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Lia seul beau son est plus beau qu'un long parler.
Les plus beaux sons , les plus beaux mois sont absolus, et ont entre eux des intervalles naturels qu'il faut observer en les prononçant. Quand on les presse et qu'on les joint , on les rend semblables à ces globules diaphanes, qui s'aplatissent aussitôt qu'ils se touchent, perdent leur transparence , en se collant les uns aux autres, et ne forment plus qu'un corps pâteux , quand ils sont ainsi réduits en masse.
Pour qu'une expi-ession soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il n'est nécessaire , eu disant pourtant avec précision ce qu'il faut; qu'il y ait en elle abondance et économie; que Vélroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.
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XXIY.
Que tle soin pour polir uu verre! Mais ou voit clair et on voit loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, el on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l'esprit; Tesprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.
Les mots, comme les verres, oi)scurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir.
Nous devons reconnaître , poui' maîtres des mots, ceux qui savent en abuser, el ceux qui savent en user ; mais ceux-ci sont les rois des langues , et ceux-là en sont les tyrans.
11 faut assortir les phrases et les mots à la voix, et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous , et les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu'on ne doit par-
Icr (ju'aiix yeux el , pour ainsi dire, à roicillc Je son locloui'.
XXYIII.
Il y a harmonie pour l'esprit, toutes les fois qu'il y a parAiite propriété dans les expressions. Or, quand l'esprit est satisfait , il prend peu garde à ce que désire l'oreille.
Quoi qu'on en dise, c'est la signification surtout qui fait le son et l'harmonie; et, comme, dans la musique , c'est l'oreille qui flatte l'esprit, dans rharmonie du discours, c'est l'esprit surtout qui fait que l'oreille est flattée. Exceptez-en un petit nombre de mots trèsrudes el d'autres qui sont très-doux , les langues se composent de mots d'un son indiiïéjent, et dont le sens déteimine l'agrément, même pour l'ouïe. Dans le vers de Boileau, par exemple,
« Traçât a pas laidils nii pénible sillon , »
on remarque peu , ou même on ne remarque point le bizarre rap])rochement de toutes ces syllabes : ira-ça-la-pas-lar..,. ; tant il est vi'ai que le sens fait le son!
« Moi, j'en étais liaio et ne puis lui survivre! -
La douceur du son, dans le mot Imic , en tempère le sens et adoucit ce qu'il a de rude. De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son , il ne résulte qu'un mot triste : et les mots tristes sont beaux.
Ce n'est pas tant le son que le sens des mots, qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L'hal)ile écrivain s'attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D'autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte , qu'on puisse les lire sans obstacle , et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit ; ils sont prudents. Les périodes de certains auteui's sont propres et commodes à ce dessein. Elles amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d'un papier feuilleté.
Il serait singuliei' que le style ne fut beau
que lorsqu'il a quelque obscurité , c'esl-à-dire quelques nuages ; el peut-être cela est vrai , quand cette obscuiité lui vient de son excellence même , du choix des mots qui ne sont pas communs , du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et (juelque beauté cachée. 11 est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous , que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi.
XXXÏII.
C'est lui giand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.
Quelquefois le mot vague est préféiable au lerme propre. Il est, selon l'expression de Boileau , des obscurités élégantes ; il en est de majestueuses; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l'esprit ce (pi'il ne serait pas possible à la clarlé de lui faire voir.
I>anniss('z des mois huile in(l(''l(Miuinati(Hi ,
pl failes-en des cbinVes invaiiables : il n'y aura plus (le jeu dans la parole, et dès lors plus d'éloquence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable, dans les affections de l'àme, demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus , il n'y aura plus même d'axiomes. C'est l'équivoque, l'incertitude, c'est-à-dire , la souplesse des mots qui est un de leurs gi'ands avantages, et qui permet d'en faire un usage exact.
Le sens caché dans les mots dont on fait usage , sens souvent très-élendu et très-impoitant, mais d'une importance et d'une étendue qu'on sent et qu'on n'aperçoit pas , est comme une lueur dans un brouillard. C'est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais qui l'éclairé sûrement. Elle est en lui , mais loin de ses yeux, et lui fnit tout voir, sans qu'il la voie.