‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 9 sur 53 · CM · texte numérisé non relu

CM

Il faut demander la vertu à tout prix et avec instance, et la prospérité timidement et avec résignation. Demander, c'est recevoir, ((uand on demande les vrais biens.

CYII.

Ce qui rend le culte utile, c'est sa publicité, sa manifestation extérieure, son bruit, sa pompe, son fracas et son observance universellement et visiblement insinuée dans tous les détails de la vie publique et de la vie intérieure ; c'est là seulement ce qui fait les fêtes, les temps et les véritables variétés de l'année. Aussi faut-il dire hardiment que les chants , les cloches, l'encens, le maigre, l'abstinence, etc., étaient des institutions profondément sages, et des choses utiles , importantes , nécessaires , indispensables.

CYIII.

Il n'y a de véritables fêtes que les fêtes religieuses. Le pauvre offre à Dieu, dans ces saints jours, le sacrifice de son salaire, par son repos.

Les évolutions religieuses , comme les processions , les génuflexions , les inclinations du corps et de la tête , la marche et les stations , ne sont ni de peu d'effet , ni de peu d'importance. Elles assouplissent le cœur à la piété, et courbent l'esprit vers la foi.

ex.

I^a religion est un feu (jue l'exemple entrelient , et qui s'éteint, s'il n'est communiqué.

Pour être pieux, il faut qu'on se fasse petit. Les attitudes qui , en nous faisant ployer nos membres, en amoindrissent le volume ou en inclinent la hauteur, sont favorables à la pic'té. Aussi dit-on que la piété nous porte à nous anéantir devant Dieu.

rxii.

Les cérémonies du catholicisme plient à la politesse.

Dieu est espiit et vérité. Il voit tout, il sait tout, il contient eu lui toutes choses. Dieu est justice : il punira toutes les fautes. Dieu est bonté : il pardonne au repentir. Enfin Dieu est miséricorde : il a pitié de tous nos maux. Chaque jour il faut le prier, attacher sa pensée sur cette lumière qui épure, sur ce feu qui <onsume nos corruptions, sur ce modèle qui nous règle, sur cette paix qui calme nos agitations.

sur ce principe de tout être qui ravive nolie vertu. Il faut tous les jours lui oflïir un saciifice : sacrifice de notre corps , par la douleur, en la portant avec patience, comme un de ses commandements; par le plaisir, en s'abstenant : sacrifice de notre cœur, en l'aimant plus que toutes choses, en donnant toutes choses pour lui , en subordonnant à son amour nos plus tendres attachements : sacrifice de notre esprit , en réprimant toute curiosité qui nous éloigne de lui , en retranchant de nous , pour lui, une part de notre raison, en croyant, pour l'amour de lui , ce qu'il veut que nous croyions : sacrifice de nos fortunes, en soufirant pour lui les mauvaises, et en nous privant d'une part des bonnes pour lui.

Il faut parer aux yeux des hommes les victimes qui s'ofii-ent à Dieu.

CXY.

Les grands saints peuvent être de grands pécheurs , parce qu'ils sont hommes , c'est-àdire parce qu'ils sont libres. La liberté explique toutes les fautes , tous les crimes , tous les malheurs, mais elle fait aussi tous les mérites.

Les saints qui ont eu de l'espril me paraissent (brt supérieurs aux philosophes, Ilsonl tous vécu phislieureux, plus utiles, plus exemplaires.

Les prêtres sont les vrais philosophes, quoi- ({u'ils en rejettent le nom ; les vrais amis de la sagesse, de l'ordre public et secret.

De bons prêtres sont les meilleurs amis que nous puissions avoir , et les meilleurs guides qui puissent nous conduire dans le chemin de la vertu et dans les sentiers delà perfection; eux seuls connaissent ou du moins eux seuls prescrivent ces derniers. Ils ont ordinairemeiU des affections conformes à leurs doctrines, et, dans leurs doctrines, une sagesse supéiieure à eux et à nous.

Pourquoi un mauvais prédicateur même estil écouté avec plaisir par ceux qui sont pieux? C'est qu'il leur parle de ce qu'ils aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de

I2y ce siècle , et leui' parlez de ce qu'ils ont aimé peut-être, ou de ce qu'ils voudraient aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire aimer, ayez soin de bien parler.

Vous aurez beau faire , les hommes ne croient que Dieu, et celui-là seul les persuade qui croit que Dieu lui a parlé. Nul ne donne la foi , s'il n'a la foi. Les persuadés persuadent, comme les indulgents désarment.

Ainsi que le médecin fait souvent la médecine avec son tempérament , et le moraliste la morale avec son caractère, le théologien fait souvent la théologie avec son humeur.

C'est leur confiance en eux-mêmes , et la foi secrète qu'ils ont de leur infaillibilité personnelle, qui déplaisent dans quelques théologiens. On pourrait leur dire : Ne doutez jamais de votre doctrine, mais doutez quelquefois de vos démonstrations. La modestie sied bien à la dignité ; elle sied à la majesté même. Il faut porter la défiance de soi jusque dans l'exposition I. 9

(les v<''ril<''S It'S plus sa( rt'i's cl les plus iuduhitahlos.

CWIII.

C'est le sacerdoce, ccsl-à-dire un ('lai où il y avait beaucoup de méditations et de loisirs , qui donna à la littératuie hébraïque son existence et sa perfection.

Sans les allusions à la Bible, il n'y aurait plus, dans les bons livres écrits en notre langue, rien de familier, de naïf, de populaire.

La sainte Écriture est aisc'e à traduire dans toutes les langues, parc e qu'on n'a besoin, pour y parvenir, que de mots communs, populaires, nécessaires, et (jui, par conséquent, se trouvent partout.

Pour traduite la Bible, il faudrait des paroles spacieuses; des constriu lions où rien ne fût ni trop bien joint , ni trop poli : des mots et des phrases qui eussent ini air de vétusté.

l:tl

i:\xvii.

La BibU'Cst aux leli^ions ( c (jiie riliadv csl à la poésie.

Il faut tout !(' loisir du désœuvi'emeut , du temps à perdie et de l'élude , pour goûter les l>eautés d'Homère, et pour l'entendre, il laut rêver. Il ne faut qu'un moment , je ne dis pas d'attention , mais (V écoulement , pour comprendre et recevoir en soi les beautés de la Bible, beautés qui s'étendent ou se jesserrent , en quelque manière , selon la diverse disposition et la capacité diverse des esprits; en sorte qu'elles entrent dans les plus petits, et remplissent les plus grands tout entiers , et que l'intelligence du même bomme , selon qu'elle est elle-même mieux ou moins bien disposée , en reçoit une plénitude dès qu'elle leur ouvre un accès.

La Bible apprend le bien et le mal ; l'Évangile , au contraire, semble écrit pour les prédestinés-, c'est le livre de l'innocence. La première est faite pour la terre , l'autre semble

(ail pour le ( it-l. Si*luii (Jul' ces livres sont, l'iin <ni Tautre, plus )(''paiidus dans une nalioii, ils y nourrissent des humeurs religieuses diverses.

Il y a dans l'Ét-i'ilure beaucoup de choses qui , sans être d'une clarté [Kufaite , sont cependant toutes vraies. Il était nécessaire de nous entretenir, par l'obscurité, dans la crainte et dans le mérite de la foi. Il faut insister suice qui est clair, et glisser sur ce qui est obscur ; éclaircir ce qui est incertain par ce (|ui est manifeste; ce qui est trouble par ce qui est serein; ce qui est nébuleux par ce qui est lucide; ce qui emballasse et contrarié la raison par ce qui la contente. Les jansénistes ont fait tout le contraire ; ils insistent sur ce qui est incertain, obscur, affligeant , et glissent sur le reste ; ils éclipsent les vérités lumineuses et consolantes, par l'interposition des vérités opaques et terribles. Application : Mulli vocati, voilà une vérité claire ; Pauci electi, voilà une vérité obscuî'C. «■ Nous sommes enfants de colère » , voilà une vérité sombre, nébuleuse, effrayante. « Nous sommes tous enftmts de Dieu ; il est « venu sauver les pécheurs , et non les justes ; tt il aime tous les hommes et veut les sauvei-

« lous » ; voilà des vérités oii il y a de la clarté , de la douceur, de la sérénité, de la lumière. Rappelons et confirmons la règle : 1" il y a beaucoup d'oppositions et même d'apparentes contradictions dans l'Écriture et dans les doctrines de l'Église , dont cependant aucune n'est fausse ; 2» Dieu les y a mises ou permises, pour tenir, par l'embarras et l'incertitude , dans la crainte et le mérite de la foi. Il faut tempérer ce qui effraie la raison par ce qui la rassure , ce qui est austère par ce qui console. Les jansénistes troublent la sérénité, et n'illuminent pas le trouble. On ne doit cependant pas les condamner pour ce qu'ils disent , cai* cela est vrai, mais pour ce qu'ils taisent, car cela est vrai aussi , et même plus vrai , c'est-àdire d'une vérité plus facile à saisir, et plus complète dans son cercle et dans tous ses points . La théologie , quand ils nous l'exposent , n'a que la moitié de son disque , et leur morale ne regarde Dieu que d'un œil.

Les jansénistes ont porté dans la religion {)lus d'esprit de réflexion et plus d'approfondissement que les jésuites, ils se lient davantage de ses liens sacrés. Il y a dans leurs pensées

I:i4 \i\h' ,'m.sl«''rikM|iii (■ii( onsc ri( s;ms («ssc la vo- Icmlé dans le devoir; leur enlendeiiienl, eidin, :i des habitudes plus chrétiennes. Mais ils semblent aimer Dieu sans amour, et seulement pairaison, par devoii', par justice. Les jésuiles, au contraire, semblent l'aimer par pure inclination, par admiialion, par reconnaissance, par tendresse, enfin par plaisir. Il y a de la joie dans leurs livres de piété, parce que la nature cl la religion y sont d'accord. Il y a, dans ceux des jansénistes , de la tristesse et une judicieuse t onlrainte, parce <pie la nature y est peipétuellement mise aux fers par la religion.

cxxxn.

Les jansénistes disent (ju'il faut aimer Dieu, cl les jésuites le font aimer. I^à doctrine de ( eux-ci est remplie d'inexactitudes et d'erreurs peut-être-, mais, chose singulière, et cependant incontestable, ils dirigent mieux.

Les jansénistes aiment mieux la règle (pie le bien; les jésuites préfèrent le bien à la règle. Les premiers sont plus esenliellement savants, les seconds plus essentiellement pieux. Aller an bien [)ai' toute voie, seniblail la devise dvs

lins; olxservej" la règle à tout prix, élail la devise (les autres. La première de ces maximes, il est bon de la dire aux honnnes : elle ne peut les égarer. La deuxième , on doit quelquefois la pratiquei", mais il ne faut la conseiller jamais. Les gens de bien très-éprouvés sont les seuls qui n'en puissent pas abuser.

Le janséniste attend la giàce de Dieu, comme le quiétiste sa présence; le premier attend avec crainte, et le second avec langueur ; l'un se soumet, l'autre se résigne, très-inégalement [)assifs, mais également fatalistes.

Les jansénistes font de la g7'âce une espèce de quatrième personne de ia sainte Trinité; ils sont, sans le croire et sans le vouloir, quaterni- /awa?. Saint Paul et saint Augustin, trop étudiés, ou étudiés nniquement, ont tout perdu, si on ose le dire. Au lieu de grâce, dites aide, secours, influence divine, céleste rosée : on s'entend alors. O mot est comme un talisman dont on peut briser le prestige et le maléfice en le traduisant; on en dissout le danger par l'analyse. Personnifier les mois çs( un mal funeste en Ihéologie.

Les jansénistes ont tiop d'horreur de la nature , qui est cependant l'oeuvre de Dieu . Dieu avait mis en elle plus d'incorruptibilité qu'ils ne le supposent ; en sorte que l'infection absolue de la masse était impossible. Ils ôtent au bienfait de la création , pour donner au bienfait de la rédemption, au Père pour donner au Fils.

Les philosophes pardonnent au jansénisme, parce que le jansénisme est une espèce de philosophie.

Page 1