IG
Avoir un bon esprit et nn mauvais cerveau : cela est assez commun parmi les délicats.
Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.
Génies gras , ne méprisez pas les maigres ! XÏI.
Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force de l'esprit, et une faiblesse d'esprit qui vient de la force du corps.
L'esprit a de la force, tant ([u'on a la force de se plaindre de sa faiblesse.
Certains esprits , pour faiie éclater leur feu , ont besoin d'être contenus et comme captivés
IG3 par lin sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s'élancent par jets , semblables à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque , renfermée en un petit espace et contenue entre les parois d'une bouteille , leinfermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.
Il est des esprits légers, mais qui n'ont pas de légères opinions ; leurs doctrines et leurs vertus les rendent graves , quand il le faut. Il y a , au contraiie, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très-futiles, et alors tout est perdu.
Quelque légèreté entre toujours dans les ikjtures excellentes, et comme elles ont des ailes pour s'élever, elles en ont aussi pour s'égarer.
XYII
Ce qu'on appelle légèreté d'esprit n'est quelquefois qu'une apparence produite par la facilité de ses mouvements ; une légèreté d'évolutions, fort différente de la légèreté d'attention et de jugement.
Il y a des hommes qui n'ont tout leur espril que lorsqu'ils sont de bonne humeur , et d'aulies que lorsqu'ils sont tristes.
Les uns ne peuvent trouver d'aetivité que dans le repos , et les autres de repos que dans le mouvement.
* Il est des esprits aventuriers qui n'attendent et ne reçoivent leurs idées que du hasard.
Les esprits qui ne se reposent jamais , sont sujets à beaucoup d'écarts.
Comme il y a des hommes qui ont plus de mémoire que de jugement , il y en a qui ont , en quelque sorte, plus de pensées que d'esprit ; aussi ne peuvent-ils ni les atteler ni les mener. D'autres n'ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d'ennui , s'il n'est égayé par des bagatelles. D'auti-es enfm ont trop de pen-
lo:) sées pour leur âge et pour leur sauté , et elles les tourmentent.
Les uns se déclament leurs pensées , d'autres se les récitent, et d'autres se les chantent. Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler.
La raison est abeille, et l'on n'exige d'elle que son produit ; son utilité lui tient lieu de beauté. Mais l'esprit n'est qu'un papillon, et un esprit sans agrément est comme un papillon sans couleurs i il ne cause aucun plaisir.
On n'est jamais médiocre quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentiments.
11 y a des esprits creux et sonores , où les pensées retentissent comme dans un instrument, lien est d'autres dont la solidité est plane, et où la pensée la plus harmonieuse ne produit que l'effet d'un coup de marteau.