bons Saint- Germain que vous connaissez (1), un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miroménil , dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.
Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir ; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser d'ailleurs votre curiosité.
Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir et qui se trouveraient le plus heureux s'ils pouvaient vous servir.
Une grande partie de notre maison est malade depuis ([uinze jours; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs compliments.
Mon frère Elle se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas remercié de je ne sais quelles poulardes et quelles carpes dont les plus dégoûtés de la famille parlent encore avec un souvenir glouton. Il n'y a pas
(1) C'étaient des gens de madame de Beaumont que M. de Chateaubriand avait pris rhe? lui. (Note de M. Sainte-Beuve. )
beaucoup de noblesse à tout cela ; mais il y a de la cordialité et de la reconnaissance.
Portez-vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tôt possible. J'ai rencontré Michaud qui m'a paru gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grâce que je n'aurais fait sans cet incident. Comme il est changé, ma rancune a été surprise , et il ne lui a pas été possible de rester la même.
Vous êtes sûr, à compter d'aujourd'hui, que vos lettres m'arriveront exactement et que je vous répondrai sur-leehamp. Au revoir, et en attendant, adieu.
Paris, 2 juillet 1804.
À M. Mole.
J'apprends que vous restez àChamplâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve ; mais cela me dérange.
J'avais promis d'aller passer, aux portes de Paris, la fin de cette semaine et le commencement de l'autre ; mais , comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je vais envoyer mon dédit : il faut bien que je vous attende.
Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise
Du foin que peut manger une poule en un jour ;
nous nous adresserons à vous.
J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. 11 me semble que vous voulez même que je l'oublie. Je ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m'en par-
liez. Je me permettrai seulement de vous faire, à ce sujet, quelques observations.
1° Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible sur ses contentements.
2° Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait , à moins qu'ils n'aient pris un masque, dans le dessein bien prémédité de nous tromper.
3° La vie est un ouvrage à faire, où il faut, le moins qu'on peut, raturer les affections tendres.
4° Il faut mettre, dans ses actions et ses jugements , beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgence et de bonté, pour que l'ouvrage de la vie soit beau.
5» Tâchons de donner au bien les plus beaux noms , et au mal les noms les plus doux, toutes les fois que nous voulons apprécier les traitements que nous ont faits les hommes, car on s'apaise ainsi soi-même. Souvenons-nous de Fénelon , lorsqu'il dit, en parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient oublié leurs « maris absents , pendant la guerre de Troie. »
Je cherche à vous consoler, comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel que le vôtre , en vous élevant à votre hauteur naturelle ; cela soulage. Tout le reste met l'âme dans une fausse position qui la tourmente.
Il y a cependant ici une vérité de fait h. reconnaître : c'est que Thumcur exhalée purge les passions.
Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre ; vous avez tort. Ce rôle, qui paraît plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel, dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la grandeur d âuw; proprement dite, et ix la prudence véritable
Il n'y a point de cas où l'on ne puisse et oii l'on ne doive parler, lorsqu'on a à sa portée, dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut alors jeter son feu , comme la surabondance d'un élément qui a besoin d'être évacué. On est tout étonné , après cela , de la plénitude de raison ou de santé morale qu'on sent renaître en soi.
Il est vrai que , pour se permettre ce remède , il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal, et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.
Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l'écouteur qu'il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.
Adieu ; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vie qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot , si j'avais su que vous ne reviendriez pas plus tôt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur affligeront toujours le mien.
Portez-vous bien , et fauchez vite.
Villeneuvc-sur-Yonne , 18 novembre 180i.
À M. Mole, à Paris.
Venez aussitôt que vous le pourrez , et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité.
Je ne vous dirai qu'un mot de l'état où je suis depuis
deux mois. Il a résisté jusqu'ici à tous les régimes , au mien , qui n'a pu le changer , au vôtre qui l'a aggravé. J'ai pris le parti désespéré de livrer le mal à son propre cours, en écartant seulement ce qui pourrait le contrarier en son chemin. Je m'abandonne au temps tout seul , au temps tout pur. Décidément, pendant quelques jours, je vais vivre d'air et d'un peu de liquide ; car, après tant d'essais, je vois qu'il faut renoncer à me nourrir, si je veux guérir, et surtout si je veux avoir des sentiments et des pensées. Il y a au moins cinquante jours que je navale rien d'un peu solide, qui ne me rende slupide complètement.
Le travail de mon estomac m'ôte le sens et la mémoire ; mon crayon se repose , et mes petits cahiers , qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. Je ris dans la journée, mais sans plaisir, comme un nigaud ; ma parole même est liée, et les mots dont j'ai besoin me fuient. Personne ne s'en aperçoit autant que moi , parce que je paie de mine. Je n'ai point de ces accablements extérieurs , qui m'ont quelquefois tant abattu ; point d'impossibilité de parler, point de faiblesse dans la voix. Je fais mes promenades sans fatigue; j'ai l'œil et les manières assez vives, le pied bon, et point mauvais visage. Je parais fort, je parais gai ; le changement est tout dans le dedans. Là, est le vide, le néant : j'ai le cœur et l'esprit perclus. Cette âme où, dans le temps de mes dépérissements anciens , et dans mes crises les plus accablantes , se faisaient des circulations si rapides , est sans action , sans mouvement ; elle dort perpétuellement , les yeux ouverts. Celte inanimation m'ôte jusqu'il la force
d'en être inquiet. Je vis à. cet égard dans une indiflérence qui n'est pas un des moindres effets du mal . Il me reste encore assez de sensibilité pour m'apercevoir de ma faiblesse, mais pas assez pour avoir le désir de m'en plaindre ; si cela continuait, je n'y penserais plus, et n'y prendrais plus garde ; car une longue habitude de vivacité est, je crois, la seule chose qui m'ait décidément empêché de regarder cet engourdissement comme mon état naturel.
Un tel excès d'inutilité et d'inaction est fort triste, à mon avis ; mais il ne m'attriste point du tout , ce qui est affreux. Il est vrai que je pense que cette situation changera d'un moment à l'autre. J'y comptais si bien, que , depuis mon arrivée , j'espérais chaque jour pouvoir vous annoncer le lendemain que j'étais mieux. Mais ma bêtise et mon silence se sont éternisés, sans m'impatienter seulement. Vous conviendrez que c'est un mauvais signe que cette tranquillité machinale. Oh ! si c'était de la résignation ! mais je suis incapable de faire un pareil mouvement ; à peine en ai-je le souhait; je n'en ai que l'estime et la passive volonté.
D'oii tout cela vient-il? je n'en sais rien. J'ai, il est vrai, forcé, contristé et contrarié, pendant quelque temps, mon attention, mais non pas au point de m'excéder jusque-là. Quant au remède, j'ai usé de toutes sortes de variétés, pour le trouver dans les aliments. Je vais le chercher dans l'abstinence. Une diète plus sévère, dont j'ai essayé hier, m'a donné un peu plus d'esprit, pendant le jour, et beaucoup plus de calme pendant la nuit. Enfin j'ai, ce malin, la possibilité et le plaisir de vous écrire. C'est un grand pas , et cela doit un peu vous réconcilier avec le lait, auquel j'ai eu recours, et contre lequel vous
avez tant de préventions. J'espère qu'en arrivant vous lue trouverez mieux. Préparez-moi tous vos conseils; je les écouterai avec attention , je les suivrai tant que je pourrai , et je vous fournirai volontiers l'occasion de vous éclairer vous-même par mes expériences. Vous savez qu'en toute occasion , je désirerais beaucoup servir de quelque chose au bon usage que vous faites de votre esprit. Je n'ai point évité d'entrer avec vous en examen sur mon état et mon régime. Seulement , je n'aurais pas mis sans provocation cette matière sur le tapis , parce que je la croyais peu propre à vous occuper avec utilité, ou pour vous ou pour moi. Puisqu'il en est autrement, je suis fort à, votre service. Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous , et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi , ou qu'on me parle de moi , soit pour Ja santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur.
Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me lait peu compagnie ; mais ce n'est pas sa faute ; c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence , de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable [gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m'oiïre vraiment un modèle , et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire , il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, s<\
sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants , sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. S'ils font bien , ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.
Arrivez donc , arrivez vite. Je vous verrais volontiers tout seul, mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société.
M. Guéneau doit nous venir, d'ici à deux jours. Je ne sais s'il s'arrêtera ; je le désire , pour honorer son beau côté des soins de Thospitalité.
Adieu. Je vous embrasse , je vous attends , je vous désire. C'est beaucoup dans l'apathie où je suis noyé malgré moi.
Villeneuve-sur-Yonne , 9 janvier ISO.j.
A M. Mole, à Paris.
Vous avez tort d'être mécontent de vous et des autres ; il me semble que vous pourriez mieux employer votre temps.
11 ne tiendrait qu'à moi d'être mécontent, h mon tour, et de me plaindre de ce que vous tardez tant à venir ; mais la cause qui vous retient me paraît pour vous un tel bonhenr, que je n'ose pas être fâché de vos lenteurs.
Je lis l'abbé Delille. Oui, vous avez raison, cela est beau. Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines, et a trouvé
partout de Tor. 11 a fait resplendir, par l'usage, jusques aux mots qui sont de fer,
. . . et sulco attritus splendescere vomer.
Les exemples en sont partout, et j'aimerais à les citer, si j'en avais le temps. J'admire comment le public sent quelquefois son homme ! On a souvent comparé celui-ci à Virgile; il ne lui a jamais ressemblé quen traduisant Milton. Ses Géorgiques sont bien loin de cette souplesse de veine, de cette vie et de ce charme. Les vers de Virgile sont de chair, et il les avait faits de marbre ; mais ceux de Milton sont d'acier, je le parie, et il les a faits d'argent pur. Il y a bien, par-ci, par-là, quelques pompons, quelques aigrettes ; mais il faudrait être insensible aux vraies beautés, pour prendre garde à ces clinquants. Cet homme aura , plus que tout autre , révélé à la langue française ses richesses et ses couleurs. Il aura , le premier, montré comment on peut nous faire lire, sans fatigue et sans ennui , une longue suite de vers sérieux , secret qui consiste tout simplement à les faire si beaux, que l'esprit, toujours entraîné, se repose toujours , en s'arrètant dans son plaisir. Je ne sais pas s'il a traduit Milton exactement ; mais je suis sûr qu'il lui a donné des sons qui lui manquaient, et un éclat qu'il n'avait pas. Il m'a fait aimer et admirer ce bizarre génie, qui m'avait toujours repoussé, je vous l'avoue. Jamais il ne m'avait été possible d'achever ce Paradis perdu , où je suis encore choqué de voir le diable mis en parallèle avec Dieu. Je sens aujourd'hui qu'il doit mériter sa renommée. Enlin, j'apprends qu'il est possible de traduire les poètes eu vers, ce que je ne croyais pas du tout. Mais je crois aussi que Ton no peut bien traduire que les poètes iniparfaits
J'ajoute que je n'avais pas eu de tels plaisirs , depuis le jour où je lus les vers de Fontanes pour la première fois ; et si celui-ci, comme je n'en doute pas, reprend un jour son instrument , soyez sûr que trois hommes , lui , l'abbé Delille et Lebrun, auront trouvé, sur la lyre française, des cordes qu'on n'avait point encore ouïes, et que Malherbe seul , peut-être , y avait soupçonnées.
Le président me mangerait , si je lui disais cela , surtout à cause de Lebrun, qu'il appelle avec raison un ■poète de mots. Mais je me moquerais de sa colère , et lui dirais que les mots bien employés sont une chose si merveilleuse et si belle, que ce talent seul , lorsqu'il est porté très-loin, place un esprit au premier rang. Je vous scandalise peut-être, mais je suis sûr d'avoir raison.
J'ajoute , pour vous désarmer, que ce talent est trèsutile aux hommes, en ce qu'il fournit aux esprits puissants en pensées, les moyens et la facilité de mettre au monde leurs plus rares conceptions, dans tout le lustre et toute la sublimité qui y conviennent.
Puisque nous en sommes sur les mots , je vais vous en citer un sur lequel vous vous arrêtez plus qu'il ne le mérite. Vous ne voulez pas qu'on dise une idée claire pour une idée nette, réservant le mot clair pour l'expression. Cette fantaisie est assurément d'un penseur trompé par un scrupule mal fondé. Une idée nette est une idée qui est distincte d'une autre, qui se détache bien, qui a sa forme individuelle, et sa rondeur ou son carré, pour ainsi parler. Une idée claire est celle qui a de la clarté , ou quelque chose de vitreux, de transparent. Nos idées sont des visions ou des images. Or, quand je vois un homme au haut d'une montagne , je puis bien le voir nettement : il se détache de partout ; mais je ne le vois pas
clairement, car je ne dislingue ni ses traits, ni la couleur de ses habits, etc. La netteté lient à la circonscription, et la clarté à la substance. Enfin, rapportez-vous-en au sens commun, à l'intelligence en repos. Elle trouve, sans y penser, une différence sensible entre ces mots, et autant de raisons de dire d'une idée qu'elle est claire, que de dire qu'elle est nette. Les deux expressions sont toutes deux fort bonnes, et toutes deux nécessaires ; vous nous en ôtez une mal k propos.
Je viens d'entrer dans ces explications, parce que vous êtes tombé quelquefois, autant qu'il peut m'en souvenir, dans un inconvénient auquel vous avez de la pente, celui de soustraire les mots à, leur sens ordinaire, en resserrant, dans un point trop étroit, leur signification , tandis qu'il faudrait faire le contraire peut-être et étendre les idées des hommes, en leur montrant le sens tout entier des mots dont ils sont obligés de se servir, pour s'entendre chacun avec soi, ou un seul avec tous. Ils disent presque toujours et mieux et plus qu'ils ne pensent, parce que l'esprit ordinaire ne met partout, eu général, que des commencements. Rien n'est si rare qu'une pensée qui a été conduite à son bout. Je crois donc que, pour redresser les hommes et les instruire, par les expressions mêmes dont ils se servent, il faudrait moins leur dire : « Vo- « trc expression ne signifie que cela, » que leur dire au contraire : « Votre expression, en l'approfondissant, veut « dire tout cela et va jusque-là. »
Vous sentez que , dans des matières pareilles à celles dont il est ici question, on s'égare aisément en traitant tout au courant de la plume. Si j'ai raison, profitez-en ; sinon, supposez que je n'ai rien dit.
J'oubliais de vous dire que les témoignages d'amitié
donl votre lettre est pleine plus que les autres, m'ont trèssensiblement touché. Bonjour.
Villeneuve-sur-Yonne , le 18 février 1805, A M. Mole, à Paris.
Je me porte extrêmement mal ; si mal qu'il n'y a eu guère de jours, depuis que j'ai reçu votre lettre, où je n'aie délibéré de partir le lendemain pour Paris, dans la seule intention de consulter les médecins, espèce d'hommes dont les ordonnances ne pourraient guère qu'aggraver mon mal, mais dont il ne faut jamais avoir à se reprocher de n'avoir pas interrogé l'expérience.
L'impulsion précédente et la puissance d'une résolution première; l'espoir d'un changement en mieux, qui renaît au moindre relâche du pire ; le printemps qui s'approche ; l'accroissement des jours dont je puis mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords que j'aurais d'arriver làbas, avec une foule de commencements donl je ne tirerais plus aucun parti, même pour moi, si je changeais de |)lace, dans l'état où ils sont ; le peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ainsi mécontent ; le trop peu d'agrément que causerait infailliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des circonstances meilleures, la présence d'un homme aussi mal disposé que je le suis ; mille petits dérangements qu'occasionnent toujours les résolulions subites et la rupture des premières résolutions ; enfin l'embarras d'emporter son bonnet de nuit, comme le disait Fontenelle, me retiendront probablement, dans le lieu où je suis, jusqu'au temps que je m'étais prescrit.
Il me reste peu d'espérance maintenant de vous voir ar-
river bientôt. J'en suis extrêmement fâché. C'est un plaisir sur lequel j'avais toujours compté, de semaine en semaine, depuis trois mois. Cette perspective mobile tenait mon espérance en action, et donnait souvent de la distraction à mes maux. J'avais renvoyé au temps où nous serions ensemble, une foule d'explications, de réflexions, do réponses et de questions que j'aurais peut-être fait entrer dans mes lettres , si je ne m'étais cru à la veille de vous parler.
Si vous n'êtes pas de mon avis sur les trois poètes , je vous assure que j'en suis bien. Quanta votre Milton que l'abbé Delille me fait admirer, et contre lequel j'ai cependant toujours un grand grief, pourquoi, je vous prie, êtesvous scandalisé que je n'aie jamais pu le lire? Je n'entends pas sa langue, et j'y ai peu de regret. S'il n'est pas supportable, dans la prose même de Racine le fils, est-ce ma faute?
Quant à la force, je ne la hais ni ne la crains ; mais j'en suis, grâce au ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébœuf plus que Racine. Fiévéemême en a, et l)elalot, le plus haïssable des écrivains, n'en manque pas. Que si vous voulez lui donner une signification particulière, ce que peut-être il ne faut jamais faire, dans les mois très-intelligibles ; si , par exemple, vous voulez entendre par-lâ la puissance du beau, qui ne sera jamais qu'une idée ou qu'une forme, je vous soutiendrai que l'abbé Delille a plus de force que Milton.
Voilà un nouveau sujet de querelle entre nous. Je ne dis pourtant que ce que je pense ; mais je ne réponds pa.< toujours de ce que je dis. Il faudrait pour cola que la re-
flexion en eut approuvé la pensée et l'expression. Si 1 on ne pouvait avoir avec ses amis, impunément, sans reddition de compte et sans responsabilité, la liberté des jugements d'humeur, des jugements de verve, des jugements même de caprice, le commerce épistolaire ou la conversation auraient les fatigues et les épines d'une continuelle argumentation .
Je suis bien loin de lire des in-folios. Je voudrais fort en avoir, mais seulement pour les ouvrir. Cependant, si j'en avais le temps, je prendrais avec raison leur parti contre vous, ainsi que celui du P. André, qui est fort éloigné de mériter tant de dédain.
La lecture de tous les livres un peu bons fait souvent penser à beaucoup d'excellentes choses qui, sans eux, ne se seraient pas présentées dans le cours de nos réflexions. Elle apprend aussi une grande vérité, c'est qu'il y a, dans beaucoup de livres oubliés sans retour, un mérite et des pensées dont nous ferions le plus grand cas dans nos contemporains. Si la raison , le bon esprit, et même le bon style, suffisaient pour faire vivre les livres, combien, qui sont obscurs, seraient fameux! Mais, pour durer, il faut être excellent et beau.
Il n'est pas inutile, non plus, d'observer ce que les siècles précédents ont aimé ou dédaigné, dans les livres que le temps a abolis. Enfin, il en est où le beau et l'excellent se trouvent, jusqu'à un certain point, et que les gens d'un goût indépendant de la mode, doivent tenir entre leurs mains.
Je bavarde ; bonjour.
P. S. Ne parlez ni à Chateaubriand, ni à mon frère, si vous le voyez, ni à personne au monde de mes intentions de partir avant le temps. Cette disposition de toutes les
miils, qui change tous les jours, est un secret qui n'est connu que de vous et de moi.
Villeneuve-sur-Yonnc , 10 mars i803.
A M. MoU, à Paris.
Je vous attends, venez; mais prenez vos aises et vos commodités. Je serais fâché de ne pas vous voir ici, avant que d'en partir, et plus fâché encore , si vous y veniez avec la moindre répugnance. Je sais, par expérience, ce que c'est qu'une feuille de rose qui s'est pliée en deux , dans tout ce qui tient au cœur et à l'imagination. Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise ; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation, pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que, malgré moi, je n'aie pas à vous offrir une tèle bien libre; mais je ferai de mon mieux.
Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre ; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère (jue vous aurez ici, dans le carême, in utroque.
Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand , c'est-à-dire, les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit, et leur esprit mis en relief, en M. 23
corps, en visage. Fiévce et Delalol ni y servent à modeler mes sentiments de déplaisance.
J'apprends h Delalot , par tous les vers qu'il aime, et par tous ceux qu'il n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens), qu'il s'entend peu, ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon, très-bon du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer, à mes yeux, les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot , distinguer Lucain de Virgile , et à savoir pourquoi les vers de Voltaire , d'Esménard et de quelques autres, ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais très-bien maintenant ce que c'est que la poésie, le poète et la versification : architecture de mots.
Je lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave , comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication, puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne, quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu .
J'aime mieux Fiévée que son compagnon ; d'abord il a souvent plus de bon sens :
Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante ;
ensuite il se fait juger plus nettement ; ses défauts sont plus cïairs. Il est borgne ; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup dans un duel?) mais c'est un hardi borgne et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige ! car c'est un insupportable mérite que le
sien. Ses défauts sont cent fois pires que ceux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là, au moins, faisaient mal avec le mal ; celui-ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Delaleau.
J'arrive à ma dernière occupation. Celle-ci a quelque importance. Il s'agit de lettres sur la question proposée par l'Institut : le xviii^ siècle et sa littérature.
J'avais d'abord voulu esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi , en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le xviii'' siècle, au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française , c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis, et considérés dans leur cours.
Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens ), et je la conduisais, de livre en livre , et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.
Des citations nouvelles, piquantes, utiles, mereposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.
L'état de la littérature veut dire, cnefl'et, quatre choses : 1" son caractère, par son esprit particulier; 2" ses traits, en quelque sorte, par ses princijjaux auteurs ; 3" son sort, ou la coudition dont elle jouit dans le monde; onlin sa place , ou le rang qu'elle occupe parmi nos autres lillora-
lures, dernier aspect sous lequel j'avais d'abord voulu la considérer uniquement.
Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et vives. Je prépare mes fils ; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à se passer, par trop d'ardeur qui survient. En tous cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi.
Je n'avais compté vous écrire qu'un mot ; vous pouvez le voir à mon papier. Malgré moi, je suis entré dans un bavardage que j'ai voulu mener jusqu'à sa lin. La voilà; mais soyez sur que jetais si mal disposé, et que j'ai tellement écrit contre nature, qu'après avoir fermé ma lettre, je vais loml)er d'épuisement sur mon papier. Bonjour.
XLYIII.
Villoiieuve-sur-Yonne , 19 avril 1803.
À M. MoU , à Paris.
J'ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détestable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi, pcssima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place ([ue cet écrit doit occuper ; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts, de n'être pas d'accord avec lui-même. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté, et il me semble que l'auteur ne sest pas fait une idée nette et complète de son personnage.
Quand il parle de Rollin. comme on le connaît, il en
fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint, comme il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui a la voix forte , qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui , le jour de sa mort , gronde avec exclamation ceux qui le pleurent. Il lui donne de petites ruses , de petites malices, des mines et des attitudes, en opposition avec les mœurs de l'homme , l'esprit de sa profession , et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant d'être brouillés , pour se faire inviter â la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique ou inventé ; mais, dans l'un et l'autre cas , je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par l'auteur à raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général , il me paraît trop épris de tout ce (|ui sent le collège. 11 faut qu'il soit né écolier, et je crois , en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très- coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier.
D'abord , mon cher ami , connaissez-vous M. Crevier? Que vous le connaissiez ou non, je vous déclare que c'est un de nos meilleurs historiens; qu'on voit les personnages dont il parle, et qu'on s'en souvient; que son Histoire des empereurs est la meilleure cpi'on ait faite ; que ce ([u'il a écrit de Ihisloire romaine est très-supérieur, comme peinture , à ce qu'a fait Rollin lui-même. Lisez . pour en juger, les guerres de Mithridale, écrites par l'un et par l'autre. On prétend que son style est dur. En le lisant, je ne m'en suis jamais aj)crçu. Au surplus , j'aime (oui. en style, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur el le mou , même le noir cl le.
blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur, une fois décidées, ne se démentent pas jusqu'à la fin. Qu'il y ait espèce , caractère , continuité , unité , raison d'existence, tout alors me paraît naturel et digne d'attention. Le style donc de M. Crevier ne m'a jamais choqué en rien. On n'y prend pas garde , à moins d'en avoir le projet , tant on est occupé et frappé de ce qu'il montre. Mais M. Crevier écrivit contre les opinions de M. de Montesquieu ; il a fait une histoire de l'Université, qui peutêtre ne vaut pas les autres : je ne la connais pas ; on l'appela le lourd Crevier :
Le lourd Crevier crut remplacer Rollin ,
disait Voltaire ; et , sur celte autorité , ou par une combinaison de contrastes , il a plu à votre jeune homme de le sacrifier à la prévention, avec une injustice dont je suis vraiment outré. Il a même appliqué à son caractère , avec une révoltante étourderie , ce qu'on avait dit jusqu'ici de ses écrits. Il en fait un homme dur, parce qu'apparemment il ne tressaillait pas avec les mères , et ne triomphait pas avec les écoliers. Il va même jusqu'à soutenir qu'il n'était pas aimable, ce qui est grave dans un ouvrage de morale. Exiger, avec le siècle, que la vertu {Crevier en eut) soit riante, soit caressante, soit moelleuse ; faire de l'amabilité une des conditions du mérite d'un professeur, et de l'approbation qui lui est due, c'est flatter les dépravations de son temps, c'est avoir pour les préventions une condescendance coupable, c'est corrompre les poids et les mesures.
Ma dernière lettre a fort bien pu être tiède , et même très-maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contrecmps. Celle-ci, probablement, ne sera |)as chaude non
plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m importent mes lettres? Ne suis- je pas sûr que personne au monde ne vous estime et ne s'intéresse ci vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes où m'a mis votre impression , depuis que j'en ai eu la j)remière nouvelle , en sont une bonne marque pour moi.
Il y a , eu effet , dans votre ouvrage , des opinions et des expressions remarquables , des idées du caractère le plus haut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues , et que je vous verrais volontiers jeter au public.
Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent , sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, nonseulement dans vos opérations, mais dans vos goûts ; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, j)ar les choses que vous direz ; que vous n'enchaîniez en vous cet attrait pour la variété , cette inconstance naturelle à l'esprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes, et même à des jugements opposés, l'enrichissent en le promenant, et, par ses erreurs mêmes, le dressent à ne plus se tromper. Croyez que si le ciel a donné des ailes à, l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle, pourrait fort bien être, en littérature, ce que la mobilité d'humeur, dans les enfants , et leur curiosité légère sont à la vie : un moyen d'apprendre a se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient |)as de mal , à vous.
Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explication, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute (pie si elles sont fondées , en vous les communi-
quant, je leur ôle d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver.
Arrêtons-nous. Je dirai le reste une autre fois. J'ajouterai seulement, pour aujourd'hui, que notre départ est fixé au 5 mai , et que nous arriverons à Paris le lendemain. Nous vous sacrifions le petit voyage à la campagne, dont vous avez entendu parler, ne pouvant pas le faire en ce moment de mauvais temps. Il nous retarderait beaucoup trop.
On n'a pas vu le papeà Sens , parce qu'il ne s'y est pas montré. Je l'ai cependant aperçu deux fois , au fond de sa voiture, mais si rapidement, que je suis, à sou égard , ce que seront certainement , à l'égard de Roilin , ceux qui ne l'auront vu que dans M. Guéneau : j'ai quelque peine à me le représenter.
Portez-vous bien. J'écris en poste , et si je ne me hâtais, je n'écrirais pas.
Paris, U juillet 1806.
A madame de Vintimille.
J'avais invité à dîner, pour mardi, M. de Chateaubriand et M. Mole. Ils sont venus , l'un à cinq heures et demie , l'autre à six.
Il y avait peu de monde , et on a donné une minute aux révérences. Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant , ils se sont pris la main d'un air charmé , et se sont secoué le bras d'une manière très-sensible.
On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très-gaiement , et de manger comme des offres.
J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat, et quils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.
Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en têteà-tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures , et d'où il m'a fallu les arracher, à la nuit noire.
Le lendemain , mercredi , ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore, à sept, chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Mole , à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché.
Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui.
Ce jour-là , ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier.
Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats , comme des fous , et qu'ils ûe parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils cxtravaguent de joie.
Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à me^ récits , je vous dirai conlldeinment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi !
Aussi leur ai-jc dit de ne pas revenir; je les ai aj)pelés serpents réchauiïés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela.
Heureusement , pour les mauvais efl'els que pourrait avoir leur réunion, et l'esprit de ligue offensive cl défensive qui les anime , ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, à Téloiguement où vont vivre l'un de l'autre, ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.
Madame de Chateaubriand n'était pas du festin , parce qu'elle se trouva fort incommodée ce jour- là. Elle va mieux , et, comme vous savez , elle part avec son mari.
Voilà tout, ce me semble. Je sais ce que vous est une nouvelle, et une nouvelle de cette espèce. Aussi n'aije pas perdu un moment pour vous mettre au courant de celle-ci. Vous la savez à présent comme moi-même. Je vous ai mis tous les points sur tous les i. C'est à la condition que vous m'enverrez les premiers vers que fera M. de Vintimille ; quoique, à vrai dire, je me trouve déjà payé par le plaisir de vous avoir appris ce que vous avez voulu savoir.
Issy, 8 août 1806.
 madame de Vintimille.
Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 13 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager toute la nuit.
Dans la matinée, il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. 11 vit entre autres M. Mole, à qui, par parenthèse, il recommanda, en cas d'événement, son oraison funèbre, dont il lui assigna la place, laissant d'ail^ leurs à son choix le texte et les divisions. Il lui recom-
manda aussi, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours, et M. Mole le lui promit.
Si vous me demandez de quelle humeur il était dominé, lorsqu'il faisait ces prudentes et lugubres dispositions, je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste , mais que j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur.
Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets , des carabines, des espingohs. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet.
L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel , homme digne de foi , m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs.
Je suppose qu'il lui vint en tète d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens, si, en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et (ju'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée . s'il ne pouvait pas le faire autrement.
Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine , et surtout pour l'y cacher aux yeux très-pénétrants de madame dcChateaubriand, qui lui avait déclaré l'avant-veille , en ma présence, qu'en voyage « elleaimerail mieux voir un brigand qu'uu pistolet. »
Tous CCS arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. 11 avait pour vdilurc une grosse, grande et bcll»'
dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople , et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or il l'a affublé d'une espèce de turban bleu , orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur. Il a oublié les moustaches , ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne, et fera rire tout le monde, à commencer par son patron.
Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas. « Voyez-vous Monsieur, voyez- vous « Madame? » disait-elle. « Le postillon et le domestique « ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gou- « vernement. Oh ! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement, que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon au-
giire. Il ne part pas et ne reviendra pas ce que la portière l'a cru; mais il reviendra riche de l)eaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits. En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches. Écoutez la fin de ceci.
Il m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Nevcrs on lavait jeté dans la Loire. Â cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fùt-on noyé.
Mais il me dit dans la seconde, écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire.
Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon, il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela (|uc ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement.
Il part. Au moment où la voiture arrivait sur la place llellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit; les chevaux s'arrêtent; tout le monde accourt et les environne. On descend ; personne, grâce au ciel, n'est blessé; madame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappe au péril, quand tout à coup
quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas seul, fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on limagine aisément , car tout le monde prit la fuite, k ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché, dans un coin, quatre ou cinq livres de poudre! — « Heureuse- « ment , » dit-il, « il ne perdil^point la tête ; il ouvrit sa « voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et, trouvant que 0 les cordons de ce paquet étaient en feu, i^ léteignit. — « Sans son courage et son industrie, » ajoule-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, « lui, sa femme, « la berline, le postillon et les chevaux étaient en lair! »
Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, el que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé ; mais, après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : \° que nous garderions le secret sur ces imprudences ; 2" que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui ; 3° que si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre, et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais jai grandpeur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique , et qu'à tout prendre nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur.
Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Mi-
lan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris, et à la même heure , et où ensuite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir, aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois, et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir.
Du reste, il parait, quoiqu'il n'en dise rien , que la poudre, et peut-être les armes, ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle lésa fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre, et à regretter ses amis. « Il est prêt à pleurer, » dit-il, « quand il songe qu'il ne pourra « pas avoir de nos nouvelles. » Il reconnaît « qu'on est « bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi « volontairement de ceux qu'on aime et dont on est aimé. . . ; « et pourquoi? » ajoute-t-il, « pour aller où?.... Il n'eu « sait rien. » Enfin il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde : d'où je conclus qu'il était désarmé.
J'attends à tout moment une lettre de lui, pour m'annoncer son arrivée à Trieste, et je m'étais promis de vous donner alors le journal complet de son voyage jusqu'au port; mais, puisque vous êtes si pressée, je ne veux plus attendre, et, à mon ordinaire, je vous apprends ce quej'ai su. Tout est exact dans mes récits. Si vous doutez de ce que je n'ai pu savoir, ni par lui ni par moi, je vous citerai mes autorités sur tout cela, et certes vous les trouverez, comme on dit, irréfrmjables.
Je vous écris d'Issy, où je suis en famille depuis huit jours. Vous savez où est Issy. Mon frère y a une petite maison, et parce qu'elle est placée hors de Yaugirard, il s'y croit à la campagne. Nous tachons de le croire aussi.
Voisin de Fleury et de madame de Pastoret, j'ai été la voir, il y a huit jours. Elle m'avait donné de vos nouvelles ; de sorte que celles que j'ai reçues de votre santé ont continué à me faire plaisir, sans me surprendre.
Une autre fois je vous parlerai de vous et de moi ; la relation m'a assommé. Mais je me suis consacré à mourir au service de toutes vos curiosités. Malheureusement je n'aurai plus de nouvelles à vous donner ; je ne saurai plus rien, et ne pourrai par conséquent vous être bon à rien. Soyez sûre, au moins, que rien ne m'intéressera autant que d'apprendre que vous continuez à vous porter mieux, et que vous songez à me le dire. Mon frère va mal, lui. Son ancien mal Ta repris, et rien ne l'a jusqu'ici soulagé, que Zimmermann, sur la solitude : c'est un remède qu'il vous doit.
Il y a près d'un mois que je n'ai vu M. Mole. J'ai su qu'il était venu deux fois depuis huit jours; mais il y en a neuf que je suis absent.
J'ai lu madame Cottin. Je vous passe, à vous, votre goût pour elle, parce que, si vous aimez ses mauvais romans , c'est par simple reconnaissance du plaisir que vous y trouvez, ce qui est juste et même délicat. Vous n'en faites point pour cela, comme quelques autres lectrices, une grande femme et un génie. Son dernier ouvrage m'a paru irréprochable, et voilà tout. C'est un éloge qu'au reste elle a mérité pour la première fois.
Mais, bons dieux ! pourquoi me faites-vous vous parler de madame Cottin? Je n'ai pas même le temps de vous
parler de vous-même. Ce sera pour une autre fois. P. S. Vous ne m'envoyez pas les vers de M. de Yintimille, et ne m'en dites rien. Je ne vous donnerai plus de nouvelles , quand même il m'en viendrait. J'en excepte pourtant l'arrivée de Chateaubriand à Trieste, parce que je m'y suis engagé.
Issy, 10 août 1806.
A madame de VintimiUe.
Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous ra- « contera », dit-il, « dans nos foyers, à la fin de cet au- « tomne, les choses des pays lointains. »
Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.
Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très-chrétiennement remerciée, et s'est enfin senti content et charmé de son sort.
« Sou étoile », à ce qu'il me marque , « commence à « l'emporter visiblement, et les prières de Sainl-Sulpice « ont opéré. »
Saint-Sulpice , c'est-à-dire le séminaire , fait en effet tous les soirs; pour son heureux voyage, une prière à laquelle il a beaucoup de foi, depuis le vaisseau autrichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance.
Tous les biens sont mêlés de maux, et, pour tempérer, par une légère amertume , la joie extrême que pourrait nous causer le bon état où se trouve la conscience du voyageur, on a imprimé ce matin dans le Mercure un bout II. 24