‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 58 sur 226 · Cf. DESCAKTESt Pass. art · texte numérisé non relu

Cf. DESCAKTESt Pass. art

et change un discours et un po£me de force.

L'affection ou la haine changent la justice de face. Et combien un avocat bien paye par avance trouvet-il plus juste la cause qu'il plaide ! combien son geste hardi la fait-il paraitre meilleure aux juges, dupes par cette apparence ! Plaisante raison qu'un vent manie, et a tout sens l I

Je rapporterais presque toutes les actions des hommes cjui nebranlent presque quepar ses secousses. Car la raison a ete obligee de ceder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que 1'imagination des hommes a temerairement introduits en chaque lieu.

[Qui voudrait ne suivre que la raison serait fou prouvd II faut, puisqu'il y a plu, travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires, et quand le sommeil nous a delasses des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir apres les fumees et essuyer les impressions de cette maltresse du monde.] [Voila un des principes d'erreur, mais ce n'est pas le seuL] |L?homme a eu bien raison d'allier ces deux puissances; quoique dans cette pak Timagination ait bien amplement Tavantage; car dans la guerre elle l*a bien plus entier. Jamais la raison ne surmonte entierement Timagination, au lieu que le contraire est ordinaire.]

Nos magistrats ont bien connu ce mystere. Leurs 369 robes rouges, leurs hermines, dont us s'emmaillotent en chats fourres 2, les palais ou ils jugent, les

1. Cf. MONTAIGNE, II, 12 a propos du jugement : « Vraiment il y a bien de quoi faire une si grande f?te de la fermete de cette belle piece qui se laisse manier et changer au branle et accidents d un si Kger vent... »

2. Pascal avait 6crit d'abord : « ... font trembler le peuple en qui Timagination abonde; ils oe peuvent pas croire quian

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fleut s de lis, tout cet appareil auguste etait fort necessaire; et si les medecins n' avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets cartes et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupe le monde qui ne peut resister a cette montre si authentique. S'ils avaient la verit6 et la justice et si les medecins avaient le vrai art de guerir, ils n'auraient que fake de bonnets carres; la majeste de ces sciences serait assez v£nerable d'elle-meme. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent Timagination a laquelle ils ont affaire; et par la, en effet, ils s'attirent le respect. Les seuls gens de guerre ne se sont pas d£guises de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle, ils s^etablissent par la force, les autres par grimace.

Cest ainsi que nos rois n'ont pas recherche ces deguisements 1. Ils ne se sont pas masques d'habits extraordinaires pour paraitre tels; mais ils se sont accompagnes de gardes, de hallebardes, de troupes armees qui n?ont de mains et de force que pour eux. Les trompettes et les tambours qui marchent audevant, et ces legions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n*ont pas Fhabit; seulement, ils ont la force. II faudrait avoir une raison bien epuree pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environne, dans son superbe serail, de quarante mille janissaires.

Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tete, sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

homme qui n'a pas de soutane soit grand m6decm; les crocheteurs sont en habit court... Mais la pompe des rois est encore plus £tonnante. »

i. C£ Pensfas 307 et 308.

I/imagination dispose de tout; elle fait la beaute, la justice, et le bonneur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cceur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : Del? opinione regina del mondo x. J'y souscris sans le connattre, sauf le mal, s'il y en a.

Voila a peu pres les effets de cette faculte trompeuse qui semble nous etre donnee expres pour nous induire a une erreur necessaire. Nous en avons bien d'autres principes.

Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la nouveaute ont le meme pouvoir. De la viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent ou de suivre leurs fausses impressions de Penfance, ou de courir temerairement apres les nouvelles. Qui tient le juste milieu, qu'il paraisse, et qu'il le prouve. II n'y a principe, quelque naturel qu^il pxdsse etre, meme depuis Tenfance, qu'on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de Tinstruction, soit des sens.

« Parce, dit-on, que vous avez cru des 1'enfance qu'un cofFre ^tait vide lorsque vous n'y voyiez rien, vous avez cru le vide possible. Cest une illusion de vos sens, fortifiee par la coutume, qu'il faut que la science corrige 2. » Et les autres disent : « Parce

i. On ne sait a quel ouvrage Pascal fall allusion : on a seulement signal^ un traite de Carlo Flosi qui a un titre a peu pres semblable; mais la date, sinon de Touvrage, du moins des exemplaires connus, est de plusieurs annees postdrieure a la mort de Pascal (B.).

z. Cette explication se trouve presque textuellement che^ Descartes, h Moms, 5 f6vr. 1649 (ed. Clerselier 1657 t. I; ed. A. T. V, 271; cf. Princ. II, 5; 16-18). Pascal avait discut6 ce point avec Descartes a Paris en 1647. De plus il connaissait le t. I des Lettres qu*il ofFrait en 1658 a Sluse (Monchamp, Histoire du cart&stamsme en Belgque, p. 298 sq.).

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qu'on vous a dit dans 1'ficole qu'il n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun1, qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu'il faut corriger en recourant a votre premiere nature. » Qui a done trompe ? les sens ou Finstruction ?

Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Elles nous gatent le jugement et le sens; et si les grandes ralterent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression a leur proportion.

Notre propre inter£t est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agrdablement. II n'est pas permis au plus equitable homme du monde d'etre juge en sa cause; fen sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont etc les plus injustes du monde a contre-biais : le moyen sur de perdre une affaire toute juste etait de leur fake recommander par leurs prpches parents2.

La justice et la verit£ sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop mousses pour y toucher exactement 3. S'ils y arrivent, ils en £cachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vraL

[L'homme est done si heureusement fabrique qu'il n?a aucun principe juste du vrai et plusieurs excellents du faux. Voyons maintenant combien.,.

1. Le P. Noel invoquait centre le vide le « seas commua des physiciens ». Pascal revient au sens commun naturel, car il s'agit d'une mati^re « dont la preuve consiste en exp6riences et non en demonstrations. » (fragment d'un TraiU du Vide, ed. Brunschvicg minor, p. 82).

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