‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 29 sur 53 · I.XVill · texte numérisé non relu

I.XVill

\Jnt' convinsalion inj^énieusc avec un liomme est un unisson; avec une femme, c'est une haiinonie, un concert. Vous sortez satisfait (le Tune ; vous soitez de l'autre enchante''.

11 ne i'aul i»as montrer unt; < haleur qui ne sera pas pai'lagée; rien n'est plus IVoid (|ue ce (|ui n'est pas communique''.

Dans le discours, la passion, (jui est véliéniente, ne doit être que la danie d'atours de l'intelligence, qui est tranepiille. Il est permis, il est même louable de parler avec son humeur; mais il ne laul penser et juger qu'ave<' sa r'aison.

Il vaut mieux remuée une (piesti(»n , sans la (lécid<*r, (|iu' la d^'cider, sans la r<'nniei-.

L'un aime à dire ce qu'il suil , el Taulie à (lire ce qu'il pense.

Qui ne sait pas se taire n'obtient point d'as- (endant. S'il faut agir, prodigue-toi; s'il faut parler, ménage-toi; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l'abondance, l'ardeur, la volubilité.

La taciturnité est, dans quelques hommes, inie qualité politique, espèce de charlatanisme qui a tous les effets des charlatanismes cachés.

Si quelqu'un a deux noms , il faut l'appeler du plus beau, du plus doux et du plus sonore.

N'usez que de pièces d'or el d'argent, dans le commerce de la parole.

On doit lespecler la pudeui- et la piété, dans

la légèreté de la conversation. Les exposer à rougir et les lli'trii", est un jeu giossier, un vélitable attentat.

Se coiinaitre est un devoir; mais il ne nous est point ordonné de connaître les autres. Observer leurs défauts, au-delà du premier coupd'œil , est utile aux affaires, mais inutile, nuisible même à nos vertus.

Rendre risible ce qui ne Test pas, c'est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.

Quiconque rit du mal, quel (jue soit (e mal, n'a pas le sens moral parfaitement droit. S'égayer du mal, c'est s'en réjouir.

Il faut haïr et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût; le sot rire est toujours le rire d'un sot ; il rend haïssable celui qui l'a.

Dans les qualifications odieuses, les âmes

douces restent toujours eu deçà : elles ménagent et se ménagent.

Ne montrez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.

LXXXIY.

nédisance ( lii^nité

La médisance est le soulagement de la ma-

LXXXY.

En prenant pour un travers d'esprit ce qui n'est qu'un travers d'opinion , ou pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur ; en jugeant un homme d'après un propos, une vie d'après un fait, une àme d'après un mouvement , quand tout cela est irrégulier, ou fait beaucoup de mal et beaucoup d'injustices.

LXXXYl.

Pour dire du mal d'un homme illustre, il faul attendis qu'il en ait fait.

S'il est pardonnable déjuger les vivants avet' son humeur, il n'est permis déjuger les morts qu'avec sa raison. Devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une i'«'gle immoitelle , celle de la justice.

LXXXVll I.

Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.

Dire d'un homme vain et bavard : c'est un bon père de famille , un bon voisin , un hôte affectueux , c'est le juger avec son âme. Dire, au contraire, du pèie de famille homme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospitalier, qu'il est bavard, c'est le juger avec son esprit; c'est oublier le visage pour la verrue, et le plan pour le point.

Attribuer à un galant honune le mérite qu'il n'a pas, c'est méconnaître celui qu'il a.

Hepos aux bons ! paix aux Iranqiiillos !

Braver toujours les bienséances est d'une» âme abjecte ou ronompue ; en être esclave dans toutes les occasions est d'une âme petite. Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d'accord.

XCilJ.

La^déférence pour i'àge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir; pour les égaux, les étrangers et les inconnus, elle est une partie de la politesse ou de la vraie civilité''.

La politesse est la fleur de l'humanit»'. Qui n'est pas assez poli, n'est pas assez humain.

Rendez le pauvre vertueux et poli , afin qu'il soit également agréable aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu.

XCYL

La politesse est une sorte d'émoussoir qui

niveloppe les aspérités de noire caractère, et enipè( he que les autres n'en soient blessés. Il n'es! jamais peiniis do s'en (lé])ouillei', même j>oin' hitto!" contre les gens grossiers.

Il y a de la bonne grâce et une sorte d'urbanité à commencer avec les hommes par l'estime et la confiance. Cela prouve en eflot , tout au moins, qu'on a longtemps vécu en bonne compagnie, avec les autres et avec soimême.

La politesse est à la bonté ce que les paroles sont à la pensée. Elle n'agit pas seulement sur les manières, mais sur l'esprit et sur le cœur; elle rend modérés et doux tous les sentiments , toutes les opinions et toutes les paroles.

La civilité est une partie de l'honnête. (].

La familiarité plaît , même sans bonté; avec la bonté, elle enchante.

i'ùo

Le naturel qui s'expose à la risée , sans la prévoir, c'est le naïf; s'il la prévoit, sans la craindre, c'est la franchise. Ceux qui ont su conserver entier leur propre naturel , sont toujours charmés de celui des autres , quand même il serait opposé au leur.

Toute naïveté court le risque d'un ridicule , et n'en mérite aucun, car il y a, dans toute naïveté, confiance sans réflexion et témoignage d'innocence.

cm.

La crédulité est l'indice d'un hon naturel.

La gravité n'est que l'écorce de la sagesse ; mais elle la conserve.

La bonhomie est une perfection. Elle consiste à ne refuser son intérêt h rien de ce qui occupe l'attention , et son attention à rien de ce qui est innocent. C'est une enfance agrandie, conservée, affermie et développée. Elle

son <l«' lumlicui' à riionimc oiilinaiie, el drvienl mit; source al)on(laiilt' de plaisirs et de (l(''lassemenls pour rhonime occupé et pour le jjjrand homme.

Page 1