‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 45 sur 53 · LY · texte numérisé non relu

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11 y a, dans le naturel des hommes et des peuples, quelque chose de querelleur. Quand cet esprit de dispute et de contestation s'exerce sur des minuties, pourquoi gémir? Ce sont là les siècles heureux. Le mal à craindre est celui qui attaque et qui dérange ce qu'il y a de fondamental dans l'ordre de la société.

En politique, il faut toujours laisser un os à ronger aux frondeurs.

LYII.

11 semble que les peuples aiment les périls , et que lorsqu'ils en manquent, ils s'en créent.

LMIl.

11 s'exhale de tous les cris et de toutes les plaintes une vapeur ; de cette vapeur il se forme un nuage , et de ce nnage il soit des foudres et des tempêtes.

Les révolutions sont des temps où le pauvre

n'est pas siir de sa probité, le lirhe île sa forliine, et rinnoceiit de sa vie.

Établissez la communauté, et vous aurez bientôt un peuple chasseur , guerriei* , dévastateur , el une agriculture abandonnée aux esclaves.

Ce qui rend les guerres civiles plus meurtiières que les autres, c'est qu'on se résout plus facilement à avoir son ennemi pour contemporain que pour voisin : on ne veut pas risquer de garder la vengeance si près de soi.

Flatter le peuple dans les tempêtes politiques, c'est dire aux flots de gouverner le vaisseau , et au pilote de céder aux flots.

Ce qui vient par la guerre s'en retournera par la guerre; toute dépouille sera reprise; tout butin sera dispersé; tous les vainqueurs seront vaincus, et toute ville pleine de proie sera saccagée à son tour.

Il s'établit toujours de i^raudos liaisons entre les peuples qui se font de longues guerres. La guerre est une espèce de commerce qui lie ceux même qu'elle désunit.

Les Français naissent légers , mais ils naissent modérés. Ils ont un esprit leste, agréable et peu imposant. Parmi eux, les sages mêmes, dans leurs écrits, semblent être de jeunes hommes.

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Hors des affections domestiques , tous les longs sentiments sont impossibles aux Français.

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Il n'y a pas de peuple au monde qui fasse le mal avec aussi peu de dignité que nous. Notre cupidité n'a que de l'étourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu'une fanfaronnade. Dès que nous nous écartons de la droiture et de la générosité , nous sommes ridicules et déplaisants; nos mesures sont étroites, nos pro-

jels mal concerlés , notre iiiainlicn même devient aigrefin. Les autres nations , pins graves, plus n'tk'chies , plus profoiulénient énmes, l'ont bientôt de nous leur dupe; on nous bafoue et l'on se moque de nous tant qu'on veut. La vertu seule nous sied bien; nous l'exerçons avec grâce , et presque en nous jouant ; nous faisons les plus nobles actions et les plus hauts sacrifices avec aisance, simplicité, grandeur. Mais il faut que nous soyons abandonnés à notre instinct ; si l'on veut nous faire agir par des voies étrangères à notre naturel , nous devenons mesquins, intrigants sans succès, jouets de tous et dignes de mépris. C'est pour cela que l'histoire de nos armées est si belle , et celle de nos compagnies si misérable. Voyez le sort de nos établissements dans les Indes. Nous avons bien pu, à main armée, chasser les nations rivales d'un poste qu'elles occupaient, et nous fîure, par notre humeur, plus d'amis qu'elles en ces contrées. L'Amérique et l'Inde n'ont point à nous redemander le sang injustement versé , et nous n'avons à redouter ni leur vengeance ni leur haine ; mais nous avons eu souvent à rougir de leur juste dédain ; jamais nous n'avons su y supplanter le commerce d'aucune nation , et souvent elles

ont chassé nos coniniis avec ignonjinie, comme (les friponneaux maladroits , assez impudents pour se mêler d'être trompeurs , sans industrie et sans vocation. Il faut à la mauvaise foi des combinaisons, des précautions, du secret, de la lenteur; le Français n'y est pas propre. Il ne réussit bien qu'aux sentiments qui exigent du jet, et au commerce qui demande du goiit, de la hardiesse et de la célérité.

LXYIII.

Les journaux et les livres sont plus dangereux en France qu'ailleurs , parce que tout le monde y veut avoir de l'esprit ; et que ceux qui n'en ont pas, en supposent toujours beaucoup à l'auteur qu'ils lisent , et se liaient de penser ou de parler comme lui.

Mettez la poésie d'Homère ou l'éloquence de Démosthènes à la mode, les Français en feront, et même ils y excelleront.

* En France, il semble qu'on aime les arts pour en juger bien plus que pour en jouir.

Il fitul manager lo vent aux tètos fi'ançaises, et le choisir, car tous les venls les fonl loiirnor.

Lxxn.

Les Français sont les hommes du monde les plus propres à devenii" fous, sans perdie la tête. Ils ne se trompent guère que méthodiquement , tant ils sont peu faits pour la ihétliode. Leur raison va toujours plus droit et plus vite que Mu* raisonnement.

Les Français étaient un peuple moral, par leurs vices mêmes , qui les attachaient peu à la matière; tandis que les Hollandais, par exemple, étaient un peuple ïïifl/cr/c/, même par leurs vertus , l'amour du travail et l'esprit d'épargne. Nous avons encore en France , une expression l)Ourgeoise qui est un reste et un signe de la noblesse et du désintéressement ordinaires en nos mœurs passées. On dit, dans nos petites villes, d'un homme qui aime à entasser; // tient à la matière, expression très-philosophique, et qui certes fait honneui* à la nation oii elle est en usage.

La sagesse de Bonaparte éUiil dans ses pensées, et la folie dans ses passions.

Dans les hommes du midi , la méchanceté s'évapore en paroles et en pensées. Moins suhtile et plus grave chez ceux du nord, elle ne peut se contenter que par des actes.

Dire vivement et avec feu des choses froides, est une coutume des méridionaux. C'est que leur vivacité ordinaire vient du sang, non de l'àme.

LXXVlï.

Les affaires d'Angleterre vont bien ; mais sa tranquillité va mal. Je ne vois là qu'un peuple qui croit ne pouvoir acheter ses richesses à trop haut prix. Otez-lui son commerce : il trouvera demain ses anxiétés politiques insupportables, et ne voudra plus les souffiir. Une vie toute paisible lui rendrait sa constitution odieuse. Son gouvernement est pour lui un sujet d'inquiétude et de défiance, non d'amour, de repos et de sécurité.

LXXVÏII.

C'est de l' Angleterre que sont sorties , comme des brouillards , les idées métaphysiques et politiques qui ont tout obscurci.

Les Anglais sont gens de bien pour leur propre compte, et gens sans foi pour le compte de leur pays.

Le peuple anglais est tranquille, toutes les fois qu'il n'est pas agité; violemment : son caractère lui tient lieu de police. Il est d'une humeur posée , qui donne aux passions le temps de s'amasser lentement et de croître ; aussi ses sentiments sont-ils forts.

Les Anglais sont élevés dans le respect des choses sérieuses , et les Français dans l'habitude de s'en moquer.

LXXXlï.

En Angleterre, le parlement est roi, et le roi ministre, mais ministre héréditaire, per-

péluel, inviolable. C'est un monarque mutilé, borgne, boiteux et manchot, mais honoré.

LXXXUI.

Fox était, dans toutes les acceptions de notre mot français, un homme qui savait se montrer; il ne savait pas autre chose.

Le mot de Louis XIV : « 11 n'y a plus de Py- « rénées », manque de justesse. Ce n'est pas là ce qui a rendu l'Espagne et la France amies; c'est plutôt la conquête de la Franche-Comté qui , n'ayant plus laissé , entre les deux nations , aucun sujet de discorde , a fait rentrer l'Espagne dans les limites naturelles où nous n'avions rien à lui envier. L'Espagne et la France sont donc et doivent rester unies, parce qu'il y a des Pyrénées.

L'orgueil est le caractère dominant du peuple espagnol. Jusque dans sa passion pour l'or, il y a plus d'orgueil que de cupidité. C'est l'éclat de ce métal, sa pureté, sa grandeur, et, pour ainsi dire, sa gloire, qui le lui rendent si cher. 11 le regarde comme le roi des

métaux, et se croit, comme la nation la plus noble de la terre, seul digne de le posséder. Aussi a-t-il été impitoyable envei'S les Indiens, pour leur ariacher cette matière souveraine , qui lui semblait captive entre les mains d'un peuple nu.

Los Espagnols ont, dans leurs sentiments, l'enflure qu'on trouve dans leurs livres; entlure d'autant plus déjjlorable qu'elle couvre une force de caractère et une grandeur réelles, lisse sont rendus odieux et ciiminels par nn faste insensé, et soniïreut encore anjouid'hui de l'horreui' que nous inspiiont les conquérants de rinde. Cet exemple doit enseigner aux autres peuples à prendre plus de soin de l'honneur de leur nom , et à le maintenir sans tache; car, malgi'é soi, on départ sur les individus, dans les rapports même de l'intimité, l'opinion qu'on a conçue des mœurs et du caractère général de leur nation.

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