‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 5 sur 32 · DE LA POESIE · texte numérisé non relu

DE LA POESIE

Qu'est-ce donc que la poésie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je soutiens qu'il se f'.ouve, dans tous les mots employés par le vrai l>oële , pour les yeux un cerlain phosphore , l)our le goût un certain nectar, pour l'altenlion une and>roisie qui n'est point dans les autres mots.

Platon enseignait que toutes les choses créées ne sont que le produit d'un moule, (pii esl dans l'esprit dv Dieu , et (pfil appelle idcc. L'id(''e est à Tiniagi" ce «pie la cause est au produit. Or, [)i(^en(lait ce philosophe, toutes

( hoses iiVtaiU qu'une copie de l'idée . Timage qu'une copie des choses , et les mots , à leur tour , qu'une expression de l'image , les poètes qui sont si fiers de leur art , ne font cependant, dans leurs poëmes, que des copies de la copie d'une copie, et, par conséquent, quelque chose d'infiniment imparfait, parce que cela est infiniment éloigné , et différent du vrai modèle. Platon voulait condamner la poésie, et il lui faisait des reproches dignes d'elle et dignes de lui. Mais je veux la défendre, et, en entrant dans sa doctrine, je la tourne toute en faveur de cette poésie qu'il proscrivait, en lui donnant une couronne. Je dis, n'en déplaise à Platon : Tout est périssable et défectueux ici-bas, excepté les formes qui sont fempreinte de l'idée. Or, que fait le poëte? A l'aide de certains rayons , il purge et vide les formes de matière, et nous fait voir l'univers tel qu'il est dans la pensée de Dieu même. Il ne prend de toutes choses que ce qui leur vient «lu ciel. Sa peinture n'est pas la copie d'une copie, mais un plâtre de l'archétype, plâtre creux , si je puis dire , qu'on porte aisément avec soi , qui entre aisément dans la mémoire, et se place au fond de l'àme , pour en faire le^» délices dans les instants de son loisir,

I.es a( conis iiiarliculos des passions no sonl pas plus naturels à l'iiomme que la poésie.

L'espiit n'a point de part à la véritable poésie; elle est un don du ciel qui l'a mise en nous; elle sort de l'àme seule; elle vient dans la rêverie; mais, quoi qu'on fasse, la réflexion ne la trouve jamais. L'esprit, cependant, l.i prépare , en ofTi-ant à l'âme les objets que la réflexion dt'terre, en quelque sorte. L'émotion et le savoir, voilà sa cause, et voilà sa matière. La matière sans cause ne sert à rien ; la cause sans matière vaudrait mieux : une belle disposition qui demeure oisive, se fait au moins sentir à celui qui l'a , et le rend heureux.

* Le (aient po(''ti<jue naît dans les âmes vives de rinipuissance de raisonner.

La pu('si(' n'csl utile qu'aux plaisiis de notre ànir.

La nature bien ordonna, contemplée par l'homme bien ordonné, est la base, le fondement , l'essence du beau poétique.

C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie.

Rien de ce qui ne transporte pas n'est poésie. La lyre est, en quelque manière, un instrument ailé.

Il faut que le poète soit, non-seulement le Phidias et le Dédale de ses vers, mais aussi le Promélhéc , et qu'avec la figure et le mouvement , il leur donne Tame et la vie.

La haute poésie est chaste et pieuse par essence, disons même, par position ; car sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre , et la rend voisine du ciel. De là , comme les esprits immortels , elle voit les âmes , les pensées, et peu les corps.

Quiconque n'a jamais été pieux ne deviendra jamais poète. L'exemple de Voltaire même ne dément pas celte assertion. Il fut enfant, et ce qui prouve qu'il avait été dominé par les impressions religieuses, c'est qu'il passa sa vie à les rappeler, à les décrier et à les combattre.

XMÏ.

Même quand le poéae parie d'objets qu'il veut rendre odieux, il faut que son style soit calme , que ses termes soient modérés , et qu'il épargne l'ennemi , conservant cette dignité qui vient de la paix d'une àme supérieure à toutes choses. Qu'il se souvienne de ce beau mot de Lucain :

Paccm sumnia tenent

Voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée, et vses eirets? lisez les poêles. Voulezvous connaître la morale, la politique? lisez les poètes. Ce qui vous plaît chez eux , approfondissez-le : c'est le vrai, ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaîtie riiomnie.

Les poêles sont enfants avec beauroup (]« grandeur d'âme el avec une céleste intelligence.

l.e poêle s'interroge; le philosophe se regarde.

Les poêles ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau , ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n'en trouvent en cherchant le vrai.

XYIÏL

Les poêles qui, dans l'épique, représentent une communication, perpétuellement ouverte , de la terre au ciel , et entretenue par des êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux, n'ont fait qu'imaginer et que peindre confusément le véritable état du moiule , dans ce qu'il y a de plus digne d être connu et de plus caché à nos yeux.

Le viai poète a des mots qui montrent sa peu-

séc, lies pens«'es qui laisseiil voir son ixnw., l'i uno àme où tout se peiiil distinctemeiU. Il a un espril plein d'images très-claires, tandis que le nôtre n'est rempli que de signalements confus.

Les poêles sont plus inspirés par les images que par la présence même des objets.

XXf.

Pour être bon et pour être poëte, il faut vêtir d'abord ce qu'on regarde, et ne rien voir tout nu. Il faut au moins mettre sa bienveillance et une ceilaine aménité entre tous les objets et soi.

Les autres écrivains placent leurs pensi'es devant notre attention ; les poêles gravent les leurs dans notre souvenir. Ils ont un lancraue souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité. Il sort des figures de leurs mots, ei des images des clioses qu'ils ont touchées.

Wlll.

■ Il ne faut pas seulement ({u'ii y ail dans un II. ;l

poriiie (It* la poésie d'images, mais aussi de la poésie d'idées.

Il faut que les pensées des poètes soient légères, nettes, distinctes, achevées, et que leurs paroles ressemblent à leurs pensées.

Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.

XXV r.

Tous les vers excellents sont comme des impromptus faits à loisir. On peut dire de ceux qui ne sont pas nés comme d'eux-mêmes, et sortis tout à coup des flancs d'une paisible rêverie : Prolcm sine maire crealam. Us oiU tous quelque chose d'imparfait e( de non achevé.

Chaque parole du poêle rend un son tellement clair, et présente im sens tellement net, que l'attention, qui s'y arrête avec charme, peut aussi s'en détacher avec facilité, pour passer aux paroles qui suivent, et où l'at-

U'iïd un auUe plaisir, la surprise de Voir (oui à coup (les niots vulgaires devenus beaux , des mois usés rendus à leur fi'aîcheur première, des mois obscurs couverts de clarl('s.

LY'locution, dans l'éloquence, roule ses (lois comme les fleuves. Mais, dans la po(''sie, il y a plus d'art: desjels, des cascades, des nappes, des jeux de mots de toute espèce y sont ménagés avec soin, et en aui;menleiU le charme par leui- variée'.

Le caractère de la poésie est une clarl<' suprême. Il faut que les vers soient de cristal ou diaphane ou coloré : diaphane, quand ils ne doivent nous donner que la vue de l'àme ou de sa substance; coloré, quand ils ont à peindre les passions qui l'altèrent, on les nuances dont l'esprit de l'homme se teint.

Il y a des vers qui, pai- leur caractère, semblent appartenii' an règne minéral : ils onl de la ductililé et de l'éclat; d'autres, an règne v<''gétal : ils onl de la sève; d'autres, enlni ,

au règne auiiual oii animé, et ils ont de la vie. Les plus beaux sont ceux qui ont de Tàme ; ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus.

Les vers ne s'estiment ni au nomhie ni au poids , mais au titre.

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