‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 14 sur 53 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l'étrange abus qu'ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux , et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n'en deviendront que plus palpables, le chaos succédera à la nuit.

A ces esprits lourds qui vous gênent par leur poids et leur immobilité, qu'on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s'aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s'élever, à planer, à s'égarer, à fendre l'air, pour revenir h un point fixe , solide et précis !

Avoir fortement des idées, ce n'est rien;

Mi riinporlanl est d'avoir des idées Tories, c'eslà-dire où il y ait une giande force de vérité. Or, la vérité et sa force ne dépendent point de la tête d'un homme. On appelle un homme fort celui qui tient tète aux objections; mais ce n'est là qu'une force d'attitude. Un trait obtus, lancé d'une main forte, peut frapper fortement, parce que l'on va du corps au corps ; mais de lorts poumons et un fort entêtement ne donneront point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l'espiit seul va à l'esprit.

Ce n'est pas une tête forte, mais une raison forte qu'il faut honorer dans les autres et désirer pour soi. Souvent ce qu'on appelle une tête forte n'est qu'une forte déraison.

LU

L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.

On est ferme par principes, et têtu pai- tem-

17;^ pérament. Le lètu est felui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli , n'en peuvent plus ou n'en peuvent de longtemps prendre un autre.

LIY.

La force de cervelle fait les entêtés, et la force d'esprit les caractères fermes.

Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils sont.

LYL

Les esprits ardents ont quelque chose d'un peu fou, et les esprits froids quelque chose d'un peu stupide.

Peu d'esprits sont spacieux ; peu même ont une place vide et offrent quelque point vacant. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche. Pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres , il faut qu'un esprit se conseive toujours

I7i plus mand que ses pr<»|)ivs pensées, et, pour cela, qu'il leur donne une former ployante, aisée à resserrer, à étendre , propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vues comtes voient clair <lans leurs petites idées, et ne voient rien dans celles d'autrui. Esprits de nuit et de ténèbres, ils sonî semblables à ces mauvais yeux qui voient di; près ce qui est obscur, et qui , de loin, ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.

LVin.

Il y a des esprits fatigués, qui vont l'amble et le traquenard; mais leui* allure ne déplaît pas h tous les goûts.

On se luxe l'esprit comme le corps.

Il y a des esprits machines qui digèrent ce qu'ils apprennent comme le canard de Vaucauson digérait les aliments : digestion mécani(|ue et qui ne noun'it pas.

L'élévation d'esprit se plaît aux gi'nc'rali-

tés; sa gravité penche vers les applications.

Les questions montrent l'étenclue de l'esprit, et les réponses sa finesse.

Il est des esprits méditatifs et difficiles , qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du tô v.cû.ôv, ou du beau céleste , dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu'ils l'ont toujours devant la \Tie, même alors qu'ils n'ont rien devant les yeux ; esprits amis de la lumière , qui , lorsqu'il leur vient une idée à mettre en œuvre , la considèrent longuement et attendent qu'elle reluise, comme le prescrivait Buffon, quand il définissait le génie l'aptitude h la patience ; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière , et les mots même les plus ternes renferment en lem- sein le principe et l'amorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, oii l'on trouvait des diamants, quand on en brisait l'enveloppe, et qu'on avait des mains heureuses ; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans

tous les points que peul atleiiKliv la pensée, coninie le feu dans tous les corps ; esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la litléi-ature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains qu'après avoir cherché longtem[)S la veine (}ui le recelait, et l'en avoir fait soudainement jaillir; esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent , par exemple , que voir en beau et embellir, c'est voir et montrer chaque chose telle qu'elle est réellement dans les recoins de son essence , et non pas telle qu'elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces; esprits qui se contentent peu , à cause d'une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et les modèles qu'il faut suivre , et ceux que l'on doit éviter; esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer (juc sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers, qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection , qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés , mais qui , parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet oîi se trouve on sniahon-

dan( e rélémenl dont ils ont besoin et l'espace qn'il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent sans monument, n'ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu'une fécondité interne et qui n'eut que peu de confidents.

TITIiK V.

Page 1