‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 29 sur 55 · Première partie^ : Misère de l'homme sans Dieu · texte numérisé non relu

Première partie^ : Misère de l'homme sans Dieu

Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu.

'Autrement, Première partie : Que la nature est corrompue. Par la nature même^.

Seconde partie : Qu'il y a un réparateur. Par l'Écriture.

Préface de la seconde partie : Parler de ceux ' qui ont traité de cette matière*.

J'admire avec quelle hardiesse ' ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature*.

' « Première partie. » C'est une division du plan que Pascal méditait. Cf. VI, 33.

2 « Par la nature même.^ » C'est-à-dire, cela prouvé par la nature même. De même plus loin, par l'Écriture, c'est-à-dire, cela prouvé par l'Écriture.

■' « Parler de ceux. » C'est ainsi que la préface de la première partie , sur la nature humaine (vi, 33), commence par ces mots : Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi-même.

* « De cette matière. » C'est-à-dire de Dieu.

^ « J'admire avec quelle hardiesse. » P. R. supprime absolument cette ironie.

^ « "Par les ouvrages de la nature. » P. R. ajoute : « Je n'attaque pas » la solidité de ces preuves, consacrées par l'Ecriture sainte ; elles sont « conformes à la raison ; mais souvent elles ne sont pas assez conformes » et assez proportionnées à la disposition de l'esprit de ceux pour qui elles » sont destinées. « Rien de plus infidèle qu'une telle addition au texte de Pascal. C'était bien attaquer la solidité de ces preuves que de déclarer qu'elles ne convainquent que ceux qui sont déjà persuadés. Et en elTet il les attaque , non-seulement ici , mais dans d'autres fragments qui appartenaient sans doute à la même préface (x, 2, 3 ; et plus loin). Au lieu de les croire consacrées par V Ecriture sainte, il soutenait contre les philosophes que l'Ecriture ne les a jamais employées (x, 3). Loin de les juger conformes à la raison, il dit plus bas qu'il voit par raison que rien n'est plus propre à rendre la religion méprisable. P. R., sous rinihience de la philosojjhie de Desi-artes, fait parler Pascal en rarti'-ien.

Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dans le cœur voient incontinent (jue tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent*. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce -, qui , recherchant de toute leur lumière ' tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres; dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert*, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune' ou des planètes, et prétendre avoir achevé* sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris.

' « Du Dieu qu'ils adorent. » Et non pas simplement, Vouvrage de Dieu. 11 y a dans ces mots l'afcent de la foi et de la charité. — P. R. ajoute: « C'est à eux que toute la nature parle pour son auteur, et que » les cicux annoncent la gloire de Dieu. » Mais rela n'est pas de Pascal , et n'est pas selon Pascal. Ce n'est pas la nature qui lui parle de Dieu; c'est lui, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui en parle à la nature; qui rapporte la nature au Dieu qu'il trouve dans son cœur. La nature elle-même est muette, ou tout au moins équivoque (xiv, 1 , 2* fragment; xx, 2, etc). 'a De foi et de grâce. » P. R. , de foi et de charité. P. R. supprime le mot qui trahit le jansénisme. Nul n'est destitué de la ynice su/Ji.saute. Mais Pascal et les siens n'admettent que la grâce efficace, qui n'est pas donnée à tous. Voir la seconde Provinciale.

^ « Hocherchant de toute leur lumière. » Supprimé dans P. R., qui ne veut pas supposer qu'on cherche sans trouver ( Qwprile et inrenietis. Matth., VII, 7J. Mais c'est que ceux-là n'ont pas la grâce!

* « La moindre des choses... Dieu à découvert. » Antithèse pleine d'ironie.

' n Le cours de la lune. » Comme fait Grolius, I, 7.

* « El prétendre avoir achevé. » Toute ceUc fin de l'alinéa a été retranchée dans P R . et remplarén par les phrases suivantes : « Il semble

Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture , qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu , en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché * ; et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés^ dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Chbist', hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée : Nemo novit Patrem, nisi Films, et cui voluerit Filius revelare^.

C'est ce que l'Écriture nous marque, quand elle dit en tant d'endroits ^ que ceux qui cherchent Dieu le trouvent.

» que ce ne soit pas le moyen de les ramener, que de ne leur donner pour » preuve de ce grand et important sujet que le cours de la lune ou des pla- '» nètes, ou des raisonnements communs, et contre lesquels ils se sont » continuellement raidis. L'endurcissement de leur esprit les a rendus » sourds à cette voix de la nature qui a retenti contimiellement à leurs » oreilles : et l'expérience fait voir, que bien loin qu'on les emporte par ce » moyen, rien n'est plus capable au contraire de les rebuter, et de leur » ôter l'espérance de trouver la vérité, que de prétendre les en convaincre » seulement par ces sortes de raisonnements, et de leur dire qu'ils y doi- » vent voir la vérité à découvert. » Les mots soulignés sont tout à fait contraires à la pensée de Pascal. Le reste a été adouci , et comme dirait Montaigne, assagi. On n'y voit plus cette fougue d'un grand logicien, plein de dédain pour la logique et pour les systèmes des autres, et tellement emporté, qu'il ne prend plus garde si ses paroles indiscrètes ne découvrent pas ce qu'il défend.

' « Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché. » P. R. a cru que ces paroles avaient encore besoin d'explication et de correctifs : « Elle » nous dit bien que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est » l'auteur, mais elle ne nous dit pas qu'elle fasse cet effet dans tout le » monde. Elle nous avertit au contraire, ([ue quand elles le font, ce n'est » pas' par elles-mêmes, mais par la lumière que Dieu répand en même )• temps dans l'esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen. Quod » notum est Dei, manifestum est in illis. Deus enim illis manifestavit » (Rom., 1, 19). Elle nous dit généralement que Dieu est un Dieu caché, »i Vere tu es Deus ahscondilus. » On voit que P. R. essaie habilement de concilier Pascal avec l'Ecriture, et de l'autoriser d'elle; mais Pascal en est réellement bien loin (x, 3). Sur le Dexs abscnndilus , cf. ix, page L^o, note 5.

'■' « Il les a laissés. » Les hommes.

-' « Que par Jésus-Christ. » Cf. x, 2.

' « Revelare. » Mallh., xi, 27. Le texte est, ncqiie novit quis Paircm : « Nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le » révéler. »

* « En tant d'endroits. » Nous avons déjà cité Matthieu, vu, 7 : Quccrile et invcnielis. Cf. Lur^ xi, 9, etc.

ARTICLE XXTI. 319

Ce n'est point de cette lumière* qu'on parle, comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l'eau dans la mer, en trouveront; et ainsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere lu es Detis absconditns.

Le Dieu des chrétiens^ ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments; c'est la part des païens et des épicuriens. 11 ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est la portion des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob', le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur qu'il possède : c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au fond de leur àme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour ; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même'.

Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'ùme qu'il est son unique bien ; que tout son repos est en lui , et qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent, et l'empê-

' n Ce n'est point de cette lumière. « La phrase obscure du manuscrit parait signifier : Ce n'est pas la une lumière comme celle qu'on veut dire |)ar celle manière de parler, comme le jour en iilein midi.

^ « Le Dieu des chrétiens. » Cf. x, 1.

' « Le Dieu de Jacol). « 1'. R. éirit seulement, Mais le Dieu d'Abraham et de Jarob , le Dieu des chréliens. Il y a un bien autre élan dans les invocations répétées du texte. Le meilleur commentaire ici est le fameux papier trouvé dans l'habit de Pascal

* rt D'autre lin (pic de lui-même. » Cette phrase si passionnée est une adminblc définition de la Wian/*»' comme l'entend Pascal. Voir xvi, 13.

chent d'aimer Dieu de toutes ses forces. L'amour-propre et la concupiscence, qui l'arrêtent, lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu'elle a ce fond d'amour-propre qui la perd, et que lui seul* la peut guérir.

La connaissance de Dieu sans celle de sa misère^ fait l'orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Chetst fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère *.

Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former* un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur : et par là ils tombent, ou dans l'athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également \

Nous ne connaissons Dieu * que par Jésus-Christ. Sans ce médiateur, est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ, nous connaissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes'. Mais pour prou-

* «'Qui la perd , et que lui seul. » C'est toujours ce double mystère, le péché originel et la rédemption.

- « Sans celle de sa misère. » P. R., Je notre misère. Sa se rapporte ù on sous-entendu, comme s'il y avait, qu'on a sans celle de sa misère.

- « Et Dieu et notre misère. » Cf. x, 2; xr, 10, et l'art, xit.

* « Ou ils arrivent à se former. » Là est le fond de l'irritation de Pascal contre Descartes et la philosophie. Cf. x, 2.

^ « Abhorre presque également. » 11 semble que dans le déisme do Descartes, Pascal ait pressenti celui de Voltaire.

* « Nous ne connaissons Dieu. » En titre , Dieu par Jésus-Clirist.

' « Que des preuves impuissantes. » Cela est formel. Voir le paragraphe 1 .

ARTICLi: XXII. Sai

vpr Jksi s-Ciirist, nous avons les prophéties ', qui sont dos preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies, et prouvées véritables par l'événement , mar(iuent la certitude de ces vérités-, et partant la preuve de la divinité de .iKsis-CunisT. En lui et par lui nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Ecriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu', ni enseigner une bonne doctrine ni une bonne morale. Mais par Jésus-Christ et en Jksus- Christ, on prouve Dieu, et on enseigne la morale et la doctrine *. Jksus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes.

Mais nous connaissons en même temps notre misère, car ce Dieu n'est autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu'en connaissant nos iniquités.

Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne l'ont pas glorifié, mais s'en sont glorifiés. Quia non rognovit per sapientiam, placuit Deo per stuUitlavi prcrdicationis salvos facere \

Non-seulement nous ne connaissons Dieu que par Jksus- Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que

' a Nous avons les prophéties. » Voir tout l'article xviii.

' n De ces vérités. » Desquelles ? Pascal a cru l'avoir dit. Il entend sans doute le péché originel et la rédemption, vérités marquées, suivant lui , dans les prophéties.

' « Prouver absolument Dieu. » Pascal veut-il dire , on ne peut prouver Dieu d'une manière rigoureuse, ou bien, on ne peut absolument pas prouver Dieu? C'est plutôt là, je crois, sa pensée.

* n Et la doctrine. » Ou le dogme, comme on dit aujourd'hui.

'■' a Salves facere. » 1, Cor., i, 21. Le texte est : Nam quia in Dei sapienlia non cognovit inundui per saji. Deum, pi. Deo persiult. jnœd. salv. fac. rredetiles. n Le monde, avec sa sagesse, ayant méconnu Dieu dans sa n sagesse divine, il a plu à Dieu de sauver par la folie do l.i prédication » ceux (]ui croiront, o Nous avons cité ailleurs (x, I . p. 172 , nule fi ) la Induction fie ce passape par Montaigne.

par Jésus-Chrtst. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ , nous ne savons ce que c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes.

Ainsi sans l'Écriture , qui n'a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connaissons rien, et ne voyons qu'obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre naturel

Sans Jésus-Christ, il faut que l'homme soit dans le vice et dans la misère; avec Jésus-Christ , l'homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir^.

Sans Jésus-Chrtst le monde* ne subsisterait pas, car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer.

Les miracles discernent * la doctrine, et la doctrine discerne les miracles *.

* «■ La propre nature. » C'est-à-dire notre propre nature.

^ a Erreurs, ténèbres, mort, désespoir. » Voir une accumulation toute semblable, xxv, 26.

•'' « Sans Jésus-Christ le monde. » Voir dans les Pensées de Nicole la 76* : Jésus-Christ docteur unique de la science et du salut.

^ « Les miracles discernent. » En titre. Commencement, c'est-à-dire sans doute, commencement des réflexions sur les miracles. 11 faut se rappeler que c'est à l'occasion des discussions sur les miracles soulevées par le miracle de la Sainte Épine que Pascal a conçu l'idée de son ouvrage (voir la note 21 sur sa Vie). Cf. vu, 8.

•■* « Et la doctrine discerne les miracles. « Cette première phrase nous jolie tout de suite au cœur des difficultés théologiques sur les miracles.

ARTICLE XXIU. 323

Il y [en] a de faux et de vrais. Il faut une mai([ue poulies connaître; autrement ils seraient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondement'. Or il faut que la règle qu'il nous donne- soit telle, qu'elle ne détruise pas' la preuve ([ue les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.

Moïse en a donné deux* : que la prédiction n'arrive pas,

L'Église admet qu'il y en a, comme Pascal va le dire, de vrais et de faux ; et par faux miracles, elle n'entend pas de pures illusions; elle entend des actes qui sont réellement hors de la nature, mais qui mentent en quelque sorte, en ce qu'ils ne viennent pas de Dieu, et doivent être attribues au démon. Dès lors comment discerner les faux et les vrais miracles? par la doctrine. Les miracles faits à l'appui d'une doctrine contraire à Dieu ne peuvent être de Dieu ; ce sont de faux miracles : la doctrine discerne les miracles. Mais d'un autre côté, pourquoi sont faits les miracles , les vrais miracles, sinon pour témoigner en faveur d'une doctrine sainte et méconnue, et montrer qu'elle vient véritablement de Dieu? Ainsi donc, les miracles discernent la doctrine. Voilà un cercle vicieux, dont Pascal tâche de sortir. Il y fait d'autant plus d'efforts, que la cause à laquelle il a donné toute son âme , la cause du jansénisme et de Port Royal , est intéressée dans ce débat. Il s'agit de prouver contre les Jésuites que le miracle de la Sainte Épine, qu'ils n'osaient nier absolument, mais où ils ne voulaient voir qu'un prestige de l'esprit de mensonge , était au contraire un témoignage formel de Jésus-Christ en faveur de ses défenseurs persécutés. On peut résumer en qucl(]ues mots la thèse de Pascal. Dieu ne peut vouloir tromper les hommes , du moins les justes , qu'il a fait dignes de la vérité. 11 n'est donc pas possible que les miracles et la doctrine soient équivoques en même temps. Si la doctrine est évidemment contraire à Dieu, Dieu peut permettre qu'elle ait pour elle de faux miracles , car ils ne tromperont pas les cœurs droits. La doctrine discernera les miracles. Mais quand la doctrine est douteuse et contestée, alors , si elle a des miracles, ces miracles seront évidemment divins, et discerneront la doctrine. C'est le cas de Port Royal. On lit encore à la page 475 du manuscrit : n Règle. 11 faut » juger de la doctrine par les miracles , il faut juger des miracles par la u doctrine. Tout cela est vrai , mais cela ne se contredit pas. «

* « Et sont au contraire fondement. » Fondement de la foi, c'est sur les miracles qu'elle est établie.

* rt Qu'il nous donne. » Qui, il? Pascal parle-t-il de Dieu, ou bien do quelque adversaire qu'il réfute, par exemple de l'auteur du Rabat-joie des Jansénistes? (Voir la note 21 , sur la Vie de Pascal.)

' « Qu'elle ne détruise pas. « Comme ferait la règle qui établirait qu'il faut toujours juger des miracles par la doctrine. Car alors à quoi les miracles serviraient-ils?

* « Moïse en a donné deux. » P. R. , cm a donne vue. V. K. supprime

Veut., xviu [22], et qu'ils ne mènent point à l'idolâtrie S Deut.^ XIII [4]; et Jésus-Christ une^.

Si la doctrine règle les miracles , les miracles sont inutiles pour la doctrine. Si les miracles règlent',...

...Dans le Vieux Testament, quand on vous détournera de Dieu'. Dans le Nouveau , quand on vous détournera de J.-G. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles,

la première, que la prédiction n'arrive pas, sans doute comme étant plutôt une règle sur les prophéties que sur les miracles. Mais la seconde règle , que P. R. conserve , se rapporte aussi aux prophéties. Il s'agit du faux prophète qui aurait fait une prophétie vraie : « Si ce qu'il a prédit arrive, ■a et qu'il te dise : Allons, suivons des dieux étrangers... tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète, » etc.

• « A l'idolâtrie, w La phrase n'est pas bien construite, et les deux parties dont elle se composent ne s'accordent pas. Que la prédiction n'arrive pas, c'est le signe auquel on reconnaît le faux prophète, le faux miracle. Qu'ils ne mènent point (les miracles) à l'idolâtrie, c'est au contraire la condition nécessaire pour les reconnaître comme vrais miracles.

^ « Et Jésus-Christ une. » Voir Marc , ix , 38 : « Il n'est pas possible » qu'un homme fasse un miracle en mon nom, et qu'en même temps il parle » mal de moi. »

^ « Si les miracles règlent. » Nous complétons la phrase avec une autre qu'on lit à un autre endroit : Si les miracles règlent la doctrine , « pour- » ra-t-on persuader toute doctrine? Non, car cela n'arrivera pas. Si angélus... ■>•> Pascal parait avoir ici dans la pensée un passage des Actes des Apôtres, XXIII, 9. Paul, traduit devant la synagogue, sachant, dit le texte, qu'elle était partagée entre l'opinion des Sadducéens et celle des Pharisiens, il s'écrie tout à coup : Frères, je suis Pharisien , fils de Pharisien ; c'est à. cause de mon espérance dans la résurrection des morts qu'on m'accuse. «11 s'éleva alors un désaccord entre les Pharisiens et les Sadducéens, et l'assemblée fut désunie. Car les Sadducéens ne croient ni à la résurrection , ni aux anges et aux esprits; les Pharisiens confessent ces deux croyances. 11 se fit une grande clameur, et quelques Pharisiens se levèrerit et prirent son parti, disant : Nous ne voyons pas qu'il y ait rien de ni;il dans cet homme; peut-être (]u'un esprit ou un ange lui a parlé: Quid si spiritus locutus est eiaut angélus? » L'idée de Pascal est que les Pharisiens ne supposent que Paul peut être inspiré , que parce qu'ils ne trouvent point de mal en lui. S'il prêchait une doctrine de péché, ils ne supposeraient pas que cela put être. Sa doctrine les dispose à croire à un miracle. ' « Quand on vous détournera de Dieu. » C'est la seconde règle do Moïsr. Quand on lOris détournera de Jésus-Christ C'est la règle donnée par Jétus- Christ.

ARTFCLE XXIIf. 325

maniuccs. Il ne faut pas y donner d'autres exclusions '.

... S'ensuit-il de là'- qu'ils auraient droit d'exclure tous les prophètes qui leur sont venus? ^on. Ils eussent péché en n'excluant pas ceux qui niaient Dieu, et aussi péché d'exclure ceux qui ne niaient pas Dieu.

D'abord donc qu'on voit un miracle, il faut, ou se soumettre, ou avoir d'étranges marques du contraire. Il faut voir s'ils nient' ou un Dieu , ou .T.-C, ou l'Église.

S'il n'y avait point de faux miracles, il y aurait certitude. S'il n'y avait point de règle pour les discerner, les miracles seraient inutiles , et il n'y aurait pas de raison de croire. Or, [il] n'y a pas* humainement de certitude humaine, mais raison.

Toute religion est fausse ^ qui, dans sa foi, n'adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n'aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses.

Les Juifs avaient une doctrine de Dieu comme nous en

' « D'autres exclusions. » Comme par exemple quand on sera janséniste ^ « S'cnsuit-il de là. » C'est-à-dire de la recommandation que Moïse fait aux Juifs de ne pas croire les faux prophètes. Leur disait-il par là qu'ils auraient droit d'exclure, etc.

^ « S'ils nient. » S'ils nient se rapporte à ceux qui produisent le miracle, qui s'en autorisent. On saisit tout de suite l'application au miracle de Port Royal.

* a Orfil] n'y a pas. » Cette fin, retranchée dans P. R. comme obscure, parait se rapporter encore au miracle de la Sainte Épine. C'est un miracle où il n'y a pas la certitude (\n'i\ y aurait s'il n'existait pas de faux miracles, mais où il y a raison de croire, d'après la règle qui sort à discerner. Mais pourquoi ces mots, humainetnent, certitude humaine? Probablement parce (|ue Pascal et les siens se croyaient assurés du miracle par une espèce de révélation supérieure à la certitude humaine.

* « Toute religion est fausse. » Cette pensée n'a point de rapport à la doctrine sur les miracles, mais P. R. l'y rattache en ajoutant : a Toute M religion qui ne reconnaît maintenant pas Jésus-Christ est notoirement

fausse, c/ les miracles ne peuvent lui servir de rien. »

avons une de Jésus -Christ, et confirmée par miracles; et défense de croire à tous faiseurs de miracles % et, de plus, ordre de recourir aux grands-prêtres^, et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, ils les avaient* à l'égard de leurs prophètes ^ Et cependant ils étaient trèscoupables de refuser les prophètes , à cause de leurs miracles % et Jésus-Christ ; et n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu les miracles : Nisi fecissem^, peccatwn non haherent. Donc toute la créance est sur les miracles '.

Les preuves que J.-C. et les apôtres tirent de l'Écriture ne sont pas démonstratives; car ils disent seulement que Moïse a dit qu'un prophète viendrait, mais ils ne prouvent

• « A tous faiseurs de miracles. » P. R. ajoute, qui leur enseignerait une doctrine contraire. Voir au paragraphe \ .

2 « De recourir aux grands prêtres. » Deutér., xvii, 1 2. J/aZac/i., ii, 7.

^ « Ils les avaient. » P. R., il semble qu'ils les avaient. P. R. craint toujours que Pascal ne soit mal compris. Mais quand Pascal dit, les raisons que nous avons, il n'entend pas que ces raisons sont bonnes, puisqu'uu contraire il voulait qu'on crût le miracle de Port Royal.

■^ « De leurs prophètes. » P. R., de Jésus-Christ et des Albâtres. 11 s'agit en effet de miiacles et non de prophéties , mais on a déjà vu que Pascal Confond ces choses ; et dans la vérité, une prophétie n'est-elle pas un miracle? Cependant on lit cette note, même page du manuscrit: « La pro- » phétie n'est point appelée miracle. Comme, saint Jean parle du premier » miracle en Cana [u], et puis de ce que Jésus-Christ dit à la Samari- » taine, qui découvre toute sa vie cachée [iv, 16— I9J, et puis guérit le « fils d'un sergent, et saint Jean appelle cela le deuxièmesigne [iv, 54]. » Saint Jean ne compte donc pas comme signe ou miracle cette divination qui fait dire à la Samaritaine : « Seigneur je vois que vous êtes un prophète. »

* « A cause de leurs miracles. » C'est-à-dire , ils étaient très-coupables à cause , etc.

" « Nisi fecissem. » Le texte est : Si opéra non fecissem in eis qxue nemo alius fecit, peccatum non haberent. Jean , xv, 24 : « Si je n'avais » pas fait parmi eux des œuvres que personne n'a faites, ils ne seraient pas en péché. »

' « Est sur les miracles. » C'est-à-dire toute la foi repose sur les miracles.

ARTICLK XXIIl. 357

pas par là que ce soit celui-là, et c'était toute la question. Ces passages ne servent donc qu'à montrer qu'on n'est pas contraire à l'Kcriture, et qu'il n'y parait point de répugnance, mais non pas qu'il y ait accord. Or cela suffit, exclusion de répugnance, avec miracles.

J.-C. dit que les Écritures témoignent de lui, mais il ne montre pas en quoi.

Même les prophéties ne pouvaient pas prouver JÉsis- CiiRisT pendant sa vie ^ Et ainsi on n'eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort , si les miracles n'eussent pas suffi sans la doctrine. Or ceux qui ne croyaient pas en lui encore vivant étaient pécheurs, comme il le dit luimême*, et sans excuse. Donc il fallait qu'ils eussent' une démonstration à laquelle ils résistassent. Or ils n'avaient pas*..., mais seulement les miracles; donc ils suffisent, quand la doctrine n'est pas contraire, et on doit y croire.

JÉsus-CunisT a vérifié qu'il était le Messie , jamais en vérifiant' sa doctrine sur l'Kcriture et les prophéties, et toujours par ses miracles. 11 prouve qu'il remet les péchés, par un miracle*.

1 « Pondant sa vie. » Cela a été expliqué ailleurs (xix, 3).

- « Comme il le dit lui-môme. » Dans un passage déjà cité , Jtaii , XV, 22 : Nunc aulem excusationetn non habent de peccato suo.

^ a II fallait qu'ils eussent. » C'est-à-dire, il faut donc admettre qu'ils avaient une démon^.lration, à laquelle ils résistaient, ce qui les rendait coupables.

* « Ils n'avaii'nt pas. » Ici un mot illisible.

' « Jamais en vériliaot. » P. R. trouve cela trop absolu, et corrige ainsi , en térifianl plutôt sa doctrine par ses miracles que par l'Kcriture. Pascal savait bien que Jésus-Christ dans l'Évangile cite les prophéties, mais il soutient (jue Jésus-Christ ne les produit pas comme preuve, comme vérification de sa mission.

• n Par un miracle. » C'est-à-dire, quand il prouve qu'il remet les péchés, c'est par un miracle. Pascal fait allusion à un passage qu'il a cité «illeurs (xvi, 9).

Nicodème reconnaît par ses miracles*, que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia a Deo venisti magister j nemo enim potest hœc signa facere quœ tu facis, nisi fuerit Deus cum eo^. Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine' par les miracles.

Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes... Quid debui " ? « Accusez-moi % « dit Dieu dans Isaie. « Dieu doit accomplir ^ ses promesses, » etc.

Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or, ils seraient induits en erreur, si les faiseurs [de] miracles annonçaient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun , et si un plus grand faiseur de miracles ' n'avait déjà averti de ne les pas croire. Ainsi, s'il y avait division dans l'Église, et que les ariens , par exemple , qui se disaient fondés en l'Ecriture

* « Par ses miracles. » Ses se rapporte à Jésus-Christ.

^ « Deus cum eo. » Jean, m, 2 : « Nous savons que vous êtes venu » comme un maître envoyé de Dieu ; car personne ne peut faire les miracles que vous faites, » si Dieu n'est avec lui. »

^ a Mais de la doctrine. « P. R. ajoute ce commentaire : « Ainsi quand » même la doctrine serait suspecte comme celle de Jésus-Christ pouvait » l'être à Nicodème, à cause qu'elle semblait détruire les traditions des » Pharisiens [traduisez : comme celle de Port Royal pourrait l'être, à cause » quelle semble contraire aux décisions de l'Église]; s'il y a des miracles » clairs et évidents du même côté [comme celui de la Sainte Épine], il » faut que l'évidence du miracle l'emporte sur ce qu'il pourrait y avoir de » difficulté de la part de la doctrine ; ce qui est fondé sur ce principe immobile, que Dieu ne peut induire en erreur. »

* « Quid debui? » Isaïe, v, 4 : Quid est quod Jcbui ullra facere vineœ meœ, etnon feci ei? « Qu'ai-je donc dû faire à ma vigne, que je n'aie pas fait?» Cette citation est précédée dans le manuscrit de quelques mots illisibles.

'•" « Accusez-moi. » haïe, i, M : Et arguite me, dicit Dominus.

" « Dieu doit accomplir. » Pascal résume le sens des textes de la Bible. « Un plus grand faiseur de miracles, d 11 y a des degrés dans les miracles. Ainsi les magiciens de Pharaon font des miracles , mais Moise en fait de plus grands {Exode, vu).

AHTICLK XXIII. 329

comme les catholiiiues, eussent fait des miracles, el non les catholiques , on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée ; et que c'est pour cela que les impies en doutent' : aussi un homme qui, pour marque de la communication qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les mers-, guérit les maladies, il n'y a point d'impie qui ne s'y rende, et l'incrédulité de Pharao' et des Pharisiens est l'effet d'un endurcissement surnaturel. Quand donc on voit les miracles et la doctrine non suspecte tout ensemble d'un côté, il n'y a pas de difficulté. Mais quand oq voit les miracles et [la] doctrine suspecte d'un même côté , alors il faut voir quel est le plus clair*. J.-C. était suspect ^

II y a bien de la différence entre tenter, et induire en erreur. Dieu tente, mais il n'induit pas en erreur. Tenter, est procurer les occasions, qui n'imposant point de nécessité, si on n'aime pas Dieu, on fera une certaine chose*. Induire en erreur', est mettre l'homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté.

' « Que les impies en doutent. » C'est-à-dire doutent qu'il parle véritablement au nom de Dieu.

* « Transporte les mers. » P. R., les montagnes, d'nprès une faute de la Copie. Pascal fait allusion au passage de la nier Rouge {Exode, xiv, 21), et môle ici les miracles de Jésus-Christ et de Moïse, comme il va mêler Pharaon et les Pharisiens. Ni Jésus-Christ ni Moïse n'ont transporté les montagnes; Jésus-Christ dit seulement qu'il suffit d'avoir la foi pour les transporter ( ilallh., xxi, 21).

' » De Pharao. » On sait maintenant que Pharaon n'est pas un nom propre , mais le titre commun des rois égyptiens de cette dynastie.

* « Quel est le plus clair, w C'est le miracle, selon Pascal, si la doctrine ne va pas directement contre Dieu ou Jésus-Christ (voir paragr. 4).

* « Jésus-Christ était suspect. « Port Royal est donc comme Jésus- Christ!

* n On fera une certaine chose. « Par exemple on ne se promettra du Messie que des biens temporels : cf. xv, 7. Ou bien on croira avec facilité celui qui appelle à l'idolâtrie et au péché par de faux miracles.

■ « Induire en erreur, d Pascal avait besoin de marquer cette diffé-

Il est impossible, par le devoir de Dieu*, qu'un homme cachant sa mauvaise doctrine , et n'en faisant paraître qu'une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l'Église^, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins que Dieu , qui connaît les cœurs , fasse des miracles en faveur d'un tel ' .

Il y a bien de la différence entre n'être pas pour Jésus- Christ, et le dire^; ou n'être pas pour Jésus-Chbist, et feindre d'en être ^ Les uns peuvent faire des miracles , non les autres ; car il est clair des uns qu'ils sont contre la vérité, non des autres; et ainsi les miracles sont plus clairs ^

Les miracles discernent aux choses douteuses ' : entre les

rence , lui qui répète tant de fois que Dieu aveugle , que son dessein est d'aveugler (art. xx). Il atténue maintenant sa pensée, et dit seulement que Dieu tente.

' « Par le devoir de Dieu. » Voir, pour le sens de ces mots, le troisième fragment de ce paragraphe.

^ « A Dieu et à l'Eglise. » C'est une espèce de définition du jansénisme et de Port Royal.

3 a D'un tel. » Latinisme, c'est-à-dire d'un tel homme.

* « Et le dire. » Comme les hérétiques déclarés.

* « Et feindre d'en être. » Ce qui est ce qu'on impute aux jansénistes.

* « Sont plus clairs. » Expliquons ces phrases elliptiques. Ceux qui disent hautement qu'ils ne sont pas pour Jésus-Christ, Dieu peut les laisser faire des miracles ; car ils ne séduiront pas pour cela les vrais fidèles , l'impiété de leur doctrine étant plus claire pour détourner d'eux un chrétien que l'autorité de leurs miracles pour le gagner. Mais ceux dont la doctrine, quoique mauvaise au fond, est équivoque, s'ils faisaient des miracles, tromperaient les fidèles, car l'autorité de leurs miracles serait chose plus claire que la perversité de leurs doctrines. Dieu ne permettra donc pas qu'ils en fassent. Si donc il s'en fait chez les jansénistes, c'est qu'on a tort de les tenir pour suspects, et qu'ils sont vraiment pour Jésus- Christ.

' « Aux choses douteuses. » Dans ks choses douteuses, locution du temps.

peuples juif et païen'; juif et chrétien'; catholiiiiie, hérétique; calomniés, calomniateurs '; entre les deux croix*. Mais aux hérétiques les miracles seraient inutiles', car l'Eglise, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la créance, nous dit qu'ils n'ont pas la vraie foi. 11 n'y a pas de doute ([u'ils n'y sont pas', puisque les premiers miracles de l'Kiilise excluent la foi des leurs. Il y a ainsi miracle contre miracle, et premiers et plus grands du côté de l'Église,

Ahel, Gain ^ Moïse, magiciens'. É!ie, faux prophètes*. Jérémie, Ananias'". Michée, faux prophètes. Jksls-Curist,

' o Juif et païen. » Avant le Christ. Alors les miracles sont du côté des Juifs.

' « Juif et chrétien. » Après le Christ. Alors les miracles sont du côté des chrétiens.

■" « Calomniés, calomniateurs. » Entre Port Royal et les Jésuites.

* « Entre les deux croix. » C'est-à-dire entre la croix où mourait le Sauveur, et celle où un voleur était attaché à cùté de lui. P. R. met les trois croix, parce qu'il y avait deux voleurs. Mais il n'y avait à discerner qu'entre Jésus-Christ d'une part, ot ces criminels de l'autre. Ce qui a discerné , c'est le miracle qui a accompagné le dernier soupir de Jésus- Christ. Malth. xxvii, 51.

' « Seraient inutiles. » Il semble qu'il y a là une contradiction; car il vient de dire que les miracles discernent entre les catholiques et les héréticjues. Voici comment cela doit s'entendre. Au temps des anciennes hérésies, quand l'autorité de l'Eglise catholique n'était pas suffisamment établie encore, elle l'a été par les miracles; ils ont rendu incontestable ce qui était douteux. Maintenant il n'y a plus de doute, c'est l'Eglise qu'on doit croire, et rien, de la part des hérétiques déclarés, pas même les miracles, ne saurait prévaloir contre elle.

* « Qu'ils n'y sont pas. » Dans la vraie foi.

' '< Abel , Caïn. » En litre , Conteilalion. ibid. C'est le développement de ta première phrase du fragment qui précède. C'est-à-dire, les miracles ont discerné entre Abtl et Gain, entre Moïse et les m.igii ienî», etc. Le mirai le qui discerne entre Abel et Cuin, c'est Dieu ([ui parle, et (pii déclare lui-même sa préférence. Genèse, iv, 4-7.

* « Moïse, magiciens, u Les magiiiens de Pharaon, Exode, vu.

■' « Elle, faux prophètes. » III. /?uï>, xviii, .ts,

Des prophètes menteurs la troupe conTondue Et la flamme du ciel tiir l'autel desccndiie.

" « Jérémie, Ananias. n Jérém., .wviii, 16-17. Le miracle neconsisle

332 PASCAL. — PENSÉliS.

Pharisiens. Saint Paul, Barjésu*. Apôtres, exorcistes ^ Les chrétiens et les infidèles. Les catholiques, les hérétiques. Élie, Enoch, Antéchrist ^ Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix '.

Jamais en la contention ^ du vrai Dieu , de la vérité de

ici que dans le fait de la prophétie qui s'accomplit. De même pour celui de Michée (111 flots, XXII, 13-35).

' a Saint Paul, Barjésu. » Paul le frappe de cécité. Act. des Ap., XIII, 11.

- « Apôtres, exorcistes. » Act. des Ap., xix, 13-16 : «Quelques exor- « cistes juifs qui parcouraient le pays essayèrent d'invoquer sur ceux qui M étaient possédés des esprits malins le nom du Seigneur Jésus, en disant: » Je vous adjure par Jésus que Paul annonce... Mais l'esprit mauvais leur » répondit: Je connais Jésus , et je connais Paul; mais vous, qui êtes- M vous ? Et un homme qui avait en lui un des plus méchants démons se » jetant sur eux... les maltraita si fort, qu'ils s'enfuirent hors de la maison M nus et blessés. »

^ « Elie, Enoch, Antéchrist. » Pascal nous transporte à la fin du monde. P. R. met : « Et c'est ce qui se verra aussi dans le combat d'Elie et d'E- » noch contre l'Antéchrist...» 11 est parlé dans l'Apocalypse (xi) de deux témoins du Seigneur, qui prophétiseront à la fin des temps durant 1260 jours : Et dàbo duobus teslibus meis, et prop]ietahunt diebus mille duceniis sexaginla amicti saccis. « Quand ils auront achevé leur témoignage, la » bête qui s'élève de l'abîme leur fera la guerre, les vaincra et les tuera. » Et leurs corps seront étendus dans les places de la grande ville...; et « les tribus, les peuples, les langues et les nations verront leurs corps 1) étendus trois jours et demi , mais après trois jours et demi , l'esprit de )> vie entra en eux de la part de Dieu. Ils se relevèrent sur leurs pieds..., M et ils- montèrent au ciel dans une nuée à la vue de leurs ennemis. A » cette même heure il se fit un grand tremblement de terre , la dixième « partie de la ville tomba, et sept mille hommes périrent...; le reste fut saisi de crainte, et donna gloire a Dieu » (traduction de Bossuet). La tradition générale des Pères est que cette bête est l'Antéchrist, et que ces deux témoins sont Élie et Enoch : voir la préface de Bossuet, paragraphe 1 4. Ce n'est pas le lieu de développer la légende merveilleuse de ces deux saints personnages, moins fondée sur l'Ecriture que sur la tradition, et sur le livre d'Enoch, cité dans l'épitre qui porte le nom de S. Jude (verset 14), mais qui n'a pas été reçu parmi les livres saints ou canoniques , quoique cette épitre elle-même y soit admise.

^ « Les deux croix. » Voir les notes sur le fragment qui précède.

'■' « Jamais en la contention. » La contention, c'est-à-dire la contestation, le débat.

ARTICLK XXIII. 333

la religion, il n'est arrivé miracle du coté de l'erreur, et non de la vérité ' .

Jean, vu, 40. Contestation^ entre les juifs, comme entre les chrétiens aujourd'hui. Les uns croyaient en Jésus- Christ, les autres ne le croyaient pas, à cause des prophéties qui disaient qu'il devait naître de Bethléem '. Us devaient mieux prendre garde s'il n'en était pas. Car ces miracles étant convaincants, ils devaient bien s'assurer de ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Ecriture * ; et cette obscurité ne les excusait pas, mais les aveuglait. Ainsi ceux qui refusent * de croire les miracles d'aujourd'hui, par une prétendue contradiction ® chimérique, ne sont pas excusés.

Jésus-Christ guérit l'aveugle-né ' , et fit quantité de miracles, au jour du sabbat. Par ou il aveuglait' les phari-

* € Et non de la vérité. » C'est-à-dire, comme a mis P. H., qu'il n'en soit aussi arrivé de plus grands du cùlé de la vérité.

' « Contestation. » Cette contestation entre les chrétiens d'aujourd'hui, c'est celle que souleva le miracle de la Sainte Epine.

' « Qu'il devait naître de Bethléem. » Voir le passage de Jean cité par Pascal : SutnquiJ Scriptura dicil quia ex semine David et de Bethléem caslello venit Chrialus? Cf. Pascal lui-même, NX, <0.

* a De sa doctrine à l'Ecriture. » C'cst-a-dire entre sa doctrine, qui témoignait qu'il était le Messie, et l'Ecriture, qui paraissait témoigner le contraire.

* « Ainsi ceux qui refusent. » Ces miracles d'aujourd'hui sont ceux de Port Royal,

* « Par une prétendue contradiction. » Entre ces miracles, qui témoigneraient que Dieu est avec Port Royal , et la doctrine qu'on impute à Port Royal, laquelle serait contraire à Dieu.

' ■ Jésus-Christ guérit l'aveugle-né. » Voir J^oh, ix, 14.

* « Par où il aveuglait. » Ibidem Cf. Luc, xiii, <4: <• Le chef de la » synagogue, indigné qtie Jésus eût guéri celte femme lo jour du sabbat, » disait a la foule : Il y a six jours où il est permis d agir {operari}] c'est » dans ces jours-là (lu'il faut vous présenter et vous faire guérir, et non le jour du .-vibbat . » etc., etc.

siens, qui disaient qu'il fallait juger des miracles par la doctrine.

« Nous avons Moïse * : mais celui-là , nous ne savons » d'où il est. » C'est ce qui est admirable ^ que vous ne savez d'où il est, et cependant il fait de tels miracles.

Jésus-Christ ne parlait ni contre Dieu, ni contre Moïse'. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Chrisï *. Qui serait ennemi couvert^, Dieu ne permettrait pas qu'il fit des miracles ouvertement.

S'il y a un Dieu, il fallait que la foi de Dieu fût sur la terre. Or les miracles * de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist, mais les miracles de l'Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ'; et ainsi, si Jésus-Christ n'était pas le Messie , il aurait bien induit en erreur * ; mais l'Antéchrist ne peut bien induire en erreur'. Quand JÉsus-

' « Nous avons Moïse. » Jean, ix, 29, à la suite de la guérison de l'aveugle-né.

* « C'est ce qui est admirable. » C'est Pascal qui tout à coup les apostrophe.

3 « Ni contre Moïse. » Los Pharisiens l'en accusent en une foule d'endroits de l'Evangile, mais ils étaient aveuglés, comme l'étaient les Jésuites quand ils accusaient Port Royal d'être contre l'Eglise. Voilà la pensée de^Pascal.

* « Et contre Jésus-Christ. « Il y a ici deux mots illisibles.

^ » Ennemi couvert. » Comme Port Royal dans la pensée des Jésuites.

* « Or les miracles. » Avant ces mots il faudrait ajouter, pour que le raisonnement fût complet : Donc il fallait qu'on ne pût être induit en erreur; or, les miracles, etc.

' « Sont prédits par Jésuo-Christ. » Mallh., xxiv , 2i : Surgent eniin pseudochristi, etc. « Il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes, et ils » feront de grands miracles, et des prodiges capables d'induire en erreur, » s'il élait possible, même les élus. « Quant à l' Antéchrist par excellence, ce nom se trouve dans les épUres de saint Jean, I, ii, 18; iv, 3.

* 11 aurait bien induit en erreur. » Puisqu'on n'était pas averti do ne pas le croire. Sur ce lien, voir la note suivante.

" « Ne peut bien induire en erreur. » Remarquer ce bien. L'Antéchrist

ARTICLE XMII. 3:li

Christ a prédit les miracles de l'Anteclirist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles? Moïse a prédit .lÉsis- Christ', et ordonné de le suivre; .Ti:srs-CmnsT a prédit r Antéchrist, et défendu de le suivre '.

Il était impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l'Antéchrist, qui leur était inconnu ; mais il est bien aisé, au temps de l'Antéchrist, de croire en Jésls- CnnisT, déjà connu.

Il n'y a nulle raison de croire en l'Antéchrist', qui ne soit à croire en Jksls-Christ; mais il y en a en Jksus- Christ ', qui ne sont pas en l'autre.

Les miracles sont plus importants que vous ne pensez' ils ont servi à la fondation , et serviront à la continuation de l'Kglise, jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.

Ou Dieu a confondu ^ les faux miracles, ou il les a prédits ; et par l'un et l'autre il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel ù notre égard, et nous y a élevés nous-mêmes.

Les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pense point contre lui', tout clair qu'il soit

ir.duira en erreur sans doute, mais non pas bien, à bon titre; les élus pourront se préserver de l'illusion {ila ut in errorem inducantur, si fieri potest, etiam electi. Malth., ibid.).

' a Moïse a prédit Jésus-Christ. » l'ascal veut parler de ce passage du Deutéronome : « Le Seiççneur tun Dieu l'enverra un ifrophète sorti comme » moi de ta race et d'entre tes frères : écoute-lc. » (xviii, 15.)

- « Et défendu de le suivre. » Nolite rredere. Mallh. xxiv, 23.

-" <i De croire en l'Antéchrist. « Comme seraient les miracles.

* « Mais il y en a en Jésus-Christ. » La sainteté , les prophéties, etc.

' n Sont plus importants que vous ne pensez. » P. R. retranclie ces mots, (jui s'adressaient aux Jésuites. l'.iscal répond toujours au P. Annat.

" n Ou Dieu a confondu. » Il les a confondus par de plus grands, comme dans les exemples déjà cités.

' rt Ou on " y pense point contre lui. » Qu'on no s'y arrête pas quand ils sembleraient faire contre lui.

qu'il y a un Dieu; sans quoi ils eussent été capables de troubler.

Et ainsi tant s'en faut que ces passages*, Deut., xiii, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force. Et de même pour l'Antéchrist : (( Jusqu'à séduire ^ les élus, s'il était possible.»

Ce qui fait' qu'on ne croit pas les vrais miracles, est le manque de charité''. Joh. Sed vos non credltis quia non estis ex ovïbus ^ Ce qui fait croire les faux est le manque de charité % II T/iess. ,11, [10].

Ayant considéré ' d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais ; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux , et qu'on y donnât tant de créance, s'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y eût eu remède à aucun mal, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les

' « Que ces passages. » Endroits déjà cités : voir paragr. 1.

^ « Jusqu'à séduire. » Cité dans les notes sur le dernier fragment du paragr. 4.

^ « Ce qui fait. « En titre, Baisons pourquoi 07i ne croit point.

' « Est le manque de charité. » Toujours dans le sens théologique du mot. Voir XVI, 13.

^ « Ex ovibus. » Jean, x, 26. « Mais vous, vous ne croyez point, parce M que vous n'êtes point du nombre de mes brebis. » Ex ovibus meis, dans le texte.

''' « Est le manque de charité. » « Parce qu'ils n'ont pas reçu en eux )) V amour de la vérité pour être sauvés, » cliaritalem leritatis. Il Thessnl., Il , 10.

' « Ayant considéré. » En tête : Titre. D'oii vient qu'on croit tant de menteurs qui disent (ju'ils ont vu des miracles, et qu on ne croit aucun de ceux qui disent qu'ih ont des serrels pour rendre l'Iiomme immortel ou pour rajeunir.

ARTICLE XXIIF. 337

liommcs se fussent imaginé qu'ils on pourraient donner; et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance ' à ceux qui se fussent vantés d'en avoir : de même que, si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu'il ny a aucun exemple de cela. INIais comme il y [a] eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables, par la connaissance même- des plus grands hommes, la créance des hommes s'est pliée par là; et cela s'étant connu ' possible, on a conclu de là que cela était. Car le peuple raisonne ordinairement ainsi : Une chose est possible, donc elle est; parce que la chose ne pouvant être niée en général , puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner quels d'entre ces effets particuliers sont les véritables , les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune ', c'est qu'il y en a de vrais, comme le flux de la mer '.

Il en est de même des prophéties, des miracles, des divinations par les songes, des sortilèges % etc. Car si de tout cela il n'y avait jamais eu rien de véritable, on n'en aurait

' a Eussent donné croyance. » Tout à l'heure, tant de créance.

' « Par la connaissance même. C'est-à-dire , à la connaissance même des plus grands hommes.

* « Et cela s'étant connu. » Pascal s'est mal exprimé en cet endroit, mais on l'entend bien. On a reconnu comme possible de guérir les maladi'js; on en a conclu que les charlatans qui se vantaient de les guérir, les guérissaient en effet.

' « Tant de faux effets de la lune. » Comme l'influence des l'hu^es sur le beau ou le mauvais temps, sur les maladies, etc.

' « Comme le flux de la mer. » Le phénomène des marées. Mais, comme dit fort bien V'oltaire, « on a imputé mille fausses influences à la i> lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la mer. ■>

" « Des sortilèges. » On se rappelle ici que la famille de Pascal croyait que Pascal tout enfant avait été tout près de mourir, parce qu'une vieille femme avait jeté sur lui un sort, qui heureusement fut détourné ensuile sur un chat. Voir la note 2, sur la Vie de Pascal. — Dans Velc, Pasr;il cnmprpnail-il l'aslrolo^io?

jamais rien cru : et ainsi au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles parce qu'il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu'il y a certainement de vrais miracles puisqu'il y en a tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais.

Il faut raisonner de la même sorte pour la religion ; car il ne serait pas possible que les hommes se fussent imaginé tant de fausses religions, s'il n'y en avait une véritable. L'objection à cela, c'est que les sauvages ont une religion* ; mais on répond à cela que c'est qu'ils en ont oui parler, comme il paraît par le déluge , la circoncision ^, la croix de saint André *, etc.

' « Ont une religion. » Eux qui n'ont pu connaître, à ce qu'il semble, la religion primitive d'où les fausses religions seraient sorties. Mais cette objection ne peut arrêter un instant un chrétien, qui regarde les sauvages comme étant les enfants de Noé, aussi bien que les autres hommes.

^ « Le déluge, la circoncision. » Montaigne, ApoL, p. 271 : «Epicurus » [dit] , qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les » veoyons , elles sont toutes pareilles et en mesme façon en plusieurs » aultres mondes; ce qu'il eust dict plus asseureeraent, s'il eust veu les » similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales » avecques le nostre présent et passé, en de si estranges exemples..; car » on y trouve des nations n'ayants , que nous sçachions , iamais ouï nou- « velles de nous, où la circoncision estait en crédit... : où nos croix » estoient en diverses façons en crédit; icy on en honoroit les sépultures; « on les appliquoit là , et nommeement celle de sainct André, à se def- » fendre des visions nocturnes... On y trouve... l'usage des mitres, le » cœlibai; des prcsbtres... ; et cette fantasie... qu'ils furent créez avecques » toutes commoditez , lesquelles on leur a depuis retrenchees pour leur » péché... : qu'aultrefois ils ont esté submergez par l'inondation des eaux » célestes..., » etc., etc. Cf. un article de V.. Michel Chovalier dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1845 [De la Civilisation mexicaine aoant Fernand Cort'es). La critique historique aurait beaucoup à faire pour contrôler ces relations. Il faudrait prendre les assertions une à une , s'assurer si celui qui parle parle par ouï-dire ou d'après ce qu'il a vu luimôme, et s'il était assez éclairé et assez impartial pour bien voir.

* « La croix de saint André. » On lit dans la Biographie universelle , à l'article André (saint) : « L'opinion commune est que cet apôtre fut cru- » cifié. Les peintres donnent à sa croix une forme différente de celle de » Jésus-Christ, et la représentent en forme d'un X. »

ARTICLE XXMI. 339

Il est dit', Cioycz à l'Eglise^, mais il n'est pas dit, Croyez aux miracles, à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L'un avait besoin de précepte, non pas l'autre.

... Ces filles, étonnées ' de ce qu'on dit, qu'elles sont dans la voie de perdition; que leurs confesseurs les mènent à Genève *; qu'ils leur inspirent que Jksls-Christ n'est point en l'Eucharistie, ni en la droite du Père; elles savent que tout cela est faux, elles s'offrent donc à Dieu ^ en cet état: Vide si via iniquitalis in me est ^ Qu'arrive-t-il là-dessus? Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable. Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en ôter les enfants : Dieu les y guérit '.On dit que c'est l'arsenal de l'enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel ; et Dieu les com-

' « Il est dit. » Pascal répond sans doute à une objection des adversaires du miracle de Port Royal. C'est comme s'il avait mis : S'il est dit : Croyez à l'Église, et non pas, Croyez aux miracles; c'est à cause, etc.

* a Croyez à l'Eglise. » Malth., xviii, <7-20.

^ n Ces filles, étonnées. » Ces filles sont les religieuses de Port Royal. Sur les calomnies répandues contre elles , voir la seizième Provinciale.

* « Les mènent à Genève. » C est-à-dire au calvinisme :

Je ne décide point entre Genève et Rome. ' a Elles s'offrent donc à Dieu. » Voir la note 20 sur la Vie de Pascal.

* o In me est. « l's. cxx.wiii , 24 : « Vois si la voie de l'iniquité est en moi. »

' n Dieu les y guérit. » Ce trait , supprimé par des éditeurs qui ne trouvaient plus ni autour d'eux ni en eux-mêmes la foi de Pascal , fait tomber le miracle de la Sainte Epine comme une réponse accablante sur les ennemis de la sainte maison. Quel rapprochement! quelle antithèse! Quelle vivacité d'argumentation, d'imagination, de passion tout ensemble! Otoz celte petite phrase, et alors celles ([ui l'entourent, Vieu en fait son lemile , Dieu en fait le sanctuaire de ses gnlces, sembleront vagues et communes : rclablissez-la, elle paraîtront pleines de force et de sens.

ble de ses faveurs. Tl faudrait avoir perdu le sens pour en

conclure qu'elles sont dans la voie de perdition *.

Pour affaiblir vos adversaires % vous désarœez toute l'Église.

...S'ils disent que notre salut' dépend de Dieu", ce sont des hérétiques'. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, c'est une hypocrisie. Ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions % cela ne suffit pas. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme ^ ils combattent la morale des catholiques. S'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est plus une marque de sainteté , et c'est au contraire un soupçon d'hérésie.

...Les trois marques ' de la religion : la perpétuité % la bonne vie, les miracles. Ils détruisent la perpétuité par la

' « De perdition. » C'est pourtant ce que les adversaires de Port Royal essayaient de conclure du miracle même de la Sainte Epine, soit en le présentant comme une illusion du démon, soit en le signalant comme une menace de Dieu qui se révélait tout à coup parmi ses ennemis mêmes pour les effrayer.

^ « Pour affaiblir vos adversaires. » Pascal s'adresse aux Jésuites , qui en décréditant le miracle de la Sainte Epine, discréditent les miracles en général.

■' « S'ils disent que notre salut. » C'est-à-dire, si les jansénistes disent, etc. '

^ « Que notre salut dépend de Dieu. « C'est-à-dire s'ils soutiennent la doctrine de la grâce. Voir les Provinciales.

^ « Ce sont des hérétiques. » Suivant les Jésuites.

" « Toutes ses constitutions. » Pascal ne dit pas que ses amis n'acceptaient les constitutions qu'avec une distinction que repoussait l'autorité ecclésiastique. Voir la note 47 sur sa Vie.

' « Tuer pour une pomme. « Comme l'avaient permis des casuistes Jésuites : voir la septième Provinciale.

' « Les trois marques. » Il en compte davantage ailleurs (xi, 12], mais il n"a besoin que de ces trois pour son argumentation.

" « La perpLtuitc. » De la doctrine. Voir xi et xxi — « La bonne vie.» De ses sectateurs.

ARTICLE XXIII. :iil

probabilités la bonne vie par leur morale; les miracles, en détruisant ou leur vérité, ou leur consé(|uence.

Si on les croit, l'Ki^lise n'aura que faire de perpétuité, sainte \k', miracles. Les hérétiques les nient, ou en nient la conséquence ; eux de même. Mais il faudrait n'avoir point de sincérité pour les nier, ou encore perdre le sens pour nier la conséquence.

... Quoi qu'il en soit, l'Kglise est sans preuves, s'ils ont raison.

L'Église a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques, qui s'en sont retirés ; et les mauvais chrétiens - , qui la déchirent au dedans.

Ces trois sortes de différents adversaires la combattent d'ordinaire diversement. Mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles % et que l'Église a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu'il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine. Il y avait deux partis entre ceux qui écoutaient* Jksis-Christ: les uns qui suivaient sa doctrine par ses miracles ^ ; les autres qui di-

' « Par la probabilité. » C'est-à-dire par cette doctrine des casuistes, qu'une opinion toute nouvelle, contraire aux Pères et à la tradition, mais soutenue par ce (ju'on appelle un auteur grave, devient probable, et peut être suivie en sûreté de conscience. Voir les Provinciales , et en particulier la cinquième.

' « Et les mauvais chrétiens. •> C'est-à-dire ici les Jésuites.

* u Comme ils sont tous sans miracles. » Quand Pascal dit cela des Juifs, il n'entend parler que des Juifs depuis l'arrivée du Messie, des Juifs opposés à Jésus-Christ.

* a Qui écoulaient. >> Au sens propre du mot, qui l'entendaient parler, ses auditeurs, et non .-^es disciples.

' o Par ses miracles. « C'est-à-dire, déterminés à la suivre par ses miracles.

saient ^.. Il y avait deux partis au temps de Calvin ^... II y a maintenant les jésuites..., etc.

Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. Dieu l'a couverte d'un voile, qui la laisse méconnaître à ceux qui n'entendent pas sa voix. Le lieu est ouvert ^ au blasphème , et même sur des vérités au moins bien apparentes *. Si l'on publie les vérités de l'Évangile % on en publie de contraires *, et on obscurcit les questions en sorte que le peuple ne peut discerner. Et on demande : « Qu'avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres? » Quel signe faites- vous ' ? Vous n'avez que des paroles, et » nous aussi. Si vous aviez des miracles, bien. » Cela est

' « Les autres qui disaient. » Les éditions suppléent : Il chasse les démons au nom de Belzébuth. Matlh., xii, 24. Le P. Annat parlait de même au sujet du miracle de la Sainte Epine.

- « Au temps de Calvin. » La pensée complète est que les calvinistes aussi se refusaient à reconnaître les miracles que l'Eglise catholique leur opposait comme opérés alors même et sous leurs yeux , par exemple ceux qu'on attribuait à saint François de Paul, à saint €harles Borromée, etc. En un autre endroit du manuscrit, on trouve cette phrase inachevée : « Quand saint Xavier fait des miracles. » Il faut remarquer que saint François Xavier était Jésuite.

^ a Le lieu est ouvert. » C'est-à-dire le champ est ouvert, la porte est ouverte , comme ont mis les éditeurs.

^ « Au moins bien apparentes. » Telles que celles que professaient les jansénistes, la grâce efficace, la prédestination absolue. Il n'ose appeler ces vérités tout à fait évidentes, puisqu'il reconnaît qu'il n'y a pas d'évidence ici- bas. Mais il ue les tient pas non plus pour obscures; ce serait excuser les adversaires qui les combattent. De là l'expression dont il se sert. Les éditions mettent : et même sur les vérités les plus certaines de la morale. Ce n'est pas cela.

' « De l'Evangile. » Comme ont fait, suivant Pascal, Jansénius et Arnauld.

* « On en publie de contraires. « Il veut dire sans doute, qui paraissent contraires. On oppose à la grâce efficace le libre arbitre, à la prédestination le mérite et le démérite de l'iiommc.

^ « Quel signe faites-vous? » Expression consacrée. Un signe, c'est un miracle, signe d'une puissance surnaturelle.

une vérité, que la doctrine doit être soutenue* par les miracles, dont on abuse pour blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine; et c'est une autre vérité, pour blasphémer les miracles.

Que vous êtes aise ^ de savoir les règles générales , pensant par là jeter le trouble , et rendre tout inutile I On vous en empêchera, mon père : la vérité est une * et ferme.

Un miracle parmi les schismatiques n'est pas tant à craindre; car le schisme * , qui est plus visible que le miracle , marque visiblement leur erreur. Mais quand il n'y a point de schisme, et que l'erreur est en dispute, le miracle discerne.

Jean , ix : Non est hic. homo * a Deo , qui sabhatum non mslodit. Alii : Quomodo potest homo peccator hœc signa facere? Lequel est le plus clair?

(( Cette maison n'est pas de Dieu ; car on n'y croit pas » que les cinq propositions soient dans Jansénius. » Les au-

' a Que la doctrine doit être soutenue. » Mais seulement quand elle est légitimement suspecte.

' « Que vous êtes aise. » Il s'adresse au père Annat.

' « La vérité est une. » C'est-à-dire qu'il n'y a pas contradiction entre ces deux vérités , que les miracles discernent la doctrine , et que la doctrine discerne les miracles, et qu'elles doivent s'unir et s'accorder.

* « Car le schisme. » Les schismatiques sont ceux qui sans avoir d'autres dogmes que l'Eglise, ce qui serait hérésie, se séparent d'elle et de son chef, et ne reconnaissent pas son autorité. Tels sont les Grecs. Les jansénistes, au contraire, reconnaissaient hautement en principe l'Eglise et le pape , même en lui désobéissant.

' • Non est hic homo. » « Voici le verset entier {Jean, ix, 16) : « Qucl- » ques Pharisiens disaient : Cet homme n'est pas do Dieu, car il n'ob- » serve pas le sabbat. Mais d'autres disaient : Comment un pécheur pour- » rait-il faire de tels miracles? Et il y avait division entre eux. » Il y a dans le texte : Alii autem dicebanl.

') très ' : « Cette maison est de Dieu ; car il y fait d'étranges

« miracles. » Lequel est le plus clair ?

Tu quid dicis ^ ? Dico quia propheta est. — Nisi esset hic a Deo, non poterat facere quidquam.

« Si vous ne croyez en moi ', croyez au moins aux miracles. » Il les renvoie comme au plus fort.

Il avait été dit aux Juifs , aussi bien qu'aux chrétiens , qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état de ses miracles '' , et essaient de montrer qu'ils sont faux , ou faits par le diable ^ : étant nécessités d'être convaincus, s'ils reconnaissent qu'ils sont de Dieu.

Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine de faire ce discernement. Il est pourtant bien facile à faire : ceux qui ne nient ni Dieu , ni JÉsus-Christ , ne font point de mi-

' « Les autres. » On voit qu'il c;ilque fidèlement le verset tel qu'il l'a donné. Il soutient hardiment celte comparaison audacieuse entre Port Royal et Jésus-Christ.

' a Tu quid dicis. » Même chapitre, versets 17 et 33. Il y a dans le texte : Tu quid dicis de illo qui aperuit oculos tuos? llle aulem dixit: Quia propheta est. « Et toi qu'en dis-tu (les Pharisiens s'adressent à l'aveugle- » né que Jésus a guéri)? Il répondit : Que c'est un prophète. — Si cet » homme n'était de Dieu, il no pourrait rien faire de pareil. « Ce n'est plus l'aveugle-né qui parle, c'est Pascal au nom de sa jeune nièce, de sa famille, et de Port Royal tout entier.

^ « Si vous ne croyez en moi. » Pascal ne traduit pas ici un texte, mais il paraît avoir dans l'esprit un passage ([ue nous avons déjà donné dans une note sur le paragraphe xvi, 9, où Jésus guérit le paralytique pour prouver qu'il a le pouvoir de lui remettre ses péchés. Voir aussi xxiii, 3 : « Il prouve qu'il remet les péchés , par un miracle. »

' « De ses miracles. « Ses se rapporte à Jésus-Christ.

' « Faux, ou faits par le diable, v C'était l'alternative du père Annat. Voir dans l'Evangile les passages déjà cités: Jean, ix, 18, 34; Mattli., XII, 24.

ARTICLE XXHI. 345

racles qui ne soient suis' : Ncmo facial virlutem^ in nomine meo, el ri(o possil de me maie loqui. Mais nous n'avons point à faire ce discernement. \'oici une relique sacrée. \ oici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en ({ui ' le prince de ce monde * n'a point puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Voici que Dieu ^ choisit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance.

Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse, qui nous oblige à un difficile discernement. C'est Dieu même ; c'est l'instrument de la passion de son Fils unique, qui, étant en plusieurs lieux *, choisit celui-ci, et fait venir de tous côtés * les hommes pour

' « Qui ne soient sûrs. » Car leur doctrine témoigne pour leurs miracles et les discerne. Pascal parle toujours comme si Port Royal avait fait un miracle. C'était bien assez de prétendre que P'irt Royal avait été l'objet d'un miracle. Il va dire lui-mcme tout à l'heure que ce ne sont pas les hommes qui l'ont fait.

^ « Ncmo faciat virtutem. >■ Marc, ix, .38. « Maître, nous venons de » voir un homme qui chasse les démons en ton nom , et qui ne nous suit » pas, et nous l'avons empêché. Mais Jésus dit ; Ne l'empêchez point. Il » n'est pas possible qu'on exerce une vertu surnaturelle en mon nom , et » qu'en même temps l'on parle mal de moi. » Le texte est : Nemo est enim qui faciat virl. in nom. m. , et possit cilo maie loqui de me. Voir, au deuxième fragment du paragraphe 1 . la note sur les mots : Et Jésus-Christ une.

' « En qui. » En laquelle couronne.

* « Le prince de ce monde. » Le diable {Jean, xii, 31 , etc.). 11 ne peut se servir pour ses opérations infernales d'un objet consacré par le sang du Sauveur. Un prodige fait avec lu Sainte Epine ne peut donc être l'œuvre du démon.

' « Voici ([uc Dieu. » Quelle solennité , quelle grandeur sans cIVort dans la répétition de ce tour I 11 voit Dieu descendre. Comment exiger qu'il sorte de cet enthousiasme pour examiner péniblement si d'abord l'authenticité de la sainte relique est bien établie! Qui .<ent Dieu présent n'a rien a discuter ni à éclaircir. Le Saint des Saints était un lieu (|ue l'd'il de l'homme n'éclairait jamais; autrement il n'eût plus été le Saint des Saints.

* « En plusieurs lieux. » Parce qu'il ne s'agit que d'épines détachées, et non de la couronne tout entière.

' « Et fait venir de tous cotés. » On a vu dans les notes sur la Vie de

y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.

Les miracles ne sont plus nécessaires S à cause qu'on en a déjà. Mais quand on n'écoute plus la tradition ^, quand on ne propose pius que le pape , quand ou l'a surpris , et qu'ainsi ayant exclu la vraie source de la vérité , qui est la tradition , et ayant prévenu le pape , qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus de liberté de paraître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité , la vérité doit parler elle-même aux hommes '. C'est ce qui arriva au temps d'Arius*.

Joh.^ VI, 26 : Non quia vidistis ^ signa, sed saturali estis.

Pascal qu'il y eut toute une succession de guérisons miraculeuses à la suite de celle de Marguerite.

1 « Les miracles ne sont plus nécessaires. » C'était l'objection. Pascal convient bien que les miracles, au temps où il est, ne sont plus la règle, mais il prétend faire voir qu'il y avait lieu , pour Port Royal , à une exception. Sur cette pensée, cf. vu, 8.

^ « La tradition. » C'est-à-dire les Pères de l'Eglise, et surtout saint Augustin.

^ « Parler elle-même aux hommes. » Et elle a parlé, suivant Pascal, par cette guérison miraculeuse.

* « Au temps d'Arius. » L'imagination de Pascal se plaisait à assimiler la situation où il voyait l'Eglise à celle où elle se trouvait au temps d'Arius. Alors dominait l'hérésie des ariens, maintenant c'est celle des pélayiens, qu'il imputait aux Jésuites. Saint Athanase était persécuté alors pour la foi; maintenant c'est Arnauld, et les autres champions du jansénisme (cf. xxiv,^2o). Le pape Libère s'était laissé intimider ou surprendre par les ariens ,'et avait signé une de leurs formules ; et cet exemple célèbre a été mis en avant par tous ceux qui ont combattu la doctrine de l'infaillibilité des papes : Pascal regardait Innocent X et Alexandre VII comme étant dans le cas de Libère. Quant aux miracles, Pascal me parait avoir en vue ceux qui éclatèrent à Milan, au rapport de saint Ambroise et de saint Augustin , lors de la découverte des reliques des martyrs Gervais et Protais, miracles dont le prodigieux retentissement fut la force et la défense d' Ambroise contre la cour arienne de Justine et de Yalentinien (en 385).

* « Non quia vidistis. » Le texte est, sed quia manducastis ex panibus, et sat. est. C'est Jésus qui parle à la foule qui le poursuit après le miracle des cinq pains : « En vérité je vous le dis , vous me cherchez , non parce » que vous avez vu des miracles , » avec ces pains , et que vous avez été rassasiés. »

ARTICLE XXIII. 3i7

Ct'u\ qui suivent .FKsi's-CunisT à cause de ses miracles, houoicut sa puissance dans tous les miracles qu'elle produit ; mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles , ne le suivent en effet que parce qu'il les console et les rassasie des biens du monde , ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités '.

Juges injustes', ne faites pas des lois sur l'heure ' ; jugez par celles qui sont établies, et établies par vous-mêmes ' : l'œ qui Conduis ^ Icgcs iniqxias.

La manière dont l'Église a subsisté est, que la vérité a été sans contestation; ou, si elle a été contestée, il y a eu le pape , et sinon, il y a eu l'Église *.

Miracle. C'est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie ; et non-miracle, est un effet qui n'excède pas la force naturelle des moyens qu'on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède pas la force naturelle du diable'. Mais...

' « A leurs commodités. » 11 est clair que cela s'adresse aux Jésuites.

' « Juges injustes. » Ce sont toujours les Jésuites suivant Pascal.

' « Des lois sur l'heure. » Comme ils font quand ils soutiennent que Dieu ne peut pas faire un miracle pour les jansénistes, ou qu'il ne peut plus y avoir de miracles.

* n El établies par vous-mêmes. » Voir à la fin du paragraphe 8 : « Que » vous ôtes aise desavoir les règles générales! « Elles étaient donc posées dans le livre du père Annat.

' « Va» qui conditis. » Il y a dans le texte : Yœ qui condunl. Is,, X, 4 : a Malheur à ceux qui établissent des lois iniques. »

* « Il y a eu l'Eglise. » Manifestée dans les conciles rjénéraux, comme à Nicée, ou simplement dans le consentement général du monde chrétien.

' € La force naturelle du diable. » Quelle étrange alliance de mots ! comme si on no sortait pas de l'ordre de la nature du moment que l'on conçoit un être lel (lue le diable ! Et quelle difliculté à discerner ce qui passe les forces d'une puissance si mystérieuse!

Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps.

Il importe aux rois' , aux princes, d'être en estime de piété; et pour cela, il faut qu'ils se confessent à vous.

Les jansénistes ^ ressemblent aux hérétiques par la réformation des mœurs; mais vous leur ressemblez en mal '.

Le pyrrhonisme ^ est le vrai; car, après tout, les hommes, avant Jésls-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l'un ou l'autre * n'en savaient rien , et devinaient sans raison et par hasard : et même ils erraient toujours, en excluant l'un ou l'autre ^ Quod ergor ignorantes quœritis , religio annunliat vohis \

* a 11 importe aux rois. « Toujours adressé aux Jésuites.

- « Les jansénistes. » On reprochait aux jansénistes que l'austérité qu'ils aflectaient était un signe commun aux hérétiques de diverses époques : ce caractère avait paru tout récemment, dans les dissensions du xvi' siècle,'du côté de la religion réformée.

^ « En mal. » Par l'incrédulité à l'égard des œuvres de Dieu, des miracles. Cf. 8, sixième fragment, et xxiv, 49.

* « Le pyrrhonisme. » Rapprochez de cette pensée le premier Discours du Sacrale chrétien de Balzac.

* « L'un ou l'autre. » Comme les stoïciens et les épicuriens. " « En excluant l'un ou l'autre. » Cf. xii, 7.

' « Annuntiat vobis. » Pris du discours de Paul à l'Aréopage dans les Acte.1 des Apôtres , xvii , 23 : Quod ergo ignorantes colitis, hoc ego anminlio vobis: « En parcourant votre ville, et considérant vos statues, j'ai trouvé » un autel avec cette inscription , ou Dieu inconnu. Ce que vous adorez » sans le connaître, c'est ce que je viens vous annoncer. »

Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini , sans parties? Oui. .le vous veux donc faire voir une chose inliuie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie ' ; car il est en tous lieux, et est tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Xe tire/ pas cette conséquence de votre apprentissage , qu'il ne vous reste rien à savoir; mais qu'il vous reste infiniment à savoir.

La conduite de Dieu , qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et par les menaces , ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potins qiiain religioncm ^.

Commencer par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudrait injurier qu'au cas que cela servit; mais cela leur nuit \

' o D'une vitesse infinie. « Mais il n'y a pas de point réel ; ni de vitesse rr-cile qui soit infinie; ni rien de réel qui puisse se mouvoir d'un même mouvement partout, c'est-à-dire en tout sens, à droite et à gauche, en haut et en bas, en avant et en arrière : ce n'est pas là un effet de nature, comme il va l'appeler tout à l'heure, c'est une purcficliun de l'entendement. D'ailleurs il est clair qu'un elFet naturel ne pourrait expliquer Dieu, qui est au-dessus de la nature. Nous concevons Dieu comme un esprit, et non comme un point.

' « Quam religioncm. » Belle doctrine, que Pascal avait méconnue dans d'autre? temps. Voir la note 1 1 sur sa Vie. La perséculio;i la lui a fait comprendre. Je ne sais d'où la cilalion latine est tirée.

•• « Mais cela leur nuit. » Belles paroles encore, humaines et sensées, il ne s'était pas toujours exprimé ainsi. «' Je vous prie de considérer (juc ,

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam ^ ; et toute la morale ^ en la concupiscence et en la grâce.

Le cœur a ses'raisons \ que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement, et soi-même * naturellement, selon qu'il s'y adonne ^; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre * : estce par raison que vous aimez? C'est le cœur qui sent Dieu,

» comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les er- » reurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine... C'est » pourquoi , comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux senti- » ments d'amour et de crainte.,., les saints ont aussi pour l'erreur ces » deux sentiments de haine et de mépris; et leur zèle s'emploie égale- » ment à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec » risée leur égarement et leur folie. » Et encore : « Ne voyons-nous pas que » Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu'à » l'heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplo- » rable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée » à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éter- » nels. In inleritu veslro riJebo vos et subsannaho [Prov., i, 26]. » Onzi'eme Provinciale. Voir toute la lettre. Pourquoi l'auteur des Provinciales ne prenait-il pas ces textes sacrés figurément, ainsi que l'a fait l'auteur des Pensées (xvi, 12)?

' a Et en Adam. » Il semble qu'il aurait dû dire plutôt , en Adam et en Jésus-Christ, c'est-à-dire le péché originel et la rédemption.

2 « Et toute la morale. » La morale est ici la science de l'homme moral ,' la science du cœur humain.

3 « Le cœur a ses raisons. » Sur le cœur et la raison, cf. viii, 1, dernier fragment, p. 150.

< « Et soi-même. » Et que d'un autre côté , il s'aime aussi lui-même naturellement.

s « Qu'il s'y adonne. » 11 aime Dieu ou il s'aime selon qu'il s'adonne à aimer Dieu ou à s'aimer.

" « Et conservé l'autre. » Rcjoté l'amour de Dieu, et conservé l'amour de vous-même. Il s'adresse au mondain, au philosophe, qui se refuse à être chrétien, et à aimer Dieu , parce que Dieu ne se manifeste pas à sa raison; et il lui dit : Vous avez beau n'aimer que vous-même; môme en vous aimant , ce n'est pas par raison que vous aimez : vous obéissez à vos penchants, à la concupiscence. Cf. 18.

et non la raison. Voilà ce que c'est que la loi : Dieu sensible au cœur ', non à la raison.

Le monde subsiste pour exercer - miséricorde et jup:ement, non pas comme si les hommes y étaient sortant des mains de Dieu, mais comme' des ennemis de Dieu, auxquels il donne, par grâce, assez de lumière pour revenir, s'ils le veulent chercher et le suivre; mais pour les punir', s'ils refusent de le chercher ou de le suivre ^

On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant. C'est parce que vous y

' a Dieu sensible au cœur. » Voir, dans la note 16 sur la Vie de Pascal, le papier mystique qu'il portait dans ses habits.

' a Pour exercer. » C'est-ii-dire pour que Dieu ait à y exercer.

' 0 Mais comme. » C'est-à-dire , mais comme les hommes étant des ennemis de Dieu.

* a Mais pour les punir. » C'est-à-dire, mais à qui il laisse assez do corruption pour avoir à les punir.

' « Ou de le suivre. » Voici le sens de ce fragment. Si les hommes étaient encore tels qu'ils sont sortis des mains de Dieu , alors il dépendrait d'eux de bien ou de mal faire : s'ils faisaient bien , ils auraient droit a faveur et à récompense; s'ils faisaient mal, ils mériteraient jugement et condamnation. Mais par le péché originel, tous les hommes sont devenus ennemis de Dieu, et dés lors tous coupables et punissables. Mais Dieu leur donne encore, par grâce, assez de lumière pour revonir s'ils le cherchent. 11 fallait ajouter, afin d'avoir toute la doctrine janséniste de la grûcc, qu'ils ne peuvent le chercher qu'autant qu'il les y excite, et qu'il tourne leur volonté vers lui ; que Dieu, comme il lui plait, donne sa grâce aux uns et la refuse aux autres; et qu'en punissant ces derniers, il ne fait cependant que justice. Car il les punit, non pour n'avoir pas eu la grâce, qu'il n'a pas voulu leur donner; mais pour le péché originel, par lequel ils se sont ùté eux-mêmes tout droit à la grâce. Tous étant condamnés, il lui plaît de relever les uns de cette condamnation, il exerce alors miséricorde; il lui pliiltd'y laisser les autre, il exerce alors jugement. Il semble que Pascal n'ait pas osé ici pousser juseju'au bout cette doctrine troublante. Il y avait pourtant une théologie plus rigide encore, qui refusait même à l'homme sortant des mains de Dii.'u. lo pouvoir de mériter par luimôme. Voir Sainle-Beuvo, t. ir, p. 134.

êtes né % dira-t-on. Tant s'en faut ; je me roidis contre , par cette raison-là même , de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j'y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.

Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l'une par la force de la raison, l'autre par l'autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dit pas : 11 faut croire cela; car l'Écriture , qui le dit , est divine ; mais on dit qu'il le faut croire par telle et telle raison , qui sont de faibles arguments , la raison étant flexible à tout ^

... Mais ceux là mêmes qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n'y seront pas inutiles pour les autres. Nous en ferons le premier argument, qu'il y a quelque chose de surnaturel' ; car un aveuglement de cette sorte n'est pas une chose naturelle * ; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien , elle servira à en garantir les autres par

' « Parce que vous y êtes né. » Cf. x , 4.

* « Flexible à tout. » Ce reproche est parfaitement juste, s'il s'adresse à ceux qui ont prétendu, comme Raimond Sebonde dans sa Théologie naturelle , établir par la raison les dogmes de la foi chrétienne. 11 veut qu'on croie Iîl Trinité , l'Incarnation, la Rédemption , par tel et tel raisonnement philosophique : Pascal fait bien de lui répondre qu'il n'y a qu'une raison à en donner, qui est qu'il faut croire cela, parce que l'Ecriture qui le dit est divine. Mais on ne peut douter que Pascal ne veuille condamner aussi les philosophes, tels que Descartes, qui tachent d'établir, sans le secours de la révélation, les premiers fondements de la foi religieuse, comme Dieu, l'àme, la loi morale. Tout ce que croit Pascal, il le croit parce que l'Ecriture qui le dit est divine, mais comment reconnait-il que l'Ecriture est divine? Par diverses raisons, et surtout par le cœur. Voir 5 , et l'articlex.

■'' « De surnaturel. « Le premier argument pour réfuter les impies, c'est de leur prouver qu'il y a quelque chose de surnaturel. Ensuite on leur prouvera que ce quelque chose, c'est Jésus-Christ et sa religion.

^ « N'est pas une chose naturelle. » Voir l'article ix.

l'hoireur d'un exemple si déplorable et d'une folie si digne de compassion.

I.e seul qui connaît * la nature ne la connaltra-t-il que pour être misérable? le seul qui la connaît sera-t-il le seul malheureux^?

... Il ne faut pas qu'il ne voie rien du tout' ; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il le possède ' ; mais qu'il en voie assez pour connaître qu'il l'a perdu * : car, pour connaître qu'on a perdu , il faut voir et ne voir pas; et c'est précisément l'état où est la nature '.

11 faudrait que la vraie religion enseignât la grandeur, la

misère, portât à l'estime et au mépris de soi, à l'amour et

à la haine.

La religion est une chose si grande, qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher si elle est obscure , en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu'on la puisse trouver en la cherchant?

L'orgueil contre-pèse ' et emporte toutes les misères.

' o Le seul qui connaît. « Cet être qui seul connaît la nature , c'est l'homme.

- tt Le seul malheureux. » Car les animaux ne le sont pas, selon Pascal. Cf. 1, 4.

' a Qu'il ne voie rien du tout. » Voici le raisonnement complet : Puisque l'homme a l'idée et l'instinct du bonheur, du lien absolu, il ne faut pas qu'en regardant il ne voie rien qui rùponde à celte idée qu'il a en lui. 11 ne faut pas qu'il soit réduit à ne croire qu'au mal et à entrer en désespoir.

' « Qu'il le possède. » Le bien. C'est ce qui arriverait s'il voyait clairement Dieu, si la religion était évidente. Car Dieu, c'est le bien, et qui lient Dieu est en possession du bien. Or celte possession ne peut étro donnée à l'homme dans lu péché.

* a Qu'il l'a perdu. » Par le péché originel, et par ceux ([ui en sont la suite.

" M Où est la nature. » Cf. tout l'article \x

' « L'orgueil ronlre-pése. » Cf. ir, 2.

Voilà un étrange monstre , et un égarement bien visible. Le voilà tombé ^ de sa place, il la cherche avec inquiétude. C'est ce que tous les hommes font. Voyons qui l'aura trouvée.

Après la corruption ^, dire : Il est juste que ceux qui sont en cet état le connaissent ; et ceux qui s'y plaisent, et ceux qui s'y déplaisent. Mais il n'es.t pas juste que tous voient la rédemption*.

Quand on dit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes qui s'appUquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir; au lieu de les en détourner pour favoriser l'espérance. Car on s'accoutume ainsi aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures ^

La dignité de l'homme consistait , dans son innocence , à

* « Le voilà tombé. » Ce monstre étrange, lequel n'est autre chose que l'homme.

2 a Après la corruption, m En titre, Ordre. Pascal se trace ici un ordre pour développer ses idées. Après avoir montré la corruption de l'homme, il dira, etc.

' a Que tous voient la rédemption. » Voir le premier fragment de ce paragraphe. Ceux-là seuls méritent de connaître la rédemption , qui se déplaisent dans la corruption.

^ « Extérieures. » Ce fragment est obscur. On accusait les jansénistes de croire que Jésus-Christ n'était pas mort pour tous, mais seulement pour ceux qu'il avait prédestinés à être sauvés par sa mort. C'était une des cinq propositions condamnées par le pape comme étant dans Jansénius, et que les partisans de Jansénius désavouaient en son nom. Il est clair cependant que la doctrine janséniste allait là , et les plus ardents, les moins politiques ne devaient pas reculer. Il semble que c'est à ces esprits extrêmes que s'adresse ici Pascal, et qu'avec les ménagements qu'on doit à des amis, il ne leur reproche pas tant de croire une chose fausse que de dire une chose dangereuse. Quand vous parlez ainsi, dit-il, vous favorisez le désespoir des hommes, tandis qu'en parlant autrement vous favoriseriez l'espérance. Or l'espérance est une des trois vertus théologales, et on s'accoutume peu à peu à cette vertu intérieure par l'habitude extérieure de professer de bouche que Jésus-Christ est mort pour fous.

user et dominer sur les créatures, mais aujourd'hui à s'en

st'parer et s'y assujettir '.

L'Église a toujours été combattue par des erreurs contraires, mais peut-être jamais en même temps, comme h présent -. Kt si elle en souffre plus, à cause de la multiplicité d'erreurs, elle en reçoit cet avantage qu'elles se détruisent.

Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes, à cause du schisme.

Il est certain que plusieurs des deux contraires sont trompés', il faut les désabuser.

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire *. Temps de rire, de pleurer^, etc. Responde. Ne respondeas ', etc.

• « Et s'y assujettir. » Ces mots sont opposés deux à deux. L'homme avant la chute usait noblement des créatures en tirant d'elles toutes les jouissances; aujourd'hui sa noblesse est de s'en séparer, c'est-à-dire do s'abstenir des plaisirs des sens. L'homme avant la chute dominait les créatures en ce qu'elles ne pouvaient lui causer aucun mal, aujourd'hui sa dignité est de s'assujettir à la douleur et de savoir souffrir. Pascal parle en stoïcien aussi bien qu'en chrétien : Abstiiie et susline. Cf. xii, I, p. 174, à la fin.

■' « Comme à présent. » Ces erreurs contraires qui aflligcnt l'Église en même temps sont d'une part le calvinisme, et de l'autre le pclagianisme, que Pascal impute aux Jésuites. Les calvinistes exagèrent la grâce Jusqu'à nier tout libre arbitre et tout mérite des œuvres de l'homme; les Jésuites, suivant Pascal, pour relever le libre arbitre, sacrifient la grâce, dont les jansénistes sont les défenseurs. II est généreux encore au champion de Port Royal de reconnaître que ce qu'il appelle l'Eglise se plaint plus des calvinistes que des Jésuites.

^ « Sont trompés. » C'est-à-dire, il y a des calvinistes sincères qui nient de bonne foi le libre arbitre et le mérite , parce qu'ils voient la toute-puissance de la grâce clairement établie dans l'Ecriture; et de même il y a des pélagirns de bonne foi.

* « Se contredire. >• Les Jésuites pouvaient se défendre par le mémo principe, car ils ne niaient pas la grâce, ils avaient seulement leur manière de la comprendre et de l'accorder avec la liberté.

^ o De pleurer. » Eccle's., iir, 1-8 : o Toutes choses ont leur temps, et

' « Ne respondeas. » Prov., xxvi, l-o : " A'e réponds pas au fou comme i< le mérite sa folie, de peur de devenir semblable à lui. Réponds an fou » comme le mérite sa folie, de peur qu'il ne s'imagine être sage. »

La source en est l'union des deux natures en Jésus- Christ *.

Et aussi les deux mondes ^ La création d'un nouveau ciel et nouvelle terre; nouvelle vie, nouvelle mort '; toutes choses doublement, et les mêmes noms demeurant.

Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes S car ils sont les deux mondes , et un membre et image de Jésus-Christ *. Et ainsi tous les noms leur conviennent, de justes, pécheurs; mort, vivant; vivant, mort*; élu, réprouvé ', etc.

Il y a donc un grand nombre de vérités , et de foi , et de morale, qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quel-

» tout passe sous le ciel à son heure. Il y a temps de naître, et temps de « mourir ; temps de planter, et temps d'arracher ce qui est planté ; temps » de tuer, et temps de guérir; temps d'abattre, et temps de bâtir; Irmps » de pleurer, et temps de rire; temps de faire des lamentations, et temps » de danser ; temps de jeter les pierres, cl temps de les ramasser ; . . . temps » d'acquérir, et temps de perdre; temps de conserver, et temps de reje- » ter ; temps de déchirer, et temps de recoudre ; temps de se taire, et temps » de parler; temps pour l'affection, et temps pour la haine; temps pour » la guerre, et temps pour la paix. »

' « En Jésus-Christ. » C'est ce qui va être expliqué 'plus loin.

- « Les deux mondes. » Le monde de la nature, et le monde de la grâce.

^ « Nouvelle mort. » Dans le monde de la nature, la vie et la mort sont ce qu'on appelle ainsi d'ordinaire. Dans le monde de la grâce, la vie est l'état 'de grâce, la mort est l'état de péché.

'' « Dans les justes. » Tout le monde sait les vers de Racine : Je trouve deux hommes en moi, etc.

D'après saint Paul, Rom., vu, -15-25.

=• « Et image de Jésus-Christ » Il y a donc en chaque juste une espèce d'incarnation, un Dieu dans un homme.

•= « Mort, vivant; vivant, mort, » Il ne faut pas croire que ce soit deux fois la même chose. D'une part le juste est mort au monde, détaché des choses de la vie, mais vivant de la grâce. De l'autre il est vivant de la vie extérieure , mais il est mort spirituellement par le péché originel qu'il porte en lui.

«Elu, réprouvé. » Elu comme juste, réprouvé comme homme; réprouvé en vertu du péché originel , mais élu en vertu de la grâce.

ARTICLF XXIV. 357

ques unes de ces vérités; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l'ignorance de quelquesunes ' de ces vérités.

Kt d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une enferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une, ils excluent l'autre, et pensent que nous, au contraire. Or l'exclusion est la cause de leur hérésie; et l'ignorance que nous tenons l'autre cause leurs objections.

1" exemple : Jésls-Christ est Dieu et homme. Les ariens - , ne pouvant allier ces choses , qu'ils croient incompatibles, disent qu'il est homme; en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu'il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité; en cela ils sont ignorants.

2* exemple, sur le sujet du Saint-Sacrement : Nous croyons que la substance du pain étant changée, et consubstantiellemcnt' en celle du corps de notre Seigneur, JÉsis-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est que ce sacrement est aussi une des figures de la croix ^ et de la gloire S et une commémoration des deux.

' « L'ignorance de quelques-unes. ./ Il faut entendre, d'après ce qui va suivre, l'ignorance où ils sont que certaines vérités (celles qu'ils reconnaissent) sont reconnues par nous.

■ « Les ariens. » P. R. substitue ici à l'exemple des ariens l'exemple de deux hérésies opposées l'une à l'autre , celle des nestoriens et des eutycbéens (cf. xvii, 4, troisième fragment). C'est sans doute parce que les ariens ne disaient pas précisément que Jésus-Christ ne fut qu'un homme, quoiqu'on put pousser leur doctrine à cette conséquence.

' « El consubstantiellement. » Ces mots ne s'expliquent pas bien ainsi placés.

* a De la croix, d D'après les paroles sacrées : <• Ceci est mon corps, qui » est sacrifié pour vous : fuites cela en mémoire de moi , « etc. Luc, xxii, 19, et ailleurs.

^ « Et de la gloire « Cf. xvi , \'t, H la note.

Voilà la foi catholique , qui comprend ces deux vérités qui

semblent opposées.

L'hérésie d'aujourd'hui * , ne concevant pas que ce sa- . crement contient tout ensemble et la présence de Jésus- Cheist , et sa figure , et qu'il soit sacrifice et commémoration de sacrifice , croit qu 'on ne peut admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre par cette raison ^

Ils s'attachent à ce point seul , que ce sacrement est figuratif; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu'ils nous font tant d'objections sur les passages des Pères qui le disent ^ Enfin ils nient la présence ; et en cela ils sont hérétiques.

3^ exemple : les indulgences *.

C'est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d'instruire de toutes les vérités; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes ^ Car que diront les hérétiques?

Tous errent d'autant plus dangereusement qu'ils suivent chacun une vérité. Leur faute n'est pas de suivre une fausseté ^ , mais de ne pas suivre une autre vérité.

' « L'hérésie d'aujourd'hui. » Celle des calvinistes.

^ « Par cette raison. » Par le fait même.

' « Qui le disent. » Que l'Eucharistie est figure.

* « 3* exemple : les indulgences. » Pascal voulait dire, je pense : Les protestants ont raison de croire que les indulgences ne peuvent sauver du péché, et remettre l'homme dans l'état de grâce d'où il est sorti; mais ils ont tort de nier que les indulgences remettent à celui qui est sorti du péché les peines qu'il a encore à subir après le péché remis.

^ « De les déclarer toutes. » Un autre fragment doit servir à expliquer ce que Pascal veut dire : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire » profession des deux contraires , c'est quand on reproche qu'on en omet V un. Donc les Jésuites et les jansénistes ont tort en les celant, mais les » jansénistes plus, car les Jésuites ont mieux fait profession des deux. » Je pense qu'il s'agit encore de la grâce. Les Jésuites ont tort, en insistant sur le libre arbitre, de dissimuler la puissance de la grâce; les jansénistes ont tort, en relevant la grâce, de dissimuler le libre arbitre; et Pascal pense que ses amis pèchent plus encore ici que ses adversaires.

^ « De suivre une fausseté. » C'est pourtant suivre le faux que do croire

La grâce sera toujours dans le monde (et aussi la nature) , de sorte ([u'elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pelagieus, et toujours des catholiques', et toujours combat.

Parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu'ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.

Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous à la félicité ; et ils ne diffèrent qu'en l'objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ^ ceux qui les empêchent d'y arriver.

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais ' par la volonté de Dieu , qui ne peut être ni injuste , ni aveugle ; et non pas par la nôtre propre , qui est toujours pleine de malice et d'erreur.

Quand saint Pierre ' et les apôtres délibèrent d'abolir la

le contraire du vrai ; croire par exemple que le paia de l'Eucharistie est vraiment pain , c'est ôtrc dans le faux suivant l'Eglise.

* « Des catholiques. » Des catholiques sous l'inspiration de la grâce, des pclagiens sous colle de la nature.

' « Leurs ennemi*. » Voir xv, 7, pour l'explication de celte pensée. ■' « Bon ou mauvais. ^ Et par conséquent de ce qm est ami ou ennemi.

* « Quand saint Pierre. » En titre : Point formaliale, c'est-à-dire sans doute qu'il ne faut point être formaliste. Cf. 40. Voir les Actes des Apôtres, XT. Ce premier concile du christianisme, après de grands débats, dispensa en elTet de la circoncision les Gentils convertis au christianisme, tout en maintenant la prescription mosaïque de s'abstenir du sang des bôlcs et de la chair des animaux morts sans avuii été sai^jués ^vtTSCt 29^.

circoncision, où il s'agissait ' d'agir contre la loi de Dieu % ils ne consultent point les prophètes , mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis ^ Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu'il remplit de son Esprit, que non pas qu'il faille observer la loi; ils savaient que la fin de la loi n'était que le Saint-Esprit ; et qu'ainsi , puisqu'on l'avait bien sans circoncision , elle n'était pas nécessaire '.

Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques ^

La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Les premiers s'arrêtent au seul établissement ' ; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du

' « Où il s'agissait. » C'est-à-dire, chose où il s'agissait.

' « Contre la loi de Dieu. » Genèse, xvii, 10; Lécilique, xii, 3.

■* « Des incirconcis. » Pierre se levant leur dit : « Frères , vous savez » qu'il y a longtemps déjà que Dieu m'a choisi d'entre nous , pour que les » Gentils entendissent de ma bouche la parole de l'Evangile, et qu'ils » crussent. Et Dieu , qui connaît les cœurs , leur a rendu témoignage, leur )) donnant son Esprit saint aussi bien qu'à nous. Et il n'a point fait de dif- » férence entre eux et nous , purifiant leur cœur par la foi. » Ibid., 7-9.

" «, Pas nécessaire. « Où en voulait venir Pascal , en parlant ainsi pour l'esprit contre la lettre? Il est difficile de marquer précisément son intention, mais en généi-al les sectaires persécutés aiment à se prévaloir de l'inspiration contre la loi.

' « Politiques. » P. R. ajoute : l'amour de Dieu et celui du prochain. « Un docteur de la loi , d'entre les Pharisiens , voulant tenter Jésus, lui » demanda : Maître, quels sont les grands préceptes de la loi? Jésus lui » répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu do tout ton cœur, de toute » ton âme, de toute ta pensée. Voilà le plus grand et le premier des pré- » ceptes. Le second, semblable au premier, est celui-ci : Tu aimeras ton » prochain comme toi-même. Ces deux préceptes comprennent toute la loi >• et les prophètes. » Matlh., xxii, 35.

* « Etablissement. » P. R. met, à l'état et à l'établissement où clic est. C'est bien le sons. Les premiers, c'est-à-diic les nioitis élevés.

AirnCLli XXIV. 3C1

monde*. Les angos la voient encore mieux, et de plus Ioin^ Dieu , pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud' si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d'y arriver: de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison , mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître.

Les impies, qui font profession de suivre la raison , doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? >e voyons-nous pas, disent-ils, mourir et \ivre les bètcs comme les hommes, et les Turcs comme les chréliens ' ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. — Cela est-il contraire à l'Écriture? ne dit-elle pas tout cela*? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, eu voilà assez pour vous laisser en repos*. Mais si vous désirez de tous votre cœur de la connaître, ce n'est pas assez; regardez au détail. C'en serait assez pour une question de philosophie; mais ici où il va de tout... Et cependant, après une

' « Du monde. » Cf. xi , 5, second fragment, et la seconde partie du Dhcours lur l'hisloire universelle de Bossuct

' « Et de plus loin. « Ils la volent dans la chute du mauvais ange, |iromiôre cause de la chute de l'homme.

' n Le nœud, u Sur celte expression , cf. le premier fragment du paragraphe 1 de l'article viii, à la Cm, p. 144.

* « Comme les chrétiens. » Sur celte antithèse, cf. vi , 49. — Ils ont. Les Turcs.

' a Tout cela. • O'ic les botes vivent et meurent comme les hommes, Ecclés., III, 18-22. Que le Christ sorj méconnu, Jean, xvi , 9, etc.; qu'il y aura des faux prophètes, Malili., vu, 13, clc. ; que l'ivraie sera confondue avec le bon grain jusqu'au dernier jour, Matih., xiii , 30; etc., etc.

* <i En repos. » C'est-à-dire, Voilà, je l'avoue, contre la religion, une fi» de nonreccvoir (pii semble sullisaiilo , qui vou» permet do lie pas vous tourmenter à l'approfondir.

réflexion légère de cette sorte, on s'amusera, etc. Qu'on s'informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité; peut-être qu'elle nous l'apprendrai

C'est une chose horrible^ de sentir s'écouler tout ce qu'on possède.

Il faut vivre ^ autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1° Si l'on pouvait y être toujours; 2° s'il est sûr qu'on n'y sera pas longtemps , et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre \

Par les partis % vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité : car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. Mais, dites-vous, s'il avait voulu que je l'adorasse, il m'aurait laissé des signes de sa volonté. Aussi a-t-il fait; mais vous les négligez. Cherchez-les donc; cela le vaut bien.

Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic* : mais ceci...l II importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle.

' « Qu'elle nous l'apprendra. » En nous révélant que Dieu a voulu aveugler les réprouvés : voir l'article xx, et ci-après le paragraphe 46.

2 « C'est une chose horrible. » En litre, Ecoulement. Voir 33.

3 « Il faut vivre. » En titre, Partis. Sur les partis, cf. x, 1, p. 177.

4 a Est la nôtre. » Quelle façon neuve et saisissante de présenter une moralité banale 1

* « Par les partis. » Voir ci-dessus, note 3.

* « De Copernic. » On s'étonne que ce soit un Pascal qui parle de Gopernic avec cette indifférence. On pourrait croire d'abord que ce n'est là qu'un mouvement de zèle religieux , et que s'il trouve cette question peu importante, c'est seulement par comparaison à celle du salut (cf. 16). Mais on ne peut plus en juger ainsi quand on voit qu'il semble admettre ailleurs positivement que c'est le ciel qui tourne autour de la terre (i, 1 , p. 2). L'opinion nouvelle avait deux torts ; elle choquait à la fois les âmes pieuses et les esprits sceptiques, également portés à tenir pour suspect tout effort

AJITICLE XXIV. 3«3

Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse

do la raison. C'est douze ans après la mort de Pascal , que Malebranche écrivait, dans la Reclterche de la vérité (IV, 12) : « 11 y a i)ien des gens u qui croient, mais d'une foi constante et opiniâtre, que la terre est immou bile au centre du monde..., et une infinité de semblables opinions fausses » ou incertaiuen, parce qu'ils se sont imaginé que ce serait aller contre la u foi que de le nier. Ils sont effrayés par les expressions de l'Ecriture » sainte, qui parle pour se faire entendre, et qui par conséquent se sert » des manières ordinaires de parler, sans dessein de nous instruire de la » physique... Ils ne voient pas que Josué, par exemple, parle devant » ses soldats comme Copernic même , Galilée et Descartes parleraient au 1) commun des hommes, et que quand môme il aurait été dans le sentiment D de ces derniers philosophes, il n'aurait point commandé à la terre qu'elle » s arrêtât, puisqu'il n'aurait point fait voir à son armée, par des paroles » (jue Ion n'eut point entendues, le miracle que Dieu faisait pour son » peuple... Cependant les paroles de ce grand capitaine, ^rre/f-Joi", Soleil, u auprès de Gabaon , et ce qui est dit ensuite , que le soleil s'arrêta selon « son commandement, persuadent bien des gens que l'opinion du mouvew ment de la terre est une opinion non-seulement dangereuse, mais même » absolument hérétique et insoutenable. Us ont oui dire que quelques « personnes de piété, pour lesquelles il est juste d'avoir beaucoup de resij pect et de déférence, condamnaient ce sentiment ; «7s savent confusiment « quelque chose de ce qui est arrivé pour ce sujet à un savant astronome de » notre siècle; et cela leur semble suffisant pour croire opiniâtrement que » la foi s'étend jusqu'à cette opinion. Un certain sentiment confus, excité » et entretenu |)ar un mouvement de crainte, duquel même ils ne s'aper- » (^oiveiit presque pas, les font entrer en déûance contre ceux qui suivent » la raison dans ces choses, qui sont du ressort de la raison. Ils les « regardent comme des hérétiques ; ce n'est qu'avec ineiuiétude et quelque » peine d'esprit qu'ils les écoutent; et leurs appréhensions secrètes font » naître dans leurs esprits les mômes respects et les mêmes soumissions » pour ces opinions et pour beaucoup d'autres de pure philosophie , que » pour les vérités qui sont l'objet de la foi. » On sait en effet ce qui était arrivé à Galilée en 1C33. Cette condamnation avait profondément découragé les esprits novateurs. Descartes répète plusieurs fois au P. Merscnne que cette disgrâce de la science le fait renoncer à publier sa Philosophie (22 juillet 1633, 10 janvier et 15 mars 1634). 11 lui écrivait encore la même chose sept ans après (décembre 1640). Et on voit ([ue Malebranche, si pleinement cartésien, n'ose cependant encore articuler formellement que l'opinion dont il prend la défense soit la vérité. D'un autre coté , les gens du monde, les indifférents, les douteurs, qui n'étaient ni assez savants pour suivre la démonstration du nouveau système, ni assez zélés pour s'engager dans des contestations et dans des querelles, traitaient légèrement ces nouveautés. Montaigne disait {Apol., p. 264) : « Le ciel et les estoilcs

dire qu'ils sont absolument convaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu'on ne peut dire que ce soit être sans

» ontbranslé trois mille ans , tout le monde l'avoit ainsi creu, iusques à ce » que... Nicetas Syracusien [lisez Hicetas. Cic. Acad., II, 39] s'advisa » de maintenir que c'estoit la terre qui se mouvoit. .. ; et de nostre temps » Copernicus a si bien fondé cette doctrine... etc. Que prendrons-nous » de là, sinon qu'!7 ne nous doibt chaloir lequel ce soil dea deux? et qui » sçait qu'une tierce opinion, d'icy à mille ans, ne renverse les deux pre- « cedentes? » Le chevalier de Méré , dans sa lettre à Pascal, disait aussi : « Nous ignorons plusieurs choses dont nous ne devons parler que douteu- » sèment, comme nous en connaissons beaucoup d'autres que nous pou- » vons décider... Doutons si la lune cause le flux et le reflux de l'Océan, » si c'est le ciel ou la terre qui tourne, et si les plantes qu'on nomme sen- » sitives ont du sentiment. Mais assurons que la neige nous éblouit, que » le soleil nous éclaire et nous échauffe, et que l'esprit et l'honnêteté sont » au-dessus de tout. » Il n'est peut-être pas sans intérêt d'ajouter que plus de cent ans après Galilée, un autre sceptique, le grand Frédéric, au moment même où Voltaire, en publiant sa Philosophie de Neuion, assurait le triomphe des idées nouvelles , osait lui écrire encore : » Les Malabares » ont calculé les révolutions des globes célestes sur le principe que le soleil » tournait autour d'une haute montagne de leur pays, et ils ont calculé » juste. Après cela qu'on nous vante les prodigieux efforts de la raison hu- « maine , et la profondeur de nos vastes connaissances I Nous ne savons )) réellement que peu de chose, mais notre esprit a l'orgueil de vouloir » tout embrasser (17 juin 1738). » 11 est vrai que Voltaire traite comme elles le méritent, dans sa réponse, les moralités du prince royal, et ses Malabares.

Remarquons encore que La Bruyère, qui , dans son chapitre des Esprits forts, présente aussi le tableau de la nature aux regards de l'homme, l'expose en se tenant, comme Pascal, aux anciennes idées. Et cependant le livre de Fontenelle, de la Pluralité des mondes , avait paru. La Bruyère ajoute, il est vrai, tout à la fin : « Voulez-vous un autre système, et qui ne » dfminue rien du merveilleux? » Mais ce système, il l'indique à peine, et ne le considère pas dans toute son étendue. Il se borne à notre soleil, et aux planètes qui tournent autour de lui.

11 est permis aujourd'hui de regarder l'opinion de Copernic comme une vérité reconnue; il est permis aussi d'en relever l'importance, qui n'a pas frappé l'esprit de Pascal. Son peu de goût pour Descartes et pour ses systèmes l'a entraîné à mépriser une idée à laquelle Descartes et les siens s'étaient attachés. 11 est fâcheux cependant qu'un des maîtres de la science sacrifie ainsi la science ; que celui qui a tant élevé Archimède tienne si peu de compte de Copernic; que celui enfin qui a trouvé bon d'approfondir la pesanteur de l'air, cjui a eu l'honneur de la démontrer, qui a écrit la Préface du Traité du Vide, n'ait pas osé ou n'ait pas daigné prendre parti sur une découverte plus haute encore. — Voir, Sur le mouvement imprimé aux sciences par Copernic, le Cosmos de M. de Humboldt, t. II, page 366 et suivantes de la traduction de M. Ch Galusky.

ARTICLi: XXIV. 365

raison que de les eioiie. Ainsi il y a de l'ÔNidenee' et de l'obsciuité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle surpasse, ou égale pour le moins, l'évidence du contraire"; de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez d'évidence pour condamner, et non assez pour convaincre; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce, et non la raison, qui fait suivre ; et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir *.

Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion ((ui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière?

... C'est un héritier' qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il"' : Peut-être qu'ils sont faux? et négligera-t-il de les examiner?

Deux sortes de personnes connaissent * : ceux qui ont le

• a De l'évidence. « 11 voulait dire, de la lumière. On peut concevoir un mélange do lumière et d'obscurité , mais là où il reste de l'obscurité , il n'y a pas d'évidence. — Obscurcir ne s'emploie pas au sens où il est pris dans cette phrase.

' « Du contraire. » Pascal veut dire : Il n'est pas parfaitement clair, ni que Dieu soit , ni que Dieu ne soit pas. Mais il y a autant de clarté et même plus dans l'hypothèse de son existence que dans l'hypothèse contraire. Ce ne sera donc pas la raison, mais la perversité, (jui fera pencher pour nier Dieu plutôt que pour y croire. Le mot d'évidence est ici encore plus impropre. Il n'y a pas de plus et de moins dans l'évidence.

' « Oui fait fuir. « P. R. a supprimé ce morceau, comme la plupart de ceux (pii rendaient trop franchement la même doctrine : voir l'article xx.

• n C'est un héritier, u 11 s'agit de l'homme à qui la religion présente ses dogmes et les preuves qui les appuient. Cf. i\.

' « Dira-t-il. u Se contentera-t-il de dire.

• « Connaissent, u Dieu, la vérité.

cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque degré d'esprit qu'ils aient, haut ou bas; ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu'ils y aient ^

Les sages qui ont dit qu'il y a un Dieu^, ont été persécutés, les Juifs hais, les chrétiens encore plus.

Qu'ont-ils à dire contre la résurrection , et contre l'enfantement de la Vierge? Qu'est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, que de le reproduire? Et s'ils n'avaient jamais vu une espèce d'animaux, pourraient-ils deviner s'ils se produisent sans la compagnie les uns des autres?

... Mais est-il probable^ que la pr'ohahilité assure? — Différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne donne l'assurance que la vérité. Rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité \

Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu'est-ce que cela nous apporte*? Mais l'exemple de la mort des martyrs nous

' « Qu'ils y aient. » Dans l'orgueil , qui est le fond même de la nature corrompue. C'est pour ceux-là que Pascal écrit : les cœurs hnmbles, qu'ils aient l'esprit haut ou bas , trouvent Dieu sans effort d'esprit.

' « Un Dieu. » Un Dieu suprême , un Dieu unique.

2 « Mais est-il probable. » Sur la probabilité des casuistes, cf. vu , 39.

* « De la vérité. » P. R. a mis : Rien ne doit donner le repos; et en effet quand Pascal distingue le repos et l'assurance, il suppose par cela même que la probabilité, si elle ne met en sûreté les pécheurs, les met en repos. Mais ce n'est pas ce vrai et bon repos qu'une recherche sincère peut seule donner.

' « Nous apporte. » Cela nous apporte une leçon et une excitation à la fois.

touche; car ce sont nos mirabres'. Nous avons un lien commun avec eux : leur resolution peut former la notre, non -seulement par l'exemple, mais parce qu'elle a peutêtre mérité la notre-. Il n'est rien de cela aux exemples des païens : nous n'avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l'est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient \

Les élus ignoreront * leurs vertus , et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : « Seigneur, quand t'avons-nous » vu avoir faim , soif, etc. * ? »

' n Nos membres » Rom. , xii , 4 : a De même que dans un seul corps u nous avons plusieurs membres , et que tous ces membres n'ont pas la >' même fonction; ainsi nous ne faisons tous qu'un seul corps en Jésus- •> Christ, et nous sommes les membres les uns des autres. »

' « Mérité la nôtre. » C'est la doctrine de l'Église : « QuenletiJez-vous » par la communion des saints? — J'entends principalement la partici- » pation qu'ont tous les Gdèles au fruit des bonnes œuvres les uns des » autres. » Catéchisme de Bossuet.Cf. l'Avertissement aux protestants.

^ a Qui le soient. » Tout ce fragment est l'expression d'une foi bien exclusive et bien dure. Pour relever la communion des saints, Pascal oublie la communion des hommes, qui sont frères malgré toutes les diversités des lieux, des temps et des mœurs. Les Romains de Corneille ne l'avaient-ils jamais ému?

Du reste, pr>ur bien comprendre ce fragment, il faut saToir qu'il se rattache à une des controverses secondaires que la grande controverse du jansénisme avait soulevées à l'époque où écrivait Pascal; c'est pourquoi sans doute il a été supprimé dans P. R. On combattait pour et contre la vertu des païens. Du côté des païens étaient les philosophes , les mond.iins et les Jésuites, ceux qui donnaient plus à la nature et moins à la grftce, le P. Sirmond, et La Mothe le Vayer, Saint Cyran, Arnauld, Pascal, étaient de l'autre.

* o Ignoreront. > C'est comme s'il disait : Il est prédit que les élus ignoreront, etc.

' n Faim, soif. » Dieu, au jugement dernier, dit aux justes : J'ai eu faim , et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; etc. Et il dit aux pécheurs : J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné 5 hoire; etc. Et les uns et les autres répondent également ; Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, soif, etc., et (lue nous avons agi ainsi? et Dieu leur répond : Quand vous avez agi ainsi envers le plus |)i'tit d'entre mes frères, voug avez agi ainsi envers moi. Matthieu, xxv, 3i-VG

JÉSUS -Christ n'a point voulu du témoignage des démons * , ni de ceux qui n'avaient pas vocation '^ ; mais de Dieu et Jean-Baptiste '.

Les défauts'' de Montaigne sont grands. Mots lascifs. Cela ne vaut rien, malgré M"" de Gournay *. Crédule (gens sans yeux *). Ignorant (quadrature du cercle % monde plus

' « Des démons. » Marc m, 1 1 : « Et les esprits impurs, en voyant » Jésus, tombaient à ses pieds, et s'écriaient : Tu es vraiment Ir fils de » Dieu. Et il leur défendait avec des menaces sévères de témoigner de » lui. » Cf. Luc, IV, 41 , etc. Cependant ailleurs il semble que Jésus accepte le témoignage des démons: Matthieu, viii, 29, etc.

^ « Pas vocation. » Des aveugles s'étant présentés à lui, Jésus leur dit : « Croyez-vous que je puis vous guérir? Ils répondirent : Oui, Seigneur. M Alors il toucha leurs yeux, disant: Qu'il vous soit fait selon votre foi. » Et leurs yeux s'ouvrirent. Et Jésus leur dit fortement : Prenez garde que » cela ne soit su de personne. Mais dès qu'ils furent partis, ils répan- » dirent sa renommée par tout le pays, » Matthieu, viii , 28 (cf. xii , 16). Ces aveugles n'avaient pas vocation , dit Pascal , pour rendre témoignage de Jésus.

^ « Dieu et Jean-Baptiste. » Lorsque Jean baptisa Jésus : Matth., m , 13-17, etc. — Ce fragment et celui qui précède ont pour objet d'établir par l'Écriture la doctrine de la prédestination et de la grâce toute gratuite. Les élus sont élus, non pour leurs mérites, mais par le pur choix de Dieu. Dieu ne se soucie pas d'être connu par les réprouvés.

■* « Les défauts. » En titre, Montagne (Pascal écrit toujours ainsi). Sur Montaigne, cf. vu, 7, et vi, 33.

* « Mlle de Gournay. » Qui tâche de justifier là-dessus son père d'alliance dans sa Préface.

^ « Gens sans yeux « ApoL, p. 172 : « Qui en vouldro croire Pline et » Hérodote, il y a des espèces d'hommes, en certains endroicls, qui ont » fort peu de ressemblance à la nostre...; il y a des contrées où les » hommes naissent sans teste, portant les yeulx et la bouche en la poic- » Irine...; [d'autres] où ils n'ont qu'un œil au front; etc. « Si ce n'est pas là précisément des gens sans yeux, c'est quelque chose certainement d'aussi absurde; mais Montaigne croyait-il toutes les sottises qu'il s'amuse à recueillir dans des auteurs qui ne les croyaient pas eux-mêmes? Voir plus loin.

' « Quadrature du cercle. » Montaigne, II, 14 {Comme nostre esprit a'empesche soy mesme], p. 345 : « Qui ioindroit encores à cecy les propo- » sitions géométriques qui concluent par la certitude de leurs demonstra- » tiens le'contenu plus grand que le contenant , le centre n\i^si grand que

ARTICLF. XXIV. 3C9

grand *). Ses sentiments sur l'horaicide volontaire*, sur la

» sa circonférence, et qui trouv<;nt deux lignes s'approchants sans cesse « l'une lie l'autre, et ne se pouvants iamais ioindre; et la pierre philoso- •> phale, et quadrature du cercle, [toutes choses] où la raison cl l'iflect u sont si oppositcs , en tireroit à l'udventure quelque argument pour se- " courir ce mot hardy de Pline: solum cerlum nihil esse cerli, et homine u m7ii7 miserius aut superbius [II , 7: La seule chose ceitaine est qu"il n'y » a rien de certain, et que rien n'est plus misérable que l'homme ni plus » superbe]. » Montaigne ramasse encore là bien des choses. Rien n'est plus connu que ces lignes mathématiques appelées asymptotes, parce qu'elles ne peuvent jamais rencontrer une courbe dont elles approchent toujours, comme sont les asymptotes de l'hyperbole , de la conchoïde, etc. Pour ce qui est de ce contenu plus grand que le contenant, je pense que Montaigne veut parler de deux hyperboles concentriques, dont l'extérieure est démDntrée être la plus grande, quoique toutes deux soient indéfinies. Or l'extérieure a l'air d'être contenue et enveloppée par l'autre, surtout (juand on ne considère qu'une branche de chaque courbe. Mais ce n'est qu'une illusion. — Le centre aussi grand que sa circonférence est un pur sophisme, fondé sur la conception abstraite de la divisibilité de l'espace à l'infini Si on trace au dedans du cercle des cercles concentriques de plus en plus petits jusqu'au centre même , il faudra que tous les rayons de la circonférence extérieure passent par toutes les autres pour aller au centre; il faudra donc que sur chaque circonférence intérieure, si petite qu'elle soit, il y ait place pour autant de points d'intersection qu'il y a de points sur la grande circonférence : donc toutes ces circonférences contiennent un même nombre de points, donc elles sont toutes également grandes; et cela peut se dire du centre lui-même, qui n'est autre chose que la limite de ces cercles concentriques intérieurs. — La pier.'-e philosophale était la fin de l'art des alchimistes, qui paraissent avoir entendu par là une substance primitive dont sont faites toutes les substances, et avec laquelle on peut les reproduire, faire de l'o', faire n:ieux que l'or même. — La quadrature du cercle est la détermination d'un rapport exact entre la surface du cercle et une surface carrée, en d'autres termes l'évaluation exacte de la mesure du cercle, évaluation que les géomètres tiennent pour impossible. — Dans toutes ces choses, suivant Montaigne, le raisonnement et les faits sont en opposition. Dans la réalité, il n'y a pas de lignes qui s'approchent toujours sans se joindre, point de contenant qui soit plus grand que le contenu, point de circonférence qui ne soit |)lus grande que son centre. Dans la réalité, on ne trouve pas la pierre philosophale, (luoiqu'on démontre (du moins il Ir» suppose) qu'elle doit se trouver. Dans la réalité, on mesure le cercle , quoiqu'on démontre f[u'il ne peut se mesurer. Pascal reproche ici à Montaigne de ne pas savoir ([ue les mesures qu'on donne du cercle dans la pratique ne sont qu'approximatives, c'est-à-dire inexactes, et qu'il demeure toujours impossible de le i arrer.

' • Mon le plus grand. » Apol., p. 2G8 : « Plolemeus , qui a esté un

' « L'homicide volontaire. » Voir tout le chapitre 3 du livre II des Ënais . qui est une apologie du suicide.

«grand personnage [c'est Ptolémée le géographe], avoit estably les » bornes de nostre monde; touts les philosophes anciens ont pensé en tenir » la mesure... : c'eust esté pyrrhoniser... que de mettre en doute la » science de la cosmographie et les opinions qui en estoient receues d'un » chascun... : Voylà de nostre temps une grandeur infinie de terre ferme... » qui vient d'estre découverte. Les géographes de ce temps ne faillcnt pas » d'asseurer que meshuy tout est trouvé et que tout est veu... Sçavoir » mon (à), si Ptolemee s'y est trompé aultresfois sur les fondements de sa » raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceulx » cy en disent, et s'il n'est plus vraysemblable que ce grand corj^s que nous » appelons le Monde est chose bien aultre que nous ne iugeons. » Quoique ce qui suit cette phrase dans Montaigne semble indiquer que par le monde il entend l'univers et non la terre, on voit cependant que c'est de la terre qu'il parle ici, qu'il refuse de croire que les bornes en soient trouvées, et Pascal a raison de lui reprocher ce scepticisme comme une ignorance. On a découvert la Nouvelle-Hollande depuis Montaigne, mais on n'a pas découvert et on ne découvrira pas un nouveau monde, comme Colomb, puisque la terre est un globe dont la forme et les dimensions sont reconnues. — Les éditeurs de Port Royal avaient supprimé ces reproches de crédulité et d'ignorance et ces renvois. Ils ne pensaient pas que Montaigne fût réellement si facile ni à croire ni à douter. Ils s'en expliquent dans leur Logi(/ue, III, xix, des SojMsmes d'amour-propre, d'intérêt et de passion, n" 9 : « Une personne intelligente ne soupçonnera jamais Mon- M taigne d'avoir cru toutes les rêveries de l'astrologie judiciaire ; cepen- » dant quand il en a besoin pour rabaisser sottement les hommes, il les » emploie comme de bonnes raisons... Veut-il détruire l'avantage que les » hommes ont sur les bêtes...; il nous rapporte des contes ridicules, et » do7it il connaît l'extravagance mieux que personne... Son dessein n'était » pas de parler raisonnablement, mais de faire un amas confus de tout ce ■» qu'on peut dire contre les hommes : ce qui est néanmoins un vice très- » contraire à la justesse de l'esprit et à la sincérité d'un homme de « bien, » etc. M. Sainte-Beuve dit aussi (t. II, p. 88) : « Je l'ai bien » souvent pensé : si l'on pouvait discerner et ôter ce qui est du pur écri- » vain en verve, de la plume engagée qui s'amuse, combien n'aurait-on pas » à rabattre peut-être du scepticisme de Montaigne , de l'absolutisme de » De Maistre, du séraphismc de saint François de Sales, et du jansé- « nisme de saint Augustin 1 « Cependant Montaigne n'a peut-être pas eu toujours non plus l'esprit aussi ferme qu'on serait tenté de le croire, car l'homme est un sujet bien ondoyant, comme il dit. Voyez ces paroles au chapitre de l'Art de conférer, III, 8, p. 413 : « Et me semble estre excu- >:> sable si l'accepte plustost le nombre impair , le ieudy au prix du ven- » dredy, si ie m'aime mieulx douziesme ou qualorziesme que treiziesme à » table... Toutes telles ravasseries, qui sont en crédit autour de nous, » méritent au moins qu'on les escoute: pour moy elles emportent seulement » l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont, en poid'S, les opinions

[n] C'est-à-dire, il y aurait pour moi à savoir. — " C'est mon, en fay mon, n ce faudra vion, sont façons de parler harengères, j> dit Antoine Oudin dans sa Grammaire française. Note prise dans le Molière de M. Aimé Martin. — Montaigne (II, 37, p. 113) emploie aussi c'est mon (d'où çamon).

AMTICLF. XXIV. 371

mort'. Il Inspire une nonelialance du salut, « sans crainte et sans repentira» Son livre n'étant pas fait pour porter à la piété, il n'y était pas oblij^é : mais on est toujours obligé de n'en point détourner. On peut excuser ses sentiments un peu libres et voluptueux en quelques rencontres de la vie ' ;

u vulgaires et casuelles aiillre chose que rien...; et qui ne s'y laisse aller » iusqucs là , tiimbo à l'advcnture au vice de l'opiniastreté pour éviter » celui de la superstition. « — Voir encore sur la logique de Montaigne le paragraphe 61 de l'article xxv.

' n Sur la mort. » Pascal va s'expliquer.

* « Sans repentir. » Voir en efl'et dans Montaigne le chapitre du Bepenlir, III, 2 : « le me repens rarement (p. 180). » — «Quant a moy, ie puis » désirer en gênerai cstre aullre... ; mais cela, ie ne le doibs nonmier reu pentir (p. 195). « — « Si i'avois à revivre, ie revivrois comme i'ay u vescu : ni ie ne plainJs le passé , ni ie ne crainds l'advenir (p. 202). u

' n De la vie. « En marge, 730, 231 . Ces chiffres paraissent un renvoi à deux pages de l'édition des Essais dont se servait Pascal : on a vu ailleurs une indication semblable (vt, 18). Mais celle-là renvoyait à l'édition in-folio de 1633, la seconde édition donnée par mademoiselle de Gournay, avec une Préface et une dédicace à Richelieu : or les pages 730 et 231 de cette édition ne m'ont rien olTert qui se rapporte à la remartjue de Pascal. J'ai été plus heureux en consultant un volume des Essais in-4o, daté de 1636, mais qui n'est qu'une réimpression de la première édition de mademoiselle de Gournay. On y lit à la page 730 : « Les soullVances qui 0 nous touchent simplement par l'ame m'aflligent beaucoup moins qu'elle.' » ne font la pluspart des aultrcs hommes... : Mais les souffrances vray- » ment esjcntielles et corporelles , ie les gouste bien vifvcment. .. I'ay au » moins ce proufit de la cholique [la gravelle], que ce que ie n'avois encores » peu sur moy, pour me concilier du tout et m'accointer à la mort, elle » le parfera... : et Dieu veuille qu'enfin, si son asprcté vient à surmonter » mes forces, elle ne me reiecte à l'aultre extrémité, non moins vicieuse, » d'aimer et désirer à mourir (II, 37, p. 91-93 de l'édition Le Clerc). » Ces sentiments devaient paraître libres et voluptueux à l'auteur de la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies, à celui qui estimait la maladie Vèiat naturel des chréliens , et s'en félicitait comme d'un grand bonheur (voir sa Vie). Voici maintenant ce qu'on trouve à la page 231 : « Ma seconde forme [de vie] ça esté d'avoir de l'argent; à quoy » m'estant prins , l'en feis bicntost des reserves notables..., n'estimant » pas que ce feust avoir, sinon autant qu'on possède oullre sa despense » ordinaire... Car quoy ! disois-ie, si i'estois surprins d'un tel ou d'un tel B accident? Et à la suitte de ces vaines et vicieuses imaginations , i'allois » faisant l'ingénieux à pourvoir par celte superlluc reserve à touts incon- » venicnts. .. Cela no se passoit pas sans pénible sollicitude, etc. » (I, 40, p. 109). De tels soins, que Montaigne, au reste, en cet endroit, se reproche lui-m(?mo, devaient paraître misérablement épicuriens à celui qui

mais on ne peut excuser ses sentiments tout païens sur la mort; car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre*.

Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s'est passé autrefois dans l'Église à ce qui s'y voit maintenant , c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase , sainte Thérèse , et les autres, comme couronnés de gloire^ et... comme des dieux. A présent que le temps a éclairci les choses, cela paraît ainsi. Mais au temps où on le persécutait, ce grand saint était un homme qui s'appelait Athanase; et sainte Thérèse, une fille. « Élie était un homme comme nous, et

aimait tant la pauvreté (voir encore sa Vie), et qui empruntait à intérêt pour donner. Ce même volume, qui satisfait ici aux renvois de Pascal , ne satisfait pas au contraire à celui du fragment vi, 18. Pascal a donc eu dans les mains deux volumes différents, lorsqu'il a écrit ce fragment, et lorsqu'il a tracé celui qui nous occupe. — A la place de ces mots, On peut excuser, P. R. met seulement : Quoi qu'on puisse dire pour excuser, etc.

' « Par tout son livre. » Voir particulièrement 111, 9, p. 50G : « Il » m'advient souvent d'imaginer avecques quelque plaisir les dangiers mor- » tels, et les attendre: ie me plonge la teste baissée stupidement dans la » mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur » muette et obscure qui m'engloutit d'un sault, et m'estouffe en un instant » d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence » Et plus loin (p. f>34.;, parlant encore de la mort : « Puisque la fantasie d'un chascun » treiive du plus et du moins à son aigreur, puisque chascun a quelque » chois entre les formes de mourir, essayons un peu plus avant d'en trou- » ver quelqu'une deschargce de tout desplaisir. Pourroit-on pas la rcniie » encores voluptueuse, comme les Commourants d'Antonius et de Cleo- » patra [Plut., Ant , 721? » Et au chapitre 12 du même livre, p. 97, à propos des philosophes qui se donnent tant de peine pour se préparer à la mort : « Un quart d'heure de passion [ de souffrance] , sans conséquence , » sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers. » La Logique de Port Royal relève avec force cette dernière phrase et la première , si peu chrétiennes en effet, dans le jugement sévère qu'elle porte sur Montaigne (III, XIX, des Sophismes d' amour- propre. , d'intérêt et de passion, no 6).

- « De gloire. » La gloire céleste. Ici fiuclques mots illisibles.

ARTICLE XXIV. :i73

» sujet aux mêmes passions que nous', » dit saint Jacques [v. 17], pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des saints, comme disproportionné à notre état. C'étaient des saints, disons-nous, ce n'est pas comme nous. Que se passait-il donc alors? Saint Athanase était un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs crimes ^, condamné en tel et tel concile', pour tel et tel crime. Tous les évèques y consentaient, et le pape enfin*. Que dit-on à ceux qui y résistent^ ? Qu'ils troublent la paix, qu'ils font schisme ', etc.

' « Mêmes passions que nous, u C'est-à-dire aux mêmes infirmités, aux mêmes misères, dans le sens du grec T.i'ii^ : Elias homo irai similis nobis, passibilis. Voici la suite du texte : « Priez pour la guérison les uns » des autres, car la prière redoublée du juste peut beaucoup. Elie était un » homme, etc. Et il pria pour qu'il ne plût pas, et il ne plut pas en effet » pendant trois ans et demi. »

' « De plusieurs crimes. » De viol, de meurtre, de sacrilège.

' « Tel et tel concile. » De Tyr en 33o, d'.\rles en 353, de Milan en 353.

* « Et le pape enfin. » Le pape Libère, qui après avoir longtemps refusé de ratifier la condamnation d'Athanase, et avoir souffert pour ce refus, finit par se laisser entraîner à la souscrire en 357.

* n A ceux qui y résistent. « C'est-à-dire , que disait-on à ceux qui y résistaient (à la condamnation d'Athanase)?

" « Qu'ils font schisme. » Dans ce fragment comme en beaucoup d autres , 1'. II. fidèle à la paix do Clément IX, se bornait à laisser entendre discrètement, ce que Pascal articule avec force. La persécution contre ses amis est à ses yeux le retour des anciennes persécutions. Athanase s'appelle maintenant Jansénius (de même que sainte Thérèse , car il prend ses exemples dans tous les siècles, est devenue la mère Angélique ou la mère Agnès). Si Saint-Cyran a été mis en prison comme criminel d'Etat; si on accable les jansénistes , et jusqu'aux rel ? eii-cs do Port Ro\al, de toutes sortes d'imputations culomnieuse.s ^mh ii sL-uième Provinciale), rien de tout cela n'est nouveau, et ne do;t étonner les âmes pieuses. Si les Jésuites ont pour eux la Faculté de thcologic, les assemblées d'évêques , les assemblées générales du clergé; si Arnauld a été censuré et exclu de la Sorbonne, et avec lui ses partisans, ces triomphes des pélatjitns rappellent ceux des ariens dans leurs conciles. Si les papes ont condamné Jansénius et les siens, c'est qu'ils ont été surpris comme Libère. Si ceux enfin «pii refusent do aifjner It formulaire sont accusés d'obstination coupable et de déchirer le sein de l'Eglise, ils doivent s'eriorgueillir d'un reproche que la foule des lièdes a toujours adressé aux saints.

On il imprimé parmi les œuvres ilArnaiil'l les opinions de plusieu'?

Quatre sortes de personnes : zèle sans science; science sans zèle; ni science ni zèle; zèle et science. Les trois premiers le condamnent, et les derniers l'absolvent, et sont excommuniés de l'Église, et sauvent néanmoins l'Église*.

docteurs de Sorbonne qui se prononcèrent pour lui dans l'affaire de la censure. On y trouve celle du docteur Nicolas Perrault, frère de Perrault l'académicien; et voici ce qu'on lit dans ce morceau (traduit du latin par Fontaine), Perrault vient d'alléguer l'exemple de saint Jérôme et continue ainsi : « Et en vain l'on me répondrait que M. Arnauld n'est pas saint Jé- » rùme ; car lorsque saint Jérôme écrivait les ouvrages qu'il nous a laissés, » il n'était pas alors saint Jérôme, mais seulement Jérôme prêtre, ce Jé- » rôme abandonné du pape Sirice, et accablé de tant de calomnies par le » clergé de Rome, que les uns disaient qu'il fallait le chasser de la ville, » d'autres qu'il fallait le lapider, et d'autres qu'il fallait le jeter dans la » rivière. Voilà quel était alors ce Jérôme prêtre , que nous ne connaissons » plus aujourd'hui que par le nom de saint Jérôme. » OEuvres d' Arnauld, t. XX, p. 49 1 . — 11 semble donc que Pascal doit une remarque si ingénieuse au docteur Perrault, dont le discours est, d'ailleurs, fort spirituel et tout à fait digne du nom qu'il porte.

Cette manière de considérer les choses devait élever les idées et les courages, et faire taire la politique par l'enthousiasme. C'est ce qu'on voit dans la conduite de Pascal ; c'est ce qui inspire à Jacqueline sa sœur cette admirable lettre, où elle traite avec tant de mépris toutes les craintes, le bannissement, la confiscation, la prison, et la mort si vous voulez; où elle refuse énergiquement de souscrire à la condamnation d'un saint éce'que (c'est Jansénius); où elle dit que puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d' évêques; où elle suppose saint Augustin à sa place pour voir comment il agirait et comment il devrait agir. Mais présentées à des esprits moins ardents, n'était-il pas à craindre que des comparaisons semblables, au lieu de relever le présent, ne fissent tjue diminuer la vénération du passé? Quand le monde regardait les saints comme des dieux, n'y avait-il pas quelque danger à lui apprendre que ce sont des hommes comme les autres, et à montrer leurs figures sans l'auréole? Voilà comment tout état de lutte développe inévitablement l'esprit de critique; et, de même que les railleries des Provinciales ont frayé le chemin à celles de Voltaire, ces interprétations de l'histoire de l'Eglise, trouvées pour le besoin de la défense, ont préparé la voie à une critique hi.^torique qui ramène tout à la même mesure, qui n'est plus frappée du divin ni dans les choses ni dans les personnes, et ne distingue plus les temps héroïques des temps humains. — Si on veut connaître Athanase, il faut étudier son portrait peint par la main brillante et sûre qui a tracé le Tableau de Véloquence chrétienne au IV' siècle, l'un des chefs-d'œuvre de son auteur et de notre temps,

' «Néanmoins l'Eglise. « Ces derniers, qui refusent de condamner Athanase, représentent clairement, pour Pascal, ceux qui avec Pascal refusaient de souscrire à la condamnation de Jansénius. Les jansénistes sauvent donc l'Eulise.

Les hommes ' ont mépris pour la religion , ils en ont haine , et peur qu'elle soit vraie ^. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison; ensuite qu'elle est vénérable, en donner respect; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons' qu'elle fût vraie ; et puis montrer quelle est vraie *,

^ énérable, parce qu'elle a bien connu l'homme; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien ^

Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs [Dcut.^wx, G], fait juger de leur esprit*. Oue tous les autres discours soient équivoques, et douteux d'être philosophes' ou chrétiens : enfin un mot de cette na-

' » Les hommes » En titre. Ordre.

2 n Quelle soit vraie. « Où Pascal est-il emporté par son humeur? S'il était vrai que la religion, telle qu'il la présente, n'inspirât aux hommes que du mépris, de la haine et de l'effroi , serait-ce la condamnation de la nature humaine, ou celle d'une foi farouche et bizarre, foi de sectaire et de malade? P. R. supprime ces paroles si dures, il écrit simplement : A veux qui ont de la répurjnance pour la religion, il faut commencer par montrer, etc.

^ « Aux bons. » P. R. supprime ces deux mots, qui dans les idées de Pasc.il sont nécessaires; car souhaiter que la religion soit vraie n'appartient qu'aux bons , c'est un sentiment qui ne peut être inspiré que par la grâce.

' « Qu'elle est vraie. « Voici comme s'exprime Louis Racine dans la préface de son poème de la Religion : « Tel est le plan do cet ouvrage , » (juc j'ai conduit sur cette courte pensée de M. Pascal : A ceux qui ont » de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer a qu'elle n'est pas contraire à la raison; ensuite qu'elle est vénérable; » après, la rendre aimable, faire souhaiter qu'elle soit vraie, montrer » qu'elle est vraie, et enfin qu'elle est aimable [c'e»l le lex'e de P. R. un » peu plus dégagé'; et cette pensée est l'abrégé de tout ce poOmc , dans » lequel j'ai souvent fait usage des autres pensées du même auteur. »

* o Le vrai bien. » Ce fragment nous mar(|uc, ainsi que l'indique le mot Ordre, la suite des idées de Pascal ; tous ces points ne sont pas touchés également dans ce qui nous reste do son travail.

• « De leur esprit u Voir larticle .\xi , page 3(2, et ailleurs.

' rt D'être philosophes. » C'est-à-dire , et qu'il soit douteux s'ils sont philosophes ou chrétiens. Philosophes pour philosophiques , cf. vi , 53.

tu re détermine tous les autres, comme un mot d'Epictète détermine tout le reste au contraire'. Jusque-là l'ambiguïté dure, et non pas après ^

J'aurais bien plus ' de peur de me tromper, et de trouver que la religion cbrétlenne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu; et au contraire ^ Rien n'est si difficile selon le monde que la vie religieuse ; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde; rien n'est plus difficile que

' « Au contraire. « Dans le sens contraire.

^ « Et non pas après. » Que signifie ce fragment? 11 ne peut être douteux pour personne que les livres saints contiennent une religion, et non pas une philosophie; le surnaturel y est partout, et il éclate bien plus dans tant de miracles que dans tel ou tel discours. Comment donc faut-il l'entendre? C'est en rapportant cette réflexion, non pas à la religion en général, mais à la question de la grâce, qui est tout le christianisme aux yeux de Pascal. Être chrétien, c'est croire que notre nature déchue et ruinée ne peut se réparer par elle-même, et est incapable de revenir au bien et à Dieu, si une grâce nécessitante et gratuite ne l'y ramène. Si on suppose au contraire que l'homme par sa propre force puisse faire le bien ou seulement le vouloir, on n'est plus chrétien, on est philosophe. Or, dans l'Ancien Testament, la doctrine de la grâce ne paraît guère; le langage en est le même que le langage ordinaire de la vie, où on n'impute pas moins à l'homme le bien que Dieu lui fait faire que le mal qu'il fait par lui-même. Nous pourrions donc croire, dit Pascal, que les écrivains sacrés parlent en philosophes; mais un mot comme celui qu'il cite lève l'ambiguïté, et nous fait retrouver la pure doctrine de la grâce. Au contraire, on prendrait souvent Epictète peur un chrétien; on croirait voir plus de sainteté dans ses discours qu'il n'en parait dans les livies saints, où la vraie religion était voilée (cf xv, 10, 1 1 , et xxij. Mais Epictète dit que la vertu dépend de nous, et à ce mot orgueilleux , qui est la négation de la grâce, nous reconnaissons l'homme et le stoïcien.

•* « J'aurais bien plus. » En titre. Ordre. Cette pensée se rattache à celle qui fait le premier fragment de ce paragraphe.

^ « El au contraire. » Et réciproquement.

ARTICLi: XXIV. 37 7

d'y vivre selon Dieu , et saus y prendre de part et de goût.

L'Ancien Testament contenait les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d'y arriver. Les figures étaient de joie; les moyens , de pénitence; et néanmoins l'agneau pascal était mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudmibus^ .

Le mot de Galilce^ que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Ji;si s-Cmrist devant Pilate, donna sujet à Pilate d'envoyer JÉsis-CiinisT à Hérode ^; en quoi fut accompli le mystère, qu'il devait être jugé par les Juifs et les Gentils^ Lehasard eu apparence fut la cause de l'accomplissement du mystère.

Une personne me disait un jour qu'elle avait ' grande

' « Cum amaritudinibus. » « Avec des amers. » Exode , xii , 8 ; mais il y a dans la Vul'jale , cum lactucis agrestibus. Les mots cum amaritudinibus sont la traduction exacte de l'hébreu. Pascal a pris sans doute celte citation dans un père de l'Éjjlise.

' n A Hérode. » Luc, xxiii, 5 : « Mais ils insistaient disant : 11 soulève u le peuple par les doctrines qu'il a répandues dans toute la Judée, depuis u la Galilée jusques ici. Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda si » cet homme était fialiléen. Et, voyant qu'il était de la juridiction d Hcu rode, il le renvoya à Hérode, qui se trouvait aussi pour la fêle 5 Jéru- » sal'.m. u Hérode lo renvoie à son tour à Pilate. Cet incident n'est pas indiqué dans les autres évangiles.

•' Cl Et les gentils » Voir les Actes des Apôtres, iv, 25-28 : « Seigneur, » c'est toi qui as dit par ton Saint Esprit, parlant par ia bouche de David » notre père ton serviteur Ps. ii, \ ] : Pourquoi les nations se sont-elles » soulevées en frémissant, et pourquoi les peuples ont-ils médité de vains » complots? Les rois de la terre se sont élevés, et les peuples se sont » réunis contre le Seigneur et contre son oint. El en efTet cette ville a vu » se réunir contre Jésus , ton saint serviteur et ton oint, Hérode et Ponce M Pilate , avec les Gentils et les peuples d'Israël, u

* « Qu'elle avait. » P. R. met, qu'i'/ avait, et plus haut. Un homme vie disait. Il est clair que Pascal n'emploie le pronom féminin qu'à cause du mot personne.

joie et confiance en sortant de la confession : l'autre me disait qu'elle restait en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en ferait un bon , et que chacun manquait en ce qu'il n'avait pas le sentiment de l'autre. Cela arrive souvent de même en d'autres choses.

Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage, lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature.

L'Histoire de l'Église doit être proprement appelée l'Histoire de la vérité*.

Comme les deux ^ sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse , Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil, quelque saintes que soient les œuvres , et non intres in judicium * ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de » Dieu invite à la pénitence ' ; » et cet autre des Ninivites :

' « De la vérité. » Bossuet, sermon sur la divinilc de la religion [prêché à la cour pour le deuxième dimanche de l'Avent], premier point : » Par où vous voyez clairement que la vérité se sert des hommes, mais » qu'elle n'en dépend pas; et c'est ce qui nous parait dai.s toute la suite » de son histoire. J'appelle ainsi l'histoire de l'Église, c'est l'histoire du » règne de la vérité; » etc. Bossuet prenait-il cette phrase dans les Pensées? 11 avait pu les lire, si l'Avcnl où il a prêché ce sermon est celui de 1669, qu'il prêcha en effet à la cour.

^ « Comme les deux. » En titre : Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres.

' « Judicium. » Ps. cxlii , 2 : « Et n'entre point en jugement avec » ton serviteur, car nul homme vivant ne sera justifié devant toi. »

^ « A la pénitence. » Rom., m, 4 : Ignoras quoniam benignitas Dei ad pœnitcntiam te adducit.

ARTICLE XXTV 370

« Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié » de nous '. » Et ainsi tant s'en faut que la miséricorde autorise le rel;\chement, que c'est au contraire la qualité qui le combat formellement; de sorte qu'au lieu dédire, S'il n'y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d'efforts pour la vertu; il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en Dieu de la miséricorde, qu'il faut faire toutes sortes d'efforts.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie ^ : libido sendcndi^ libido sciendi , libido dominandi '. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilemeut affermis; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s'y être reposés en paix, tendent la main ' à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalcm ,

' « Pitié de nous. » Jonas, m, 9 : Qui* scit si convertalvr et ignoscat Veut, et recerfatur a furore irœ suœ, et non peribimus?

* « De la vie. » C'est la traduction exacte d'un verset de la première épltre de Jean , ii , 1 6 : Omne quod e»t in mundo concvpittentit carnis est et coucHpisctntia ocntorum et superbia vitœ. L6 Traité de la concupiscence de Bossuet n'est que le développement de ce texte.

' a Dominandi. d Pascal a traduit saint Jean, mais c'est Jansénius qu'il cite {de statu uaturœ lapsœ, H, 8, dans VAuguslinus) Il y a seulement dans le texte excellendi au lieu de dominandi: « La passion de sentir, la passion » de savoir, la passion de primer. »

* « Mais... tendent la main. « Ces mots ne dépendent pas de ffeureux ceuT qui; ils font seulement opposition .'i reux-ri, dont ils ne se relèvent jamais arant la lumière. Il faut construire comme s'il y avait : Heureux ceux qui sont sur ces fleuves, non pas plongés, etc., mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais où s'élani reposés en paix , ils tendent la main, etc.

OÙ l'orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil M

Un miracle, dit-on, affermirait ma créance. On le dit quand on ne le voit pas. Les raisons qui, étant vues de loin, paraissent borner notre vue, mais quand ^ on y est arrivé, on commence à voir encore au delà. Rien n'arrête la volubilité de notre esprit. Il n'y a point, dit-on, de règle qui n'ait quelque exception , ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner sujet d'appliquer l'exception au sujet présent, et de dire : Cela n'est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n'est pas. II

' « De leur exil. » Ce fragment est tiré , eonime M. Faugère en a averti , de la paraphrase de saint Augustin sur le psaume cxxxvi {Super flumina Babrjlonis). C'est le commentaire du premier verset: « Sur les fleuves de » Babylone nous sommes demeurés assis et nous avons pleuré , en nous » souvenant de Sion. » Babylone, c'est la terre; et Sion est le ciel. Condorcet, dans une note de la Préface de son édition, dit : « Je doute que )) ceux qui s'intéressent à la mémoire de Pascal, et même à la religion, » puissent regretter beaucoup qu'on ait supprimé les pensées suivantes. » Et il cite ces lignes , pleines de subtilités allégoriques , mais aussi d'une ardeur et^ d'une poésie qu'il ne sent pas. C"est dans cette même note qu'il cite, d'un ton également dédaigneux, les premières lignes du morceau sur la grandeur de Jésus-Christ (xvii, 1), et il a en effet supprimé tout ce fragment incomparable! — On lit encore page 85 du manuscrit : « Les fleuves » de Babylone coulent, et tombent, et entraînent. 0 sainte Sion, où tout » est stable et où rien ne tombe 1

» 11 faut s'asseoir sur les fleuves , non sous ou dedans, mais dessus; et » non debout, mais assis; pour être humble étant assis, et en sûreté étant » dessus. Mais nous serons debout dans les porches de Hiérusalem.

» Qu'un voie si ce plaisir est stable ou coulant. S'il passe, c'est un » fleuve de Babylone. »

- « Mais quand. » Encore une anacoluthe. Il faut construire comme s'il n'y avait pas de mais.

AiniCLE XXIV. 381

ne reste plus qu'à montrer que celui-ci on est ; et c'est à ([uoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on n'y trouve quelque jour'.

La charité ^ n'est pas un précepte figuratif. Dire que jKsrs-CjinisT, qui est venu ôter les fiizures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité, pour Oter la réalité qui était auparavant; cela est horrible*. Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres*?

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant! On entreprenait méchamment l'Écriture sainte sur le grand

' 0 Quelque jour. » Ce fragment doit être rapproche de ceux qui composent l'article xxiii. Pascal en veut à ceux qui résistent au miracle de la sainte Epine. Les ennemis de PortHoyal disaient : Il est vrai qn'cn général un miracle témoigne que Dieu est pour ceux en faveur de cpii il s'opère, mais cela n'est pas toujours ainsi , et il permet quelquefois que le démon fasse des miracles. Et les incrédules disaient : Il est vrai qu'en général une guérison subite d'un m.il invétéré n'est pas dans la nature, mais pourtant il peut se faire qu'il arrive quelque chose de semblable naturellement. — Voir aussi xm, 5.

* n La charité. » Sur la charité, voir xvi. 13.

^ « Cela est horrible. » Pascal attaque ici la doctrine d'après l.iquelle le sacrement suffisait pour remettre le péché, sans la charilv ou l'amour de Dieu, doctrine qu'on imputait aux Jésuites (voir la dixième Provinciale, et la douzième Epltre de Boileau). Toute l'Eglise admet que fans le secours du sacrement, le pécheur ne peut être pardonné que s'il a une contrition parfaite, qui suppose une parfaite charité, tandis (|u'avec ce secours il suffit d'une contrition imparfaite ou altrition. Mais il faut pourtant que dans l'attrition même il y ait un certain degré de charité. Autrement il se trouverait qu'avant Jésus-Christ, comme il n'y avait pas de sacrement, il fallait aimer Dieu pour être sauvé; mais que depuis Jésus-Christ cela ne serait plus nécessaire. Jésus-Christ ne serait donc venu que pour mettre le sacrement comme une figure de la charité, à la place de la charité même.

* a Les ténèbres. » Matthieu, vi, 22 : « Ton œil est la lampe de ton » cœur...; si donc ton œil est malade, tout Ion corps sera dans la nuit. M Si ce qui est lumière en toi devient ténèbres, ce qui était ténèbres, que » sera-t-il donc? » Pascal veut dire : Si les prêtres eux-mêmes, si les directeurs des consciences sont aveugles en ce (|ui legardc la charité , quo sera-ce donc du monde?

nombre des étoiles \ en disant : Il n'y en a que mille vingtdeux % nous le savons.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et, à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire ^ Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure , qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia prava '. Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu qu'on sait être la vérité ^ ; et ainsi on se le persuade à soi-même.

Quelle différence ^ entre un soldat et un chartreux, quant à l'obéissance? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître,, et ne le devient jamais ( car les capitaines et princes même sont toujours es-

* « Des étoiles. » Jérém., xxxiii, 22 : «Ainsi qu'on ne saurait compter » les étoiles du ciel , ni les sables du rivage , ainsi je multiplierai la race » de David mon serviteur. » Cf. Gen., xv, 5; xxii, 17, etc.

^ « Mille vingt-deux. « C'est le nombre des étoiles comprises dans le catalogue de Ptolémée, d'après les observations d'Hipparque. Mais on lit dans le Cosmos, t. I, page 169 de la traduction de M. H. Faye : « On porte « par estime à 1 8 millions le nombre des étoiles que le télescope permet » de distinguer dans la voie lactée. Pour se faire une idée de la grandeur » de ce nombre, ou plutôt pour s'aider d'un terme de comparaison, il suffit » de se rappeler que nous ne voyons pas à l'œil nu, sur toute la surface du » ciel, plus de 8000 étoiles ; tel est en effet le nombre des étoiles com- » prises entre la première et la sixième grandeur, u

* « On se le fai» croire. » E» c'est où Pascal veak qu'on arrite, â mépriser la sagesse naturelle et la raison.

^ « Colloquia prava. « « Les mauvaises conversations corrompent les » bonnes mœurs. » 1 Cor., xv, 33. Colloquia mala, dans le texte.

^ « Qu'on sait être la vérité. » C'est-à-dire, on sait que la vérité est qu'il y a un Dieu. P. R. supprime à tort ces mots essentiels; Pascal n'a pu exiger qu'on s'efforçât de se persuader à soi-même ce qu'on ne saurait pas être la vérité. Cf. x, 4.

^ « Quelle différence. » C'est \me interrogation, et non une exclamation : Quelle différence y a-t-il?

claves et dépendants); mais il l'espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n'être jamais que dépendant. Ainsi ils ne dilTcreut pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l'espérance, que l'un a toujours, et l'autre jamais.

La volonté propre* ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu'elle veut ; mais on est satisfait des l'instant qu'on y renonce. Sans elle , on ne peut être malcontent; par elle, on ne peut être content.

... La vraie et unique vertu est donc de se haïr^, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l'aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous ', il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d'un chacun de tous les hommes. Or, il n'y a que l'Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous ; le bien universel est en nous-mêmes % et ce n'est pas nous*.

Il est injuste ^ qu'on s'attache à moi , quoiqu'on le fasse

' a La volonté propre. » La volonté propre est appelée ainsi par opposition à celle qui s'abandonne à Dieu.

- o De se haïr. •- Cf. 54, et ailleurs. C'est ici que Pascal a donné à sa pensée la forme la plus répugnante à la nature; mais voir le paragraphe 59.

^ « Hors de nous. » Il semble que Pascal devait expliquer cela davantage.

* « Est en nous-mêmes. » Luc, xvii, 20 : « Les Pharisiens lui dcman- » dant quand viendrait le royaume de Dieu, il répondit : Le royaume de » Dieu ne vient pas d'une manière qui se fasse remar(iuer. Et on ne dira » point, 11 est ici , ou , Il est là ; dès à présent le royaume de Dieu est i> parmi vous. »

^ R Et ce n'est pas nous. » Cf. i, 9, second fragment.

" n il est injuste. « Madame Pcricr a cité ce fragment dans la Vie de son frère.

avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir; car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir? Et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc'. Comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fit plaisir : de même , je suis coupable de me faire aimer ^ et si j'attire les gens à s'attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revînt; et de même , qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi ; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher '.

C'est être superstitieux , de mettre son espérance dans

' « Mourra donc. » Les éditeurs de P. R. ont effacé partout le je dans ce morceau : « 11 est injuste qu'on s'attache à nous, » etc. Cf. vi, 20. Ils mettent ici : «Ne sommes-nous pas prêts à mourir? et ainsi l'objet de leur » attachement mourrait. » Quelle froideur dans cette observation collective! 11 mourrait , c'est l'objection de gens qui raisonnent. Il mourra donc , c'est la sentence de condamnation que Pascal prononce contre lui-même; nous entendons le cri de celte âme, qui contemple toute sa misère, mais qui au lieu de s'attacher dans cette détresse à l'amour des siens, le repousse par pitié et par respect pour eux, parce qu'elle sait que c'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède (16), et qu'elle voit bien qu'elle va s'écouler. Combien cette tristesse est haute et généreuse! La raison n'est pas là sans doute, ni la vraie vertu. Quand Pascal s'efforçait de rebuter jusqu'à la tendresse de sa sœur (c'est cette sœur qui en témoigne), cela même, c'était passion et faiblesse; mais quelle faiblesse est la plus intéressante, de celle du voluptueux qui murmure,

Aimons donc, aimons donc; de l'heure fugitive, Hâtons-nous , jouissons i

OU de celle d'un cœur tellement épris de l'idéal , qu'il ne veut voir que néant dans tout le reste, et se sacrifiant lui-mome, s'ensevelit de ses propres mains 1 Cf. 56.

^ « De me faire aimer. » 11 suffit do souligner de pareils traits, sans réflexion. Mais quelle subtilité d'esprit se mêle à cette fièvre de l'âme!

^ « Ou à le chercher. « On plaît à Dieu dans l'état de grâce; on le cherche seulement (piand on est encore darus le péché. Cf. 50.

ARTICLK X.VIV. 385

les formalités; mais c'est être superbe, de ne vouloir s'y soumettre.

Toutes les religions et les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes, et à s'informer de celles que .Iksls-Christ a laissées aux anciens pour être transmises aux fidèles. Cette contrainte lasse ces bons pères'. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C'est en vain que nous leur crions, comme les prophètes disaient autrefois aux Juifs : Allez au milieu de l'Église; informez- vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ces sentiers. Ils ont répondu comme les Juifs : Nous n'y marcherons pas : mais nous suivrons les pensées de notre cœur - ; et ils ont dit : Nous serons comme les autres peuples.

Usa trois moyens de croire : la raison, la coutume,

' o Ces bons pères. » P. R. met discrètement : « Il y a des gens que » cette contrainte lasse. » Pascal attaque ici encore la probabilité des Jésuites, cl la morale des casuistes qu'il oppose à celle des Pères de l'Eglise, comme il fait dans les Provinciales continuellement. En effet ce fragment commençait d'abord par les lignes suivantes, que Pascal a ensuite barrées : « Slale super vias,.., et inlerrogale de semilis anliquis... et aviba- » late in eis... Et dixerunt : Non ambulabimus , sed posi cofjilalionem nos- » tram ibimus [Jérém., vi, 16. Mais les cinq derniers mots ne sont pas » dans la Vulgate. ] Ils ont dit aux peuples : Venez avec nous, suivons ï les opinions des nouveaux auteurs. La raison sera notre guide; nous u serons comme les autres peuples (|ui suivent chacun sa liunière na- « lureile. Les philosophes ont »

• a De notre cœur. » Pascal interprète le texte de Jcrémie (voir plus haut). Voici la traduction exacte de ce texte : « Voici ce que dit le Sei- » gncur : Tenez-vous sur la voie; considérez et demandez quels sont les » sentiers anciens, où est la bonne voie, et marchez-y, et vous trouverez n le rafraîchissement de vos ûmes. Et ils ont dit: Nous n'y marcherons » pas. » — o Les autres peuples. » El erimus nns quo'nie sicut omnes !/eules. 1 llois, VIII , 20. C'est ce que di.sent \cs Juifs qua-id ils pcrsislcnt à vouloir un roi, malgré les avertissements de Samuel.

386 PASCAL. — PElNSÉES.

rinspiration ^ La religion cbrétienne, qui seule a la raison, n'admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration : ce n'est pas qu'elle exclue la raison et la coutume; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves ^, s'y confirmer par la coutume ' ; mais s'offrir par les humiliations aux inspirations , qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet * : Ne evacuetur crux Chris H ^

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience *.

Les Juifs , qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché ; et les chrétiens , dont la vocation a été à servir et à être sujets % sont les enfants libres.

[Est-ce courage ' à un homme mourant d'aller, dans la faiblesse et dans l'agonie , affronter un Dieu tout-puissant et éternel?^]

' « L'inspiration. » Pascal avait mis d'abord la révélation.

^ « Aux preuves. » Voilà pour la raison.

^ « Par la coutume. » Cf. x, 4.

^ « Et salutaire effet. » Cf. encore x, 4, et xxiv, 5 et 52.

' « Crux Christi. » I Cor., i, 17 : « Le Christ m'a envoyé pour prêcher » l'Evangile, mais non par la sagesse de la parole, pour ne pas rendre » vaine la croix de Jésus-Christ « (il y a Mf non evacuetur, dans le texte).

® « Par conscience. » P. R., par un faux principe de conscience. Cela s'adresse encore aux casuistes.

' a Et à être sujets. » Du moins dans les premiers siècles du christianisme. — Sur cette servitude des infidèles et cette liberté des croyants, d. Rom., VI, 20; viii , 14, 15, etc.

* 0 Est-ce courage. » Nous enfermons cette pensée entre deux crochets, parce que Pascal l'avait barrée.

^ « Et éternel. » Les mots sont opposés deux à deux; d'un côté faiblesse, de l'autre toute-puissance; d'un cùlé agonie et mort, de l'autre éternité.

ARTFCLE XXIV. 387

IG

Histoire de la Chine'. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger-.

' « De la Chine. » En 1658 venait de paraître l'Histoire de la Chine du P. Martini {lliatoriœ sinicœ decas prima), la première histoire sérieuse de la Chine qu'on ait eue en Europe; ce qui s'y trouve sur les antiquités de la Chine dut attirer vivement l'attention des esprits critiques. Les Chinois prétendent remonter, par une chronologie très-bien suivie, jusqu'à l'empereur Fo-Hi, dont le régne date, suivant Martini, de l'an 2952 avant notre ère. Là commence la certitude historique, mais la tradition chinoise place encore avant Fo-Di une très-longue suite de souverains. Si on en croyait leurs auteurs, dit Martini, il faudrait reporter la naissance du monde jusqu'à plusieurs milliers d'années avant le déluge universel. Le savant Jésuite accepte des récits chinois tout ce qu'il peut concilier, d'une manière quelconque, avec l'autorité des livres saints. Les chronologistes de son temps (suivis par Bossuet dans le Discours sur l'histoire universelle) plaçaient la création en l'an 4004 avant Jésus-Christ, d'après le texte hébreu de l'Ecriture et la Vulgate, et le déluge en l'an 2348. Mais il fallait bien ne placer Fo-Hi et le commencement des temps historiques de la Chine qu'après le déluge universel. Le P. Martini fait remarquer que cette difficulté sera levée si on adopte telle autre chronologie également autorisée (en effet le texte des Septante fait remonter le déluge à l'an 2954 ; et depuis, l'Art de vérifier les dates, d'après une combinaison du texte hébreu et du samaritain, l'a reporté jusqu'à l'an 3308). Quant aux temps antérieurs à Fo-Hi, le P. Martini, accordant toujours tout ce qu'il peut aux Chinois, cherche à en resserrer l'étendue en expliquant les dynasties, comme on a voulu le faire aussi pour l'Egjple, par des royautés simultanées ; et comme cette antiquité reste toujours antédiluvienne, il suppose qu'il a pu subsister dans la haute Asie, même après le déluge , quelque tradition obscure des événements et des personnages qui l'ont précédé. Ainsi tout s'arrange dans le livre du P. Martini, qui n'attache d'ailleurs d'importance

^ « Egorger. » Ce sont les Evangiles sans doute que Pascal veut dire. On lit encore ailleurs dans le manuscrit : « Jamais on ne s'est fait marty- » riser pour les miracles qu'on dit avoir vus. Car ceux que les uns croient » par tradition, la folie des hommes va peut-être jusqu'au martyre, mais » non pour ceux qu'on a vus. » On voit ce que Pascal a voulu dire, quoiqu'il ne se soit pas bien exprimé. C'est que jamais on ne s'est fait martyriser pour des miracles qu'on dit avoir vus, et qu'on n'a pas vus en effet : que la folie des hommes va peut-être jusque-là pour des miracles qu'on croit sur la foi d'autrui, mais non pour ceux qu'on prétend avoir tu* soimême. Mais pourquoi ce conditionnel, se feraient égorger? Parce que Pascal pense aussi aux récits de l'Ancien Testament, pour la vérité desquels il n'est pas dit qu'il y ait eu des martyrs. Mais Moïse au besoin, il n'en doute pas, aurait eu ses témoins (c'est ce que signifie marri/rj) comme Jésus-Christ. '

Il n'est pas question de voir cela en gros^ Je vous dis qu'il y a'' de quoi aveugler et de quoi éclairer '. Par ce mot seul , je ruine tous vos raisonnements. Mais la Chine obscurcit, dites-vous; et je réponds : La Chine obscurcit, mais il y a clarté à trouver; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins % et rien contre l'autre ^ Ainsi cela sert , et ne nuit pas *. Il faut donc voir cela en détail "^ , il faut mettre papiers sur table.

à aucun système, attendu que la foi pour lui n'est pas en cause, et reste bien au-dessus de toutes ces difficultés. Mais il pouvait n'en être pas de même des douleurs avec qui Pascal était en commerce. Quand ils voyaient le P. Martini reconnaître l'autorité de la chronologie chinoise jusqu'à Fo- Hi, et placer ce personnage plus de 600 ans avant l'époque où on plaçait alors généralement la dispersion des langues et le repeuplement du monde, et admettre encore une antiquité au delà, ils ne pouvaient manquer d'opposer l'histoire de la Chine à l'histoire juive. Pascal se tire de l'objection en refusant sa croyance à ces récits. Il y a bien lieu en effet de douter de ces règnes de IIS, de 140 ans, que le P. Martini nous présente d'après les Chinois , et de ne pas compter comme un personnage bien historique ce Fo-Hi , né d'une vierge, fécondée par un arc-en-ciel. Le pieux Jésuite a fait la part de la critique la plus petite possible. 11 est devenu comme le fils de la Chine, en y vivant ; il reçoit les livres chinois , non pas avec autant de respect , mais avec autant de bonne volonté que les livres saints , tant qu'ils ne les contredisent pas absolument. Pascal n'a pas tant de complaisance pour ces histoires. — Pascal avait encore écrit cette note : « Contre l'his- » toire de la Chine. Les historiens de Mexico. Des cinq soleils, dont le » dernier est il n'y a que huit cents ans. » C'est un souvenir de Montaigne (111, 6, p. 396). Pascal voulait sans doute rapprocher cette fable mexicaine des cinq âges du monde, éclairés par cinq soleils successifs, des fables analogues des Chinois, rapportées aussi par le P. Martini.

• «En gros. » C'est-à-dire d'alléguer en gros, pour rejeter l'Ecriture , que d'autres peuples ont des traditions différentes.

^ « Qu'il y a. » Dans les Ecritures.

3 « Eclairer. » Cf. tout l'article xx.

"* « Des desseins. » « Faire s'emploie aussi pour servir, contribuer. En » ce sens, on dit d'une preuve qui fortifie, qui confirme ce qu'un homme » a déjà avancé, qu'Elle fait pour lui... Cela fait à 7na cause. » Diclionuaire de l'Académie.

' « Contre l'autre. » Cf. ix, à la fin du premier alinéa, p. 156.

* « Et ne nuit pas. » C'est-à-dire, cela sert au lieu de nuire.

' « Cela en détail. » Cela, c'est l'ensemble des Ecritures, c'est tout le système de la religion. — Voir ci-dessus le paragraphe 16.

ARTICLK XXIV. 389

Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise '.

Crainte, non celle (jui vient de ce qu'on croit Dieu, mais celle qui vient de ce qu'on doute s'il est ou non'. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à l'espérance , parce qu'elle nait de la fui, et que l'on espère au Dieu que l'on croit : la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foi. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver'.

Salomon ' et Job ont le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l'homme : l'un le plus heureux, et l'autre le plus malheureux; l'un connaissant la vanité des plaisirs par expérience % l'autre la réalité des maux

' « Crainlc mauvaise. » Celte mauvaise crainte me paraît être cette fausse attrition dont on imputait aux Jésuites de se contenter pour la justilioation des pécheurs. Cf. 3o. noIrs. El voici comment j'entends ce qui précède. Dans cette crainte mauvaise, il ya à la fois supersliiiou et concupiscence. Superstition, puisqu'on s'imagine que Dieu se contente de l'extérieur du sacrement, d'une pure démonstration judaïque. Concupiscence, puisque celui qui craint Dieu ainsi ne le craint que comme faisant obstacle aux mauvais désirs. Scru/)u;M répond à superstition; désirs mauvais, à concupiscence.

■ « S'il est ou non. » 11 faut bien , dit-on , que je me confesse ; car s'il y avait un Dieu , je serais damné.

^ Il De le trouver, u Que cela est fort '. quelle condamnation de ce qu'on appellerait volontiers d'un mot d'aujourd'hui la religion facile! On disait alors, la de'coliin ai-iée: voir la xi" l'rociiiciale.

* " Salomon. » En litre, JUisère.

' a Par expérience. « On sait que V Ealésiaste , attribué à Salomon , n'est que le développement de ce texte : Vunilas lanilalum, et omnia vnnilai.

' « Des maux. » Voir tout le livre de Job, et particulièrement les cltfpilrcs VII et XIV. Il y a un verset qui semble résumer tout le reste (xiv, I; : « L'homme, né de la femme, vit peu de temps, cl il est rempli de beaucou p D de misères. »

Ézéch[iel]^ Tous les païens disaient du mal d'Israël, et le Prophète aussi : et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens , qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui^

Il n'y a ' que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu , l'ayant trouvé ; les autres qui s'emploient à le chercher, ne l'ayant pas trouvé * ; les autres qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux; les derniers sont fous et malheureux; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables ^

Les hommes* prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant

' « Ezéch[iel]. » En titre, IJi-réUques.

■^ « Comme lui. » Je ne trouve rien dans Ezéchiel d'où on puisse inférer ce que dit Pascal sans aider beaucoup à la lettre. — Pascal pense encore ici -aux Jésuites. Quand il leur reprochait leurs confesseurs trop indulgents, leur attache aux formes extérieures et aux petites pratiques, ils répondaient : Vous parle: comme, les hérétiques (les protestants j. 11 réplique qu'il n'en est que plus fort. Cf. le dernier fragment du dernier paragraphe de l'article xxiii, page 348.

2 « 11 n'y a, » 61 . P. R. xxviii.

■* « Pas trouvé. » P. R. : Pas encore trouvé. Voir une correction semblable dans l'article ix, p. 167, note 2.

* « Et raisonnables. » Cf. art. ix , et i, 9, premier fragment.

^ « Les hommes. » Cette pensée est d'un observateur sagace, mais on s'étonne que Pascal observe et marque avec tant de sang-froid une erreur qui doit lui paraître si terrible et si déplorable. C'est ici le ton de La Rochefouca\ild plutôt que de Pascal.

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de principos les(|upls il faut qu'ils soient' toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses principes présents. Le sentiment n'agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment-, autrement elle sera toujours vacillante.

L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut; et l'ordre de la pensée est de commencer par soi , et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde? Jamais à cela; mais à danser', à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi ', sans penser à ce que c'est qu'être roi , et qu'être homme.

Toute la dignité* de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? qu'elle est sotte M

S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sa-

' « Qu'ils soient. » Plus correctement, lesquels il faut qui soient, ou, qu'il faut qui soient.

* « Dans le sentiment. « Voir paragraphe 42 et 5.

^ u A danser. » Voir tout l'article iv, sur le divertissement.

* « Se faire roi. » Le pronom se est ici à l'acrusntif ; il est au datif dans te bâtir.

' a Toute la dignité-. » En titre, Pensée.

' « Qu'elle est sotte 1 « Au lieu de celte bruscjucriesi éloquente, Pascal avait écrit d'abord : « Toute la dignité de liionimo est en la pensée. La » i)ensce est donc une ciiose admirable et iniomparahlo par sa nature. Il » fallait qu'elle eut d'étranges défauts pour ôlie méprisable. .Mais elle en >. a de tels , (jue rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature! « qu'elle est basse par ses défauts ! - — Un Pascal peut injurier la raison humaine sans nous blesser. Nous sentons qu'une pensée qui relève de co ton sa sottise n'est pas si sotte.

gesse\ n'est fondé que sur ce qu'il n'y a point de Dieu^ Cela posé, disent-ils , jouissons donc des créatures. C'est le pis-aller. Mais s'il y avait un Dieu à aimer , ils n'auraient pas conclu cela , mais le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais , puisque cela nous empêche , ou de servir Dieu, si nous le connaissons, ou de le chercher, si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence ' : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes , et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul ^

Quand nous voulons penser à Dieu , n'y a-t-il rien qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs? Tout cela est mauvais , et né avec nous ^

Il est faux • que nous soyons dignes que les autres nous aiment: il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnahles, et indifférents, et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes ^ : car tout tend à soi. Cela est contre

' « La Sagesse. » C'est le titre d'un livre de l'Ancien Testament, qui est attribué à Salomon. Voir au chapitre ii, 1-9.

^ « Point de Dieu. » Dans le texte, ils ne nient pas précisément Dieu, mais l'immortalité de l'âme : « Nous sommes nés de rien, et après ce » temps nous serons comme si nous n'avions pas été. «

^ « De concupiscence. » C'est-à-diro du désir des créatures.

^ « Que Dieu seul. » Même nos mères, nos sœurs , nos femmes? Voir le troisième fiagment du paragraphe 39. Voir aussi 53 , 56.

' « Et né avec nous. » Donc notre nature actuelle est mauvaise, dorx elle est déchue, donc il y a eu le péché originel. Voir 56.

''' « 11 est faux. » Cf. 39, troisi' me f;a:p.-icnt.

' « Donc injustes. >- C'est ui.c -aiuuUîlra'ion du péché originel,

ARTICLi: XXIV. 39:1

tout ordre : il faut tendre au général; et la pente vers soi est le eommeneement de tout désordre, eu guerre, en police ', en économie , dans le corps particulier de l'homme '-. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L'on doit donc tendre au général. Nous naissons donc injustes et dépravés.

Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se l'aire Dieu ', est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n'est si opposé à la justice et à la vérité"? Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d'y arri\er, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion *■ n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes *

Guerre intestine ' de l'homme entre la raison et les passions. S'il n'avait que la raison sans passions... S'il n'avait

' « Eu polire. « En organisalioo politique; c'est le sens que ce mot avait autrefois.

' « De l'homme. « Voir les divers fragments (jui composent le paragraphe 59.

^ « Se faire Dion, d C'est-à-dire à rapporter tout à soi , à se faire la fin de toute chose.

* •< Aucune religion. » Que la notre , bien entendu , comme a mis ailleurs Pascal.

' « Les remèdes. « C'est-à-dire la grâce , et les sacrements qui la dispensent.

• a Guerre inte.-line » Cf. 12, page 3.'ifi. noie i.

que les passions * sans raison... Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'ayant guerre avec l'autre. Aussi il est toujours divisé , et contraire à lui-même.

Si c'est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu'on est , c'en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu ^.

Il est indubitable que , que l'âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale'; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Ils délibèrent de passer une heure '. Platon, pour disposer au christianisme ^

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie ^ en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais'.

' « Que les passions. » Il est facile d'achever ces phrases. Au premier cas , l'homme ne serait pas troublé par les tentations dans sa sagesse ; au second cas, il ne le serait pas dans ses plaisirs par les remords.

^ « En croyant Dieu. » 11 est difficile de dire si cette pensée s'adresse aux pécheurs en général, ou si elle ne serait pas dirigée en particulier contre ceux qui suivent la morale relâchée des casuistes.

3 « Dans la morale. » Cf. ix, page 157.

^ « Une heure. » C'est-à-dire, quand ils délibèrent sur la manière de conduire la vie présente, sans autre vue que cette vie même, qui est si courte, c'est comme s'ils délibéraient sur la manière de passer une heure de temps.

^ « Au christianisme. » C'est-à-dire, Platon est bon pour disposer au christianisme. Platon essaie en effet d'établir la morale sur la croyance à l'immortalité de l'àme, à la fin de la République et du Gorgias.

* « La comédie. » C'est-à-dire la pièce, comique ou tragique. Cf. 64.

' « Pour jamais. » Peut-on se détacher un moment d'une telle pensée pour s'arrêter à la forme? Elle est d'un genre de beauté bien rare. Elle joint à la dignité de l'éloquence française , non-seulement une familiarité forte, comme dans Bossuet, mais je ne sais quel sombre accent, et quelle poésie sourde et pénétrante. Cela est classique et shakspearien tout ensem-

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