‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 46 sur 53 · LXXXVI I · texte numérisé non relu

LXXXVI I

Donner à ses souverains de nouveaux empires, et trouver l'occasion de devenir et de se montrer savant , tel était le double but

qu'ambitionnait Améric Vespuce, et qui l'iionorail à ses yeux. Il trouvait beau de se gouvernei' , sur la mer et dans des pays incomms , par les règles de l'astronomie, science alors peu répandue et peu avancée. 11 avait de l'élévation dans l'esprit et de la hardiesse dans le caractère ; mais aucun grand principe de morale ne le dirigea jamais. Dans ses relations, il veut toujours paraître imbu des bonnes lettres; mais il écrit plutôt en homme à qui sa mémoire rappelle de belles descriptions, qu'en voyageur à qui son imagination représente de beaux objets.

LXXXYIII.

Anson voyagea avec faste, suivi pompeusement d'une nombreuse escorte. Byron se promena sur la mer, en homme qui voulait la connaître, parce qu'il devait s'y battre; Carteret, en marin qui aime son métier; Wallis, en gentilhomme qui veut étudier les coutumes et les lieux; M. de Bougainville , en militaire français qui prépare une relation piquante; Cook, en navigateur qui veut acquérir un grand nom et laisser une longue mémoire chez les nations polies et chez les sauvages.

Frédéric II. Ce roi sans femmes, ne seiu jamais mon liéros. Sa fameuse lactique a déjà démenti toute Festime qu'on en faisait , lors- ([u'elle a voulu , dans ces derniers temps , se mesurer avec notre impétuosité française. Ces Prussiens si vantés étaient toujours battus avant d'avoir achevé de se mettre en garde, en déroulant leurs longues évolutions. Si ses institutions militaires ont déjà peu réussi , que sera-ce de sa morale, ou, pour mieux dire , de ses influences de toute espèce , qui ont porté dans les esprits prussiens tant d'indilTérence pour tout ce qui est grave et sérieux , hors du travail et de la guerre? Il rendit son pays plus riche, plus belliqueux ; il ne le rendit pas meilleur.

La politesse dans les manières , et la barbarie dans les mœurs; la faiblesse par l'ignorance, et la présomption par les sfuccès; l'imperfection par nature , et l'excellence par emprunt ; des vices qui ont mille ans et seront éternels, parce qu'ils sont de race, d'habitude et de climat ; des vertus qui n'ont qu'un jour

el dureront peu , parce qu'elles sont de culture et non d'essence; un peuple enfin dont on a fait ce qu'il ne peut pas êtie , et qui est condamné à redevenir ce qu'il était : tels sont les Russes.

Il y a , dans les flatteries des Orientaux , plus d'admiration que de crainte.

Les Chinois sont-ils dans un état aussi imparfait qu'on le prétend , et y a-t-il au monde un seul peuple où le pouvoir , le ministre et le sujet soient plus fortement et plus distinctement unis , séparés , établis ? « Ils ont été souvent vaincus w , dit-on ; mais faut-il rendre les institutions d'une nation responsables des hasards et des événements de la guerre? Ils ont été souvent vaincus ! Oui , leurs empereurs , mais jamais leurs mœurs. Et la durée n'estelle pas un signe de 1 excellence , dans les lois , comme l'utilité et la clarté sont un caractère de vérité , dans les systèmes ? Or , quel peuple eut jamais des lois plus anciennes , qui aient moins varié , et qui aient été plus constamment honorées, aimc^es, étudiées?

xaii.

Voici comment on pouriait diviser le commerce des nations, d'après leur caractère : L'Espagnol, joaillier, orfèvre, lapidaire; l'Anglais, manufacturier; l'Allemand, marchand de papiers; le Hollandais, marchand de vivres , et le Fi'ançais marchand de modes. Dans la navigation, le premier est courageux, le second habile, le troisième savant, le quatrième industrieux, et le cinquième hasardeux. 11 faut donner à un vaisseau un .capitaine espagnol, un pilote anglais, un contre-maître allemand et des matelots hollandais; le Français ne marche que pour son compte. 11 faut proposer au premier une conquête; une entreprise au second , des recherches au troisième, au quatrième du gain, et un coup de main au cinquième. Le premier veut de gi^ands voyages, le second des voyages importants, le troisième des voyages utiles , le quatrième des voyages lucratifs, et le cinquième des voyages rapides. Le premier s'embarque pour aller, le second pour agir, le troisième pour voir, le quatrième pour gagner, et le cinquième pour arriver. La mei' enfin est pour l'Espagnol un chemin, pour l'Anglais un lieu ,

pour rAllemand un caljinel d'éludé, pour le Hollandais nue voie de Irauspoit , et pour le Français une chaise de poste.

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