‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · XXXV I · texte numérisé non relu

XXXV I

Il est des vers qu'on croit rapides, et (pii ne sont que remuants ; ils marquent plus le mouvement que le progrès; ils n'ont pas d'ailes, mais des pattes, des pieds, des articulations où l'on voit la secousse. Il faut que le vers sérieux avance à giands pas , et non en piétinant. Il doit donner à la rapidité , ([uand il veut la peindre, la marche des dieux d'Homère : « 11 l'ait u|î pas, et il arrive. »

Dans le langage ordinaire, les mots. servent à rappeler les choses ; mais quami le langage est vraiment poétique, les choses serven( loujours à rap|K'ler les mots.

' bans le style i)oéti(]ue , cIkkjuc mol retentit comme le son d'une lyic hien montée , et laisse toujours après lui un grand nondue d'ondidalions.

Une des causes principales de la cori'Ui>t!0]i et de la dégradalioii de la poésie est que les vers n'aient plus été faits pour être chantés.

Le chant est le ton naturel de l'imagination. On raconte ihistoire, mais on chante les fables; la raison parle, mais l'imagination fredonne. Si les maximes et les lois offi'ent une sorte de mesure , c'est que la mémoire aime les cadences , et que le souvenir se plaît aux symétries.

Il faut que son sujet offre au génie du poêle une espèce de lieu fantastique qu'il puisse étendre et resserrer à volonté. Lu lieu trop réel, une popidation trop historique emprisonnent l'esprit et en gênent les mouvements.

Tout ouvrage de génie, é[>iqiic ou didactique, est trop long, s'il ne peut éijr lu «lans un jour.

On doit bannir avec soin du poënie épi- (luc, tout appareil combiné trop fastueux, et s'y intei'dire également les altitudes et les décorations du théâtre.

Tout ouvrage étendu ne peut être bien composé que par une égale continuité de force, de mouvement et d'attention. De là vient que la nature elle-même veut que les poëmes épiques soient écrits avec la même espèce d<i vers, et avec celui de tous qui demande, pour être bien fait, le plus de calme et de sagesse.

Il est nécessaire, pour le succès d'un poëme épique, que la moitié des idées et de la fable soit dans la tête des lecteurs. 11 faut que le pof'tc ait affaire à un pidjlic curieux d'apprendre ce que lui-même est désireux de racontei-. C'est ainsi ([ue l'auteur et les lecteurs ont à la fois la lêle épique , conjonction ou conjoncture qui est réellement indispensable.

XLVÏ.

On ne peul Irouver de poésie nulle pai'l, quand on n'en porte pas en soi.

XLYil.

La poésie construit avec peu de matière , avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l'air, avec des riens. Mais, qu'elle soit transparente ou solide , sombre ou lumineuse , sourde ou sonore , la matière poétique doit toujours être artistement travaillée. Le poète peut donc construire avec de Tair ou des métaux , avec de la lumière ou des sons , avec du fer ou du marbre , avec de la brique même ou de l'argile : il fera toujours un bon ouvrage, s'il sait être décorateui- dans les délails et architecte dans l'ensendjle.

XLVlfl.

Les mots s'illuminent, quand le doii^i <ln poi'lo v fait passer son pliospliorc

Les mots des poêles conservenl du sens, même lorsqu'ils sont détachés des autres , el plaisent isol(''s comme de h«'aux sons. On di-

rail des paroles lumineuses, de Voï, des perles , des diamanls el des Heurs.

Il faut que les mois, poui' être poétiques, soient ehauds du soufile de l'âme, ou humides de son baleine.

Comme ce nectaire de l'abeille qui cbange en miel la poussière des fleurs , ou comme cette liqueur (jui conveitit le plomb en or, le poëte a un souffle qui enfle les mots, les rend légers el les colore. 11 sait en quoi consiste le charme des paroles, et par quel arl on bâiil avec^elles des ('dific<»s enchantés.

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