‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 20 sur 226 · SUR LES PASSIONS DE L AMOUR · texte numérisé non relu

SUR LES PASSIONS DE L AMOUR

quand Famour et Fambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitie de ce qu'elles seraient s'il n'y avait que Tune ou Fautre. L'age ne determine point, ni le commencement, ni la fin de ces deux passions; elles naissent des les premieres annees, et elles subsistent bien souvent jusqu'au tombeau. Neanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres, et il semble qu'elles se ralentissent avec les annees; cela est pourtant fort rare.

La vie de Fhomme est miserablement courte. On la compte depuis la premiere entree au monde; pour moi je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison, et depuis que Ton commence a etre ebranle par la raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans1. Devant ce terme Ton est enfant; et un enfant n'est pas un homme.

Qu'une vie est heureuse quand elle commence par Tamour et qu'elle finit par Tambition2 ! Si j'avais a en choisir une, je prendrais celle-la. Tant que Ton a du feu, 1'on est aimable; mais ce feu s'eteint, il se perd : alors, que la place est belle et grande pour Fambition ! La vie tumultueuse est agreable aux grands esprits, mais ceux qui sont mediocres n'y ont aucun plaisir; ils sont machines3 partout

i. Busnelli a not6 que cettc tematque ne convenait pas a un enfant prodige comme Pascal.

z. C£ Prrire pour^ le bon usage des maladies y § IX : <c J'ai dit : Heureux ceux qui jouissent a une fortune avantageuse, d*une reputation gloneuse... ». La Rochefoucauld a ictit : « On passe souvent de Tamour a Tambition, mais on ne revient guere de Tambition a Famour ». (Max. 450).

3. Of. Pensfos 246, 247, 248 inddites jusqu'au xixe si&cle. (La th^se cart^sienne de la machine corforelie est l£g£rement difierente.)

Cest pourquoi, Tamour et Tambition commen^ant et finissant la vie, on est dans P&at le plus heureux dont la nature hurnaine est capable.

A mesute que Ton a plus d'esprit, les passions sont plus grandes1, parce que les passions n'etant que des sentiments et des pensees, qui appartiennent purement a Fesprit, quoiqu'elles soient occasionnees par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que 1'esprit m6me, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacit^2. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres, elles se melent souvent ensemble, et causent une confusion tres incommode; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de Fesprit.

Dans une grande ame tout est grand.

L'on demande s'il faut aimer 3 ! Cela ne se doit pas demander : on le doit sentir. L'on ne delibere point la-dessus, Ton y est porte, et Ton a le plaisir de se tromper quand on consulte 4.

La nettete d'esprit cause aussi la netted de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.

II y a deux sortes d'esprits, Tun g^om^ttique,

1. Cf. Pensfe 408 pour le fond et 7 pour la forme [sauf /'on, qui n'est devenu classique qu'a partir de La Bruyere (Busnelli). Mais Lanson a montre combien la structure de cette m£me phrase sent la ire moitii du xvne s.].

2. On a 6voqu6 a ce sujet le physicien encore imbu des experiences sur le vide. Mais Boudhors y voit un th&me cher a Malebranche et note le mot occasionnfas que Pascal n'emploie jamais.

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