‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 19 sur 226 · Saint L.KC, X · texte numérisé non relu

Saint L.KC, X

foi ne le saurait etre de la raison, et beaucoup moins y etre soumis. Ces maximes, qui lui etaient souvent reiterees par mon pere, pout qui il avait une tr£s grande estime, et en qui il voyait une grande science accompagnee d'un raisonnement fort net et fort puissant, faisaient une si grande impression sur son esprit, que quelque discours qu'il entendit faire aux libertins, il n'en etait nullement emu; et quoiqu'il fut fort jeune il les regardait comme des gens gui etaient dans ce faux principe, que la raison numaine est au-dessus de toutes choses, et qui ne connaissaient pas la nature de la foi; et ainsi cet esprit si grand, si vaste et si rempli de curiosite, qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison cle tout, etait en meme temps soumis a toutes les choses de la religion comme un enfant; et cette simplicit6 a regne en lui toute sa vie : de sorte que, depuis meme qu'il se resolut de ne plus faire aautre etude que celle de la religion, il ne s'est jamais applique aux questions curieuses de la theologie, et il a mis toute la force de son esprit a connaitre et a pratiquer la perfection de la morale chretienne, a laquelle il a consacr6 tous les talents que Dieu lui avait donn6s, n'ayant fait autre chose dans tout le reste de sa vie que mediter la loi de Dieu jour et nuit.

Mais, quoiqu'il n'eut pas fait une etude parti-

contre ces sortes de recherches qu?il ^tait le plus anim6, et Dieu lui donna des ce temps-la une occasion de faire pataitre le 2£le qu'il avait pour la religion.

II dtait alors a Rouen, ou mon p^re &ait employ^ pour le service du roi, et il y avait aussi en ce meme temps un homme qui enseignait une nouvelle philo-

sophie qui attirait tous les curieux 1. Mon fr£re, ayant £te presse d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux; mais ils furent bien surpris, dans Tentretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur debitant les principes de sa philosophic, il en tirait des consequences sur des points de foi, contraires aux decisions de 1'figlise. II prouvait par ses raisonnements que le corps de Jesus-Christ n'etait pas forme du sang de la sainte Vierge, mais d'une autre matiere creee expres, et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le contredire; mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant considere entre eux le danger qu'il y avait de laisser la libert^ d'instruire la jeunesse a un homme qui dtait dans des sentiments errones, ils resolurent de Tavertir premi£rement, et puis de le denoncer s?il resistait ^ Favis qu'on lui donnait. La chose arriva ainsi, car il mdprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu?il etait de leur devoir de le ddnoncer a M. de Belley s, qui faisait pour lors les fonctions Episcopates dans le diocdse de Rouen, par commission de M, Tarcheveque, M. de Belley envoya querir cet homme, et, Fayant interroge, il en fut tromp6 par une confes* sion de foi Equivoque qu?il lui ecrivit et signa de sa main, faisant d?ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance qui lui &ait donne par trois jeunes hommes.

Cependant, aussitot qu'ils virent cette confession de foi, ils en connurent le ddfaut; ce qui les obligea

i* II s'agit d'un Capucin, Jacques Forton appel^ fir^re Saint- Ange. Cf. V. COUSIN : Un tpisodt de la vie de rascal* dans "Etude sur Pawal, p. 343-388.

z. Nous rectifions 1'orthographe donn^e par Mme P6rier, et <jui cr6e une confusion. — Camus, ancien ev^que de Belley, 6tait le disciple favori de saint Ftangois de Sales (B.),

d'aller trouver a Gaillon M. Tatcheveque de Rouen 1, qui, ayant examind toutes ces choses, les jugea si importantes, qu'il £crivit une patente a son conseil, et donna un ordre expres a M. de Belley de faite retracter exactement cet homme sur tous les points dont il etait accuse, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui Favaient denonce. La chose fut executee ainsi; il comparut dans le conseil de M. Farchev£que, et renonja a tous ses sentiments : et on peut dire que ce fut sincerement; car il n'a jamais temoigne de fiel contre ceux qui lui avaient cause cette affaire : ce qui fait croire qu'il etait lui-meme tromp£ par les fausses conclusions qu'il tirait de ses faux principes. Aussi etait-il bien certain qu'on n'arait eu en cela aucun dessein de lui nuire, ni d'autres vues que de le detromper par lui-m£me, et de Tempecher de s6duire les jeunes gens qui n'eussent pas ete capables de discerner le vrai d'avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina doucement; et mon frere continuant de rechercher de plus en plus les moyens de plaire a Dieu5 cet amour de la perfection chretienne s'enflamma de telle sorte d^s r age de vingt-quatre ans, qu'il se repandait sur toute la maison. Mon p£re mSme, n'ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fils 2, embrassa

1. Frangois de Harky fut archev^que de Rouen de 1615 a 1651. Son neveu qui fut son successeur a Rouen, Fran9ois de Champvallon, devint en 1671 archev^que de Paris, et comme tel joua un role important dans les persecutions contte Port- Royal (B.)*

2. F. Strowski a fait des reserves sur ce point en s'appuyant sur une lettre de Pascal a Mme P6ner, disant de son p&re i propos de la conversion de toute la famille : « II nous a tous pr&venus et comme congus dans ce djessein » (id. Brunschvicg, major, t. II, p. 247).

pour lors une maniere de vie plus exacte et qu'il a toujours perfectionnee dans la pratique continuelle des yertus jusqu'a sa mort, qui a ete tout a fait chretienne. Et ma sceur, qui avait des talents d'esprit tout extraordinaires et qui dtait des son enfance dans une reputation ou peu de filles parviennent, fut tellement touchee des discours de mon frere, qu'elle se resolut de renoncer a tous les avantages qu'elle avait tant aimes jusqu'alors, et de se consacrer tout enti&te a Dieu. x

Comme elle avait beaucoup d'esprit, des que Dieu lui eut tourne le coeur, elle comprenait comme mon frere toutes les choses qu'il disait de la saintete de la religion chretienne; et ne pouvant se soufFrir dans rimperfection ou elle se croyait dans le monde elle se fit religieuse dans une maison tr£s austere au Port-Royal des Champs a, et y est morte a Tige de trente-six ans seulement, apres avoir passe par les emplois les plus difficiles et s'etre consommee ainsi en peu de temps dans un merite que les autres n'acquiferent qu'apres beaucoup d'annees.

Mon fr£re avait pour lors vingt-quatre ans, ses incommoditds avaient toujours beaucoup augmente,

1. Cest 4 partir d'lci que le texte imprime" en 1684 dijffere du manuscrit que nous smvons.

2, Cest seulement en Janvier 1652 qu'elle entra comme postulante, apres la mort d'fitienne Pascal (24 sept. 1651), <jui s'y 6tait oppos6. Pascal, dont on poss^de une lettre d'une pilt^ un peu oratoire sur la mort de son p&re (lettre du 17 oct. 1051), £tait d^ja engag6 dans le monde et, loin de favoriser cette vocation dont il avait encourage les debuts, il fit des difficultds pour partager leur patrimoine afin de donner a Port-Royal la dot d'usage; au lendemain de la profession de soeur Samte-Euphdmie (5 juin 1653), il n*6crivit aux P6rier qu'un mot fort sec. Jacqueline avait deux ans de moins que Blaise et mourut un an avant lui, de douleur devoir dvi signer le formulaire contre Jansenius.

et elles vinrent jusqu'au point qu'il ne pouvait plus rien avaler de liquide a moins qu'il ne fut chaud, et encore ne le pouvait-il faire que goutte a goutte : mais comme fl avait outre cela une douleur de tete comme insupportable, une chaleur d'entrailles et beaucoup d'autres maux, les medecins lui ordonnerent de se purger de deux jours Tun durant trois mois, de sorte qu'il fallut prendre toutes les medecines en la maniere qu'il en etait capable, c'est-a-dire les faire chauffer et les avaler goutte a goutte. Cetait un veritable supplice, et ceux qui etaient aupres de lui en avaient horreur, seulement a les voir; mais mon frere ne s'en plaignait jamais, il regardait tout cela comme un gain pour lui. Car comme il ne connaissait plus d'autre science que celle de la vertu et qu'il savait qu'elle se perfectionnait dans les infirmites, il faisait avec joie de toutes ses peines le sacrifice de sa penitence; y remarquant en toutes choses les avantages du christianisme, il disait souvent qu'autrefois ses incommodites le detournaient de ses etudes, et qu'il en avait de la peine : mais qu'un chr^tien trouvait son compte a tout, et aux souffrances encore

?lus particulierement; parce qu'on y connaissait esus-Christ crucifie qui doit etre toute la science du chretien et Tunique gloire de sa vie.

La continuation de ces remedes, avec d'autres qu'on lui fit pratiquer, lui apporta quelque soulagement, mais non pas une sante parfaite; de sorte que les medecins crurent que pour se r&ablir enti^rement il fallait qu'il dut renoncer a toute occupation d'esprit qui eut quelque suite, et qu'il cherchat autant qu'il pourrait les occasions de se divertir a quelque chose qui Tappliqudt et qui lui fat arable; c'est-a-dire en un mot aux conversations ordinaires du monde l;

i. Cest un peu avant la mort de son pfere que Pascal com-

11 commenga d'abord, pour entrer dans la pratique de la premiere maxime, a se passer des lors, comme il a toujours fait depuis, du service des domestiques autant qu'il le pouvait. II faisait son lit lui-meme, il allait prendre son diner dans la cuisine, il rapportait sa vaisselle, et enfin ne se servait de son monde que pour les choses qu'il ne pouvait absolument faire iui-meme.

II n'etait pas possible qu'il n'usat de ses sens; mais, quand il etait oblige par necessite de leur donner quelque plaisir, il avait une adresse merveilleuse pour en detourner Tesprit a£n qu'il n'y prit point de part. Nous ne lui avons jamais oui louer en mangeant les viandes qu'on lui servait; et quand on avait eu soin quelquefois de lui servir quelque chose de plus delicat, si on lui demandait s'll Tavait trouve bon, il disait simplement : « II fallait m'en avertir auparavant, car a present, je ne m'en souviens plus, et je vous avoue que je n'y ai pas pris garde. » Et lorsque quelqu'un, selon Tusage si ordinaire du monde, admirait la bonte de quelque viande, il ne le pouvait souffrir, et appelait cela etre sensuel, encore que ce ne fussent que les choses les plus communes : parce que, disait-il, c'etait une marque qu'on mangeait pour contenter son gout, ce qui etait toujours un mal; ou pour le moins que Ton parlait un langage uniforme a celiii des hommes sensuels, et quin'etait pas convenable a un chretien qui ne doit jamais rien dire qui n'eut meme \in air de saintete, II n'avait point voulu permettre qu^on fit aucune sauce ni aucun ragout, qu'on lui donnat de Torange ni du verjus, ni rien de ce qui excitat Tappetit, quoicju'il aimat naturellement toutes ces choses. II avait regie, dans le commencement de sa retraite la quantit£ de nourriture qu'il fallait pour le besoin de son estomac; et depuis ce temps la, quelque app6tit qu'il eut, il ne passait

jamais cette mesure; et quelque degout qu'il cut, il fallait qu'il mangeat ce qu'il avail regie. Lorsqu'on lui demandait la raison pourquoi il faisait cela, il disait que c'etait le besoin de Testomac qu'il fallait satisfaire et non celui de Tappetit.

Mais la mortification de ses sens n'allait pas seulement a se retrancher ainsi de tout ce qui pouvait leur etre agreable, soit pour la nourriture, soit pour les remedes. II a pris quatre ans de suite des consommes sans en temoigner le moindre degout. Cetait assez qu'on lui eut ordonne quelque chose, il la prenait sans peine, et lorsque ]e m'etonnais qu'il n'avait point de repugnance a prendre certaines medecines fort d^goutantes, il se moquait de moi et me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-meme comment on pouvait temoigner de la repugnance quand on prenait une medecine vol'ontairement, et apr^s qu'on avait ete averti qu'elle etait mauvaise, qu'il n'y avait que la violence et la surprise qui dussent produire ces efFets, II sera aise de remarquer dans la suite Implication qu'il avait a renoncer a toutes sortes de plaisir ou Tamour-propre peut avoir part.

II n'a pas eu moins de soin de pratiquer Tautre maxime qu'il s'6tait proposee, de renoncer a toutes sortes de superfluites, qui est une suite de la premiere. II s'etait recfuit peu a peu a n?avoir plus de tapisseries dans sa chambre, parce qu'il ne croyait pas cela necessaire; et d^ailleurs, n'y etant pas oblige par aucune bienseance, parce qu'il ne venait plus le voir que des gens a qui il recommandait sans cesse le retranchement, et qui par consequent n'&aient pas surpris de voir qu'il vivait de la mdme mani^re qu'il conseillait aux autres de vivre. Nous avons d£ja remarcjue qu'il s'etait exempt^ de la superfluite des visites, et il ne voulut meme voir personne du tout

VoM l comme il a pass6 cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu'a trente-cinq, travaillant sans cesse pour Dieu ou pour le prochain, ou pour lui-meme, en tachant de se perfectionner de plus en plus; et on pourrait dire en quelque fa§on que c'est tout le temps qu'il a vecu : car les quatre annees que Dieu lui a donnees apres n'ont ete qu'une continuelle langueur. Ce n'etait pas proprement une maladie qui fat venue nouvellement, mais un redoublement de ses grandes indispositions ou il avait iti sujet d&s sa jeunesse. Mais il en fat alors attaque avec tant de violence, qu'enfin il y succomba; et durant tout ce temps la il n'a pu du tout travailler un instant a ce grand ouvrage qu'il avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui s'adressaient a lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par ecrit : car ses maux etaient si grands, qu'il ne pouvait les satisfaire, quoiqu'il en eut un grand d£sir.

Mais comme on cherche toujours un tr6sor partout ou il est, et que Dieu ne permet pas qu'une lumiere qui est allumfe pour eclairer soit cachee sous le boisseau, un certain nombre de gens de grande condition et de personnes d'esprit qu'il avait connues auparavant le venaient chercher dans sa retraite et demander ses avis; d'autres, qui ayaient des doutes sur des matieres de foi, et qui savaient qu'il avait de grandes lumi£res la-dessus recouraient aussi a lui; et les uns et les autres, dont plusieurs sont vivants, en revenaient toujours fort contents, et temoignent encore aujourd'hui dans toutes les occasions que c'est a ses eclaircissements et a ses conseils qu'ils sont redevables du bien qu'ils connaissent et qu'ils font.

i. Nous ins6rons ici un paragraphe du textc dc 1684 (j. grand dtsir) dont le manuscrit ne contient pas T^quivalent,

Quoiqu'il ne fat engag6 dans les conversations que par des raisons toutes de charite, et qu'il veillat beaucoup sur lui-meme pour ne rien perdre de ce qu'il tachait d'acqudrir dans sa retraite, il ne laissa pourtant pas d'en avoir de la peine, et d'apprehender que Famour-propre ne lui fit prendre quelque plaisir a ces conversations, et sa regie etait de n*en prendre aucune ou ce principe eut la moindre part. D'un autre cote, il ne croyait pas pouvoir refuser a ces personnes le secours dont elles avaient besoin. Voila done comme un combat. Mais Tesprit de la mortification, qui est 1'esprit m£me de la charite qui accommode toutes choses, vint au secouts, et lui inspira d'avoir une ceinture de fer pleine de pointes et de la mettre a nu sur sa chair toutes les fois qu'on le viendrait avertir que des messieurs le demanderaient. II le fit, et lorsqu'il s'elevait en lui quelcjue esprit de vanite, ou qu'il se sentait touch^ du plaisir de la conversation, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqures, et se faire ensuite ressouvenir de son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu'il en usait aussi pour se f>recautionner contre Finapplication ou il se vit r^didt dans les derni&res ann^es de sa vie. Comme il ne ppuvait dans cet etat ni lire ni ecrke, il ^tait contraint de demeurer a rien fatre et de smaller promener, sans pouvoir penser a rien qui eut de la suite. II apprehendait avec raison que ce manquement d'occupation, qui est la racine de tout mal, ne le detournat de ses vues; et pour se tenir toujours averti, il s'6tait comme incorpore cet ennemi volontaire qui, en piquant son corps, excitait sans cesse son esprit & se tenir dans la fetveur, et lui donnait ainsi le moyen d'une victoire assume, mais tout cela ^tait si secret que nous n'en savions rien du tout, et nous ne Tavons appris qu'apr^s sa mott d'une personne de tt£s

grande yertu qu'il aimait et a qui il avail et£ oblige de le dire par des raisons qui la regardaient elletn&ne.

Tout le temps que la charite ne lui emportait pas en la maniere que nous venons de dire etait employe a la priere et a la lecture de Fficriture Sainte. Cetait comme le centre de son coeur, et ou il trouvait sa joie, et tout le repos de sa retraite. II est vrai qu'il avait un don tout particulier pour gouter Favantage de ces deux occupations si pr£cieuses et si saintes. On pouvait meme dire cju'elles n'etaient point differentes en lui; car il meditait Fficriture en priant. II disait souvent <jue Fficriture Sainte n^tait pas une science de Fesprit, mais du coeur, et qu'elle n?^tait intelligible que pour ceux qui ont le coeur droit, et que tous les autres n'y trouvaient que de Fobscurite, que le voile qui est sur Fficriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais chretiens; et que la charite etait non seulement Tobjet de Tficriture, mais qu'elle en dtait aussi la porte. II allait plus loin, et disait encore que Fon etait bien dispose & entendre les Saintes ficritures quand on se hait soi-meme, et qu'on aimait la vie mortifiee de J6sus-Christ. Cetait dans ces dispositions qu'il lisait Fficriture Sainte, et il s'y 6t2it si fort applique qu'il la savait cjuasi toute par coeur^ en sorte qu'on ne pouvait la lui citer a faux, et il disait positivement :« cela n'est pas de Fficriture » ou : « cela en est» et marquait precis6ment Fendroit, et g&i£ralement tout ce qui pouvait servir a lui donner une intelligence partaite de toutes les v6rit£s tant de la foi que de la morale.

II avait un tour d' esprit si admirable qu'il embellissait tout ce qu'il disait, et quoiqu'il apprit plusieurs choses dans les Hvres, quand il les avait dig£r£es & sa mani&re, elles paraissaient tout autres, parce qu'il savait toujours s?6noncer de la mantere qu'il

fallait qu'elles le fussent pour entrer dans F esprit de Thomme.

II avait naturellement le tour de Tesprit extraordinaire; mais il s'etait fait des regies d'eloquence toutes particulieres, qui augmentaient encore son talent. Ce n'&ait point ce qu'on appelle de belles pensees qui n'ont qu'un faux brillant, et qui ne signifient rien; jamais de grands mots; et peu depressions metaphoriques, rien d'obscur ni de rude, ni de dominant, ni d'omis, ni de superflu. Mais il concevait Teloquence comme un moyen de dire les choses d'une maniere que tous ceux-la a qui Ton j>arle les puissent entendre sans peine et avec plaisir, et il concevait que cet art consistait dans de certaines dispositions qui doivent se trouver entre Tesprit et le coeur de ceux a <jui Ton parle d'un cote, et les pensees et les expressions dont on se sert; mais que les proportions ne s'ajustent proprement ensemble que par le tour qu'on y donne. Cest pourquoi il avait fort etudie le coeur de Thomme et son esprit; il en savait tous les ressorts parfaitement bien. Quand il pensait quelque chose, il se mettait en la place de ceux qui doivent 1' entendre; et examinant si toutes les proportions s'y trouvaient, il voyait ensuite quel tour il leur fallait donner, et il n?6tait pas content qu'il ne vit dairement que Tun etait teflement fait pour Tautre, c'est-a-dire ce qu'il avait pens6 pour Tesprit de celui qu?il devait vbir, que, quand cela viendrait a se joindre par Tapplication qu'on y aurait, il fut impossible a Tesprit de Thomme de ne s'y pas rendre avec plaisir. Ce qui etait petit, il ne le faisait pas grand; et ce qui etait grand il ne le faisait point petit. Ce n'etait point assez pour lui qu'une chose parut belle; il fallait qu'elle fut propre au sujet, qu'elle n'eut rien de superflu, mais rien aussi qui lui manquit. Enfin

il dtait tellement maitre de son style qu'il disait tout ce qu'il voulait, et son discours avait toujours Peffet <3u'il s'dtait propose, Et cette maniere d'ecrire naive, juste, agreable, forte et naturelle en meme temps lui etait si propre et si particultere qu'aussitot qu'on vit paraitre les 'Lettres au 'Provincial^ on jugea bien qu'elles etaient de lui, quelque soin qu'il eut pris de le cacher meme a ses proches l.

Ce fut en ce temps-la qu'il plut a Dieu de guerir ma fille d'une fistule lacrymale, dont elle etait affligee il y avait trois ans et demi. Cette fistule etait d'une si mauvaise qualite, que les plus habiles chirurgiens de Paris la jugerent incurable. Et enfin Dieu s^tait rdservd de la guerir par Tattouchement d'une Sainte fipine qui est i Port-Royal; et ce miracle fut attest^

Ear plusieurs chirurgiens et mddecins, autorise par 5 jugement solennel de Tfiglise 2.

Ma fille etait filleule de mon fr£re; mais il fut plus sensiblement touche de ce miracle par la raison que Dieu y dtait glorifi^, et qu?il arrivait dans un temps oii la foi dans la plupart du monde 6tait mediocre. La joie qu'il en eut nit si grande qu'il en Aait tout pendtr^; et comme son esprit ne s'occupait jamais de rien sans beaucoup de reflexions, il lui vint a Toccasion de ce miracle particulier plusieurs pensees tr^s importantes sur les miracles en general, tant de TAncien que du Nouveau Testament. S'il y a des miracles, il y a done quelque chose au-dessus de ce que nous appelons la nature; la cons6quence est de

1. Cependant Tallemant des Reaux dit : « Je n'aurais jamais soup5onn6 que les Provinciates fussent de Pascal, car les mathdmatiques etles lettres ne vont gu^re ensemble. »

2. On possfcde plusieurs relations du miracle, qui eut lieu le 24 mars 1656 et fut reconnu splennellement par les vicaires g6n6raux de I'archev6ch6 de Paris le zz octobre.

bon sens, il n'y a qu'a s'assurer de la certitude et la veritd des miracles. Or, il y a des regies pour cela, qui sont encore dans le bon sens, et ces regies se trouvent justes pour les miracles qui sont dans PAncien Testament. Ces miracles sont done vrais. II y a done quelque chose au-dessus de la nature.

Mais ces miracles ont encore des marques que leur principe est Dieu; et ceux du Nouveau Testament en particulier, que celui qui les opdrait etait le Messie que les hommes devaient attendre. Done, comme les miracles tant de TAncien que du Nouveau Testament prouvent qu'il y a un Dieu, ceux du Nouveau en particulier prouvent que J&us-Christ etait le veritable Messie.

II d&nelait tout cela avec une lumiere admirable, et quand nous 1'entendions parler, et qu'il developpait toutes les circonstances de 1'Ancien et du Nouveau Testament ou etaient rapportes ces miracles, ils nous paraissaient clairs. On ne pouvait nier la verit6 de ces miracles, ni les consequences qu'il en tirait pour la preuve de Dieu et du Messie, sans choquer les principes les plus communs, sur lesquels on assure toutes les choses qui passent pour indubitables. On a recueilli quelque chose de ses pensees la-dessus, mais c'est peu, et je croirais etre obligee de m'etendre davantage pour y donner plus de jour, selon tout ce que nous lui en avons oui dire, si un de ses amis ne nous en avait donne une dissertation, sur les oeuvres de Moise, ou tout cela est admirablement bien d^mele et <Tune mani^re qui ne serait pas indigne de mon ft^re 1.

Je vous renvoie done a cet ouvrage, et j'ajoute

t. Di scours sur les preuve s des livrts de Mofse, par M. BE LA CHAISE, publid en 1 672, avec le Discours sur les Fensies d$ Pascal, sous le nom de du Bois de k Cour.

seulement ce qu'il est important de rapporter ici que toutes les diff&rentes reflexions que mon fr£re fit sur les miracles lui donnerent beaucoup de nouvelles lumieres sur la religion. Comme toutes les verites sont tirees les unes des autres, c'etait asses; qu'il fut applique a une, les autres lui venaient comme a la foule, et se demelaient a son esprit d'une maniere qui Tenlevait lui-meme, a ce qu'il nous a dit souvent. Et ce fut a cette occasion qu'il se sentit tellement anime contre les athees, que, voyant dans les lumieres que Dieu lui avait donnees de quoi les convaincre et les confondre sans ressource, il s'appliqua a cet ouvrage, dont les parties qu'on a ramassees nous font avoir tant de regrets qu'il n'ait pas pu les rassembler lui-meme, et, avec tout ce qu'il j aurait pu ajouter encore, en faire un compose d'une beaut£ achevee. II en etait assurement tres capable; mais Dieu, qui lui avait donne tout Tesprit necessaire pour un si grand dessein ne lui donna pas assez de santd pour le mettre ainsi dans sa perfection.

II pretendait faire voir que la religion chr&ienne avait autant de marques de certitude que les choses qui sont re9ues dans le monde pour les plus indubitables. II ne se servait point pour cela de preuves metajz>hysiques : ce n'est pas qu'il criit qu'elles fussent m^prisables quand elles etaient trop doign^es du raisonnement ordinaire des hommes; que tout le monde n'en 6tait pas capable, et qu'a ceux q\ii Tetaient elles ne servaient qu'un moment, car une heure apr^s ils ne savaient qu'en dire et ils craignaient d'etre trompds. II disait aussi que ces sortes de preuves ne nous peuvent conduire qu^i une connaissance speculative de Dieu; et que connaJtre Dieu de cette sorte, etait ne le connaitre pas. II ne deyait pas non plus se servir des raisonjaements ordinakes que Ton prend des ouvrages de la nature; il les tes-

pectait pourtant, parce qu'ils etaient consacres par rficriture Sainte et conformes a la raison, mais il croyait qu'ils n'&aient pas assez proportionnes a Tesprit et a la disposition du cceur de ceux qu'il avait dessein de convaincre. II avait remarque par experience que, bien loin qu'on les emportat par ces moyen, rien n'etait plus capable au contraire de le rebuter et de leur oter Tesperance de trouver la verite, que de pretendre les convaincre ainsi seulement par ces sortes de raisonnements contre lesquels ils se sont si souvent roidis, que rendurcissement de leur cceur les a rendus sourds a cette voix de la nature; et qu'enfin ils etaient dans un aveuglement dont ils ne pouvaient sortir que par Jesus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est otee, parce qu'il est ecrit : que personne ne connait le P^re que le Fils et celyii a qui il plait au Fils de le reveler. l

La Divinite des chietiens ne consiste pas seulement en un Dieu simplement auteur des verites geometriques et de Tordre des elements; c'est la part des paiens. Elle ne consiste pas en un Dieu qui exerce sa Providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'annees; c'est la part des Juifs. Mais le Dieu d? Abraham et de Jacob, le Dieu des chretiens est un Dieu d'amour et de consolation; c'est un Dieu qui remplit Tame et le coeur de ceux qui le poss&dent. Cest un Dieu qui leur fait sentir interieurement leur misere, et sa mis&icorde infinie; qui s'unit au fond de leur ame; qui les remplit d'humilit^ de foi, de confiance et aamour; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-meme. Le Dieu des chretiens est un Dieu qui fait sentir a Time qu'il est son unique bien; que tout son ±epos est en lui, qu'elle n'aura de joie qu^

i. MATTH. XI, 27. C£ Pensfa 242.

1'aimer; et qui lui fait en tneme temps abhorrer les obstacles qui la retiennent, et Tempechent de Taimer de toutes ses forces. L'amour-propre et la concupiscence qui Parretent lui sont insupportables et Dieu lui fait sentir qu'elle a ce fond d'amour-propre et que lui seul Ten peut guerir,

Voila ce que c'est que connaitre Dieu en chretiens. Mais pour le connaitre en cette mani&re, il faut connaitre en meme temps sa mis&re et son indignit6 et le besoin qu'on a d'un M6diateur pour s'approcher de Dieu et pour s'unir a lui. II ne faut point separer ces connaissances, parce qu'etant sdpar£es, elles sont non seulement inutiles, mais nuisibles. La connaissance de Dieu sans celle de notre miserefait Torgueil; celle de notre misere sans celle de Jesus- Christ fait notre desespoir; mais la connaissance de J6sus-Christ nous exempte de Torgueil et du desespoir; parce que nous y trouvpns Dieu, seul consolateur de notre mis£re? et la voie unique de la reparer.

Nous pouvons connaitre Dieu sans connaitre notre misere, ou notre mis&re sans connaitre Dieu; ou meme Dieu et notre misere, sans connaitre le moyen de nous delivrer des miseres qui nous accablent Mais nous ne pouvons connaitre J&us- Christ, sans connaitre tout ensemble et Dieu et notre misere; parce qu'il n'est pas simplement Dieu, mais un Dieu rdparateur de nos misferes.

Ainsi tous ceux qui cherchent Dieu sans J6sus- Christ ne trouvent aucune lumiere qui les satisfasse, ou qui leur soit veritablement utile; car ou ils n'arrivent pas jusqu'^ connaitre qu'il y a un Dieu, ou s'ils y arrivent, c'est inutilement pour eux, parce qu'il se forme un moyen de communiquer sans M^diateur avec ce Dieu qu'ils ont connu sans M6diateur ; de sorte qu'ils tombent dans Tath6isme et le d&sme, qui sont les deux

choses que la religion abhorre presque dgalement,

II faut done tendre uniquement a connaitre Jesus- Christ, puisque c'est par lui seul que nous pouvons pretendre de connaitre Dieu d'une maniere qui nous soit utile. Cest lui qui est le vrai Dieu des hommes, des miserables et des p&rheurs. II est le centre de tout et 1'objet de tout; et qui ne le connait point ne connalt rien dans 1'ordre de la nature du monde, ni dans soi-meme; car, non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jesus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-memes que par Jesus-Christ.

Sans Jdsus-Christ, il faut que Fhomme soit dans le vice et dans la misere; avec Jesus-Christ, Fhomme est exempt de vice et de misere. En lui est tout notre bonheur, notre vertu, notre vie, notre lumi£re, notre esperance; et hors de lui, il n'y a que vices, que mis£res, que desespoir, et nous ne voyons qu*obscurit£ et confusion dans la nature de Dieu et dans la notre.

Ces paroles sont de lui-mSme mot pour mot, et fai cru les devoir rapporter ici parce qu'elles nous font voir admirablement bien quel etait Tesprit de son ouvrage, et que la maniere dont il voulait s'y prendre &ait sans doute la plus capable de faire impression sur le coeur des hommes.

Un des principaux points de Teloquence qu'il s^tait fait ^tait non seulement de ne rien dire que Ton n'entendJt pas, mais aussi de dire des choses ou il se trouvit que ceux a qui nous parlions fussent interess^s, parce qu'il etait assure que pour lors rampur-propre meme ne manquerait jamais de nous y faire faire r6BLxion, et de plus la part que nous pouvons prendre aux choses 6tant de deux sortes (car ou elles nous affligent, ou elles nous consolent) il croyait qu'il 0e faJlait jamais affliger qu'on ne consolat;f et que bien manager tout, cek &ait le secret de Tdoquence. Ainsi, dans les preuves qu?il devait

donner de Dieu et de la religion chrdtienne, il ne voulait rien dire qui ne fut a la portee de tous ceux pour lesquels elles etaient destinees, et ou Thomme ne se trouvat interesse de prendre part, ou en sentant en lui-meme toutes les choses qu'on lui faisait remarquer, soit bonnes ou mauvaises, ou en voyant clairement qu'il ne pouvait prendre un meUleur parti ni plus raisonnable, que ae croire qu'il y a un Dieu dont nous pouvons jouir, et un Mediateur qui, &ant venu pour nous en meriter la grace, commence a nous rendre heureux, des cette vie, par les vertus qu'il nous inspire, beaucoup plus qu'on ne le saurait etre par tout ce que le monde nous promet, et nous donne assurance que nous le serons parfaitement dans le ciel, si nous le meritons par les voies qu'il nous a presentees et dont il nous a donne lui-meme Texemple.

Mais, quoiqu'il fut persuade que tout ce qu'il avait ainsi a dire sur la religion aurait et£ tres clair et tres convaincant, il ne croyait pourtant pas qu'il le dut etre a ceux qui etaient dans TindifFerence, et qui, ne trouvant pas en eux-memes des lumieres qui les persuadassent, negligeaient d'en chercher ailleurs, et surtout dans TEglise ou elles eclatent avec plus d'abondance. Car il etablissait ces deux v^rit^s comme certaines : que Dieu a mis des marques sensibles, particuli&tement dans Tfiglise, pour se jfaire connaitre a ceux qui le cherchent sincerement, et qu'il les a couvertes neanmoins de telle sorte, qu'il ne sera apergu que de ceux qui le cherchent de tout leur coeur.

Cest pourquoi, quand il avait a con£6rer avec quelques ath^es, il ne commen$ait jamais par la dispute, ni par ^tablir les principes qu'il avait i dire : mais il voulait connaitre auparavant s'ils cherchaient la v£rit6 de tout leur coeur; et il agissait suivant cela avec eux. ou t»our les aider i trouver la

lumiere qu'ils n'avaient pas, s'ils la cherchaient sincerement, ou pour les disposer a la chercher et a en faire leur plus serieuse occupation, avant c[ue de les instruire, s'ils voulaient que son instruction leur fut utile.

Ce furent ses infirmites qui Fempecherent de travailler davantage a son dessein. II avait environ trente-quatre ans quand il commen$a de s'y appliquer. II employa un an entier a s'y preparer en la maniere que ses autres occupations lui permettaient, qui etait de recueillir les differentes pensees qui lui venaient la-dessus; et a la fin de Fannie, c'est-a-dire la trente-cinquieme qui etait la cinquieme de sa retraite, il retomba dans ses incommodites d'une maniere si accablante qu'il ne put plus rien faire les quatre ann6es qu'il vecut encore, si Ton peut appeler vivre la langueur si pitoyable dans laquelle il les passa.

On ne peut penser a cet ouvrage sans une affliction tres sensible de voir que la plus belle chose et la plus utile peut-£tre dans le siecle ou nous sommes n'ait pas ete achevee. Je n'oserais dire que nous n'en etions pas dignes. Quoi qu'il en soit, Dieu a voulu faire voir, par 1'echantillon, pour ainsi dire, de quoi mon frere etait capable par la grandeur de Fesprit et des talents qu'il lui avait donn6s; et si cet ouvrage ppuvait £tre accompli par un autre, je croirais que Dieu voudrait qu'un si grand bien ne pfit ^tre obtenu que par beaucoup de prieres nouvelles.

Ce renouvellement des maux de mon ft&re commen^a par le mal de dents qui lui 6ta absolument le sommeil. Mais quel moyen a un esprit comme le sien d^tre dveill^ et ne penser £ rien ? Cest pourquoi dans les insomnies mSmes, qui sont d'ailleurg si frequentes et si fatiguantes, il lui vint une nuit dans Fesprit quelques pensees sur la roulette, la premiere

fut suivie d'une seconde, et la seconde d'une ttoisi£me, et enfin d'une multitude de pensees qui se succederent les unes aux autres; elles lui decouvrirent comme malgre lui la demonstration de la roulette dont il fut lui-meme surpris. Mais, comme il y avait longtetnps qu'il avait renonce a toutes ces choses, il ne pensa pas seulement a rien ecrire; neanmoins en ayant parle a une personne a qui il devait toute sorte

de deference, et par respect a son merite, et par reconnaissance de raffection dont il en etait honore, cette personne * forma sur cette invention un dessein qui ne regardait que la gloire de Dieu, et engagea mon frere a Ecrire tout ce qui lui etait venu dans I'esprit, et a le faire imprimer.

H est incroyable avec quelle precipitation il a mis cela sur le papier. Car il ne faisait qu'dcrire tant que sa main pouvait aller, et il eut fait en tr£s peu de jours ; il n'en tirait point de copie; mais il donnait les feuilles i mesure qu'il les faisait. On imprimait aussi une autre chose de lui qu'il donnait de meme a mesure qu'il la composait, et ainsi il fournissait aux imprimeurs deux diflF6rentes choses. Ce n'etait pas trop pour son esprit; mais son corps ne put r^sister, car ce fut ce dernier accablement qui acheva de miner entierement sa sante et qui le reduisit dans cet etat si affligeant que nous avons dit de ne pouvoir avaler.

Mais si ses infirmit^s le rendirent incapable de servir les autres, elles ne furent pas inutnes pour lui-meme; car il les souffrait avec tant de patience qu'il y a sujet de croire, et de se consoler par cette pensfe, que Dieu a voulu par & le rendre tel qu'il

i. Le texte de 1684 precise « qui est autant considerable par sa piit^ que par les 6minentes qualit<Ss de sofl esprit et par la grandeur de sa naissance;» et le Mimoirt de Marguerite Krier nomme M. de Roannez.

voulait pour paraitte devant lui. En effet il ne pensa plus qu a cela, et ayant toujours devant les, yeux les deux maximes qu'il s'etait proposees de renoncer a tous les plaisits et a toutes les superfluites, il les pratiqua encore avec plus de ferveur, comme s'il eut ete presse par le poids de la charite qui sentait qu'il s'approchait du centre ou lUdevait jouir du repos kernel.

Mais on ne peut mieux connaitre les dispositions particuli£res dans lesquelles il souffrait toutes ses nouvelles incommodites des quatre derni£res anndes de sa vie, que par cette pri£re admirable que nous avons apprise de lui et qu'il fit en ce temps la pour demand!er a Dieu le bon usage des maladies. Car on ne peut douter qu'il avait dans le coeur toutes ces choses, puisqu'elles etaient dans son esprit, et qu'il ne les a ecrites ainsi que parce qu'il les a pratiquees. Nous pouvons meme assurer que nous en avons 6te t&noins, et que si personne n'a jamais mieux ecrit sur le bon usage des maladies, personne ne Fa jamais mieux praticp£ avec plus d'edification de tous ceux qui le voyaient.

II avait quelques annees auparavant ecrit une lettre sur la mort de mon p^re en laquelle on voit qu'il comprenait qu'un chretien doit re^arder cette vie comme un sacrifice et que les accidents differents qui nous ^urviennent ne doivent faire impression sur nous qu'a proportion qu'ils interrompent ou accomplissent ce sacrifice. Cest pourquoi T^tat mourant ou il fut reduit pendant les derni&res annfes de sa vie etait un moyen pout 1'accomplissement de son sacrifice qui se devait fake par la rnoft; il regatdait cet etat de langueur avec joie, et nous voyions tous les jours qu'il en benissait Dieu de toutel'etendue de sa reconnaissance. Quand il nous parlait de k mort, qu'il croyait Stce plus proche qu'elle ne fut en

effet dans la suite, il nous parlait toujours en meme temps de Jesus-Christ, et il nous disait que la mort est horrible sans Jesus-Christ, mais qu'en Jesus- Christ elle est aimable, sainte, et la joie du fidele, et qu'a la v£tite si nous etions innocents, 1'horreur de la mort serait raisonnable parce qu'il est contre Pordre de la nature que Tinnocent soit puni, qu'il serait juste de la hair pour lors, quand elle pourrait separer une ame sainte d'un corps saint, mais qu'il etait juste de 1'aimer, parce qu'elle separait une dme sainte d'un corps impur — qu'il aurait 6t6 juste de la hair si elle rompait la paix avec Tame et le corps, mais non pas a cette heure qu'elle en calme la dissension irreconciliable, qu'elle ote au corps la liberte malheureuse de pdcher, qu'elle met Tame dans la necessit6 bienheureuse de ne pouvoir que louer Dieu et 6tre avec lui dans une union eternelle — qu'il ne fallait pourtant pas condamner Tamour que la nature nous a donne pour la vie puisque nous Tavons re5ue de Dieu meme, qu'il fallait Temployer pour la meme vie pour laqueue Dieu nous Tavait donn^e qui est une vie innocente et bienheureuse et non pas a un objet contraire — que J&us-Christ avait aim6 sa vie parce qu'elle etait innocente, qu^l avait appr£hende la mort, parce qu'elle arrivait en lui a un corps agrdable a Dieu, mais que, n'en etant pas de mSme de notre vie, qui est une vie de p6che, nous devions nous porter £ hair une vie qui etait contraire a celle de J&us-Christ, a aimer et ^ ne pas craindre une mort qui, en finissant en nous une vie ainsi de p£ch6 et pleme de niis^re, nous met dans la libert£ d'aller avec J&us-Christ voir Dieu face a face, et Tadorer, benir et aimer 6ternellement sans reserve-

C6tait sur ces m6mes principes qu'il avait tant d?amour pour la penitence; car il disait qu'il fallait punir un corps p^cheur, et le punir sans reserve par

une penitence continuelle, parce que sans cela il etait rebelle a 1'esprit et contredisant tous les sentiments de salut; mais comme nous n'avons pas ce courage de nous punir nous-memes, nous devions nous estimer bien obliges a Dieu, quand il lui plaisait de le faire, c'est pourquoi il le benissait sans cesse des souffrances qu'il lui avait envoy£es, qu'il regardait comme un feu qui brulait petit a petit ses peches par un sacrifice quotidien et se preparer ainsi en attendant qu'il plut a Dieu de lui envoyer la mort qui consommat le parfait sacrifice.

II avait tou jours eu un si grand amour pour la pauvrete qu'elle lui etait continuellement presente; de sorte que, d&s qu'il voulait entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandait conseil, la premiere pensee qui lui montait du coeur a 1'esprit, etait de voir si la pauvrete pouvait y Strepratiquee; mais 1'amour de cette vertu s'augmenta si fort a la fin de sa vie que je ne pouvais le satisfaire davantage que de 1'en entretenir, et d'ecouter ce qu'il etait toujours pret de nous en dire.

II n?a jamais refuse Faumone a personne, quoiqu'il eut peu de bien, et que la depense qu'il etait oblige de faire a cause de ses infirmites, excedat son revenu. II ne la fit jamais que de son necessaire. Mais lorsqu'on voulait le lui representer, particulierement lorsqu'il faisait quelque aumdne considerable, il en avait de la peine, et nous disait : « J*ai remarque une chose, que quelque pauvre que Ton soit on laisse toujours quelque chose en mourant. » II a 6t6 quelquefois si avant qu'il a ete r&luit de s'obliger pour vivre, et de prendre de Targent a rente, pour avoir donne aux pauvres tout ce qu'il avait, et ne voulant pas apr£s cela recourir a ses amis, parce qu'il avait pour maxime de ne se trouver jamais importun^ dies besoins de personne, mais d'appr6-

hender tou jours d'importuner les autres des siens.

D£s que 1'affaire des carrosses fut etablie1, il me dit qu'il voulait demander mille livres par avance pour sa part pour envoy er aux pauvres de Blois, et des environs qui 6taient pour lors dans une tr£s grande necessite; et comme je lui disais que 1'affaire n'etait pas encore assuree, n me reponclit qu'il ne voyait pas un grand inconvenient a cela, parce que, si ceux avec qui il traitait perdaient, il le leur donnerait de son bien, et qu'il n'avait garde d'attendre a une autre annee, parce que les besoins &aient trop pressants. Nteanmoins comme les choses ne se font pas du jour au lendemain, les pauvres de Blois furent secourus d'ailleurs, et mon fr£re n'y eut que la part de sa bonne volont^, qui nous fait voir la veritd de ce qu'il nous avait cut tant de fois, qu'il ne souhaitait avoir du bien que pour en assister les pauvres; puisqu'en meme temps qu'il pensait qu'il pourrait en avoir, il commengait £ le distribuer par avance, et avant mSme qu'il en fut assurd

II ne faut pas s'etpnner si celui qui connaissait si bien Jesus-Christ aima tant les pauvres, et que le disciple donnat jusqu'a son necessaire, puisqu'il avait dans le coeur Texemple de son maitre qui s'etait

Iui-m6me. Mais la maxime qu'il s'^tait propos£e de renoncer a toute sorte de superfluity 6tait en lui un grand fondement de Tamour qu'il avait pour la pauvrete. Une des choses sur quoi fl s'examinait le plus dans la vue de cette maxime &ait sur cet exc£s g6n&al de voulok exceller en tout, et qui nous portait en particulier dans Tusage des choses

i, II s'agit des carrosses h cinq sols, transports en comniun organises par Pascal (en sodtete avec le due de Roannesj) en 1662, Mme P^rier raconte le succes de cette initiative dans une lettre k Arnauld de Pomponne du 21 mars.

du monde, a en vouloir toujours avoir des meilleures, des plus belles, et des plus commodes. Cest pourquoi it ne pouvait souffrir qu'on voulut se seryir des meilleurs ouvriers; mais il nous disait qu'il fallait toujours chercher les plus pauvres et les plus gens du bien, et renoncer a cette excellence qui n'est jamais ndcessaire, et blamait fort aussi qu'on cherchat avec tant de soin d'avoir toutes ses commodites comme d'avoir toutes choses pres de soi, une chambre ou rien ne manquat, et autres choses de cette sorte que Ton fait sans scrupules; parce que, se reglant sur le fondement de 1'esprit de pauvret6 qui doit etre dans tous les chretiens, il croyait que tout ce qui etait oppos6, quand m£me il serait autorise par Tusage de la bienseance du monde, etait toujours un exces a cause que nous y avons renonc^ dans le bapteme. II s'ecriait quelquefois : « Si j'avais le coeur aussi pauvre que Tesprit, je serais bien heureux ; car je suis merveilleusement persuade de Tesprit de pauvrete et que la pratique de cette vertu est un grand moyen pou* faire son salut,»

Tous ces discours nous faisaient rentrer en nousmemes, et quelquefois aussi, ils nous portaient a chercher des reglements g&i6raux qui pouryussent i toutes les ndcessites; et nous lui en faisions la proposition, mais il ne trouvait pas cela bien, et il disait que nous nations pas appel^s au g&ieral mais au particulier; et qu'il croyait que la mani^re de servir les pauvres la plus agr&tble a Dieu dtait de servir les pauvres pauvrement, c'est-4-dire selon son pjouvoir, sans se remplir de ces Brands desseins qui tiennent de cette excellence dontilblimaitla r^cherclae en toutes choses; aussi bien que Tespfit et la pratique. Ce n'est pas qu'il trouvat mauvais Tetablissement des hospices generaux; mais il disait que ces graades entreprises etaient r^serv^es a de certaiaes

personnes que Dieu y destinait, et qu'il conduisait quasi visiblement; mais que ce n'etait pas la vocation commune de tout le monde, comme Tassistance particuliere et journaliere des pauvres.

II eut bien voulu que je me fusse consacree a leur rendre un service ordinaire que je m'imposasse comme punition de ma vie. II m'y exhortait avec grand soin, et a y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me detournat du soin de ma famille, il me disait que ce n'etait que faute de bonne volonte, et que, comme il y a divers degr^s dans Pexercice de cette vertu, on peut bien trouver du temps pour la pratiquer et ne point nuire a ses occupations domestiques, que la charit£ ellememe en donne 1' esprit, et qu'il n'y a qu'a la suivre; il disait qu'il ne fallait point de marque particuliere pour savoir si Fon y etait appele, que c^tait la vocation gen&rale de tous les chretiens, puisque c'^tait sur cela que Jdsus-Christ jugerait le monde; que c'etait assez que les besoins fussent connus pour nous employer a y satisfaire selon tous les moyens qui sont en notre pouvoir, et que lorsque Ton voyait dans Tfivangile que la seule omission de ce devoir etait la cause de la damnation eternelle, cette pens^e seule 6tait capable de nous porter a nous d6pouiller de tout, et a nous donner cent fois, si nous avions de la foi. II disait encore que la fr^quentation des pauvres etait extr£mement utile, parce que, voyant continuellement la mis^re dont ils sont accabl^s, et que souvent meme ils manquent des choses les plus n^cessaires, il faudrait 6tre bien dur pour ne pas se priver volontairement des commodit^s utUes et dies ajustements superflus.

Voili une partie des instructions qu'il nous donnait pour nous porter a i'amour de la pauvret^, qui tenait une si grande place dans son cceur. Sa puret£

n'etait pas moindre; car il avait un si grand respect pour cette vertu, qu'il dtait continueUement en garde pour empecher qu'elle ne fut blessee le moins du monde soit dans lui, soit dans les autres. II n'est pas croyable combien il etait exact sur ce point. J'en etais meme embarrassee dans les commencements; car il trouvait a dire presque a tous les discours qu'on faisait dans le monde, et que Ton croyait les plus innocents. Si je disais, par exemple, par occasion, que f avais vu une belle femme, il m'en rejjrenait, et me disait qu'il ne fallait jamais tenir ce discours devant des laquais et de jeunes gens, parce que je ne savais pas quelle pensee cela pouvait exciter en eux. Je n'oierais dire qu'il ne pouvait meme souffrir les caresses que je recevais de mes enfants; il pretendait que cela ne pouvait que leur nuke, cju'on leur pouvait temoigner de la tendresse en mille autres manieres. J^eus plus de peine a me rendre a ce dernier avis; mais je trouvai dans la suite qu'il avait autant de raison sur cela que sur tout le reste, et je connus par experience que je faisais bien de m'y soumettre.

Tout cela se passait dans le domestique; mais environ trois mois avant sa mort Dieu voulut lui dormer une occasion de faire paraltre au dehors le zele qu'il lui avait donne pour k purete. Car, comme il revenait un jour de Saint-Sulpice ou il avait entendu la Sainte Messe, il vint a lui une fille agee d'envkon quince ans, qui lui demanda Taum6ne. Incontinent, il pensa au danger ou elle &ait exposee; ayant su d*elle qu'elle etait de la campagne, que son p6re etait mort, que ce jour-la m^me sa pauvre m£re avait etc portfe a THotel-Dieu, en sprte que cette pauvre fille demeurait seule et ne savait que devenir, fl crut que Dieu k lui avait envoy^e, et a Theute meme il la mena au seminaire, ou il la confia aux

soins (Tun bon pretre & qui il donna de 1'argent, et le pria de lui chercher quelque condition ou elle fat en surete. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu'il lui enverrait des le lendemain une femme qui.acheterait des habits a cette fille, et tout ce qui serait necessaire pour la mettre en condition. En effet, il lui envoya une femtne qui travailla si bien avec ce bon pretre, que peu de temps apr6s ils la mirent dans une honnete condition. Get ecclesiastique ne savait pas le nom de mon frere, et ne pensait

§as d'abord a le demander, parce qu'il etait occupd u soin de cette fille; mais, comme elle fut placee, il fit reflexion sur cette action qu'il trouva si belle qu'il voulut savoir le nom de celui qui 1'avait faite, il s'en informa de cette femme, mais elle lui dit qu'on lui avait enjoint de le lui cacher : « Obtenez-en, disait-il, la permission. Je vous en supplie; je vous promets que je n'en parlerai jamais de toute sa vie; mais si Dieu permettait qu?il mouriit avant moi, j'aurais une grande consolation a publier cette action : car je la trouve si belle, et si digne d'etre sue que je ne saurais souffrir qu'elle demeure dans Toubli, » Mais il n'obtint rien, et ainsi il vit que cette personne qui voulait etre cach^e n'etait pas moins modeste que charitable, et que si elle avait du 2&le pour conserver la purete dans les autres, elle n'en avait pas moins de conserver Fhumilitd en ellem6me.

II avait une extreme tendresse pour ses amis et pour ceux qu'il croyait etre a Dieu; et ?on peut dire que si jamais personne n'a 6t6 plus digne d'etre aim^e, personne n?a jamais mieux su aimer, et ne Ta jamais mieux pratiqu^ que lui. Mais sa tendresse n'6tait pas seulement un. effet de son temperament; car quoique son coeur fut toujours pr^t i s'attendrir sur les besoins de ses amis, il ne s'attendrissait

VIE DE BIiAISE PASCAL 41

pourtant jamais que selon les regies du christianisme que la raison et la foi lui mettaient devant les yeux. C'est pourquoi sa tendresse n'allait point jusqu'a Fattachement, et elle &ait aussi exempte de tout amusement.

II ne pouvait plus aimer personne qu'il aimait ma sceur, et il avait taison; il la voyait souvent, jl lui parlait de toutes choses sans reserve, il recevait d'elle satisfaction sur toutes choses sans exception; car il y avait une si grande correspondance entre leurs sentiments qu'ils convenaient de tout; et assur&nent leur coeur n'etait qu'un coeur, et ils se trouvaient Tun dans Fautre des consolations qui ne se peuvent comprendre que par ceux qui ont gout6 quelque chose de ce m6me bonheur et qui savent ce que c'est qu'aimer et etre aime ainsi avec confiance et sans rien craindre qui divise, et ou tout satisfasse.

Cependant, a la mort de ma soeur qui prec^da la sienne de dix mois, quand il en regut la nouvelle, il ne dit autre chose sinon : « Dieu nous fasse la grace de mourir ainsi chretiennement. » Et dans la suite il ne nous parlait que des graces que Dieu avait faites a ma soeur durant sa vie et des circonstances et du temps de sa mort; et puis ^levant son coeur au ciel, ou il la croyait bienheureuse, il nous disait avec quelque transport : « Bienheureux ceux qui meurent, et qui meurent ainsi au Seigneur. » Et lorsqu'il m'en voyait affligde (car il est vrai que je ressentis fort cette perte) il en avait de la peine, et me disait que cela n'6tait pas bien, et qu'il ne fallait pas avoir ces sentiments-la pour la mort des justes; mais cjue nous devions au contraire louer Dieu de ce qu'il Tavait r^compensee si tot des petits services qu'elle lui avait rendus.

Cest ainsi qu'il faisait voir qu'il aimait s^itis attache^ et nous en avions eu encore une pteuve dans

la mot t de mon pere, pour lequel il avait sans doute tous les sentiments que doit avoir un fils reconnaissant pour un pere bien affectionne; car nous voyons dans la lettre qu'il ecrivait sur le sujet de sa mort, que si la nature fut touchee, la raison prit bientot le dessus; et que, considerant cet evenement dans les lumieres de la foi, son ame en fut attendrie, non pas pour pleurer mon pere qu'il avait perdu pour la terre, mais pour le regarder en Jesus-Christ en qui il Tavait gagne pour le ciel.

II distinguait deux sortes de tendresse, Tune sensible, Fautre raisonnable, avouant que la premiere etait de peu d'utilite dans Tusage du monde, il disait pourtant que le merite n'y avait point de part et que les honnetes gens ne doivent estimer que la tendresse raisonnable qu'il faisait ainsi consister a prendre part a tout ce qui arrive a nos amis en toutes les manieres que la raison veut que nous y prenions part, aux depens de notre bien, de notre commodit£, de notre liberte, et m£me de notre vie, si c'est un sujet qui le mdrite; et qu'il le merite toujours, s'il s'agit de le servir pour Dieu qui doit etre 1'unique fin de la tendresse des chr&iens.

« Un coeur est dur, disait-il, quand il connait les intents du prochain, et qu'il r^siste a Fobligation qui le presse d'y prendre part; et au contraire un coeur est tendre quand tous les int6rets du pro-

chain entrent en lui facilement, pour ainsi dire, par tous les sentiments que la raison veut que 1'on ait les uns four les autres en semblables rencontres; qui se r^jouit quand il faut se r^jouir; qui s'afflige quand il faut s'atfliger. » Mais il ajoutait que la tendresse ne peut etre parfaite que lorsque la raison est 6clairee de la foi et qu'elle nous fait agir par les regies de la charitd Cest pourquoi il ne mettait pas beaucoup de difference entre la tendtesse et la charit£, non plus

qu'entre la charite et Tamitie; il concevait seulement que comme Tainiti^ suppose une liaison plus etrpite, et cette liaison une application plus particuliere, elle fait que Ton resiste moins aux besoins de ses amis, parce qu'ils sont plus tot connus et que nous en sommes plus facilement persuades.

Voila comment il concevait la tendresse, et c'est ce qu'elle faisait en lui sans attachement ni amusement, parce que la charite ne pouvant avoir d'autre fin que Dieu, elle ne pouvait s'attacher qu'a lui, ni s'arreter non plus a rien qui amuse; parce qu'elle sait qu'il n'y a point de temps a perdre et que Dieu qui voit et qui juge tout nous fera rendre compte de tout ce qui sera dans notre vie, qui ne sera pas un nouveau pas pour avancer dans la voie uniquement permise qui est celle de la perfection.

Mais non seulement il n'avait pas d'attache pour les autres; il ne voulait pas non plus que les autres en eussent pour lui. Je ne parle point de ces attachements criminals et dangereux : car cela est grossier, et tout le monde le voit bien; mais je parle des amiti6s les plus innocentes, et dont Tamusement fait la douceur ordinaire de la soci&e humaine : c'etait une des choses sur lesquelles il s^bservait le plus regulierement, afin de n'y point dormer lieu, et d'en empecher le cours des qu'il en voyait quelque apparence. Et comme f etais fort eloignee de cette perfection, et que je croyais que je ne pouvais avoir trop de soin d?un frere comme lui qui faisait le bonheur de la famille, je ne manquais a rien de toutes les applications qu'lL fallait pour le servir et lui temoigner en tout ce que je pensais mon amiti6- Enfin je reconnais que j?y etais attach^e, et que je me faisais un merite de m'acquitter de tous les soins que je regardais comme un devoir; mais il n'en jugeait pas de meme, et comme il ne faisait

ce me semblait, assez de sa part exterieurement pout repondre a mes sentiments, je n'etais point contente, et allais de temps en temps a ma sceur lui ouvrir mon coeur, et peu s'en fallait c[ue je n'en fisse des plaintes. Ma sceur me remettait le mieux qu'elle pouvait, en me rappelant les occasions ou j'avais eu besoin de mon frere et ou il s'etait applique avec tant de soin et d'une maniere si affectionnee que je ne devais avoir nul lieu de douter qu'il ne m'aimat beaucoup. Mais le mystere de cette conduite de reserve a mon egard ne m'a ete parfaitement explique que le jour de sa mort, qu'une personne des plus considerables pour la grandeur de son esprit et de sa piete1, avec qui il avait eu de grandes communications sur la pratique de la vertu, me dit qu'il lui avait fait toujours comprendre, comme une maxime fondamentale de sa piete, de ne souffrir jamais qu'on Taimat avec attachement et que c'&ait une faute sur laquelle on ne s'examinait pas assez, qui avait de grandes suites, et qui etait d'autant plus a craindre qu?elle nous parait souvent moins dangereuse.

Nous eumes encore apres sa mort une preuve que ce jprincipe ^tait bien avant dans son coeur, car aiin qu'il lui fut toujours present, il Tavait mis de sa main sur un petit papier separe que nous avons trouv^ sur lui, et que nous avons reconnu qu'il lisait souvent. Voici ce qu'il portait : « II est injuste qu'on s'attache a moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperai ceux a qui j*en fetai naitre le d6sir; car je ne suis la fin de personne, et je n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas

i. II s'agit probablement de Domat qui a copi£ dans le manuscrit le billet suivant (Pens&e 471) en notant : « Mme P^riet a Toriginal de ce billet. D

pret de mourir? Ainsi Tobjet de leur attachement mourra done, Comme je serais coupable de fake croire une fausset6, quoique je la persuadasse doucement, et qu'en cela on me fit plaisir; de meme, suis-je coupable si je me fais aimer, et si j'attire des gens a moi; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins a s'attacher a Dieu ou a le chercher. »

Cest ainsi qu'il s'instruisait lui-meme, et qu'il praticjuait si bien ses instructions, c'est ainsi que j'avais iti trompee en jugeant comme je faisais de sa maniere d'agir a mon egard, et que j'attribuais a un defaut d'amitie ce qui etait en lui une perfection de sa charite.

Mais, s'il ne voulait point que les creatures qui sont aujourd'hui, et qui ne seront peut-etre pas demain, et qui d'ailleurs sont si peu capables de se rendre heureuses, s'attachassent ainsi les unes aux autres, nous voyons que c'&ait afin qu'elles s'attachassent uniquement a Dieu; et en effet c'est la Fordre, et on n'en peut juger autrement quand on y fait une attention serieuse, et que Ton veut suivre la veritable lumiere; C'est pourquoi il ne faut pas s'&onner que celui qui £tait si eclaire et qui avait le ccetir si bien ordonne, se fut propose ces regies si justes, et qu'il les pratiquat si regulierement

Ce n* etait pas seulement a 1'egard de ce ptemier principe qui est le fondement de la morale chr^tienne; mais il avait un si grand izele pour Tordre de Dieu dans toutes les autres choses qui en sont les suites, qu'il ne pouvait souffrir qu'elle fut violfe en quoi que ce soit; c'est ce qui le rendait si ardent pour le service du roi, qu'il resistait a tout le monde dans le temps des troubles de Paris, et toujours depuis il appelait des pretextes toutes les raisons qu*on donnait pour autoriser la r6bellion; et il disait qu'en fitat ^tabli en R6publique comme Venise,

c'etait un grand mal de contribuer a y mettre un roi et opprimer la liberte des peuples a qui Dieu 1'a donnee; mais que, dans un fitat ou la puissance royale est etablie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui devait sans une espece de sacrilege, parce que la puissance que Dieu y a attache etant non seulement une image, mais une participation de la puissance de Dieu, on ne pouvait s*y opposer sans s'opposer manifestement a Fordre de Dieu;' et de plus que la guerre civile, qui en est une suite, etant le plus grand mal que Ton puisse commettre contre la charite du prochain, on ne pouvait asses: exagerer la grandeur de cette faute; que les premiers chretiens ne nous avaient pas appris la revoke, mais la patience, quand les princes ne s'acquittaient pas bien de leur devoir. H disait ordinairement qu'il avait un aussi grand eloignement de ce peche que pour assassiner le monde, ou pour voler sur les grands chemins; et qu'enfin il n'y avait rien qui fut plus contraire a son naturel, et sur quoi il fut moins tent£; ce qui le porta a refuser des avantages considerables pour ne point prendre part a ces d&ordres.

Ce sont la les sentiments qu'il avait pour le service du roi : aussi £tait-il irreconciliable avec tous ceux qui s?y opposaient. Et ce qui fait voir que ce n'&ait pas par temperament ou par attachement a son sens, c'est qu'll avait une douceur admirable pour ceux qui Toffensaient en particulier; en sorte qu'il n'a jamais fait de difference de ceux-la aux autres, et il oubliait si absolument ce qui ne regardait que sa personne, qu'on avait peine a Ten mire souvenir, il tallait pour cela circonstancier les choses. Et comme on Tadmirait quelquefois la-dessus, il disait : « Ne vous en etonnez pas; ce n'est pas par vertu, c'est par oubli reel; je ne m*en souviens plus du tout. » Et cependant il avait une m&noire si

excellente, qu'il disait souvent qu'il n'avait jamais rien oublie des choses qu'il avait voulu retenir. Mais c'etait dans la verite que les offenses qui ne regardaient que sa personne ne faisaient aucune impression sur une grande ame comme la sienne qui ne pouvait plus etre touchee des choses qu'autant qu'elles avaient rapport a Tordre eminent de la charite, tout le reste £tant comme hors de lui, et ne le regardant pas.

II est vrai que je n'ai jamais vu une ame plus naturellement superieure que la sienne a tous les mouvements humains de la corruption naturelle; et ce n'etait pas seulement a regard des injures qu'il &ait ainsi comme insensible; mais il Tetait aussi a regard de ce qui blesse tous les autres hommes> et qui fait leur plus grande passion. II avait assurement, 1'ame grande mais sans ambition, ne desirant ni d^tre grand ni d'etre puissant, ni honore dans le monde, et regardant meme tout cela comme ayant plus de misere que de bonheur, II ne souhaitait du bien que pour en faire part aux autres, et son plaisir etait dans la raison, dans Tordre, dans la justice, et enfin dans tout ce qui etait capable de nourrir Tame, et peu dans les choses sensibles.

II n'etait pas sans defauts; mais Ton avait une liberte tout entiere de Ten avertir, et il se rendait aux avis de ses amis avec une soumission tres grande quand ils etaient justes, et quand ils ne Tetaient pas, il les recevait toujours avec douceur. L'extreme vivacite de son esprit le rendait si impatient quelquefois qu'on avait peine a le satisfake; mais des aussitdt qu'on Tavertissait, ou qu'il s'apercevait lui-mSme qu'il avait f ache quelqu'un par cette impatience de son esprit, il r6parait incontinent sa faute par des traitements si honnetes qu'il n'a jamais perdu de personne par la.

L'amour-propre des autres n'&ait pas incommode par le sien, et on aurait dit meme cp'il n'en avait point, ne parlant jamais de lui, ni de rien pat rapport a lui; et on sait qu'il voulait qu'un honn£te homme £vit£t de se nommer, et m£me de se servir des mots deje ou de mol ; ce cp'il avait coutume de dire sur ce sujet est que la piete chretienne aneantit le moi humain, et que la civilit6 humaine le cache et le supprime; il concevait cela comme une regie, et c'est justement ce qu'il pratiquait

II n'&ait pas non plus incommode a personne sur leurs d&auts, mais quand il etait engage de parler des choses, il en parlait toujours sans dissimulation; et comme il ne savait ce que c'ftait que de plaire pat flatterie, il &ait incapable aussi de ne pas dire la verite lorsqu'il etait oblige de le faire. Ceux qui ne le connaissaient pas &aient surpris d'abord quand ils 1'entendaient parler dans les conversations, parce qu'il semblait toujours qu'il y tenait le dessus, avec quelcjue sorte de domination; mais c'&ait le meme principe de la vivacite de son esprit qui en dtait la cause, et on n' etait pas longtemps avec lui, qu'on ne vit bientot qu'en cela meme il y avait quelque chose d'aimable, et qu'on ne fut ^ la fin aussi content de sa mani£re de parler, que Ton T&ait des choses qu'il disait.

Au reste il avait en horreur toute sorte de mensonge, et les moindres tromperies lui ^taient insupportables; en sorte que, comme le caract^re de son esprit &ait d'etre p^n^trant et juste, et celui de son cceur d'etre droit et sans amusement, celui de ses actions et de sa conduite 6tait la sincerite et la

Nous avons trouv6 un billet de lui ou il s?6tait peint lui-mSme sans doute afin qu'ayant continuellement devant les yeux la voie par ou Dieu le conduisait,

il ne put jamais s'en detourner. Void ce que porte ce billet I : « J'aime la pauvrete, parce cjue Jesus- Christ ?a aimee, J'aime les biens, parce qu'ils donnent le moyen d'assister les miserables. Je garde fidelite a tout le monde. Je ne rends pas le mal a ceux qui m'en font, mais je leur souhaite une condition pareille a la mienne, ou Ton ne re$oit pas le bien ni le mal de la part des hommes. J'essaie d'etre toujours sincere, veritable et fidele a tous les hommes, et j'ai une tendresse de coeur pour ceux a qui Dieu m'a uni plus etroitement; et quoique je sois fort a la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui les doit juger, et a qui je les ai toutes consacrees. Voila cjuels sont mes sentiments; et j'en benis tous les jours mon Redempteur qui les a mis en moi et qui, d'un homme plein de faiblesse, de misere, de concupiscence, d'ambition, d'orgueil a fait un homme exempt de tous ces rnaux par la force de sa grace a laquelle toute la gloire est due, n'ayant de moi que la misere et Terreur. »

On pourrait sans doute aj outer beaucoup de choses a ce portrait, si on voulait 1'achever dans sa derni&re perfection; mais, laissant aux autres, plus capables cjue moi, d'y mettre les derniers traits qui n'appartiennent qu'aux maitres, j'ajouterai seulement que cet homme si grand en toutes choses, etait simple comme un enfant pour ce qui regarde la pi6te. Ceux qui le voyaient d'ordinaire en etaient surpris. Non seulement il n'y avait ni fa§on ni hypocrisie dans sa mantere d'agir; mais comme il savait s^lever dans la penetration des plus hautes vertus, il savait s'abaisser dans la pratique des plus communes qui £difient la pi&e. Toutes choses etaient grandes dans son coeur quand elles servaient ^ honorer Dieu, il

r. Pensfa 550.

les pratiquait comme un enfant. Son principal divertissement, surtout dans les derni&res ann6es de sa vie, ou il ne pouvait travailler, etait d'aller visiter les eglises, ou il y avait des reliques exposees, ou quelque solennite; et il etait fourni expres d'un almanach spirituel qui rinstruisait des lieux ou se trouvaient toutes les devotions; mais cela si d6votement et si simplement, que ceux qui le voyaient en &aient surpris; et entre autres, une personne tres vertueuse et tr£s eclairee s'en explique par cette belle parole : Que la grace de Dieu se fait connaJtre dans les grands esprits par les petites choses, et dans les esprits communs par les grandes.

II avait un amour sensible pour TOffice (c'est-adire les prieres du Breviaire) et s'assujetissait a le dire autant qu'il le pouvait; mais surtout les petites heures qui sont composees du Psaume cent dixhuitieme, dans lequel se trouvait tant de choses admirables qu'il sentait toujours une nouvelle joie a le reciter. Quand il s'entretenait avec ses amis de la beaute de ce Psaume, il en etait transport^, et enlevait comme de Iui-m6me tous ceux a qui il en parlait. Quand on lui envoyait tous les mois un billet, comme on fait en plusieurs endroits, il le lisait, et le recevait avec beaucoup de respect, ne manquant pas tous les jours de lire la sentence. II en etait ainsi de toutes les choses qui avaient rapport a la pi&e, et qui £ouvaient F^difier,

Monsieur le cure de Saint-fitienne 1, qui Ta vu dans sa maladie, admirait aussi cette meme simpli-

^, et il disait a toute heure : « Cest un enfant, il

i. Le texte de 1684 note : « C6tait le P, Beurrier, depuis abb6 de Sainte-Genevifeve. » Ce fut lui qui, forsant le sens des paroles de Pascal qui regrettait Fapret^ des pol&uuques, fit courir le bruit qu'il avait d^savoud le jansdnisme.

est humble et soumis comme un enfant. » Et la veille de sa mort, un ecclesiastique, qui etait un homme de grande science et d'une tres grande vertu, 1'etant venu voir, et ayant demeure une heure avec lui, il en sortit si edifie qu'il me dit : « Allez, consolezvous, si Dieu 1'appelle, vous avez bien sujet de le louer des graces qu'il lui a faites. II meurt dans la sitnplicite d'un enfant. Cest une chose incomparable dans un esprit comme le sien; je voudrais de tout mon coeur etre en sa place, je ne vois rien de plus beau. »

Sa derniere maladie commenja par un degout etrange qui lui prit deux tnois avant sa mort. II avait chez lui un bonhomme et toute sa famille et son menage qui n' etait point destin^ pour lui rendre aucun service; mais qu'il gardait comme un depot de la Providence de Dieu dont il avait grand soin. Un des enfants de ce bonhomme tomba malade de la petite verole, et il y avait deux malades dans la maison de mon frere, savoir lui et cet enfant, II etait necessaire que je fusse aupres de mon frere, et comme il y avait danger que je ne prisse le mauvais air de la petite v&tole et que je ne le donnasse a mes enfants, on delibera de fidre sortir cet enfant, mais la charite de mon frere en decida bien autrement; car elle lui fit prendre la resolution de sortir luimeme de k maison, et de yenir dans la miejone. II &ait deja fort malade; mais il disait qu?il y avait moins de danger pour lui que pour cet enfant a etre transporte; et ainsi il fallait que ce fut lui et non pas cet enfant; et en effet, il se fit transporter chez nous.

Cette action de charit6 avait 6te precedee par le pardon d'une offense dans une partie tr^s sensible par une personne qui lui avait de grand.es obligations. Mon fr£re sjen acquitta £ son ordinaire non

seulement sans le moindre ressentiment, mais avec une douceur accompagn£e de toutes les honnetet£s qui sont necessaires pour gagner une personne. Et ce fut sans doute par une Providence de Dieu particuliere que dans ces derniers temps ou il etait si pret de paraitre devant Dieu, il eut occasion de pratiquer ces deux oeuvres de misericorde, qui sont des marques de la predestination dans Ffivangile, afin que, quand il viendrait a mourir, il eut incontinent dans ces deux actions de charite le t&noignage que Dieu lid pardonnerait ses fautes, et lui donnerait le royaume qu'il lui avait prepare, parce qu'il lui faisait la grace de pardonner les fautes des autres, et de les assister dans le besoin avec tant de facility Mais nous allons voir que Dieu Fa prepard a une mort d'un vrai predestine par d'autres actions encore, cjui ne sont pas d'une moindre consolation. Trois jours apres qu'il fut chez nous, il fut attaque d'une colique tres violente, qui lui otait absolument le sommeil; mais comme il avait beaucoup de force d'esprit, et un grand courage, il ne laissait pas de se lever tous les jours et deprendrelui-m£me ses remedes sans vouloir souffrir qu'on lui rendit le moindre service. Les m^decins qui le voyaient trouyaient son mal considerable : mais, comme il n'avait pas la ftevre, ils ne crurent pourtant pas qu'il y eut danger, Mais mon fr&re, qui ne voulait rien hasarder, d&s le quatrieme jour de la colique, et avant meme que <r£tre arrete au lit, envoya cju^rk M. le cure de Saintfitienne, et se confessa; mais ne communia pas encore si t6t Cependant M. le cur6 le venant voir de temps en temps, selon sa vigilance ordinaire, mon fr£re ne perdit aucune des occasions de se confesser encore de nouveau; mais il ne nous en disait rien : de peur de nous effrayer. II fut quelquefois un peu moins mal : il profita de ce temps4i pour faire son testa*

VIE DE BLAISh PASCAL 53

ment1 ou les pauvres ne furent pas oublies, et il se fit violence de ne pas leur dormer davantage. II me dit que si M. Perier eut etc a Paris, et qu'il y eut consent!, it aurait dispose de tout son bien en faveur des pauvres.

Enfin, il n'avait rien dans le coeur et 1'esprit que les pauvres et il me disait quelquefois : « D'ou vient que je n'ai encore jamais rien fait pour les pauvres, quoique j'aie toujours eu un si grand amour pour eux ? » Et comme je lui repondais : « Cest que vous n'avez jamais assez de bien. — Je devais clone leur donner mon temps, me disait-il, et ma peine; c'est a quoi j'ai manque. Et si les medecins disent vrai, et que Dieu permette que je relive de cette maladie, je suis resolu de n'avoir d'autre occupation ni d'autre emploi le reste de mes jours que le service des pauvres. » Ce sont les sentiments dans lesquels Dieu le prit.

Sa patience n'etait pas moindre que sa charite; et ceux qui etaient aupres de lui en etaient si edifies qu'ils disaient tous qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil. Quand on lui disait quelquefois qu'on le plaignait, il repondait que pour lui il n'avait point de peine de Tetat ou il se trouvait, qu'il appr£hendait m^me de gu^rir, et quand on lui en demandait la raison, il disait : « C'est que je connais le danger de la safit6, et les avantages de la maladie. » Et comme nous ne pouvions nous empecher de le plaindre au plus fort de ses douleurs : « Ne me plaigne2: point, disait-il, la maladie est Tetat naturel des chretiens, parce qu'on est par la comme on devrait toujours

i. Le 3 aout i66z. Pascal « desire son corps mort 6tre enterri en ladite 6glise Saint-fitienne-du-Mont » oti il repose encore aujourd'bui et laisse divers legs i des serviteurs et atrs h6pitaux g^n^raux de Paris et de Clermont

etre, c'est-a-dire dans la souffrance, dans les maux, dans la privation de tous les biens et des plaisirs des sens, exempt de toutes les passions, sans ambition, sans avarice, et dans Tattente continuelle de la mort. N*est-ce pas ainsi que les chretiens doivent passer leur vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on est par necessite dans un etat ou on est oblige d'etre ». Et en effet on voyait qu'il aimait cet etat, ce que peu de personnes seraient capables de faire; car on n'a autre chose a faire que de s'y soumettre humblement et paisiblement. Cest pourquoi il ne nous demandait autre chose que de prier Dieu qu'il lui fit cette grace. II est vrai qu'apres Favoir entendu, on ne pouvait plus lui rien dire et on se sentait au contraire anime du mSme esprit que lui, de vouloir souffrir et de concevoir que c'etait 1'etat dans lequel devraient £tre toujours les chretiens.

II souhaitait ardemment de communier; mais les medecins s'y opposaient toujours parce qu'ils ne le croyaient pas asse£ malade pour recevoir la communion en viatique, et ils ne trouvaient pas a propos qu'on la fit venir la nuit pour le trouver a jeun, sans une plus grande necessity Cependant la colique continuant toujours, ils lui ordonn£rent des eaux, et elles le soulagerent pendant quelques jours; mais au sixi£me de ces eaux, il sentit un grand etourdissement avec une grande douleur de t£te. Encore que les medecins ne s'etonnassent pas de cet accident, et

Su'ils dissent que ce n'etait que la vapeur des eaux, ne laissa pas de se confesser, et demanda avec des instances incroyables qu'on le fit communier, et qu'au nom de Dieu on trouvat moyen de tem^dier a tous ces inconvenients qu?on lui avait all£gu£s; et il pressa tant, qu'une personne qui se trouva pr&sente lui dit que cela n^tait pas bien, qu?il devait se rendre au sentiment de ses amis, qu'il n'avait

presque plus de fievre, et qu'il jugeat lui-meme s'il £tait juste de faire apporter le Saint-Sacrement a la maison, puisqu'il etait mieux; et s'il n'etait pas plus a propos d'attendre a communier a 1'egKse ou il y avait esperance qu'il serait bientot en etat d'y aller. II repondit : « On ne sent pas mon mal, on y seta trompe; ma douleur de t£te a quelque chose de fort extraordinaire. » Neanmoins voyant une si grande opposition a son desir il n'osa plus en parler. Mais il me dit : « Puisqu'on ne me veut pas m'accorder cette grace, je voudrais y suppleer par quelque bonne ceuvre, et ne pouvant pas communier dans le Chef, je voudrais bien communier dans les membres et pour cela j'ai pense d'avoir ceans un pauvre malade a qui on rende les memes services comme a moi. Car j'ai de la peine et de la confusion d'etre si bien assiste, pendant qu'une infinite de pauvres, qui sont plus mat que moi, manquent des choses necessaires. Qu'on prenne une garde expres, et qu'enfin il n'y ait aucune difference de lui a moi. Cela diminuera la peine que j?ai de ne manquer de rien, et que je ne puis plus supporter, a moins que Ton ne me donne la consolation de savoir qu'il y a ici un pauvre aussi bien traite que moi; qu'on aille, je vous prie, en demander un a monsieur le cure. »

J'envoyai a monsieur le cure a Theure mSme, qui me manda qu'il n'y en avait point qui fut en 6tat d'etre transporte; mais qu'il lui donnerait, aussitot qu'il serait gu6ri, un moyen d'exercer la charite, en le chargeant d'un vieil homme dont il prendrait soin le reste de ses jours; car monsieur le cur6 ne doutait point gu'il ne diit guerir.

Comme il vit qu'il ne pouvait avoir un pauvre dans sa maison avec lui il me pria que Ton le pprtat aux Incurables, patce cju^il avait un gtand d^ir de mourir fen la compagnie des pauvres. Je lui dis que

les medecins ne trouveraient pas 4 propos de le transporter en 1'dtat ou il &ait. Cette reponse Taffligea sensiblement, et il me fit promettre du moins que s'il avait un peu de relacne, je lui donnerais cette satisfaction.

Mais je ne fus pas dans, cette peme; car sa douleur de tete augmenta si considerablement que dans le fort de la douleur il me pria de faire une consultation; mais entrant en meme temps en scrupule, et me dit : « Je crains, me dit-il, qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande.» Je ne laissai pourtant pas de la faire* Les medecins lui ordonnerent de boire du petit kit, assurant toujours qu'il n'y avait nul danger, et que ce n'etait que la migraine melee avec la vapeur des eaux. Neanmoins, quoi qu'ils pussent dire, il ne les crut jamais. II me pria d'avoir un ecclesiastique pour passer la nuit avec lui; et moimeme je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans rien dice, de preparer des cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier le lendemain au matin.

Ces apprets ne furent pas inutiles; mais ils servirent plus tot que nous n'avions pens6 : car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut pass£e, nous crumes qu'il etait mort. Et nous avions cet extreme d£plaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans communier, apres avok demande si souvent cette grace, et avec tant d'insistance. Mais Dieu, qui voulait recompenser un d6sit si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit le jugement entier, comme dans sa parfaite sant6; en sorte que, monsieur le cur6, entrant dans sa chambre avec Notre Seigneur, et lui ayant crie : « Void Celui que vous avez tant d£sir6», ces paroles achev£rent de l^veiller et monsieur le cur^ approcha pour lui

donner la communion, il fit un effort, et se leva seul a moitie pour le recevoir avec plus de respect; et monsieur le cure Tayant interroge, selon la coutume, sur les principaux mysteres de la foi il repondit devotement a tout : « Oui, Monsieur, je crois tout cela, et de tout mon coeur. » Et ensuite il rejut le saint viatique et Textreme onction avec des sentiments si tendres, qu'il en versait des larmes. II repondit k tout, remercia meme a la fin monsieur le curd, et lorsqu'il le b6tiit avec le Saint-Sacrement, il dit : « Que Dieu ne m'abandonne jamais ! » qui futent comme ses dernieres paroles. Car apres avok fait son action de graces, un moment apr£s les convulsions le reprirent, qui ne le quitterent plus, et ne lui laisserent plus un instant de liberte of esprit : elles durerent juscju'a sa mort, qui fut vingt-quatre heures apr^s; savok le dix-neuvi^me d'aout mil six cent soixante deux a une heure du matin, age de trenteneuf ans et deux mois.

Discours sur ks Passions de I* Amour.

L'homme est ne pour penser1; aussl n'est-il pas un moment sans le faire; mais les pensees pures, qui le rendraient heureux s'il pouvait toujours les soutenir, le fatiguent et Tabattent2. Cest une vie unie a laquelle il ne peut s'accommoder; il lui faut du remuement et de Faction 3? c'est~a-dire qu'il est necessaire qu'il soit quelquefois agite des passions, dont il sent dans son coeur des sources si vives et si profondes.

Les passions qui sont le plus convenables a Phomme, et qui en renferment beaucoup d'autres, sont Tamour et Tambition : elles n'ont guere de liaison ensemble, cependant on les ame asse^ souvent; mais elles s'afFaiblissent Tune Tautre r6ciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.

Quelque etendue d'esprit que Ton ait, Ton n'est capable que d'une grande passion; c'est pourquoi,

1. Cf. Peitsh 146 et la section VI (surtout n08 346-348, 365).

2. Lanson a not6 que c*est la fatigue des travaux intellectuels qui avait obhgd Pascal & se divertir dans le monde.

3. C£ Pensie 139. A la place de <c les hommes aiment tant le bruit et le nmmment^\ les 6diteurs de 1670 avaient corrig£ : « et le tumulte du monde ».

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