‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 36 sur 226 · Conf. 1. IV, XVI, xxix · texte numérisé non relu

Conf. 1. IV, XVI, xxix

3. « L£, regarde-moi : fais attention ». Paroles rapportees au style indirect dans le songe de sainte Momque, C£ 1. Ill, XI,

besoin Montaigne de s'egayer 1'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant chez les Chretiens pour une folie ? Cest le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire apres lui de Montaigne... : « II met dans tout ce qu'il dit la foi a part; ainsi nous, qui avons la foi, devons de m&ne mettre a part tout ce qu'il dit. » Je ne blame point Tesprit de cet auteur, qui est un grand don de Dieu, mais il pouvait s'en servir mieux, et en faire plutot un sacrifice & Dieu qu'au demon. A quoi sert un bien, quand on en use si mal ? Quidproderat^^ etc, ? dit de lui-meme ce saint docteur avant sa conversion. Vous 6tes heureux, monsieur, de vous etre 6lev6 au-dessus de ces personnes qu'on ajDpelle des docteurs, plonges dans Tivresse de la science, mais qui ont le cceur vide de la verite. Dieu a rdpandu dans votre cceur d'autres douceurs et d'autres attraits que ecus que vous trouyiez dans Montaigne. II vous a rappele de ce plaisir dangereux, ajucunditate pestifera, dit saint Augustin, qui rend graces a Dieu de ce qu'il lui a pardonne les peches qu'il avait commis en goutant trop les vanites. Saint Augustin est d'autant plus croyable en cela, qu'il etait autrefois dans ces sentiments; et comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel qu'il combat les her&iques de son temps, ce fut aussi par ce m£me doute des Academlciens que saint Augustin quitta Th6r6sie des Manich&ns. Depuis qu'il fut i Dieu, il renonga ^ cette vanit6 qu'il appelle sacrilege, et fit ce qu'il dit de quelques autres. II reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne nous pas

i. C£ 1. IV, XVI oft Tintertogation Quid mihi proderat... (A quoi me servait-iL..) est six fois rep6tee, et en patticuliet § 30 le passage ici traduit : Quid mibl proderat bona res non ttttnt? bene.

kisser seduire pat ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain agr&nent qui enleve : on croit quelquefois les choses veritables, seulement parce qu'on les dit eloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, mais que Ton sert en de beaux plats; mais ces viandes, au lieu de nourrir le cceur, le vident. On ressemble alors a des gens qui dorment, et qui croient manger en dormant : ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu'ils etaient1 ».

M. de Saci dit a M. Pascal plusieurs choses semblables : sur quoi M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait compliment de bien posseder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment <ju?il savait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoique peu avantageusement pour le pauvre Montaigne, n lui temoigna 6tre extremement edifie de la solidite de tout ce qu'il venait de lui representer ; cependant, etant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et lui dit :

« Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froiss^e par ses propres armes, et cette revoke si sanglante de Thomme contre Thomme, qui, de la soci^te avec Dieu ou il s'elevait par les maximes de sa faible raison le precipite dans la nature des betes, et j'aurais aime de tout mon coeur le ministre d'une si grande vengeance, si, 6tant disciple de TEglise par la foi, il cut suivi les regies de la morale, en |>ortant les hommes, qu'il avait si utilement humilies, a ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pouvok pas seulement connaitre.

i. C£ 1. Ill, VI, 10.

du monde et les seules conformes a la raison, puisqu'on ne pent suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souveram bien; ou qu'il est incertain, et qu'alors le vrai bien Test aussi, puisqu'il en est incapable, J'ai pris un plaisk extreme a remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont arrives a quelque conformite avec la sagesse veritable qu'ils ont essaye de connaitre. Car, s'il est agreable d'observer dans la nature le desir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, ou 1'on en voit quelque caractere jparce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considerer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour imiter la verite essentielle, meme en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en egarent, comme i'ai tache de faire dans cette etude !

« II est vrai, monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu d'utilite cjue les chretiens peuvent retirer de ces etudes philosophiques. Je ne laisserai pas, neanmoins, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensee, pr£t neanmoins a renoncer a toutes les lumteres qui ne viendront point de vous, en quoi j'aurai Tavantage, ou d'avoir rencontre la verite par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. II me semble que la source

Dieu qui est son souveram bien. Second systeme : L'homme ne peut s'61ever jusqu'a. Dieu; ses inclinations contredisent la loi; il est porte a chercher son bonheur dans les biens visibles et m£me en ce qu'il y a de plus honteux. Tout paralt done incertain, et le vrai bien Test aussi : ce qui semble nous r6duire a n'avoir ni r&gle fixe pour les mceurs, ni certitude dans les sciences. » Mais M. Bedier a fait la preuve que ce d6veloppement 6tait dft ^L Tronchat, Tdditeur des Mfmoirts de Fontaine. (B.)

ENTRETIEN AVEC M. DE SACI IOJ

des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que 1'etat de Thomme a present differe de celui de sa creation1; de sorte que Tun, remarquant quelques teaces de sa premiere grandeur, et ignorant sa corruption, a traitd la nature comme saine et sans besoin de reparateur, ce qui le mene au comble de la superbe; au lieu que 1'autre, eprouvant la misere presente et ignorant la premiere dignite, traite la nature comme necessairement infirme et irreparable, ce qui le precipite dans le desespoir d'arriver a un veritable bien, et de la dans une extreme lachete. Ainsi ces deux etats qu'il fallait connaitre ensemble pour voir toute la verite, etant connus s6parement, conduisent necessairement a Tun de ces deux vices, Torgueil et la paresse, ou sont infailliblement tons les hommes avant la grace, puisque, s'ils ne demeurent dans leurs desordres par lachete, ils en sortent par vanite, tant il est vrai ce que vous venes de me dire de saint Augustin, et que je trouve d'une grande etendue...; car en eflfet on leur rend hommage en bien des manieres.

« Cest done de ces lumi^res imparfaites qu'il arrive que Tun, connaissant les devoirs de Thomme et ignorant son impuissance, se perd dans la pr£somption, et que 1'autre connaissant Timpuissance et non le devoir, il s'abat dans la lachetd; d?ou il semble, puisque Tun est la vdrite oii Tautre est Terreur, que Ton formerait en les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne r^sulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'ufre destruction generale : car Tun etabHssant la certitude, Tautre le doute, Tun la grandeur de rhomme, Tautre sa faiblesse, ils ruinent la verite aussi bien que k faus-

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