XY
Les anciens ne savaient presque jamais bien nettement ce qu'ils pensaient; ils fouillaient peu dans leur esprit. Occupés du soin de bien dire, ils se contentaient du plaisir que leur faisaient leurs propres mots, ne cherchant dans la réflexion que ce qu'ils pouvaient se procurer de beauté par elle. On parle de leur imagination : c'est de leur goût qu'il faut parler ; lui seul réglait toutes leurs opérations, en appliquant leur discernement à ce qui était beau et convenable. Leurs philosophes mêmes n'étaient que de beaux écrivains, dont le goût était plus austère.
Les anciens disaient qu'un discours trop orné n'avait pas de mœurs, c'est-à-dire n'exprimait pas le caractère et les inclinations de celui qui parlait. Toutes nos recherches, en eflet , ne peuvent montrer que nos richesses , notre art, nos habitudes littéraires.
XXYIL
Les Grecs se plaisaient à parler leur langue , et à la sentir couler ou sous leur plume
OU de leiii" l)fni(ho ; ell«.' les (■harmîiit. (Test que leur langue était aisée ; et elle était aisée , parce que les constructions élégantes y étiiient triviales ; le peuple et les auteurs la parlaient avec la même pureté. Aussi les allusions aux proverbes populaires sont -elles fréquentes dans les écrivains les plus polis; Platon en est plein. Or, les allusions sont ce qui donne le plus de magie au style et d'amusement à l'esprit. Il s'y égaie, s'y délasse et s'y ranime. En France, nous avons dit que les maximes étaient les proverbes des honnêtes gens. A Athènes, les maximes des honnêtes gens et les proverbes de la halle étaient une même chose.
Le rhythme s'opère par des cadences, comme l'harmonie par des sons. C'étaient des cadences et non des sons, du rhythme et non de l'harmonie, qu'opéraient les accents et la mesure des syllabes longues ou brèves, dans la langue des Grecs et des Latins.
Les Latins s'écoulaient pailri-, et les Grecs
40o se regardaient dire, car ils voulaient que leurs paroles ressemblassent à leurs pensées. Les premiers aspiraient au nombre , à la pompe , à la dignité, à l'éloquence; les seconds à la clarté et à la grâce.
Il y a de la rudesse dans les Latins. Lue modération noble et de bon goût distingue les Grecs , et siirlout les Athéniens.
Ces fiers Romains avaient une oreille dure, et qu'il fallait caresser longtemps, pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu'on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les Grecs, au contraire, étaient doués d'organes parfaits , faciles à mettre en jeu , et qu'il ne fallait qu'atteindre pour les émouvoir. Aussi , la plus simple parure suffisait à une pensée élégante, pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : Piien de trop. Beaucoup de choix et de netteté dans les pensées ; des pai'oles assorties et belles de leur propre harmonie ; enfin , la sobriété nécessaire poui- que rien ne retar-
dût une impression, forment le caractère de lem^ bonne littérature. Ce n'est que chez les Grecs gâtés par la vie romaine, que vous trouverez cette abondance de discours opposée à la pureté. Jamais une expression oratoire ne se présente dans leurs meilleurs historiens ; et l'éloquence, dans leurs grands orateurs, est plus voisine de l'histoire que, dans leurs bons conteurs , l'histoire n'est voisine de l'éloquence.
* Les anciens , dans leurs compositions , avaient l'esprit plus à l'aise que nous. Us n'étaient pas embarrassés de mille égards auxquels nous sommes forcés envers une foule d'ouvrages que nos lecteurs connaissent, et que nous ne pouvons nous dispenser de combattre ou de rappeler perpétuellement. Obligés ainsi de nous tenir enharmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie; eux chantaient en paix leur solo.
C'est surtout du langage des anciens qu'il faut être scrutateur studieux.
Les livres des anciens sont une encyclopédie de style , où l'on trouve en exemples l'art de tout dire avec délicatesse , avec bon goût , avec beauté; car ils parlent de tout avec un accent doux et un beau langage. Leurs ouvrages, même les médiocres, sont tous empreints d'un beau type. Ils n'avaient pas plus de génie que nous , mais leur art valait mieux que le notre; il y avait dans leur pavs un meilleur goùl, cl ils avaient hérilé d'habitudes meilleures.
Il est oratoire d'employer dans le discours l'autorité des anciens, et moral de la respecter. La philosophie qui s'en sert dans ses raisonnements est plus douce, plus persuasive et plus propre à rendre meilleur. * Un esprit de sagesse s'exhale de la lecture des anciens , et pénètre l'àme ravie.
La lie même de la littérature des Grecs, dans sa vieillesse, offre un résidu délicat.
XXXYH.
Il faut liie les anciens lenlemenl : on a besoin de beaucoup de patience, c'est-à-dire de beaucoup d'attention, pour avoir beaucoup de plaisir, quand on parcourt les beaux ouvrages.
L'antiquité ! J'en aime mieux les ruines que les reconstructions.
Les anciens avaient remarqué de la prolixité dans Euripide , et des inégalités dans Sopliocle; mais ils ne s'étaient pas permis de le leur reprocher, regardant , en quelque sorte , les fautes des grands écrivains comme un accident plutôt que comme un défaut. Leurs livres sont de beaux volumes où il n'y a que des taches d'eau.
« Ce n'est pas l'aulein- qui a fait la faute , « c'est le temps w, disait Aristarque, en parlant de ces beautés des vieux écrits auxquelles les générations postérieures ne peuvent plus
être sensibles; pi'éleiulant ainsi, el avec raison, que les mets et leurs saveurs n'avaient l)as changé, mais les goûts.
Les anciens se laissaient plus éprenthe que déprendre. Jamais leur esprit ne regimbait contre son plaisir, et ne contestait ce qui était ingénieux. Il semble que , chez eux , les lettres qu'ils appelaient humaines étaient en efl'et plus humaines que parmi nous. Leur critique était plus indulgente, plus douce, plus favorable que la notre; elle était plus disposée à approuver. Ils admettaient trois genres : le sublime, le simple et le tempéré. « Tous ceux », dit Cicéron, « qui se sont distingués chez les « Grecs, dans quelqu'un de ces genres, ont « acquis un grand nom. » Ces hommes, qui faisaient de si grandes choses avec la parole, et pour qui l'art de parler était une si grande puissance, n'accordaient peu d'estime à aucun ouvrage où la parole était employée avec habileté. Ils admiraient l'art avant tout, et tout ouvrage dont ils pouvaient dire : L'art y surpasse la. matière, était à leurs yeux un < hef-d'œuvre ; ils ne le mettaient au-dessous de rien, et le plaçaient à côté de tout. Et,
ilO en effet, pour la pratique et pour l'utilité, l'art, dans un ouvrage, est fort au-dessus du sujet. C'est l'art qui instruit; c'est de lui qu'il est permis de s'enrichir. On peut enlever ses beautés et les placer ailleurs, sans rien ôter aux ouvrages où elles se trouvent. Les pots de terre des Étrusques nous ont appris à modeler l'or et l'argent.
Nous ne savons rien dire sans le brouiller et le chiffonner. Les anciens, au contraire, déplissaient et déployaient tout.
* Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire , même dans une harangue , il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d'oii partît le mouvement , un autre où il allât aboutir et d'où il revînt, par une circulation qui s'étendît à tout et qui passât par tous les points.
Dans nos écrits, la pensée semble procéder par le mouvement d'un homme qui maiche et qui va droit. Dans les écrits des anciens , au contraire , elle semble procéder par
41 i le mouvement d'un oiseau qui plane, et avance en tournoyant. Ils cherchaient plus la grâce, « quid deceat , quid non » , que la force et l'exactitude. Remarquez la liberté d'esprit et d'imagination particulière aux Grecs. Nous avons, en comparaison, dans nos écrits, l'air de forçats attachés à la chaîne, d'esclaves à la tache , d'idiots en extase.
Les anciens avaient dans l'esprit beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous. De là vient la modération de leurs discours et l'excellence de leur goût.
XLYI.
Les Athéniens avaient l'esprit naturellement noble et pathétique, comme les Français l'ont naturellement plaisant.
XLYIL
Les anciens n'avaient pas l'esprit dressé comme nous à la contention, à l'effort. Ils en étaient d'autant plus propres à faire passer leurs idées dans les esprits vulgaires , incapables en général d'une attention très -soutenue, ou peu propres à soutenir une attention pénible.
Le style pathétique , clcvc , harmonieux , et propre à l'éloquence de la tribune , était aussi facile à un Grec ou à un Romain , que le style spirituel et poli , vif et court , badin et flatteur, est facile à un Français. Le génie de la vie intérieure et sociale domine parmi nous, comme celui de la vie publique dominait chez les anciens. Ils étaient instruits, dès l'enfance, et exercés, dès la jeunesse, à parler à la multitude; nous le sommes à parler aux individus. Ils avaient un langage abondant en figures et en paroles solennelles ; le nôtre abonde en mots à double face et en tournures ingénieuses. Il leur était aisé de faire longuement des discours graves et touchants, comme il nous l'est de dire longtemps des choses agréables. Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s'y trouve très-peu d'agréments. Ses oraisons, au contraire, en offrent une source inépuisable ; son esprit s'y montre toujours varié, fécond, et semble n'être jamais las. Il eût été aussi difficile à Cicéron d'écrire une lettre comme Voltaire, qu'à Voltaire de faire un discours comme Cicéron. Il aurait même fallu de grands eft'orls à un Romain,
Iiomme d'esprit, pour écrire une lettre telle que celles que Caraccioli prête à Clément XIV. Jamais une Romaine, Véturie, mère de Coriolan , par exemple , ne fût parvenue à contiefairc un billet digne de madame de Sévigné. Peut-être, pourtant, une bouquetière d'Athènes y aurait-elle réussi. Chaque langue, dit-on fort bien, a son caractère-, mais, comme toutes les autres richesses des peuples , les richesses de chaque langue proviennent du commerce que les hommes en ont fait entre eux.
TITRE XVfll
DU SIECF.E.
Civilisalion ! grand mot dont on abuse, et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice; car tout cela unit les hommes ; et incivilisation , ou retour à la barbarie, par l'esprit de contestation, l'irréligion, l'impudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour constant de son bien-être, l'ardeur du gain; car tout cela désunit les hommes, et ne nous attache qu'à nous-mêmes.
Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent , et qui n'a pas les idées nécessaires.
Quand je vois dos jeunes gens tels que ceux de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le monde.
Faire de son humeur la règle de ses jugements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une alfreuse habitude du siècle.
La coutume et l'autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel ; grossières , s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids , et marche , comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe !
Peu d'idées et beaucoup d'appréhensions; beaucoup d'émotions et peu de sentiments; ou , si vous l'aimez mieux , peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes; des sentiments tiès-vifs et point de sentiments constants ; l'incrédulité aux devoirs et la confiance aux non-
41G veautés; des esprits décidés et des opinions flottantes ; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-même et la défiance d'autrui ; la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions des sages : tels sont les maux du siècle.
Pourquoi sommes-nous tous si sensibles à l'impression des choses agrt'ables ou pénibles? Nos pères l'étaient moins. C'est que notre esprit est plus vide , et notre faiblesse plus grande. Nous sommes plus désoccupés de sentiments sérieux ou de solides pensées. L'homme qui n'a que son devoir en vue et qui y court , prend moins garde h ce qui est sur son chemin.
* Les esprits propres à gouverner, non-seulement les grands états, mais même leur propre maison , ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.
II n'y a plus aujourd'hui d'inimitiés irréconciliables , parce qu'il n'y a plus de sentiments désintéressés : c'est un bien né d'un mal.
On a aujourd'hui non-soulomon( la cupidité, mais l'ambilion du gain.
Le même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature , dans l'État et dans la religion. Les philosophes ont voulu sul)sliluer leurs livres à la Bible, comme les jacobins leur autorité à celle du roi.
Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie , est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête. Pendant que les uns mettaient en avant leui-s abstiactions , les autres se servaient de leurs outils. Tout étiiit renversé, juscpie-là que l'instrument du supplice des innocents se forgeait d'après les dessins et sous l'inspection de la chirurgie.
Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions, i. 27
Ce n'est pas la liberté religiciiso, mais la liberté irréligieuse qu'il demande.
On a rompu les chemins (jui menaient au ciel et que tout le monde suivait; il faut se faire des échelles.
L'hérésie est moins à craindre aujourd'hui que l'irréligion ; l'église a changé d'ennemis et de dangers ; elle doit changer de sollicitudes et de combats.
L'irréligion n'est plus dans le monde qu'un préjugé ; car s'il en est qui viennent des hommes et du temps, il en est d'autres qui naissent des livres et de la nouveauté.
La politique appartient à la pi'udence plutôt qu'à la science , à la faculté élective plus qu'à la rationatrice , au judiciaire plus qu'au démonstratif. Ainsi, dans la manière dont elle est traitée aujourd'hui, on se trompe sur sa nature , sur son genre , sur son classement ,
et l'on se seil (Time môthodc et tl'uji insiiumont non con vénal )les.
XVIU.
Le philosophe , chez les Grecs , était le métaphysicien; en France, dans l'acception que l'on donne à ce mot, c'est le réformateur; c'est un homme qui aspire à se conduire par sa propre raison, et jamais par la raison d'autrui; qui érige, dans son esprit, un tribunal où il fait compîu'aitre tout ce que les hommes respectent, et qui préfère ses pensées particulières et les règlements qu'il s'impose, aux mœurs, aux lois et aux usages qu'il trouve établis.
L'esprit philosophique du dernier siècle n'a été qu'un esprit de contradiction, appliqué aux mœurs et aux lois. L'esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie; il est commode , car il n'exige aucun travail ; mais en même temps, il est funeste, destructeur. L'esprit d'assentiment demande bien plus d'intelligence, d'examen et de savoir ; il est pénible ^ mais bienfaisant, conservateur, réparateur.
Nos réformateurs ont dit à rexpcrience : Tu radotes, et au temps passé : Tu es un enfant.
Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.
Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.
La commodité a détruit la religion , la morale et la politesse.
Toutes les fois que les mots autel, tombeaux, héritage, terre natale, mœurs anciennes, nourriee, maître, piété, sont entendus ou prononcés avec indifférence, tout est perdu.
Nous sommes gouvernés par des erreurs et des prestiges : erreurs dans l^s opinions, près-
' 421 tiges dans les hommes. La liberté, lej\iry, l'utilité supposée (les représentations nationales sont des erreurs. Mirabeau et Napoléon luimême furent des prestiges. Il plut au ciel d'envoyer le prestige au secours de l'erreur.
Il y a dans tous nos plans d'amélioration ou de réforme , une perpétuelle hyperbole d'intention , qui nous fait viser au-dessus et au delà du but.
' Rempli d'un orgueil gigantesque, et, comme les géants , ennemi des dieux , ce siècle a eu, dans toutes ses ambitions, des proportions colossales ; vrai Léviathan entre les siècles , il a voulu les dévorer tous.
Nous vivons dans des conjonctures si singulières , que les vieillards n'y ont pas plus d'expérience que les jeunes gens. Nous sommes tous novices, parce que tout est nouveau.
Tout ce à quoi on nous défie , nous le fai-
sons cl au ticlà ; cl, coiniiie de viais écoliers, nous avons tout biisé chez nous, pour montrer que nous étions les maîtres.
Nous ressemblons un peu à des gens qui , lorsqu'on met le feu à la maison , s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire, et bornent là leur prudence,
XXXÏ.
Il est dans le monde beaucoup de gens qui ont de mauvaises opinions, et qui sont faits pour en avoir de bonnes ; et d'autres qui ont de bonnes opinions , et qui sont faits pour en avoir de mauvaises.
Le pathétique outré est pour les honmies une source funeste d'ejidurcissement. Les tableaux trop énergiques de l'humanité souffrante rendent les cœurs inhumains, et la haine du mal même , quand elle est trop forte, peut rendre les hommes méchants. Ainsi , de la haine du mal qu'inspiraient les livres du dernier siècle, en n'offrant à notre attention que les malheuj's attachés à quelques abus,
vinrent les événements monstrueux dont nous avons été témoins , et les plus grandes inhumanités qui aient souillé l'histoire des hommes. Un excès en amène un autre. A celte opinion : tout accusé est innocent , succéda bientôt celle-ci : tout accusateur est vertueux.
Quand on a accoutumé les esprits à des idées de crime, on y accoutume bientôt les mœurs.
On craint aujourd'hui l'austérité de ma}urs et d'opinions dans le prince, plus qu'on n'y craindrait la rapacité , la cruauté, la tyrannie.
Nous sommes , en politique , presque tous remplis d'un feu qui ne fait que nous agiter, et d'une lumière qui ne fait que nous éblouir.
Pouvoir législatif, exécutif, etc., ce ne sont là que des chiffres. On a porté dans la politique , et jusque dans la morale , les procédés et presque le langage de l'algèbre ; on se sert de mois abstraits au lieu de lettres; on les
combijie, cl l'on croit s'entendre et s'éclairer, parce qu'on a remué des ombres. Et, en eflet , ces mots nouveaux , ces notions obscures ne sont pour l'esprit que des ombres sans corps, sans réalité , sans beauté. Dans les démonstrations géométriques , du moins, si l'axiome est dans notre tète, la figure est devant nos yeux , et , entre elle et nos yeux , il y a la lumière de tout le soleil pour éclairer les erreui's que nous pourrions commettre, en appliquant le principe au fait. Mais dans les prétendues démonstrations politiques, nous ne voyons le fait que dans notre esprit , ou dans notre mémoire, puisqu'il est historique , et nous ne le voyons qu'à notre lumière , lumière vague et tremblotante.
XXXYII.
C'est un grand malheur quand la moitié d'une nation est méprisée par l'autre ; et je ne veux pas seulement parler du mépris des grands pour les petits, mais du mépris des petits pour les grands.
Être capable de respect est aujourd'hui presque aussi rar^ qu'en être digne.
11 serait politique d'embellir les grandes familles , en forçant lem-s héritiers à n'épouser que de belles femmes. Les nôtres n'eurent pas ce soin. Nos grands n'avaient plus même sur le peuple ces avantages de la bonne mine qui donnent tant d'autorité.
Où le siècle tombe, il faut l'appuyer.
Ce sont les erreurs de l'esprit qui seules ont fait tous nos maux. Les plus entêtés ont été les plus scélérats.
Ces Grecs et ces Romains étaient de grands personnages sans doute; mais en admirant leurs actions, leurs paroles, leurs gestes et leurs attitudes, n'envions pas leur sort; n'aspirons pas à nous faire une histoire qui nous rende semblables à eux-, traitons-les comme ces acteurs dont on aime le jeu , mais dont on n'aime pas le métier. Savez-vous ce que vous désirez , à votre insu , dans l'établissement
d'un corps législatif? Vous désirez un théâtre, et vous voulez vous faire acteurs. Avec le meilleur gouvernement représentatif possible, vous n'aurez encore qu'un mauvais peuple et un sot public.
Ayons le mérite du siècle, si nous en avons les défauts ; frappés du mal , aimons les dédommagements.
Il faut opposer aux idées libérales du siècle, les idées morales de tous les temps.
Le siècle a cru faire des progrès en allant dans des précipices.
XLYI.
Sans l'ignorance qui s'approche , nous deviendrions bientôt un peuple absolument ingouvernable.
XLVlï.
Si les peuples ont leur vieillesse, qu'au moins elle soit grave et sainte, et non frivole et déréglée.
Malheureux le sage qui vivrait au milieu d'un peuple vieilli dans ses habitudes perverses , gâté , ilatté , endurci , incorrigible ! 11 serait privé du plus grand de tous les plaisirs , celui d'aimer et d'estimer la multitude. Les vices des rois donnent aux grands hommes de saintes et vives colères; mais ceux du peuple les désolent , quand ce peui)le est son propre maître , et qu'on ne peut s'en prendre qu'it lui de ses malheurs et de ses fautes.
Il est lâche et tyranni(|ue d'attaquer, dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre, des opinions qui ont i-égné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. C'est se baltie à jeu sùi- , et chercher un triomphe honteux.
Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien ; si vous flétrissez d'un nom qui poite avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain, tout ce qui a été consacré et rendu plus fort par le temps , vous le profanez
et l'affaiblissez; la décadence vient de vous.
Ayons une philosophie amie de l'antiquité, et non pas de la nouveauté, qui se propose l'utilité plus que l'éclat , et qui aime mieux être sage que hardie. La présomption est toujours en faveur de ce qui a été; car s'il a été, s'il a subsisté, il y a eu- quelque raison de son existence et de sa durée , et cette raison n'a pu être que sa convenance avec ce qui existait déjà, ou un besoin du temps, ou un besoin de la nature, quelque nécessité enfin qui le ramènera , si on le détruit , ou qui en fera sentir l'absence par quelque grave inconvénient.
LU
Il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés.
LUI
Le temps nous entraîne et , avec nous , nos bonnes mœurs , nos bons usages , nos bonnes manières, et nos bonnes opinions. Pour ne pas les perdre et ne pas nous perdre nous-mêmes , il faut nous attacher à quelque époque dont nous puissions ambitionner de faire re-
vivre en nous les mœms , les opinions , l<.'s usages et les manièi-es.
Dieu a laissé eii.qondici' les sciences physiques aux temps; mais il s'est réservé les autres : lui-même a créé la moiale, la poésie, etc. Les premieis germes, récemment produits par ses mains, furent déposés par lui dans les àmcs vl dans les éci'ils des prj^nieis honnnes. I)<'là vient que ranli(piil('', plus voisine de toutes les créations, doit nous servir de modèle dans ces choses dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des siens, insistere vcstigiis.
Une voix trompeuse a perdu le monde et les arts, en nous criant : Invente, et tu vivras. Ce qui était ancien n'a plus sufTi au genre humain ; d a voulu des nouveautés, et s'est forgé des monstres qu'il s'obstine à réaliser.
En liltéiature, rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis, que l'ignorance
des temps passés el le nK'piis îles anciens livres.
On demande sans cesse de nouveaux livres, et il y a , dans ceux que nous avons depuis longtemps, des trésors inestimables de science et d'agréments qui nous sont inconnus , parce que nous négligeons d'y prendre garde. C'est le grand inconvénient des livres nouveaux : ils nous empêchent de lire les anciens.
LVIIÏ.
On n'aime dans ce siècle, en littérature , ni le simple bon sens , ni l'esprit tout seul , ni le raisonnement soutenu. On veut plus que du bon sens ; on n'aime que l'esprit colossal , et, quant au raisonnement , il a trompé tout le monde ; on s'en souvient , et l'on s'en défie.
Les anciens étaient éloquents parce qu'ils parlaient à des peuples ignorants et avides de savoir. Mais qu'espérer de persuader et d'apprendre à des hommes qui croient tout connaître? C'est h des critiques armés que nous parlons, plutôt qu'à des auditeurs bénévoles.
Le jiigenicnl lilliM-îiirc de nos pères éiail plus limido ot plus lardif que le nôtre; mais, nourri de graves maximes , leur sens moral était plus toi formé. Ils ne savaient bien juger ni d'un air, ni d'un édifice, ni d'un tableau ; mais ils savaient re qu'il fallait faire. On parle aujourd'lmi : on agissait alors; on s'entretient des arts : alors on s'occupait des mœurs.
Nous n'avons plus de bonhomie dans la pensée.
Nos pères jugeaient des livres par leur goût , par leur conscience et leur raison : nous en jugeons par les émotions qu'ils iious causent. Ce livre peut-il nuire ou peut-il servir? est-il propre à peifectionner les esprits , ou à les ( orrompre? fera-l-il du bien ou du mal? Grandes questions que se faisaient nos devanciers ! Nous demandons : fera-t-il plaisir?
11 fut un temps où le monde agissait sur les
livres. Maintenant ce sont les livres qui agissent sur lui.
Après la Nouvelle Ilélo'ise , les jeunes gens eurent des prétentions à être amants , comme ils en avaient auparavant à être buveurs ou bretteurs. C'est à la honte du siècle, plus qu'à l'honneur des livres , qu'il arrive que des romans exercent un tel ascendant sur les habitudes et les mœurs.
Les auteurs français pensent, écrivent, parlent, jugent et imaginent trop vite. Et cela vient du vice radical de nos mœurs : nous sommes trop pressés de vivre et de jouir; nous jouissons et nous vivons trop vite.
Nous n'écrivons pas nos livres quand ils sont faits ; mais nous les faisons en les écrivant. Aussi, ce qu'ils ont de meilleur est-il masqué d'échafaudages. Ils sont pleins de ce qu'il fallait prendre et de ce qu'il fallait laisser.
Lxvn.
Notre éloquence a pris l'habitude de parler
en l'air. On entend, dans tous nos discours, une voix qui s'enfle et qui se perd .
LXVIIf.
Le style de la plupart des écrivains du jour est bon pour les affaires et pour la controverse; mais il ne va pas au delà. Il est civil, et non pas lidéiaire.
Je vois paitout dans les livres la volonté , je n'y vois pas rintelligence. — Des idées ! qui est-ce qui a des idées? on a des approbations et des improbations ; l'esprit opère avec ses consentements ou ses refus; il juge, mais il ne voit pas.
Nous avons trop l'iiabitude et trop la facilité des abstractions ; notre esprit se paie de mots qui, comme une espèce de papier monnaie, ont une valeur convenue , mais n'ont aucune solidité. Voilà pourquoi il y a si peu d'or dans notre style et dans nos livres.
Toutes les choses qui sont aisées à bien dire I. 28
i34 ont été parfaitement dites ; le reste est notre affaire ou notre tâche : tâche pénible !
Pendant le siècle dernier, les écrivains médiocres s'exprimaient trop lentement ; le contraire arrive aujourd'hui. Les uns parlent trop bas; d'autres trop vite; quelques-uns semblent s'exprimer en termes trop menus. Notre style a plus de fermeté , mais il a moins de grâce : on s'exprime plus nettement et moins agréablement. On articule trop distinctement , pour ainsi dire.
Presque tout le monde excelle aujourd'hui aux raffinements du style; c'est un art devenu commun. L'exquis est partout, le satisfaisant nulle part. « Je voudrais sentir du fu- « mier » , disait une femme d'esprit .
Le style frivole a depuis longtemps atteint parmi nous sa perfection.
En liltéi-ature, aujourd'hui, on fait bien la
iiiavonnêiit^ mais on l'ait mal i'ar(ljilt*( Imv. LWVI.
^ous ne prenons plus !j;arde , dans les livres, à ce qui est beau ou à ce qui ne l'est pas , mais à ce qui nous dit du bien ou du mal de nos amis et de nos opinions.
lAWII.
On ne saurait tlire à quel point Tespril est devenu sensuel, en littérature. On veut toujours quelque beauté , quelque appât dans les écrits les plus austères. On confond ainsi ce <pii plaît avec ce qui est beau.
Le style philosophique , né parmi nous déclamatoire et violent, est demeuré depuis emphali(jue ou enflé. Même quand il se borne à disserter, il participe de ces dé.^auts; seulement , son emphase est plus froide et son enflure plus sèche. II y a , dans toutes nos dissertations , l'accent de la querelle , et un ton hargneux déguis<'.
Au lieu de ce langage pO('tique et mathéma-
tique tout à la fois , qu'on doit employer dans les matières métaphysiques , et dont les anciens nous ont laissé quelques exemples , nos idéologues modernes se sont fait une espèce de style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent h ce qui est spirituel une position et des dimensions fixes. Malheureux, qui durcissent tout et changent l'àme elle-
même en pierre !
L'école avait trouvé l'art d'embiouiller avec des mots, et nous avons l'art d'embrouiller avec des pensées. Nos devanciers se trompaient avec du vide ; nous nous trompons avec du plein et de fausses solidités.
Ce qui fait que nous n'avons pas de poètes , c'est que nous pouvons nous en passer. Ils ne sont pas nécessaii-es à notre goût, parce qu'ils ne le sont ni à nos mœurs, ni à nos lois , ni à nos fêtes politiques, ni à nos piaisiï's domestiques.
Les premiers poètes ou les premiers au-
leurs rendaieiU sages les hommes fous. Les auteurs modernes cherchent à rendie fous les liommes sages.
Lxxxin.
Les diamati(iues modernes ont fait de leur art un jeu où, pour remporter le prix, ou se trouver hors de perte, il faut observer cerliiines règles, certaines formules difficiles et inutiles, dont ils sont convenus entre eux.
Le goût, en littérature, est devenu tellement domestique, et l'approbation tellement dfc'pendanle du plaisir, qu'on cherche d'abord dans un livre l'auteur, et, dans l'auteur, ses humeurs et ses passions. Nous voulons que l'âme des écrivains se montre avec la force et les faiblesses, le savoir et les erreurs, la sagesse et les illusions, qui peuvent rendre les hommes propres à notre usage , et que nous aimons à trouver dans les liaisons que nous formons. Ce n'est plus un sage que nous demandons, mais un amant, un ami, ou du moins un acteur qui se représente lui-même , et dont le rôle et le jeu charment nos goûts , beaucoup plus que notre raison. Nous vou-
Ions ejue les livres nous rendent, non pas meilleurs , mais plus contents ; que ceux qui les ont faits excitent en nous une sorte de goût sensible ; qu'ils aient , enfin , de la chair et du sang. Nous ne saurions plus admirer de purs esprits. Cependant, la lumière est le bien des yeux ; et , comme nous sommes sensibles , si quelque intelligence céleste venait à nous inonder tout à coup de ses rayons , peut-être nous trouverions des délices inconnues dans le jour plus éclatant qu'elle ferait luire devant nous.
LXXXY.
Un des maux de notre littérature , c'est que nos savants ont peu d'esprit , et que nos hommes d'esprit ne sont pas savants.
Des esprits rudes, et pourvus de robustes organes , sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.
LXXXYII.
La multitude des paroles qui remplit nos livres , annonce notie ignorance et les
obscurités dunl jios savoirs sont remplis,