‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 35 sur 226 · Propos, 1. I, ch. xxrv · texte numérisé non relu

Propos, 1. I, ch. xxrv

9. Le manuscrit de M* Gazier intercale cette phrase : « Je ne veux pas ddm6ler rincons6quence qui se trouve dans ses principes et dans sa conduite, par rapport a un autre principe. » (B.)

Cf6 OPUSCULES

a voulu chercher quelle morale la raison devrait dieter sans la lumiere de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition; et ainsi, en considerant Thomrne destitud de toute revelation, il discourt en cette sorte. II met toutes choses dans un doute universel et si general, que ce doute s'emporte soimeme, c'est-a-dire [qu'il doute] s'il doute, et doutant meme de cette derni£re proposition, son incertitude roule sur elle-meme dans un cercle perpetuel et sans repos; s'opposant egalement 4 ceux qui assurent que tout est incertain et a ceux qui assurent que tout ne Test pas, parce qu'il ne veut rien assurer. Cest dans ce doute qui dx>ute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maitresse forme, qu?est Tessence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car, s'il dit qu'il doute, il se trahit, en assurant au moins qu'il doute; ce qui etant formellement cpntre son intention, il n?a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que, ne voulant pas oire : « Je ne sais, » il dit : « Que sais-je ? » dont il fait sa devise, en la mettant sous des balances qui, pesant les contradictoires, se trouvent dans un parfait equilibre : c'est-a-dire qu'il est pur pyrrhonien1. Sur ce principe roxolent tous ses discours et tous ses Essais ; et c'est la seule chose cju'il pretend bien ^tablir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention. II y d&ruit insensiolement tout ce qui passe pour le plus certain parmi

i. n, xn (Applofft de R. de Sebonct) ; « Je vois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuyent exprimer leur g6n6rale conception en aucune manifere de parler ... ; quand ils oisent : « Je doute », on les tient incontinent it la gorge pour leur faire avouer qu*au moins assurent et savent-ils cela, qu'ils doutent... Cette fantaisie est plus surement con9ue par interrogation : yn sais-je ? comme je le porte k la devise d'une balance. »

LNTRETJEN AVEC 3J. DE SACI 97

les homines, non pas pout etablir le contraire avec utie certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pout faire voir seulement que, les apparences etant egales de part et d'autres, on ne salt ou asseoir sa creance.

« Dans cet esprit, il se moque de toutes les assurances; par exemple, il combat ceux qui ont pense etablir dans la France un grand remade centre les proces par la multitude et par la pretendue justesse des lois : comme si Ton pouvait couper la racine des doutes d'ou naissent les proems, et qu'il y eut des digues qui pussent arreter le torrent de rincertitude et captiver les conjectures ! C'est la que, quand il dit qu'il vaudrait autant soumettre sa cause au premier passant, qu'a des juges armes de ce nombre d'ordonnances, il ne pretend pas qu'on doive changer Tordre de rfitat, il n'a pas tant d'ambition; ni que son avis soit meilleur, il n'en croit aucun de bon. Cest seulement pour prouver la vanit6 des opinions les plus re9ues; montrant que Texclusion de toutes lois diminuerait plutot le nombre des diSFerends que cette multitude de lois qui ne sert qu'a Taugmenter; parce que les difficult^ croissent 4 mesure qujon les pese, c}ue les obscuritfe se multiplient par les commentaires, et que le plus sur moyen pour entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner, et de le prendre sur la premiere apparence : si peu qu'on ^observe, toute la clarte se olssipe. Aussi il juge a 1'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantdt d'une manLere, tantot d'une autre, suivant librement sa premiere vue, et sans contraindre sa pens£e sous les regies de la raison, qui nja que de fausses niesures : ravi de mohtrer par son exemple les contraries d'un meme esprit. Dans ce g&iie tout libre, il lui est entierement egal de 1'emporter ou non dans la dispute, ayant toujours,

par Tun ou Tautte exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions; etant poste avec tant d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fottifie egalement par son triomphe et par sa defaite.

« Cest dans cette assiette, toute flottante et chancelante qu'elle est, qu'il combat avec une fermete invincible les heretiques de son temps, sur ce qu'ils s'assuraient de connaitre seuls le veritable sens de TEcriture; et c'est de la encore qu'il foudroie plus vigoureusement Timpiete horrible de ceux qui osent assurer que Dieu n'est point. II les entreprend particulierement dans YApologie de Raymond de Sebonde l ; et les trouvant depouilles volontairement de toute revelation, et abandonnes a leur lumiere naturelle, toute foi mise a part, il les interroge de quelle autorite ils entreprennent de juger de cet Etre souverain qui est infini par sa propre definition, eux qui ne connaissent veritablement aucune des moindres choses de la nature 1 II leur demande sur quels principes ils s'appuient; il les presse de les montrer. II examine tous ceux qu'ils peuvent produire et pen&tre si avant, par le talent ou il excelle, qu'il montre la vanite de tous ceux qui passent pour les plus eclair es et les plus fermes. II demande si Tame connait quelque chose, si elle se connait elle-meme; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c?est que chacune de ces choses, et s'il n*y a rien qui ne soit de Tun de ces ordres; si elle connait son propre corps, ce que c'est que matiere, si elle peut discerner entre rinnombrable vari&£ d'avis

i. Montaigne dans sa jeunesse avait traduit k Th&ohge naturelle de R. DE SEBOND pour faire plaisir i son p&re. Dans les Essais, sous couleur de la d£fendre contre les adversaires de ces argumentations non persuasives, il fait le prdc&s de la raison.

qu'on en produit; comment elle peut raisonner, si elle est materielle; et comment peut-elle £tre unie a un corps particulier et en ressentir les^passions, si elle est spirituelle? quand a-t-elle commence d'etre ? avec le corps ou devant ? et si elle finit avec lui ou non; si elle ne se trompe jamais; si elle sait quand elle erre, vu que Tessence de la meprise consiste a ne pas la connaitre; si dans ces obscurcissements elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu'efle sait ensuite que c'est cinq; si les animaux raisonnent, pensent, parlent, et qui peut decider ce que c'est que le temps, ce que c'est que 1'espace ou Fetendue, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que Funite, qui sont toutes choses qui nous environment, et entierement inexplicables; ce que c'est que la sante, maladie, vie, mort, bien, mal, justice, p6che, dont nous parlons a toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes ou notions communes, parce qu'elles sont conformes dans tous les hommes, sont conformes a la verit6 essentielle. Et puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Etre tout bon nous les a donnes veritables, en nous creant pour connaitre la verite, qui saura, sans cette lumiere, si, etant formes a Taventure, ils ne sont pas incertains, ou si, etant formes par Tin etre faux et mediant, il ne nous les a pas donnes faux afin de nous seduire ? montrant, par la, que Dieu et le vrai sont inseparables, et que si Fun est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain, Tautre est n^cessairement de m£me. Qui sait done si le sens commun, que nous prenons pour juge du vrai, en a 1'etre de celui qui ra cr^^ ? De plus, qui sait ce que c'est que verite, et comment peut-pn s'assurer de Tavoir sans la connaitre? Qui sait m£me ce que c'est qu'6tre, qu'il est impossible de definir, puisqu'il n'y a rien de plus

genital, qu'il faudrait, pour Fexpliquer, se servit d'abord de ce mot-la m6me, en disant : Cest, etc... ? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'ame, corps, temps, espace, mouvement, verite, bien, ni meme £tre, ni expliquer Tidee que nous nous en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la meme dans tous les hommes, vu cpie nous n'en avons d'autre marque que runiformite des consequences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ? car ils peuvent bien £tre diff&rents et conduire neanmoins aux memes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.

« Enfin il examine si profondement les sciences, et la geometric, dont il montre 1'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'eUe ne definit point, comme d'etendue, de mouvement, etc.; et la physique en bien plus de manieres, et la m&iecine en une infinite de fagons; et Fhistoire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence et le reste; de telle sorte que Ton demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux a present que dans quelque songe dont nous ne nous eveillons qu'a la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. Cest ainsi ^u'il eourmande si fortement et si cruellement la raison ddnude de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait descendre de Fexcellence qu'elle s^est attribuee et la met par grace en parall&le avec les bStes, sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu?^ ce qu'elle soit instruite par son Cr£ateur meme de son rang qu'elle ignore; la menagant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de toutes, ce qui est aussi facile que le contraire, et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer sa

ENTRET1EN AYEC M. DE SACJ JOI

faiblesse avec une humilite sincere, au lieu de s'dlever par une sotte insolence. »

M. de Saci se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue, il se disait en luimeme les paroles de saint Augustin : « O Dieu de v£rite ! ceux qua savent ces subtilites de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agreables l ? » II plaignait ce philosophe qui se piquait et se dechirait de toutes parts des epines cju'il se formait, comme saint Augustin dit de lui-meme quand il etait en cet dtat 2. Apres une assez longue patience, il dit a M. Pascal :

« Je vous suis oblige, monsieur; je suis sur que si f avais longtemps lu Montaigne, je ne le connattrais pas autant que je fais depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le connut que par les recits que vous faites de ses ecrits; et fl pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me mde^ attends*. Je crois assurement que cet homme avait de Tesprit; mais je ne sais pas si vous ne lui en pretez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchainement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passe ma vie comme j'ai fait, on m*a peu consei316 de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalernent rechercher dans nos lectures, selon la regie de saint Augustin, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fonds d'humilite et de pi&6. On pardonnerait £ ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait Acad6miciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait

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