‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 36 sur 55 · FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDK · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDK

ment : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance , qui ne voit qqe la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres*.

Ils doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles ou ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience que de la force du raisonnement.

Car n'étaient-ils pas excusables dans la pensée qu'ils ont eue pour la voie de lait-, quand, la faiblesse de leurs yeux n'ayant pas encore reçu le secours de l'artifice , ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel , qui renvoie ' la lumière avec plus de force * ? Mais ne serions-nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu'aidés des avantages que nous

' « Dans les autres. » C'est une suite de conclusions toujours surprenantes et toujours inévitables. — Baillet dit, dans sa Vie de Desrartes, VIII, 10, que, dans des fragments laissés par Descartes en manuscrit, on trouve ce passage : Non est quod anti'iuis mullum Iribuamus propler an— tiquilatem, sed nos polius iis antiquiores dicendi. Jam enim senior est inundus quain tune, majoremque habemtis rerum expirientiam. C'est absolument l'idée que Pascal a développée si magnifiquement.

' « La voie de lait, u La voie lactée. — « De l'artifice. » Nous dirions de l'art.

' « Qui renvoie. » Solidité qui renvoie.

* « Plus de force. » Aristote, Meleor., I, 8, parle en effet de physiciens qui attribuaient la blancbeur lactée à la réflexion de la lumière du soleil renvoyée par les régions célestes. Lui-môme combat cette opinion, mais rexpli';ation qu'il donne du phénomène no vaut pas mieux que celle qu'il condamne.

donne la lunette d'approche, nous y avons découvert une infinité * de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur?

N'avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel de la lune^^ lorsque durant le cours de tant de siècles ils n'avaient point encore remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer ' et disparaître bien loin au delà de cette sphère?

C'est ainsi que , sur le sujet du vide , ils avaient droit de dire que la nature n'en souffrait point , parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu'elle l'abhorrait et ne le pouvait souffrir'. Mais si les nouvelles

* « Une infinité. » Cf. Pensées, xxiv, 36, et les notes.

^ « Du ciel de la lune. » Ou plutôt du cycle ou cercle de la lune. Voir le second chapitre du ncpl xisnou, faussement attribué à Aristote. On supposait, entre la terre et la grande sphère des étoiles fixes, un certain nombre de cercles sur chacun desquels tournait chaque planète : celui de la lune était le dernier et le plus rapproché de nous. Au-dessous s'étendait la région ignée où naissent et meurent les météores de toute espèce, parmi lesquels on confondait les comètes. Ibidem.

^ « S'enflammer. » Tout en reconnaissant que les comètes se montrent bien au delà de la lune , Pascal parait les considérer lui-même comme des météores ou feux passagers, qui se produisent tout à coup et s'éteignent tout à coup aussi. 11 semble ignorer que les comètes sont de véritables astres, dont l'existence est indépendante de leur apparition , et qui accomplissent leur révolution autour du soleil. C'est pourtant ce que de grands esprits avaient deviné déjà chez les anciens, comme on le voit par Aristote môme qui combat leurs conjectures (Méle'or., I, 6). Voir aussi la belle exposition du Vil» livre des Questions naturelles de Sénèque. — Du reste, cela n'empêche pas qu'il ne puisse y avoir partout, dans l'univers, production et destruction continuelle, ou, comme dit Pascal d'après les Grecs, génération et corruption (viviffii; xai sSofo) ; et que les soleils mêmes et les étoiles ne s'entlaminent ou ne s'éteignent en des points divers de l'espace et du temps. Voir le Cosmos, de M. de Humboldt, tome premier, page 88, de la traduction française.

^ « Et ne le pouvait souiïrir. » Voir lf>s prolégomènes des nvtjaaTuâ

FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDE. &îl

expériences' leur avaient été connues, peut-être auraientils trouvé sujet d'affirmer ce qu'ils ont eu sujet de nier par là que le vide n'avait point encore paru. Aussi dans le jugement qu'ils ont fait que la nature ne souffrait point de vide, ils n'ont entendu parler de la nature qu'en l'état où ils la connaissaient; puisque, pour le dire généralement, ce ne serait assez de l'avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu'il soit; puisque, s'il restait un seul cas à examiner, ce seul suffirait pour empêcher la définition générale, et si un seul était contraire, ce seul ^ Car dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différents. C'est ainsi que quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connaissons point; et quand nous disons que l'or est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connaissance, quoiqu'il ne soit pas impossible qu'ils soient en nature '. De même quand les

d'Héron d'Alexandrie. Los expériences de la succion, du siphon, etc., y sont expliquées par ce principe, qu'en aspirant l'air on fait un vide, et que ce vide étant contre nature (iiafi fJ'-'J, t't ne pouvant absolument subsister, le liquide s'élève aussitôt pour le remplir. Quant à la métaphore de l'horreur du vide, elle appartient, je pense, à la scolasti(iue. Pascal luimême avait adopté d'abord et le principe et la métaphore reçue : il eut peine à se détacher de cette croyance unireraelle du monde, comme il l'appelle quelque part. Il n'a donc pas de peine à excuser les anciens.

' « Expériences. » Voir le Récit de l'exiiérience du Piiy-de-Dùme , publié par Pascal en 1648, et ses traites poslhumes de l'Equilibre des liqueurs et de la Pesanteur de l'air.

' « Ce seul. » Ce seul suffirait pour faire rejeter cette définition.

' « En nature, u En eiïet, nous connaissons maintenant le platine, qui est pin» pesant que l'or.

anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu'elle n'en souffrait point dans toutes les expériences qu'ils avaient vues, et ils n'auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n'étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient tiré les mêmes conséquences que nous , et les auraient par leur aveu autorisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd'hui l'unique principe des sciences.

C'est ainsi que , sans les contredire , nous pouvons assurer le contraire de ce qu'ils disaient; et, quelque force enfin qu'ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l'avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu'elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a eues% et que ce serait ignorer sa nature de s'imaginer qu'elle ait commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue ^.

' « Qu'on en a eues. » Admirablement dit; ce sont de ces mots qui portent avec eux la lumière.

^ « D'être connue. » 11 importe de faire observer, en finissant nos remarques sur ce morceau , que le vide sensible des physiciens pourrait n'être pas un vide réel. Le vide du corps de pompe et du baromètre est un vide sensible; les expériences le manifestent clairement, et font voir que les anciens se trompaient quand ils croyaient ce vide impossible, et quand ils s'imaginaient que la nature en a horreur, et qu'elle fait monter l'eau dans les pompes pour l'éviter. Mais cet espace, où nos sens ne perçoivent aucun corps résistant et pondérable, ne pourrait-il pas cependant être rempli par une matière plus subtile, telle que celle qui parait produire la lumière? C'est ce que les expériences ne décident pas. H y a, en outre, la question du vide considéré dans la composition même et la contexture de la matière, question de métaphysique plutôt que de physique, qui porte sur l'essence de la matière elle-même. C'est celle que tranchait la philosophie cartésienne quand elle soutenait, malgré le mouvement et toutes les autres apparences, qu'il n'y a pas de vide dans la nature, et que tout est plein. Pascal n'a pas touché à cette question , et nous n'avons pas à nous y engager ici.

DE L'RSPRÏT GÉOMÉTRIQUE'.

On peut avoir trois principaux objets dans l'étude de la vérité : l'un , de la découvrir quand on la cherche ; l'autre, de la démontrer quand on la possède; le dernier, de la discerner d'avec le faux quand on l'examine.

Je ne parle point du premier ; je traite particulièrement du second, et il enferme le troisième. Car, si l'on sait la méthode de prouver la vérité, on aura en même temps celle de la discerner, puisqu'en examinant si la preuve qu'on en donne est conforme aux règles qu'on connaît, on saura si elle est exactement démontrée.

La géométrie, qui excelle en ces trois genres, a expliqué lart de découvrir les vérités inconnues ; et c'est ce qu'elle appelle Analyse, et dont il serait inutile de discourir après tant d'excellents ouvrages qui ont été faits ^.

' « De l'esprit géométrique. » C'est le titre commun de deux fragments qui forment les articles ii et m de l'édition Bossut, et qui y sont intitulés, le premier, /fe'/Ie xioii» sur la géométrie en général, et le second : De l'art de persuader.

Dans l'un et l'autre fragment, l'auteur divise son sujet en deux parties, et n'aborde que la première. Pour celte première partie même, tous les deux sont incomplets. Le premier, quoique plus étendu , l'est tellement qu'on peut dire qu'il s'arrête aux préliminaires du sujet. Ce sont doux rédactions différentes d'un n)(':me travail; la première est commencée seulement; la seconde, qui va plus vite, va aussi plus loin. C'est ainsi que Pascal a laissé, d'une part, des fragments d'un grand Traité du vide, de l'autre une espèce de réduction achevée de ce traité dans le petit ouvrage qui se compose des deux écrits sur l'Equilibre des liqueurs et sur la Pesanteur de l'air.

On verra, par différents traits, que ces morceaux ont dû être écrits à une époque où les sentiments religieux de Pascal étaient déjà très-vifs, sans que son esprit fût encore absorbé tout entier dans les méditations théologiques. J'imagine qu'il les a composés dans les premiers temps do sa retraite à Port Royal, un peu avant les Provinciales (1655).

' '< Oui ont été faits. » Chercher à désigner ces ouvrages, ce serait vou-

Celui de démontrer les vérités déjà trouvées, et de les éelaireir de telle sorte que la preuve en soit invincible , est le seul que je veux donner; et je n'ai pour cela qu'à expliquer la méthode que la géométrie y observe; car elle l'enseigne parfaitement par ses exemples, quoiqu'elle n'en produise aucun discours. Et parce que cet art consiste en deux choses principales , l'une de prouver chaque proposition en particulier, l'autre de disposer toutes les propositions dans le meilleur ordre, j'en ferai deux sections, dont l'une contiendra les règles de la conduite des démonstrations géométriques, c'est-à-dire méthodiques et parfaites, et la seconde comprendra celles de l'ordre géométrique, c'est-à-dire méthodique et accompli : de sorte que les deux ensemble enfermeront tout ce qui sera nécessaire pour la conduite du raisonnement à prouver et discerner les vérités; lesquelles* j'ai dessein de donner entières.

SECTION PBEMIÈRE.

De la méthode des démonstrations géométriques , c'est-à-dire méthodiques et parfaites.

Je ne puis faire mieux entendre la conduite qu'on doit garder pour rendre les démonstrations convaincantes, qu'en expliquant celle que la géométrie observe.

[Mon objet] est bien plusse réussir à l'une qu'à l'autre ',

loir énumérer tous les travaux des mathématiciens, depuis Viète et Descartes.

' « Lesquelles. » Lesquelles deux sections. Pascal n'a pas fait ce qu'il se promettait de faire.

« Est bien plus. » J'ai rempli la lacune des premiers mots. ^ « A l'une qu'à l'autre. » C'est-à-dire mon objet est bien plus de réussir dans la méthode générale de démontrer que dans la géométrie en particulier.

DE L'ESPRlï GÉOMLTKiytE. 525

et je n'ai choisi cette science * pour y arriver ^ que parce qu'elle seule sait les véritables règles du raisonnement, et, sans s'arrêter aux règles des syllogismes qui sont tellement naturelles qu'on ne peut les ignorer ', s'arrête et se fonde sur la véritable méthode de conduire le raisonnement en toutes choses, que presque tout le monde ignore, et qu'il est si avantageux de savoir que nous voyons par expérience qu'entre esprits égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie l'emporte et acquiert une vigueur toute nouvelle.

Je veux donc faire entendre ce que c'est que démonstration par l'exemple de celles de géométrie, qui est presque la seule des sciences humaines qui en produise d'infaillibles, parce qu'elle seule observe la véritable méthode, au lieu que toutes les autres sont par une nécessité naturelle dans quelque sorte de confusion que les seuls géomètres savent extrêmement connaître.

Mais il faut auparavant que je donne l'idée d'une méthode encore plus éminente et plus accomplie, mais où les hommes ne sauraient jamais arriver : car ce qui passe la géométrie nous surpasse"; et néanmoins il est nécessaire d'en dire quelque chose, quoiqu'il soit impossible de le pratiquer.

Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales : l'une , de n'em-

' « Cette science. « La grométrie.

- « Pour y arriver. » A la môthode de démontrer en g(^néral.

3 « Qu'on ne peut les ignorer. » On pnurrait répondre à Pascal comme il répond lui-même dans le second fragment à ceux qui voudraient en dire a\itant des règles qu'il pose. Les règles nadirelles des sy'logismes ont aussi leur utilité et leur prix.

* « Nous surpasse. » Cette phrase contient pour ain i dire la transition de Pascal géomètre à Pascal pjrrlionicn.

ployer aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens; l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions ^ Mais, pour suivre l'ordre même que j'explique, il faut que je déclare ce que j'entends par définition.

On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom , c'est-à-dire que les seules impositions de nom aux choses qu'on a clairement désignées en termes parfaitement connus ; et je ne parle que de celles-là seulement. Leur utilité et leur usage est d'éclaircir et d'^abréger le discours, en exprimant par le seul nom qu'on impose ce qui ne pourrait se dire qu'en plusieurs termes ; en sorte néanmoins que le nom imposé demeure dénué de tout autre sens, s'il en a, pour n'avoir plus que celui auquel on le destine uniquement. En voici un exemple. Si l'on a besoin de distinguer dans les nombres ceux qui sont divisibles en deux également d'avec ceux qui ne le sont pas, pour éviter de répéter souvent cette condition , on lui donne un nom en cette sorte : j'appelle tout nombre divisible eu deux également nombre pair. Voilà une définition géométrique : parce qu'après avoir clairement désigné une chose, savoir tout nombre divisible en deux également, on lui donne un nom que l'on destitue de tout autre sens, s'il en a, pour lui donner celui de la chose désignée. D'où il parait que les définitions sont très-libres, et qu'elles ne sont jamais sujettes à être contredites -, car il n'y a rien de plus permis que de donner à une chose qu'on a clairement désignée un nom tel qu'on voudra. Il faut seulement prendre garde qu'on n'abuse de la liberté qu'on a dimposer

1 « Toutes les propositions. » Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette méthode si excellente.

DE L'ESPRIT GÉOMhTRIQLE. 527

des noms, en donnant le même à deux choses différentes.

Ce n'est pas que cela ne soit permis , pourvu qu'on n'en confonde pas les conséquences, et qu'on ne les étende pas de l'une à l'autre *.

^îais si l'on tombe dans ce vice, on peut lui opposer un remède trcs-sùr et très-infaillible : c'est de substituer mentalement la définition à la place du défini , et d'avoir toujours la définition si présente que toutes les fois qu'on parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que c'est celui qui est divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée, qu'aussitôt que le discours en exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car les géomètres, et tous ceux qui agissent méthodiquement, n'imposent des noms aux choses que pour abréger le discours, et non pour diminuer ou changer l'idée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que l'esprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, qu'ils n'emploient que pour éviter la confusion que la multitude des paroles apporte. Rien n'éloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette méthode, qu'il faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et d'équivoques.

Ces choses étant bien entendues, je reviens à l'explication du véritable ordre, qui consiste, comme je disais, à tout définir et à tout prouver-. Certainement cette méthode

' « De l'une à l'autre. « C'est ce qui est presque inévitable si on ap» pelle deux choses diiïérentes du mémo nom. La Logique de Port noyai a donc raison de vouloir qu'on prenne hicn garde d abuser de ce principe , quoique vrai en rigueur, que les dOtinitions sont libres.

' « Tout prouver. D Arrêtons ici un moment, et puisque Pascal veut qu'on déBnisse, définissons ce que c'est que prouver ou démontrer. N'est-ce pas faire voir qu'une proposition qui parait douteuse est efTectivement contenue dans une autre dont on ne peut pas douter? Dès lors, il n'y a lieu ù démonstration qu'autant qu'il y a des propositions indubitables par elles-

serait belle , mais elle est absolument impossible * : car il est évident que les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu'on voudrait prouver en supposeraient d'autres qui les précédassent; et ainsi il est clair qu'on n'arriverait jamais aux premières. Aussi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu'on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu'on n'en trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve. D'où il paraît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli ^.

Mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive abandonner toute sorte d'ordre. Car il y en a un, et c'est celui de la géométrie, qui est à la vérité inférieur en ce qu'il est moins convaincant, mais non pas en ce qu'il est moins certain. Il ne définit pas tout et ne prouve pas tout , et c'est en cela qu'il lui cède ; mais il ne suppose que des choses claires et constantes par la lumière naturelle , et c'est pourquoi il est parfaitement véritable , la nature le soutenant au défaut du discours*. Cet ordre, le plus parfait entre les hommes, con-

mémes , et qui ne se prouvent pas; et, loin que le véritable ordre soit de tout prouver, on ne saurait même attacher à ces deux mots réunis une idée nette.

' « Impossible, » Cette prétendue belle méthode n'est pas seulement impossible, elle renferme une contradiction essentielle.

^ « Accompli. » Il faut avoir le courage de dire que tout cela n'est qu'un sophisme. Ce qui implique contradiction ne peut s'appeler un ordre accompli. C'est comme si on disait qu'un bâton accompli serait celui qui n'aurait qu'un bout, mais que l'homme est obligé, dans cette vie, de se contenter des bâtons qui en ont deux.

^ « Du discours. « C'est-à-dire du raisonnement; mais celle opposition est étrange. Le raisonnement n'est-il pas aussi un fait naturel? Loin d'être supérieur à l'évidence sensible, le raisonnement ne fait que montrer le lien qui rattache à cette évidence une vérité où elle ne se

DE L'tSPlUT GÉOMÉTKlQUt;. 529

siste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu ' ùe ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres; et de ne point prou\er toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes.

C'est ce que la géométrie enseigne parfaitement. Klle ne définit aucune de ces choses, espace, temps, mou^ement, nomhre, égalité, ni les semhiables qui sont en grand nombre, parce que ces termes-là désignent si naturellement les choses qu'ils signifient, à ceux qui entendent la langue, que l'éclaircissement qu'on en voudrait faire apporterait plus d'obscurité que d'instruction. Car il n'y a rien de plus faible que le discours de ceux qui veulent définir ces mots primitifs. Quelle nécessité y a-t-il , par exemple, d'expliciuer ce qu'on entend par le mot homme ? ?se sait-on pas assez quelle est la chose qu'on veut désigner par ce terme? Et quel avantage pensait nous procurer Platon , en disant que c'était un animal à deux jambes sans plumes "? Comme si l'idée que j'en ai naturellement, et que je ne puis exprimer, n'était pas plus nette et plus sûre que celle qu'il me donne par son explication inutile et même ridicule ; puisqu'un

manifeste pas tout d'abord. Dnns quelles subtilités l'.iscai s'embarrasse! Quoi ! parce ([uc je ne puis définir l'espace, ni démontrer qu'entre deux points on ne peut tirer qu'une seule ligne droite, je ne serai concaincu de rien, même en géométrie, et je ne pourrai être que certain! Quelle distinction! Au reste, le fond de tout cela se retrouve dans les Pensées, viii, 1 , pages 150-152.

' « Dans ce milieu. » Ce n'est pas là un milieu, c'est la perfection suprême.

- <i Sans plumes. » .Momaione, ApoL, page 213, d'après Diogène Laércc, IV, iO.

homme ne perd pas l'humanité en perdant les deux jambes, et qu'un chapon ne l'acquiert pas en perdant ses plumes.

Il y en a qui vont jusqu'à cette absurdité d'expliquer un mot par le mot même. J'en sais qui ont défini la lumière en cette sorte : La lumière est un mouvement luminaire des corps lumineux; comme si on pouvait entendre les mots de luminaire et de lumineux sans celui de lumière*.

On ne peut entreprendre de définir l'être sans tomber dans cette absurdité : car on ne peut définir un mot sans commencer par celui-ci, c'est, soit qu'on l'exprime ou qu'on le sous-enteude. Donc pour définir l'être, il faudrait dire c'est, et ainsi employer le mot défini dans sa définition ^ On voit assez de là qu'il y a des mots incapables d'être définis; et si la nature n'avait suppléé à ce défaut' par une

' « De lumière. » Cette abs«rdi7e appartient au P. Noël, Jésuite, qui avait attaqué les premiers travaux scientifiques de Pascal avec une physique et une éloquence également ridicules. On Ht en effet dans sa prm^ere lettre [imprimée au tome IV des OEuvres de Pascal] ces in^';°yables paroles : « ... Puisque la lumière, ou plutôt V illumination , est un mouve- « ment luminaire des rayons composés des corps lucides qu, remplissen ,. les corps transparents et ne sont mus luminairement que .Pard autres „ corps lucides. » Pascal releva sur-le-champ cette définition ^^'^^^f^^l sa Réponse au P. Noël, en lui opposant les mêmes principes q;i >l/"°"«' ici. Mais le galimatias est tellement incompatible avec ,\ esprit de Pascal qu'il n'a pu conserver celui-là dans toute sa richesse ; il 1 a s'mphfie et 1 a îéndu plus net comme malgré lui. Le P. Noë , dans sa seconde Uttrej Pascal, essaie d'expliquer sa définition , mais le commentaire n est pas moins obscur que le texte.

^ « Dans sa définition. » Cela n'est pas bien rigoureux; car, en y regardant de près, on voit que le mot c'est , dans le discours " exprime qu'une conception de notre esprit, et n'a pas le même «^nf que dan cette expression, lêlre. 11 équivaut à un «igné algébrique e^ que -.. 1 pourrait y avoir deux mots différents pour ces deux idées différentes , et même il y en a deux en effet, car on peut dire :L existence ^^ -Ainsi , on n'emploie plus le mot défini dans la définition. Il est vrai P°"f«;t;' °" ne peut définir l'existence, mais ce n'est pas, je crois, P»"; ^^^^^^^^^^^^ que donne Pascal, c'est uniquement à cause de la simplicité irréductible Hf* fptts idéfi

3 « A ce défaut. « Répétons que ce n'est pas là un défaut. Lui-même le dira plus loin.

Page 1