‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 17 sur 226 · INTRODUCTION XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIII

harmonieuse composition et d*une phrase bien standee1.

Qu^l nous soit per mis de remercier id M. 'Lafuma qui nous a gracieusement autorises & reproduire les trois Pens^es inedites qtfil vient de decouvrir dans le manuscrit de Fabbe Perier 2 et qui nous a communique diver ses corrections faites d'apres ce texte ; ainsi que Mme 'Tourneur qui, en mettant a notre disposition tous les papier s de son mari> nous a permis de beneficier de plusieurs lectures inedites.

Enfin nous ne saurions oublier notre dette envers tous ceux qui se sont penches sur le manuscrit de Pascal., et ont successivement apporte leur pierre pour etayer ce monument auquel Pedition de Port-Koyal appliquait le vers de Virile : Pendent opera mterrupta 3...

i. Pour la ponctuation, nous avons generalement suivi les editions Tourneur, plus fiddles au manuscrit (et aux regies du xviie s. quand elle fait defaut dans Foriginal).

Conformement a 1'edition Brunschvicg, cc les passages rayes par Pascal sont entre crochets; les mots ajout£s ou rectifies sont egalement entre crochets, mais en italique. Les fragments des Pensfos sont precedes de deux chiffres : celui du milieu est le numero d'ordre dans la pr6sente edition; le chiffre en marge designe, sauf indication sp6ciale, le numero de la page du manuscrit ou se trouve le fragment reproduit. Ce dernier chiffre est accompagne d'un astensque quand le fragment n'est pas ecrit de la main de Pascal; de deux astensques quand il contient aussi des corrections ou des additions autographes. »

Un certain nombre de corrections a ces renvois aux pages du manuscrit nous ont £t6 communicme*es par M. LAFUMA.

z. Cf. Trois penshs in&dites de rascal, Paris, 1945.

3. Les contemporams compl^taient d'eux-m^mes : ... winaeqne \ Muroruw ingentes, aequataque machlna caelo (En6ide, IV, 88) : ce ne sont la qu'ouvrages interrompus, murs immenses et menagants, machines aussi hautes que le ciel.

par Madame Perier, sa saur.

Mon fr£re naquit a Clermont, le 19 juin de Fannee 1623 1. Mon pere s'appelait Etienne Pascal, president en la cour des aides; et ma mere, Antoinette Begon. Des que mon frere fut en age qu'on lui put parler, il donna des marques d'un esprit extraordinaire par les petites reparties qu?il faisait fort a jpropos, mais encore plus par les questions qu'il faisait sur la nature des choses, qui surprenaient tout le monde. Ce commencement, qui donnait de belles esperances, ne se detnentit jamais; car a mesure qu'il croissait il augmentait toujours en force de raisonnement, en sorte qu'il etait toujours beaucoup au-dessus de son age.

Cependant, ma mere etait morte d£s Tannee 1626, que mon frere n'avait que trois ans. Mon pere se voyant seul s'appliqua plus fortement au soin de sa famille; et comme il n'avait point d'autre fils que celui-la3 cette qualite de fils unique, et les grandes marques d'esprit qu'il reconnut dans cet entant, lui donn^rent une si grande affection pour lui, qu'il ne put se resoudre a commettre son education a un

i. On possede Tacte de bapteme de Blaise Pascal, date" du 27 juin 1623.

autre, et^ se resolut des lots a 1'instruire lui-meme, comme il a fait; mon frere n'ayant jamais entre dans aucun college, et n'ayant jamais eu d'autre maitre que mon pere.

En Tannee 1631, mon pere se retira a Paris, nous y mena tous, et y etablit sa demeure. Mon frere, qui n'avait alors que huit ans, regut un grand avantage de cette retraite, dans le dessein que mon p£re avait de Telever; car il est sans doute qu'il n'aurait pas pu prendre le meme soin dans la province ou Pexercice de sa charge et les compagnies continuelles qui abordaient chez liii Tauraient beaucoup detourne; mais il etait a Paris dans une entiere liberte; il s'y appliqua tout entier, et il eut tout le succes que purent avoir les soins d'un pere aussi intelligent et aussi affectionne qu'on le puisse etre. Sa principale maxime dans cette education etait de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage; et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point commencer a lui apprendre le latin qu'il n'eut dou^e ans, afin qu'il le fit avec plus de facilite.

Pendant cet intervalle il ne le laissait pas inutile, car il Tentretenait de toutes }es choses dont il le voyait capable. II lui faisait voir en general ce que c' etait cjue les langues; il lui montrait commc on les avait reduites en grammaires sous de certaines regies; que ces regies avaient encore des exceptions qu'pn avait eu soin de remarquer : et qu'ainsi Ton avait trouve le moyen par la de rendre toutes les langues communicables d'un pays en un autre. ^Cette idee g&aerale lui debrouillait Tesprit, et lui

fappliquait pr6cis<6ment aux choses & quoi il fallait le plus duplication. Apres ces connaissances, mon p&re lui en donnait

cTautres; il lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme de la poudre a canon et d'autres choses qui surprennent quand on les considere. Mon frere prenait grand plaisir a ces entretiens, mais il voulait savoir la raison de toutes choses : et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon pere ne les lui disait pas, ou qu'il lui disait celles qu'on allegue d' ordinaire, qui ne sont proprement que des defaites, cela ne le contentait pas : car il a toujours eu une nettete d'esprit admirable pour discerner le faux; et on pent dire que toujours et en toutes choses la verite a ete le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne Fa pu satisfaire que sa connaissance. Ainsi, d£s son enfance, il ne pouvait se rendre qu'a ce qui lui paraissait vrai evidemment; de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait ku-m£me; et, quand il s'etait attache a quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eut trouvd quelqu'une qui le put satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant, sans y penser, frappe a table un plat de faience avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitot qu'on eut mis la main dessus, cela 1'arreta. II voulut en m^me temps en savoir la cause,* et cette experience le porta a en fake beaucoup d'autres sur les sons. II y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traitd a Fage de onze ans, qui fut trouve tout & fait bien raisonn£.

Son genie a la g^ometrie commen§a & paraitre lorsqu'il n'avait encore que douze ans, par une rencontre si extraordinaire, qu'il me semble qu^elle m^rite bien d'etre d6duite en particulier.

Mon p£re etait savant dans les mathematiques, et il avait habitude par la avec tous les habiles gens en cette science, qui dtaient souvent chez lui; mais comme il avait dessein d'instruire mon fr^re dans

les langues, et qu'il savait que la mathematique est une chose qui retnplit et qui satisfait beaucoup 1' esprit, il ne voulut point que mon frere en eut aucune connaissance, de peur que cela ne le rendit negligent pour la langue latine, et les autres langues dans lesquelles il voulait le perfectionner. Par cette raison il avait serre tous les livres qui en traitaient, et il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa presence; mais cette precaution n'empechait pas que la curiosit6 de cet enfant ne fut excitde, de sorte qu'il priait souvent mon pere de lui apprendre la mathematique; mais il le lui refusait, lui proposant cela comme une recompense. II lui promettait qu'aussitot qu'il saurait le latin et le grec, il la lui apprendrait. Mon frere, voyant cette resistance, lui demanda un jour ce que c'etait que cette science, ct dc quoi on y traitait : mon pere lui dit, en general, que c'&ait le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu'elles avaient entre clles, et en metne temps lui defendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit, qui ne pouvait demeurer dans les bornes, des qu'il eut cette simple ouverture, que la mathematique donnait le moyen de faire des figures ^infailliblement justes, il se mit lui-meme i rever sur cela; et, a ses heures de recreation, etant seul dans une salle ou il avait accoutum£ de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur des catreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les c6t6s et les angles fussent egaux, et les autres choses semblables. II trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les proportions des figures entre ellcs. Mais comme le som de mon p£re avait 6t6 si grand de lui cacher toutcs ces choses, qu'il n'en savait pas tnSme les noms, il fut contraint de se faire Iui-m6me des

definitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Apres ces definitions il se fit des axiomes, et enfto i] fit des demonstrations parfaites; et comme Ton va de Tun a Tautte dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu'il en vint jusqu'a la trente-deuxieme proposition du premier livre d'Euclide1. Comme il en etait ladessus, mon pere entra dans le lieu ou il &ait, sans que mon frere Tentendlt; il le trouva si fort applique, qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son p&re, a cause de la defense expresse qu'il lui en avait faite, ou le pere de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du p£re fut bien plus grande, lorsque, lui ayant demande ce qu'il faisait, il lui dit qu'il faisait telle chose, qui etait la trente-deuxieme proposition du premier livre d'Euclide. Mon pere lui demanda ce qui 1'avait fait penser a chercher cela : il dit que c' etait qu'il avait trouve telle autre chose; et sur cela lui ayant fait encore la meme question, il lui dit encore quelques demonstrations qu'il avait faites; et enfin, en retrogradant et s'expliquant toujours par les noms de tond et de barre, il en vint a ses definitions et a ses axiomes3.

Mon pere fut si epouvante de la grandeur et de

1. <c Que la somme des angles d'un triangle est 6gale a deux droits. »

2. Une hi storiette de Tallemant des Reaux, datant de 1657, raconte que le jeune Pascal avait lu en cachette le premier livre d'Euclide « en une apres-din£e ». Mais Strowski a retnarqu6 que Fouvrage d'Euclide ^tait alors en un ktin inaccessible a un enfant de douse ans. Z. Tourneur volt, dans les appellations de rond et de bari^ une marque possible de rinfluence de Desargues dont c'dtait la fagon d'enseigner la g6om6trie (Une vk avec Pascal,, p. 95).

la puissance de ce genie, que sans lui dire mot il le quitta, et alia chez M. Le Pailleur, qui etait son ami intime, et qui etait aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrive, il y demeura immobile comme un homme transporte. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant meme qu'il versait cjuelques larmes, fut epouvante, et le pria de ne lui pas celer plus longtemps la cause de son deplaisir. Mon pere lui repondit :« Je ne pleure pas d'affliction, mais de joie. Vous saves; le soin que j'ai pris pour 6ter a mon fils la connaissance de la geometric, de peur de le detourner de ses autres etudes : cependant voici ce qu'il a fait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait trouve, par ou Ton pouvait dire en quelque fa$on qu'il avait invente la mathematique. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon p&re Tavait ete, et lui dit qu'il ne trouvait pas juste de captiver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette connaissance; qu'il fallait lui laisser voir les livres, sans le retenir davantage.

Mon pere, ayant trouve cela a propos, lui donna les 'Elements d'Euclide pour les lire a ses heures de recreation. II les vit et les entendit tout seul, sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication; et pendant qu'il les voyait, il composait et allait si avant, qu'il se trouvait regulierement aux conferences cjui se faisaient toutes les scmaines, ou tous les habiles gens de Paris s'assemblaient pour porter leurs ouvragcs, ou pour examiner ceux des autres ! .

i. Les savants avcc <^ui Etienne Pascal se trouvait plus pafticulicremcnt lie, et qui furent les v&ritables maitres de Blaise Pascal furent Desargues> Fermat et RobervaL Dans ses trois p6riodes de recherches mathimatiques, Pascal sera en 1640 le disciple de Desargues (Essaj sur les coniques)> en 1654, 1'tewle de Format (R^ des Partis et Traitt au triangle arithmttidw\ en \ 6 5 8, le contmuateur de Roberval (Hisfoire ae la roulette) (B,).

Mon frere y tenait fort bien son rang, tant pout Texamen que pour la production; car fl etait un de ceux qui y portaient le plus souvent des choses nouvefles. On voyait aussi souvent dans ces assemblees-la des propositions qui etaient envoyees d'ltalie, d'AUemagne et des autres pays etrangers, et Ton prenait son avis sur tout avec autant de soin que de pas un des autres; car il avait des lumieres si vives,

3 u'ilest arrive quelquefois qu'ila decouvert desfautes ont les autres ne s'etaient point aper$us. Cependant il n'employait a cette etude de geometric que ses heures de recreation; car il apprenait le latin sur des regies que mon pere lui avait faites expres. Mais comme il trouvait dans cette science la verite qu'il avait si ardemment recherchee, il en etait si satisfait, qu'il y mettait son esprit tout entier; de sorte que, pour peu qu'il s?y appliquat, il y avangait tellement, qu'a Tage de sei^e ans il fit un Traite des Coniques qui passa pour un si grand effort d* esprit, qu'on disait que depuis Archimede on n'avait rien vu de cette force1, Les habiles gens etaient d^avis qu'on les imprimat des lors, parce qu'ils disaient qu'encore que ce fut un ouvrage qui serait toujours admirable, neanmoins, si on rimprimait dans le temps que celui qui Tavait invente n'avait encore que seize ans, cette circonstance ajouterait beaucoup a sa beaute : mais comme mon frere n?a jamais eu de passion pour la reputation, il ne fit pas de cas de cela; et ainsi cet ouvrage n'a jamais ete imprime. Durant tous ces temps-la 2, il continuait toujours

1. Descartes pourtant m6connut Toriginabtd de Pascal, ne retenant que Finfluence avou6e de Desargues (a Mersenne, ieravril 1640, A. T. Ill, 47). Pascal n'avait emprunt6 a Desargues que sa m£thode> en poussant bien plus loin les applications.

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