SUR LES PASSIONS DE I/ AMOUR
et 1'autre que ?on pent appeler de finesse1, Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles; mais le dernier a une souplesse de pensee qu'il applique en meme temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au coeur, et par le mouvement du dehors il connait ce qui se passe au dedans. Quand on a Tun et 1'autre esprit tout ensemble que Tamour donne de plaisir ! Car Ton possede a la fois la force et la flexibilite de Tesprit, qui est tres necessaire pour Teloquence de deux personnes.
Nous naissons avec un caractere d'amour dans nos cceurs, qui se developpe a mesure que Tesprit se perfectionne, et qui nous porte a aimer ce qui nous paralt beau sans que Ton nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute apres cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer ? En effet, Ton a beau se cacher a soi-meme, Ton aime toujours. Dans les choses meme ou il semble que Ton ait separe Tamour, il s'y trouve secretement et en cachette, et il n'est pas possible que Thomme puisse vivre un moment sans cela.
L'homme n'aime pas i demeurer avec soi; cependant il aime : il faut done qu'il cherche ailleurs de quoi aimer 2. II ne le peut trouver que dans la beaute;
1. Cf. Pens fas 1-4. La distinction se retrouve chez M&re, mais non le terme esprit de finesse. Du fait que Tauteur use ici d'une precaution oratoire, Lanson conclut que le Discours est antdneur i la Pensee.
2. Cf. Penstes 139 et 464. Pour cette derni&re l^dition de 1670 corngeait : « chercher notre bonheur dans nous » (Lanson). Par contre le texte de la PensSe sur le divertissement portait en 1670 : « Ce lui est une peine insupportable d'etre obhg6 de vivre avec soi et de penser a soi », au heu de : « on ne peut demeurer cbe^ soi avec plaisir », dans le inanuscnt (Ndxy.
mais comme il est lui-meme la plus belle creature que Dieu ait jamais formee, il faut qu'il trpuve dans soi-meme le modele de cette beaute qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-meme les premiers rayons; et selon que Ton s'apergoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en eloigne, on se forme les idees de beau ou de laid sur toutes choses x« Cependant, quoique Thomme cherche de quoi remplir le grand vide qu'il a fait en sortant de soi-meme, neanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d'objets. II a le coeur trop vaste; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble, et qui en approche le plus pr&s. Cest pourquoi la beaute qui peut contenter Thomme consiste non seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance : elle la restreint et elle Tenferme dans la difference du sexe.
La nature a si bien imprime cette verite dans nos ames, que nous trouvons cela tout dispose; il ne faut point d'art ni d' etude; il semble meme que nous ayons une place a remplir dans nos cceurs et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux qu'on ne le peut dire 2. II n'y a que ceux qui savent brouiller et mepriser leurs iddes qui ne le voient pas.
Quoique cette idee generale de la beaute soit gravde dans le fond de nos ames avec des caracteres ineffa^ables, elle ne laisse pas que de recevoir de tres grandes differences dans Tapplication particuli^re; mais c'est seulement pour la maniere d'envisager ce qui plait. Car Ton ne souhaite pas nument une beaut6,