‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · DU STYLE · texte numérisé non relu

DU STYLE

Lorsque les langues sont formées, la lacililé même de s'exprimer nuit à l'esprit, parce qu'aucun obstacle ne l'arrête, ne le contient , ne le rend circonspect , et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles , il est contraint de faire ce choix, par le retardement que lui imprime la nécessité de fouiller dans sa mémoire, pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire, en ce cas, qu'avec une grande attention.

L'homme aime à remuer ce qui est mobile, et à varier ce qui est variable; aussi

(liaque siècle iiinuiine aux langues quelque changement; et le même esprit d'invention qui les créa, les détériore en subsistant toujours.

C'est toujours par Y au-delà, et non pai" V endeçà, que les langues se corrompent; par Y audelà de leur son ordinaire, de leur naturelle énergie, de leur éclat habituel. C'est le luxe qui les corrompt, et le fracas qui accompagne leur décadence.

Les mots dont le son, la clarté et, pour ainsi dire, le volume sont amoindris, c'està-dire, qui n'expriment rien que d'adouci, sont dans le langage ce que les demi -tons soiU dans la musique ; ils y forment un genre achromatique. Ces mots prennent faveur, lorsqu'une langue, ayant acquis toute son énergie, et en ayant abusé , son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauU' qui frappe et qui plaît. Les espiils tiès-cuîtivés s'en contentent longtemps.

Vax JiKf'ialurc, il laul renionl'T aux sour-

ces dans chaque langue, parce qu'on oppose ainsi l'antiquité à la mode, el que d'ailleurs, en Uouvant, dans sa propre langue, cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût , on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus rien à redouter

de leur contagion.

On n'aime pas à trouver dans un livre les mots qu'on ne pourrait pas se permettre de dire, et qui détournent l'attention, non par leur beauté , mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu'ils sont là un fait de l'histoire littéraire ; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n'en montrent que la dépravation.

Yll.

Remplir un mot ancien d'un sens nouveau, dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé , pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir. On enrichit les langues en les fouillanl. 11 faut les (raiter comme les champs : pour les irn-

Jîé k'cuiub's , quand files ne soiU plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.

Vin.

Tontes les langues roulent de l'oi'.

Rendre aux mots leur sens physique et primitif, c'est les fonrbir, les nettoyei-, lenr lestituer leur clarté première; c'est refondre cette monnaie, et la remettre plus luisante dans la circulation; c'est renouveler, par le type, des empreintes effacées.

Le nom d'une chose n'en montre que l'apparence. Les noms bien entendus , bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! nous n'en avons que l'art , et même nous en avons peu l'art , parce que nous n'en avons pas assez la science. Quand on entend paifailement un mot , il devient comme tiansparent; on en voit la couleur, la forme; on sent son poids; on aperçoit sa dimension , et on sait le placer. Il faut souvenl , |)(UU' en bien ( oiniailre le sens, la

lorcêj la [H'opriété , avoir appiis son liistoiic. La science des mois enseignerait tout l'art du style. Yoilà pourquoi , quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à SCS sources , et on la contemple dans son cours. Pour bien écrire le français , il faudiait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l'or ne se ti'ouve qu'à de certaines profondeuî's.

11 est une foule de mots usuels qui n'ont qu'un demi-sens, et sont comme des demisons. Ils ne sont bons qu'à circuler dans le parlage , comme les liards dans le commerce. On ne doit pas les étaler, en les enchâssant dans des phrases ;, quand on pérore ou qu'on écrit. Il faut bien se garder surtout de les ftiire entrer dans des vers-, on commettrait la même faute que le compositeur qui admettiait, dans sa musique, des sons qui ne seraient pas des tons , ou des tons qui ne ^se raient pas des notes.

XIÏ.

Il y a dans la langue française de petits mots dont presque peisonne ne sait lien faire.

XIH.

Dans la langue française , les mois tirés du jeu, (le la chasse , de la guerre et de Técurie, oiU été nobles.

Il est important de fixer la langue dans les sciences, surtout dans la métaphysique, et de conserver, autant qu'il se pent , les e\pi'essions dont se sont servis les grands hommes.

Quand les mots n'appiennenl rien , c'est-iidire, loisiju'ils ne sont pas plus propres (pie d'autres à exprimer une pensée, et (pi'ils n'ont avec elle aucune union nécessaire , la mémoire ne peut se résoudre à les retenir, on ne les retient qu'avec peine, parce qu'elle est ohligé'c d'employer nne soi'te de violence pour lier ensemijle d(,\s choses qui tend(MU à se séparer.

Avant d'employer un {««au mol , failes-hii mie place.

Toutes les belles paroles sont suseeplihles de plus d'une signification. Quand un beau mot présente un sens plus beau que celui de l'auteur , il faut l'adopter.

XMII.

!1 faut que les mots se détachent bien du papier; c'est-à-dire qu'ils s'attachent facilement à l'attention, à la mémoire; qu'ils soient commodes à citer et à déplacer.

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs, si l'on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture , il y a des mots rudes qui sont fort bons , car ils font trait.

Les hommes qui n'ont que des pensées communes et de plates cervelles , ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel dc^ ceux qui ont la mémoire ornée , le cœur ('mu , l'espril éclairé el l'icil perçant.

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