‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 99 sur 226 · Cf* MONTAIGNE, II, 36 etIII, i · texte numérisé non relu

Cf* MONTAIGNE, II, 36 etIII, i

Mais peut-Stre que ce n'est qu'un soudain mouvement de Tame de 1'une a Fautre de ces extremes, et qu'elle n'est jamais en efFet qu'en un point, comme le tison de feu. Soit, mais au moins cela marque Tagilitd de Fame, si cela n'en marque 1'etendue.

83 La nature de 1'homme n'est pas d'aller toujours, elle a ses allies et venues.

La fitevre a ses frissons et ses ardeurs; et le froid montre aussi bien la grandeur de Tardeur de la fievre que le chaud meme.

Les inventions des hommes de siecle en siecle vont de m6me. La bont£ et la malice du monde en general en est de m&ne : fkrumque grata prindpibus vices*.

251 L'eloquence continue ennuic.

Les princes et les rois jouent quelquefois. Us nc sont pas toujours sur leurs trones; ils s'y ennuient : la grandeur a besoin d'etre quittee pour Stre sentie. La contnuit^ degoute en tout; le froid est agreable pour se chauffer. AA,

La nature agit par progr^s, itw et reditus. Elle passe et revient, puis ya plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc.

Le flux de la mer se fait ainsi, le soleil semble marcher ainsL

169 La nourriture du corps est peu a peu*

Pl&itude de nourtiture et peu dc substance.

i. HORACE, Odes III, xxuc, v, 13, cit6 {>ar MONTAIGNE, I, XLII. a Les changemeats pkisent presque toujouts aux gtands. » Lc texte d'Horace porte dmt&us (B.)»

Quand on veut poursuivre les vertus jusqu'aux 225 extremes de part et d'autre, il se presente des vices qui s'y insinuent insensiblement, dans leurs routes insensibles, du cote du petit infini; et il s'en presente, des vices, en foule du cote du grand infini, de sorte qu'on se perd dans les vices, et on ne voit plus les vertus l.

On se prend a la perfection meme2.

L'homme n'est ni ange ni bete, et le malheur veut 427 que qui veut faire Tange fait la bete3.

Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par 427 notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices opposes, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : otez un de ces vices, nous tombons dans 1'autte.

Ce que les Stoi'ques proposent est si difficile et 374 si vain !

i. Cf. MONTAIGNE, I, 39 et 14 : « La variance a ses limites, comme les autres vertus; lesquelles franchies on se trouve dans le train du rice*.. » Pascal y ajoute la consideration de Piflfini en grandeur et en petitesse, que Brunschvicg mterprete comme la poursuite des vertus « dans leur plus petit ddtau et en m^me temps dans leur plus vaste 6tendue ».

z. En marge.

3. Cf. "Pensees 140 et 148. La philosophic des espnts de R. DU PONT (1602, mamtes fois r^6dit6e au xvne s.) d6fimssait rhomme comme un <c animal-Ange » (p. 243-244). A la fin des Essah (III, 13), Montaigne avait cjit : cc Us veulent. :. 6chapper a rhomme; c'est folio ; au Iteu de $e transformer en anges, Us se ttansforment en b£tes. »

TI

298 PENSiES / SECTION VI

Les Stoiques posent : Tous ceux qui ne sont point au haut degte de sagcssc sont egalemcnt fous et vicieux, comme ceux qui sont a deux doigts dans 1'eau1.

Copie 36i

65 Le somrain bien. Dispute du somrain Men,

Ut sis contentus tewetipso et ex te nascentibus bonis 2. II y a contradiction, cat ils conseillent enjSn de se tuer. Oh ! quelle vie heureuse, dont on se d&ivre comme de la peste3 !

397 Ex senates consults et plebiscites... Demander des passages pareils 4.

1. D'apres le paradoxe stoicien la vertu n'est pas susceptible de degr^s et le non-sage en est totalement ddpourvu, comme le noye n'en meurt pas moms pour n'£tre qu'a deux doigts sous 1'eau (cf. CIC&RON, De fin.> III, xiv). Montaigne prpteste : « Que celui qui a franchi de cent pas les hmites ne soit de pile condition que celui qui n'en est qu'a dix pas, cela n'cst pas croyable » (II, 2).

2. « Qu'll tc sutfise de toi-meme et des biens qui naissent en toi. » (S^NHQUE, /. a LuciliiiS) XX, 8, cite et critique dans

3. 0 vi 'tarn scUktt "beatlmmam^ qua ut fruatur mortis qmerit auxihum, « O vie v^ntablement heureuse, pour en jouir on recherche le secours de la mort » (jANS^Nius, De sfatu purns nalurat, II, vni).

4» Suivent sous les n00 363 ct 364 (cf. fetish 260) onze citations latmes, empruntdes aux Essais^ sur la fohe de la science cl dc la philosophic,

En void les traductions et rifdrences :

N° 363. « Cest en vcrtu des s&mtus-consultes et des pi6biscites que les crimes sont accomplis. » ($&** Lettre a Ludlius 15, apttd MONT,, III, i.) — « Rien de si absutde qui n'ait dtd dit par quelque philosophc. » (Cic^RON, De Dlvimtim> II, 58, apud MONT. II, 12.) — « Vou^s a ccrtaincs opinions ddterminics ils sont forces de d£fendre

Pensee. — Toute la dignite de Phomme consiste 229 en la pensee.

Mais qu'est-ce que cette pensee PQu'elle estsotte1 !

La pensee est done une chose admirable et incomparable par sa nature. II fallait qu'elle eut d'etranges defauts pour etre meprisable; mais elle en a de tels que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses defauts !

L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas 79 si ind^pendant, qu'il ne soit sujet a etre trouble par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. II

ce qu'ils n'approuvent point. » (Tmculams, II, 2.) (Cf. MON- TAIGNE, II, 12.) — « Nous souffrons de Pexces de littdrature, comme de Pexces de toutes choses. » (S&N. Let 106, apud MONTAIGNE, III, 12). — « Ce qui sied le mieux a cnacun c'est ce qm lui est le plus nature!. » (Cic^RON, De of fiats I, 31 apud MONTAIGNE III, i.) — « La nature leur donna d'abord ces bornes. » (ViRG., Georg,, II, 20 ^^MON- TAIGNE, I, 30.) — « La sagesse ne demande pas beaucoup destruction. » (S^N^QUE, Letfre 106, apud MONTAIGNE III, 12.) — cc Ce qui n'est pas honteux commence a le devenir, quand cela est approuve" par la multitude. » (Cic. dt Fin., II, 15 ap. MONTAIGNE, II, i§.) — « Voilk comme fen use; toi, fais comme tu veux. » (TERENCE, Hfautont., acte I, sc. I, v. 21 aptti MONTAIGNE, I, 27.)

N° 364. « II est rare qu'on se respecte assez soi-m&ne. » (QUINTIL. X, 7, apud MONTAIGNE, I, 38.) — « Tant dedieux s'agitant autour d une seule tfite. » (M. SEN. Suasor. I, 4 apud MONTAIGNE, II, 13.) — « Rien de plus honteux que d'affirmer avant de connaitre. » (Cic. Acad. I, 45, apud MONT,, III, 13.) — « Et je n'ai pas honte, comme eux, d'avouer ne pas savoir ce que je ne sais pas. » fCic. TuscuL, I, 25, apud MONTAIGNE, III, n.) — « II est plus facile de ne pas commencer [que de s'arr&er]. » (S£n. Lettre 72, apud MONTAIGNE, III, 10!)

i. Cette derniere phrase est aiout^e en note par Pascal

300 PENSKES x SECTION VI

ne faut pas le bruit d'un canon pour empecher ses pens£es : 11 ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous etonnez pas s'il ne raisonnc pas bien a present; une mouche bourdonne a ses oreilles; e'en est asses: pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la verite, chassez cet animal qui tient sa raison en &hec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voili I 0 ridicolosissime em l /

83 La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empechent notre ame d'agir, mangent notre corps.

43 3 Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules, et la lumiere le conatus medendi 2 que nous sentons, cela nous etonne. Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons congu une si differcnte id£e ! et ccs sentiments-la nous semblent si cloignds dc ces autres que nous disons 6tre les memes que ccux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu,

1. Cf. MONTAIGNE, III, 13 (« j'ai Tesprit teadre.., le mpindre bourdonnement de mouche 1'assassiae ») et II, iz (histoite des abeilles 14ch6es par les assi^gds de Tamly pour chasser les Portugais). Le dernier trait est un £cho d'un placard anonyme, en itahen et fran^ais, d6di6 a Scaramouche au moment dc la condamnation d'Atnauld et des Provwriales : « Regarded done favorablement, i trh ridicule h£ros> cc combat scolastiquel » (Cf. SOCJRIAU, L^ P^fAj1 catboliqm de P., Paris, 1935. Introd, p. 10).

2. Force centrifuge dans les tourbillons cart6siens (Prior tibeS) III, 54). Sur le rdle des « esprits animaux « dans la gencse pnysiologique des « sentiments » tels que chaleur, plaisir^. cf. Traitt ass Passions t art* 4, 94 ,etc,

cette chaleur qui nous affecte (Tune manure tout autre que Tattouchement, la reception du son et de la lumi£re, tout cela nous semble myst&ieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre, II est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touches.

La memoire est necessaire pour toutes les ope- 420 rations de la raison,

[Hasard donne les pensees, et hasard les 6te; point 142 d'art pour conserver ni pour acqudrir.

Pensee dchappee, je la voulais ecrire; j'&ris au lieu qu'elle m'est echapp^e1.]

[Quand f&ais petit, je serrais mon livre; et parce 146 qu'il m'arrivait quelquefois de ... en croyant 1'avoir serre, je me defiais.,.]

En ectivant ma penste, elle m^chappe quel- 437 quefois; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j'oublie a toute lieure; ce qui m'instruit autant que ma pens^e oubli^e, car je ne tiens 2 qu'a connaitre mon n6ant.

Pyrrhonism. — J'fotirai ici mes pensdes sans ordre, 137

i. S£tie de notes, barrces d*an trait vertical, au dos d'un feuillct portant d'autres textes. Suit cette remarque : Dtgrtsshns : Tours menus ; cela skd9 puis deux lignes concemant les Pwvinciahs,

et non pas peut-etre dans une confusion sans dessein : c'est le veritable ordre, et qui marquera toujouts mon objet par le desordre meme. Je ferais trop d'honneur a mon sujet, si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable.

t18i Ce qui m'etonne le plus est de voir que tout le monde n'est pas etonne de sa faiblesse. On agit sericuscment, et chacun suit sa condition, non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre puisque la mode en est; mats comme si chacun savait certainement ou est la raison et la justice. On se trouve de$u a toute hcure; et, par une plaisante humilite, on croit que c'est sa faute, et non pas celle de Tart, qu'on se vante toujours d'avoir. Mais il est bon qu'il y ait tant de ces gcns-li au mondc, qui ne soient pas pyrrhoniens> pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que Thomme est bien capable des plus extra vagantes opinions, puisqu'il est capable dc croirc qu'il n'est pas dans cette faiblesse natufcllc et inevitable, ct de croirc qu'il est, au contraire, clans la sagesse naturelle.

Rien nc fortiiic plus le pyrrhonismc quo ce qu'il y en a qui nc sont point pyrrhonicns ; si tous Tctaicnt, ils auraient (ort.

no fj'ai passe longtcmps dc ma vie en croyant qu'il y avait une justice; et en cela je nc me trompais pas; car il y en a, selon que Dicu nous Pa voulu rdvclcr. Mais jc ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me trompais; car je croyais que notre justice etait essentiellcment juste et que j'avais dc quoi la connaltre et en juger. Mais je me suis trouv^ tant de fois en faute de jugement clroit, qu'enfin jc suis entre

PENSLES / SECTION VI 303

en defiance de moi et puis des autres. J'ai vu tons les pays et homines changeants; et ainsi, apres bien des changements de jugcmcnt touchant la veritable justice, f ai connu que notre nature n'etait qu'un continuel changement, et je n'ai plus change depuis; et si je changeais, je confirmerais mon opinion.

Le pyrrhonicn Arccsilas qui redcvicnt dogmatique1,]

Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis ; car la faiblesse de Thomme parait bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu'en ceux qui la connaissent.

Les discours d'humilite spnt matiere d'orgucil 437 aux gens glorieux, et d'humilite aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhomsme sont matiere d'affirmation aux affirmatifs ; peu parlent deThumilite humblcmcnt ; peu, de la chastete chastement; peu, du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicite, contrariete, et nous cachons et nous cteguisons a nous-memes.

Pyrrhonism. — L'extrSme esprit est accuse de 109 folie 2 commc rextrfime defaut. Rien que la medio-

i. Cf. saint AUGUSTIN Contra Academicos^ I, xvn, 38. Arcdsilas, fpndatcur dc la Nouvclle Academic, y mttoduisit le scepticisme. Mais a la difference de Pyrrhon qm suspendait son ju^ement m6me dans le domaine de Faction, Arc^silas la justifiait comme raisonndbh* D'oii fjeut-^tre la remarque de Cic6ron, citce par saint Augustin, qui lui attribue un dogmatisme 6sot£riquc.

z. Cf. MONTAIGNE, II, 12 : <c De quoi se fait la plus subtile folic que de la plus subtile sagesse ? »

304 PliNSEES / SECTION VI

crite n'est bon. Cest la pluralite qui a etabli cela, ct qui motd quiconque s'en echappe par quelque bout que ce soit Je ne m'y obstinerai pas, je consens bien qu'on m?y mette, et me refuse d'etre au bas bout, non pas parce cp'il est bas, mais parce qu'il est bout; car je refuserais de meme qu'on me mlt en haut Cest sortir de Thumanite que de sortir du milieu.

La grandeur de 1'ime humaine consiste a savoir s'y tenir; tant s'en faut que la grandeur soit a en sortir, qu'ellc est a n'en point sortir.

II n'est pas bon d'etre trop libre.

II n'est pas bon d'avoir toutes les nccessites.

141 Toutes les bonnes maximes sont dans le monde; on ne manque qu'a les appliejuer. Par exemplc :

On ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour defendre le bien public, et plusieurs le font; mais pput la religion, point.

II est necessaire qu'il y ait de Tin^galite parmi les hommes, cela est vtai; mais cela etant accordc, voili la porte ouverte, non seulement a la plus haute domination, mais a la plus haute tyrannic.

II est necessaite de relacher un peu Fesprk; mais cela ouvre la porte aux plus grands d^bordements. — Qu'on en marque les Smites. — II n*y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettrc, et Tesprit ne peut le souffrk

83 Si on est trop jeune, on ne juge pas bieq1; trop vieil, de m£me.

i. C£ Ptnstt 72, p* 161-2 ci- MONTAIO^B, If, u.

PENStiES / SECTION VI 305

Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop on s'entete, et on s'en coiffe. Si on considere son ouvrage incontinent apr£s Pavoir fait, on en est encore tout prevenu; si trop longtemps apres, on n'y entre plus. Ainsi les tableaux, vus de trop loin et de trop pres; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le veritable lieu.

Les autres sont trop pres, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective 1'assigne dans Tart de la peinture. Mais dans la verit^ et dans la morale, qui rassignera ?

Quand tout se remue egalement, rien ne se remue 433 en apparence 19 comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le ddbordenient, mil s'y semble aller, Celui qui s'arrSte fait remarquer Temportement des autres, comme un point fixe.

Ceux qui sont dans le d&reglement disent a ceux 431 qui sont dans Tordre que ce sont eux qui s'&oignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient Le langage est pareil de tous cotes. II faut avoit un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau; mais ou prendronsnous un port dans la morale ?

Contradiction est une mauvaise marque de v&ite : 229 plusieurs choses certaines sont contredites.

i. Pascal ayait 6crit d'abord : Quand tout se remue, mn m SB nmue ; on voit qu'en se relisant U a tenoned i cet effet de style, qui 6tait achet£ au prix de la ckrtd (B.).

$o TM'NSKES / SECTION VI

Plusicurs fausscs passcnt sans contradiction. Ni la contradiction n'est marque de fausscte, ni Fincontradiction n'est marque de verite.

443 Pyrrhonism. — Chaque chose est ici vraic en panic, faussc en partie. La verite cssenticllc n'cst pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie, Ce melange la deshonore et Paneantit Rien n'est purement vrai; et ainsi rien n'est vrai, en Tcntendant du pur vrai. On dira qu'il est vrai que 1'homicide est mauvais; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon? La chastct<£? Je dis que non, car le monde finirait Le mariagc? non : la continence vaut mieux. De ne point tuer? Non, car les d&ordres seraient horribles, et les mechants tueraient tous les bons, De tuer ? Non, car cela detruit la nature. Nous n'avons ni vrai ni bien qu'enpartie, etm£le de mal et de faux.

381 Si nous revions toutes les nuits la mcme chose, elle nous affecterait autant que les objcts que nous voyons tous les jours. Et si un artisan &ait sur de rSver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux au'un roi qui rfiverait toutes les nuits, douse heures aurant, qu'il serait artisan.

Si nous rSvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des enncmis, et agites par ces fantomes p^nibles, ct qu'on passat tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrhait presque autant que si cela £tait veritable, ct on apprdhenderait le dormir, comme on apprdhende le r^veil quand on craint d^ntrer dans de tejs

malheurs en efFet. Et en effet il ferait a peu pr£s les memes maux que la realite.

Mais parce que les songes sont tous differents, et qu'un meme se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, a cause de la continuity, qui n'est pourtant pas si continue et egale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement, comme quand on voyage; et alors on dit :« II me semble que ]e reve»; car la vie est un songe un peu moins inconstant1.

[II se peut faire qu'il y ait de vraies demonstra- no tions mais cela n'est pas certain. Ainsi cela ne montre autrc chose, sinon qu'il n'est pas certain que tout soit incertain, a la gloire du pyrrhonisme.j

Le bon sens. — Us sont contraints de dire : « Vous 23 n'agisscz pas de bonne foi; nous ne dormons pas, etc. » Que j'aime a voir cettc supetbe raison humiliee et suppliante ! Car ce n'est pas la le Iangage d'un homme a qui on dispute son droit, et qui le defend les armes et la force a la main. II ne s amuse pas a dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.

L'Ecclesiastc montre que 1'homme sans Dieu 73 cst dans 1'ignorance de tout, et dans un malheur inevitable. Car c'est ^trc malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut etre heureux, et assur6 de queldue verit^; et cependant il ne peut m savoir, ni ne desirer point de savoir. 11 ne peut m&ne douter.

i. Of. MONTAIGNE, II, 12 ct DESCARTES, ire Meditation.

308 PKNSEES ' bECTION VI

447 M°n JD*eu ! que ce sont de sots discours ! « Dieu aurait-il fait Ic monde pour le damnet ? demandetait-il tant de gens si faiblcs ? etc. » Pyrrhonismc cst le temfede a ce mal, et rabattra cette vanite.

423 Conversation. — Grands mots : la religion, je la nie.

Conversation. — Le pyrrhonisme sert a la religion.

197 Centre k pyrrhonisme. — [.., Cest done une chose etrange qu'on ne peut definir ces choses sans les obscurcir, nous en parlons a toute heurc] *. Nous supposons que tous les concjoivent dc m£me sortc; mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu?on applique ces mots dans les memes occasions, et que routes les fois que deux hommcs voient un corps changer dc place, ils expriment tous deux la vue dc cc meme objct par le meme mot, en disant, Fun ct 1'auttc, qu'il s'cst mu; ct de cette conformite d'application on tire une puissante conjecture d'une conformite d'iddes; mais cela n'est pas absolument convaincant, de la dcrnicre convictiotij quoiqu'il y ait bien a parier pour Taffirmative, puisqu'on salt gu'on tire souvent les uifimes consequences de suppositions differentes,

i. En twte s&reti (B*)- Cf* D$ Ftsprit gwmtirigw : La gcometric « nc difinit aucune de ces choses, espacc, temps, mouvement^ aombre, 4galit6..., parce que ces termes-li d6signent si natureUement les choses qu ils signifient, i, ceux qui entendent la langue, que l^clairdssement qiron en voudrait fairc apporterait plus d'obscuriti que d'instructioa ».

Cela suffit pout embrouiller au moins la matiere, non que cela eteigne absolument la clarte naturelle qui nous assure de ces choses, les academiciens auraient gage 3 ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, a la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste a cette ambigui'te ambigue, et dans une certaine obscurite douteuse, dont nos doutes ne peuvent oter toute la clarte, ni nos lumi£res naturelles en chasser toutes les tenebres.

Cest une plaisantc chose a considered de ce qu'il *ijy y a des gens dans le monde qui, ayant renonce a toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-memes auxquelles ils obeissent exactement, comme par exemple les soldats de Mahomet, les voleurs, les heretiques, etc, Et ainsi les logiciens.

II semble que leur licence doive £tre sans aucunes bornes ni barri^res, voyant qu'ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.

Tous leurs pnncipes sont vrais, des pyrrhoniens, 8 des stoi'ques, des athees, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposes sont vrais aussi.

Instinct. Raison. — Nous avons une impuissance 489 de prouver, invincible a tout le dogmatisme. Nous avons tine id& de la v£tit<§, invincible a tout le pyrrhonisme.

Deux choses instruisent Thomme de toute sa 273 nature : Hnstinct et Texp&ience.

i. Cf. k note dc la fenste 375*

165 La grandeur de Thomme est grande en ce qu'il sc connait miserable. Un arbre ne se connait pas miserable.

Cest done etre miserable que de [se\ connaitre miserable; mais c'cst etre grand que de connaitre qu'on est miserable.

394 Toutes ces mis£res-la memes prouvent sa grandeur. Ce sont miseres de grand seigneur, miseres d'un roi d^possede.

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