IV
Les anciens, que tout matérialisait dans leurs institutions , étaient spiritualisés par leur poésie. * Ils disaient qu'il y avait une Muse (jui présidait à la science du gouvernement.
Les anciens avaient besoin de la vertu , et , n'y étant pas portés par le précepte , ils s'y
menaient , pour ainsi dire , eux-mêmes par des raisonnements et des considéiations légères.
YI.
Les anciens apprenaient au pied des autels de leurs dieux , en ne leur adressant que d'agréables et douces paroles, à être doux, ornés, polis dans leurs discours avec les hommes. * Ils faisaient cette prière à Vénus : « Accordez-nous de ne rien dire que d'agréable « et de ne rien faire qui ne plaise. »
YII.
La politesse athénienne était supérieure à la nôtre. Elle avait presque le langage de la galanterie. Socrate, dans le banquet de Platon, disait à Alcibiade : 'c Les yeux de l'esprit de- « viennent plus perçants , à l'âge où les yeux « du corps s'affaiblissent , et vous êtes encore « loin de cet âge. » Quelle grâce dans la contradiction !
On demandait un joui' à la fille d'Arislote , nommée Pythias, quelle couleur lui plaisait davantage. P]lle fît réponse que c'était celle qui naissait de la pudeur sur le visage des hommes simples et sans malice.
Dinarqiie disait aux Athéniens : « Vous avez « fait mourir Menon, le meiinier, parce qu'il « avait retenu dans son moulin un enfant libre « de Pellène. Vous avez puni de mort Thé- « mistius , parce qu'il avait insulté , pendant « les fêtes de Cérès, une musicienne de Rho- « des; et Euthymaque, parce qu'il avait pro- « stitué une jeune fille d'Olyntbe.... i> Quelle idée une telle sévérité donne h notre esprit de la douceur de mœurs et de la bonté naturelle des Athéniens ! Quelquefois , en effet , des lois rigides annoncent iln peuple qui est bon.
* Le mépris des injures particulières était un des caractères des mœurs antiques.
Les anciens vantent toujours la fermeté comme une qualité héroïque et rare. 11 fallait qu'ils fussent naturellement bien éloignés de notre sécheresse de cœur et de mœurs. Il y avait dans l'àme des anciens une sensibilité et des tendresses que nous n'avons plus. Des idées plus justes nous ont rendus , même
envers les Iu'tos , des juges plus S('vèies.
On reprochait à Euripide d'avoir lait Ménélas mëeliant sans nécessité ; cette censure était honorable aux critiques ; ils regardaient comme une chose absurde la méchanceté gratuite.
Aux Grecs , et surtout aux Athéniens, le beau littéraire et civil ; aux Romains , le beau moral et politique; aux Juifs, le beau religieux et domestique ; aux autres peuples, l'imitation de ces trois-là.
Les Grecs aimaient la vérité , mais ils ne pouvaient se refuser au désir de la parer , et à l'occasion de l'embellir; *ils aimaient à la dire, même solide , avec des paroles flottantes.
Les Athéniens et les Grecs prenaient grandement garde à la beauté du naturel. La pénétration d'esprit , la douceur et le courage faisaient la perfection de l'homme, aux yeux de Socrate et de Platon : la donceur, qui
rend l'homme pacifique dans la cité et agréable aux citoyens ; le courage, qui le rend ferme dans les maux, modéré dans les plaisirs même, et redoutable aux ennemis ; la pénétration d'esprit qui le rend délicieux à ses amis, dans la conveisation, et parfait dans sa propre vie, en lui faisant toujours apercevoir et faire ce qui est le mieux.
Converser et connaître : c'était en cela surtout que consistait , selon Platon , le bonheur de la vie privée.
XYII.
Il me semble beaucoup plus difficile d'être un moderne que d'être un ancien.
XYIII.
* O^i^'^i^^l J6 parle d'antiquité, j'entends la saine antiquité, car il y en eut une malade et délirante, comme celle de Porphyre et de lambliquo.
Les Athéniens étaient délicats par l'espiMi et par l'oreille. Ils n'auiaient pas supporté
un mol pn)i)ie à di^plaire, mémo qiiaii<l ou ne l'aurait que cité. On dirait qu'ils étaient toujours de bonne humeur en écrivant. Ils . désapprouvaient dans le style l'austérité qui annonce des mœurs difficiles, âpres, tristes ou sévères.
La force naît de l'exercice , et Texcrcice de l'obslacle. C'est ainsi que, dans les anciennes républiques, où les travaux étaient livret aux esclaves , les citoyens , poui- n'être pas énervés par la mollesse, introduisirent la lulte , le ceste, le pugilat. C'est ainsi que les Grecs, pour qui le passé était une table rase, inventèrent leur versification, leur dialeclique, leur rhétorique, c'est-à-dire des entraves à la raison , à l'esprit et cà la parole , pour se rendre l'esprit agile, la raison pénétrante et le style paifait.
xxr.
* 11 est étonnant combien les anciens avaient eu d'idées ingénieuses, combien même ils avaient découveit de vérités, en supposant, par exemple , qu'une chose avait toujours son contniire ou son opposé, et en le cherchant; '• 26
qu'elle était première , moyenne ou dernière , et en supposait deux autres qu'ils essayaient aussi de déterminer. Cette méthode leur ouvrait des voies qui souvent les ont conduits très-loin.
Dans le style des premiers écrivains de l'antiquité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet. La phrase a peu de membres, peu de jointures , et se lit d'un coup d'œil , comme elle se comprend par un seul mouvement d'attention. Tout y est intelligible en soi. On dirait des gouttes lumineuses que l'œil pénètre d'un seul regard.
Les anciens se servaient ordinairement du mot vague le plus voisin du mot précis , afin de causer plus de plaisir à l'attention. Ils interdisaient le style ennemi de l'ampleur, les traits vifs qui disent tout, et qui rendent ainsi une longue éloquence impossible.
Dieu , ne voulant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie.