TITRE XVI
DES MŒURS PUBLiyT'ES ET PRIVÉES; DU CARVr.TERE DES NATIONS.
Les mœurs se composent de coutumes et (rhabitudes. Les coutumes font les mœurs publiques, et les habitudes les mœurs individuelles. Si les mœurs publiques sont bonnes , les mœurs individuelles comptent pour peu, parce que la diffamation, qui les. punit, en arrête les inconvénients. Mais, quand les mœurs publiques sont mauvaises , les bonnes mœurs particulières acquièrent une importance extrême. Elles en deviennent la censure, et quelquefois le correctif. Elles sauvent les principes par une sorte de protestation contre le siècle; elles conservent le feu sacré, et le transmettent, comme un dép(*)t, à la génération qui suit.
Les mœurs publiques sont un eheniiuqueles suecesseurs Irouveul frayé dans la course de la vie. Où il n'y a pas de mœurs, il n'y a pas de chemin ; chacun alors est obligé de frayer le sien, et, au lieu d'an'ivei', il s'épuise h cherchei' la route.
L'erreur principale ou la principale faute de la morale, comme doctiine veillant sur les institutions et les liabitudes de la société, consiste à laisser subsister comme innocent ce qui est funeste aux mœuis ind)li(]ues.
Les mœurs poétiques conviennent à l'individu isolé, les manu'S patriarcales à la famille, les mœurs graves à Tliomme public, et les mœurs saintes au prêtre, au vieillard, au malade et au chrétien. Les mœurs poétiques sont celles de l'âge d'or ; les mœurs patriarcales celles de la Bible , les mœurs graves ou austères celles de l'histoire, les mœurs saintes ou religieuses celles des légendes. Si donc nous voulons ( onnaître tout ce qui est
(ligne d'élre imité, il faut faire des légendes une partie de nos études et de nos observations. Les merveilles de la vie des saints ne sont pas leurs miracles, mais leurs mœurs. Ne croye/ pas à leurs miracles , si vous le voulez , mais croyez du moins à leurs mœurs , car rien n'est mieux attesté.
Il y a des mœurs et des coutumes attachées à la nature humaine , et qui se trouveront toujours partout. On dit de tel usage qu'il est grec, romain ou barbare; moi, je dis qu'il est humain , et que les hommes s'en avisent et l'inventent partout oii ils en ont besoin.
YI.
Le genre humain est , dans sa masse , une chose mobile qui cherche à se mettre de niveau.
Il s'agit, en histoire, d'apprécier les hommes; en politique, de pourvoir aux^esoins de l'àme et du corps ; en morale , de se perfectionner; en littérature, de réjouir et dVm-
. 3«9 lu^llii" son esprit pai- les clartés, les figures et les couleurs de la paiole; en religion, d'aimer le ciel ; en toutes choses , de connaître et d'améliorer toutes choses eu soi. Clierchez donc dans l'histoire des hommes ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas; dans la politique, ce qui est utile et ce qui ne l'est pas ; dans la morale, ce qui est juste et ce qui ne l'est pas; dans la littérature, ce qui est beau et ce qui ^ ne l'est pas ; dans les matières religieuses , ce qui est pieux et ce qui ne l'est pas ; en toutes choses enfin , ce qui- rend meilleur ou ce qui rend pire.
Mil.
Les temps sont pour nous comme les lieux ; nous vivons dans les uns comme dans les autres; nous en sommes environnés; ils nous touchent, nous emboîtent, et font toujouis sur nous quelque impression. Des lieux malsains et des temps corrompus nous infectent <le leur cont.igion.
Il f:iil être caillou dans le torrent , garder ses veines, et l'ouler sans être ni dissous, ni dissolvant.
Nous sommes (ons plus ou moins échos, et nous répétons, malgré nous, les vertus, les défauts, les mouvements et le caractère de ceux avec qui nous vivons.
L'exemple descend et ne monte pas.
Nous avons reçu le monde comme un héritage qu'il n'est permis à aucun de nous de détériorer, mais que chaque génération au contraire est obligée de laisser meilleur à la postérité.
XÏII.
Peu d'hommes sont dignes de l'expérience. La plupart s'en laissent corrompre.
Demander la nature humaine infaillible, incorruptible, c'est demander du vent qui n'ait point de mobilité.