‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 97 sur 226 · Of. Pensie · texte numérisé non relu

Of. Pensie

2. Of. MONTAIGNE, I, 3 1 : Des cannibales. II raconte retonnement de sauvages devant Charles IX enfant : a ils trouvaient.,. fort etrange que tant de grands homrnes, portant barbe, forts et arm6s, qui 6taient autour du Roi (il est vraisembkble qu'ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumisseat a obeir a

PENSI5ES / SECTION V 285

3° De s'offenser pour avoit re$u un souffiet, ou de tant desirer la gloire. Mais cela est tres souhaitable, a cause des autres biens essentiels qui y sont joints; et un homme qui a re§u un souffiet sans s'en ressentir est accable d'injures et de necessites;

4° Travailler pour Tincertain; aller sur la mer; passer sur une planche.

Montaigne a tort : la coutume ne doit etre suivie 134 que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste. Sinon, il ne la suivrait plus quoiqu'elle fat coutume; car on ne veut etre assujetti qu'a la raison ou a la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannic; mais Fempire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la delectation : ce sont les principes naturels a 1'homme.

II serait done bon qu'on obeit aux lois et aus coutumes, parce qu'elles sont lois; qu'il sut qu'il n'y en a aucune vraie et juste a introduke, que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les regues : par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine; et ainsi, comme il croit que la verite se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquite comme une preuve de leur v&rite (et non de leur seule autorit^ sans yerite). Ainsi il y obeit; mais il est sujet a se revolter des qu?on lui montre qu'elles ne valent rien; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d'un certain cote.

un enfant, et qu'on ne choisissait plutot quelqu'un d'entt e eux pour commander. »

*yo Injustice. — 11 est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'y obeit qu'a cause qu'il les croit justes. Cest pourquoi il lui faut dire en meme temps qu'il y faut obeir parce qu'elles sont lois, comme il faut obeir aux superieurs, non pas parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont superieurs. Par la, voila toute sedition prevenue si on peut faire entendre cela, et [ce] que \fest] proprement que la definition de la justice.

151 Le monde juge bien des choses, car il est dans Tignorance naturelle, qui est le vrai siege1 de Thomme. Les sciences ont deux extremites qui se touchent. La premiere est la pure ignorance naturelle OIL se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extremite est celle ou arrivent les grandes ames, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette meme ignorance d'oii ils etaient partis; mais c'est une ignorance savante qui se connait. Ceux d'entre eux, qui sont sortis de Tignorance naturelle, et n'ont pu arriver a Fautre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-la troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde; ceux-la le meprisent et sont meprises. Ils

i. Cf, MONTAIGNE, I, 54 : « II y a une ignorance abecedaire, qui va devant la science; une autre, doctorale, qui vient apres la science; les metis, qui ont dedaign6 le premier siege de Tignorance des lettres, et n'ont pas joint Tautre... sont dangereux, ineptes, importuns; ceux-ci troublent le monde. » E. Jovy a rapproche cette Pgxsfo du debut De la docte ignorance de NICOLAS DE CUSE.

jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

Ration des effets. — Renversement continuel du 231 pour au contre.

Nous avons done montre que Thomme est vain, par Testime qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles; et toutes ces opinions sont detruites.

Nous avons montre ensuite que toutes ces opinions sont tr£s saines, et qu'ainsi, toutes ces vanites etant tres bien fondees, le peuple n'est pas si vain qu'on dit; et ainsi nous avons detruit Fopinion qui detruisait ceUe du peuple.

Mais il faut detruire maintenaat cette derniere proposition, et montrer qu'il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines : parce qu'il n'en sent pas la verite ou elle est, et que, la mettant ou elle n'est pas, ses opinions sont toujours tres fausses et tres mal saines.

liaison des effets. — La faiblesse de Thomme est 232 la cause de tant de beautes qu'on etablit, comme de savoir bien1 jouer du luth.

Ce n'est un mal qu'a cause de notre faiblesse.

La puissance des rois est fondee sur la raison et 79 sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La

i, Pascal avait cTabord ecrit ne swoir point : il a eosuite corrige pour faire correspondre la seconde p^artie de sa phrase a la premiere : c^est une beaut6 de savoir bien jouer du luth. Mais la seconde phrase ne s'explique que par cette premiere redaction : ce qui est un mal. c'est de ne savoir point louer du luth(B.).

plus grande et importante chose du monde a pour tondement la faiblesse, et ce fondement-l£ est admirablement sur; car il nyy a rien de plus \siir\ que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fonde sur la saine raison est bien mal fonde, comme 1'estime de la sagesse.

137 On ne s'imadne Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pedants, C&aient des gens honnetes et, comme les autres, riant avec leurs amis; et, quand ils se sont divertis a faire leurs Lois et leur folitique, ils 1'ont fait en se jouant; c'etait la partie la moins philosophe et la moins serieuse de leur vie, la plus philosophe etait de vivre simplement et tranquillement

S'ils ont ecrit de politique, c'etait comme pour r6gler un hdpital de fous; et s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c?est qu'ils savaient que les fous 4 qui ils parlaient pensent 6tre rois et empereurs. Us entrent dans leurs principes pour mod^rer leur folie au moins mal qu'il se peut3.

67 La tyrannic consiste au d&ir de domination, universel et hors de son ordre.

Diverses chambres, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun r^gne chez soi, non aiieuts; et quelquefois ils se rencontrent, et le fort et le beau se battent, sottement, & qui sera le maitre Tun de Tautre; car leur maltrise est de divers gente. Ils ne s'etrtendent pas, et leur faute est de vouloir rdgner pattout. Rien ne le peut, non pas m6me la

i* Pwsaient... mtrahnt,.* potwait (B.).

force : clle ne fait rien au royaume des savants; die n'est maitresse que des actions exterieures.

Tyrannic. — La tyrannic est de vouloir avok par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre, On rend differents devoirs aux differents merites : devoir d'amour a Fagrement; devoir de crainte a la force; devoir de creance a la science.

On doit rendre ces devoirs-la, on est injuste de les refuser, et injuste d'en demander d'autres... Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : « Je suis beau, done on doit me craindre. Je suis fort, done on doit m'aimer. Je suis.,.1 » Et c'est de meme etre faux et tyrannique de dire :« II n'est pas fort, done je ne I'estimerai pas; il n'est pas habile, done je ne le craindrai pas. »

N'avez-vous jamais vu des gens qui, pour se ^440 plaindre du peu d'dtat que vous faites d'eux, vous tolent Texemple de gens de condition qui les estiment ? Je leur repondrais a cela : « Montrez-moi le m6rite par ou vous avez charme ces personnes, et je vous estimerai de meme, »

Raison des effets* — La concupiscence et la force 232 sont les sources de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires; la force, les involontaires.

Reason des effets. — II est done vrai de dire que 231 tout le monde est dans Musion; car, encore que

i. Cette phrase inachevie se trouve imm^diatement au dessous du titre; mais un signe de transposition indique sa place definitive (Note de Tourneur).

les opinions du peuple soient saines, dies ne le sont pas dans sa tete, car il pense que la verite est pu die n'est pas. La verite est bien dans leurs opinions, mais non pas au point oil ils se figurent [Ainsi]9 il est vrai qu'il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la connaissance est un avantage effectif, etc.

231 TLaison des effets. — 11 faut avoir une pensee de derriere1, et juger de tout par la, en parlant cependant comme le peuple.

231 'Kalson des effets. — Gradation. Le peuple honorc les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les meprisent, disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensee du peuple, mais par la pensee de derri&re. Les divots qui ont plus de sele que de science les meprisent, malgre cette consideration qui les fait honorer par les habiles, parcc qu'ils en jugenl par une nouvclle lumi^re que la piete leur donnc, Alais les chrctiens parfaits les honorent par une autre lumicre supcricure*

Ainsi se vont les opinions succcdant du pout au centre, selon qu'on a de Imnifere.

8 1 Les vrais chrctiens obdissent aux folics neanmoins ; non pas cju'ils tespectent les folics, mais Tordre dc Dieu, qui, pour la punition dcs hommes, Ics a asscrvis a ccs folics : Qmnis creatura stibjecta est twit*

i. De d&rftre la tite (C€ Pmtt 310).

... Uberabitur*. Ainsi saint Thomas2 explique le lieu de saint Jacques pout la preference des riches, que, s'ils ne le font dans la vue de Dieu, ils sortent de Pordre de la religion.

1. Row,, vnr, 20-21 <c Toute la creation a ete asservle a la vamte" (Cf. EccL9 HI, 19)... elle sera Iib6r6e. »

2. Commentaire sur TEp. de saint Jacques, II, i. Cf. 'Logique de P<?r/-R0ytf/,Irep.,ch. x : « Saint Thomas croit que c'est ce regard d'estime et d'admiration pour les riches qui est condamne s6verement ..; car... puisque Tordre du monde3 que la religion ne trouble point, souffre ces preferences... il semble qu'on doive Tentendre de cette preference intdrieure... »

Page 1