‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 41 sur 53 · XXV J · texte numérisé non relu

XXV J

11 y a des actes de justice qui coirompent ceux qui les font.

* Quand on a , soit en ses mains , soit dans son esprit, quelque autorité, il faut être nonseulement juste ou équitable, mais justicier, c'est-à-dire punisseur ou récompenseur.

On pensait autrefois que la justice ne devait pas naître de la loi , mais la loi de la justice.

11 y a des lois et des décrets. On ne peut appeler loi que ce qui paraît le plus juste , le plus

snge , le plus iiioialcment obligaloiie , le plus conforme à la volonlé de Dieu. Deslinécs à régner toujours , les lois doivent porter l'empreinte d'une raison élevée au-dessus de tous les cas particuliers. Les décrets, au contraire, n'ont que les circonstances en vue ; ils sont lendus par le législateur, non en tant que législateur , mais en tant qu'administrateur de la cité. Faits pour un temps, pour un moment, ils n'ont pas besoin d'être, comme la loi, l'expression de la raison éternelle : il suffit qu'ils soient connnandés par la prudence. Les lois se taisent dans les troubles ; c'est alors que les décrets parlent. Les lois brillent dans les beaux jours , et les décrets dans les jours nébuleux. Ils voilent la loi comme, en de certains moments où l'adonition est suspendue , on voile, dans nos temples, ce qu'on y bonoie, pour en éviter la profanation.

Les meilleures lois naissent des usages.

Les premières lois n'ont été que les premières prati(|ues rendues immuables par l'injonction de l'autorité publicpic. Tout ce qui devient

lui, avait d'abord éiécoutunie, et l'histoire de notre droit coutumier fut celle du droit de tous les peuples. Les lois de Solon se firent comme la coutume de Sens. Des lois ainsi faites ne sont pas les pires , et l'esprit de choisir , d'accommoder , de corriger , de rédiger avec perfection j n'est pas le moindre.

Oter aux lois leur vétusté , c'est les rendre moins vénérables : si on est réduit à en substituer de nouvelles aux anciennes , il faut leur donner un air d'antiquité; il faut qu'il y ait de vieilles désinences dans les mots qui les expriment , et quelque chose qui réponde aux untor et iinto des latins.

En Grèce, les sages avaient égard, dans leurs lois, à la commodité des peuples dont ils évitaient de contrarier les habitudes et les mœurs. Ils les faisaient propres à plaire, et comme ils auraient fait des vers. Il faut bien , en effet, que les lois s'ajustent, jusques à un certain point, aux habitudes et aux mœurs, et qu'elles soient bonnes, comme disait Solon, pour le peuple qui les reçoit; mais il faut

«[u'elles soicnl iiieilleuies que lui. Ou doit avoir «*gard , peut-être , à la grossièreté des esprits , mais non à leur dépravation ; car il s'agit de redresser , et il y a dans les hommes une chose (jui est éternellement flexible : ce sont leurs vices. iA''o6' in recliim genitos nalura juvat , si cmcndari volimius.

Les lois sont de simples écriteaux placés souvent dans des recoins où personne ne peut les lire. Si vous voulez que le public ne passe pas par un chemin , fermez-le par une jjarrière qui arrête, dès le premier pas, l'homme même le plus distrait. L'impossibilité éloigne mieux que la défense des choses qui sont interdites.

Nécessité qui vient des choses nous soumet ; nécessité qui vient des hommes nous révolte. Mettez donc dans des choses insensibles, impassibles et inflexibles, telles que la loi et la règle, les nécessités que vous avez besoin d'imposer aux autres ou à vous-mêmes.

On peut iilaitler des causes, mais il ne liait

pas plaider les lois. Plaider publiquenieiit les lois , c'est en mettre le germe à nu. La source en doit être sacrée , et , par cette raison , cachée ; et vous l'exposez au grand air , au grand jour ! Quelle horrible profanation ! Quand les lois naissent de la discussion , elles ne viennent plus d'en haut, ni du secret de la conscience : elles naissent justiciables de la chicane.

Depuis l'établissement des parlements , tout le monde, dans la plupart des causes, était jugé par les mêmes juges. Hors de l'administration de la justice, les juges n'étaient, à proprement parler, les supérieurs de personne. On était donc jugé par ses pairs , mais par des pairs plus savants que soi.

XXXYIII.

Passer des jurisconsultes aux pairs, c'est descendre et rétrograder.

Pour bien présider un corps d'hommes médiocres et mobiles , il faut être médiocre et mobile comme eux.

Un corps vaut mieux qu'une assemljlée, parce qu'il est moins pressé d'agir, de constater son existence, et que lorsqu'il s'égare et qu'il se trompe , il a le temps de se reconnaître et de s'amender.

Il faut placer dans le temple des sages , et non pas sur les bancs des opinants, ceux dont l'opinion est d'une grande autorité. On doit les employer à décider, mais non pas à délibérer. Leur voix doit faire loi et non pas faire nombre. Comme ils sont hors de pair, il faut les tenir hors des rangs.

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