‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 38 sur 55 · DE L'ESPRIT GÉOMÉTRIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT GÉOMÉTRIQUE

ne puisse encore en descendre à une infinité d'autres, sans tomber dans le repos. De même, quelque grand que soit un nombre, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui surpasse le dernier; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire quelque petit que soit un nombre, comme la centième ou la dix-millième partie, on peut encore en concevoir un moindre , et toujours à l'infini, sans arriver au zéro ou néant. Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage ; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire quelque petit que soit un espace, on peut encore en considérer un moindre, et toujours à l'infini, sans jamais arriver à un indivisible qui n'ait plus aucune étendue. Il en est de même du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand sans dernier, et un moindre, sans arriver à un instant, et à un pur néant de durée. C'est-à-dire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre : de sorte qu'ils se soutiennent tous entre le néant et l'infini , étant toujours infiniment éloignes de ces extrêmes ^

Toutes ces vérités ne se peuvent démontrer; et cependant ce sont les fondements et les principes de la géométrie. Mais comme la cause qui les rend incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais au contraire leur extrême évidence , ce manque de preuve n'est pas un défaut , mais plutôt une perfection. D'où l'on voit que la géométrie ne

' a De ces extrêmes. « On a vu la m(}me iiiiaf^e dans le premier paragraphe des l'rnseef, page 6 — Remarquons ici, quant au mouvement, qu'au lieu de dire ; Il y en a toujours un plus grand cl un moindre, il faudrait dire seulement, pour iHre exact, qu'on en conçoit toujours un plus grand ft nn moindre.

peut définir les objets , ni prouver les principes ; mais par cette seule et avantageuse raison , que les uns et les autres sont dans une extrême clarté naturelle, qui convainc la raison plus puissamment que le discours. Car qu'y a-t-il de plus évident que cette vérité, qu'un nombre, tel qu'il soit, peut être augmenté : ne peut-on pas le doubler? Que la promptitude d'un mouvement peut être doublée, et qu'un espace peut être doublé de même? Et qui peut aussi douter qu'un nombre , tel qu'il soit , ne puisse être divisé par la moitié, et sa moitié encore par la moitié? Car cette moitié serait-elle un néant? Et comment ces deux moitiés, qui seraient deux zéros, feraient-elles un nombre? De même, un mouvement, quelque lent qu'il soit, ne peut-il pas être ralenti de moitié, en sorte qu'il parcoure le même espace dans le double du temps, çt ce dernier mouvement encore? Car serait-ce un pur repos ? Et comment se pourrait-il que ces deux moitiés de vitesse, qui seraient deux repos, fissent la première vitesse ? Enfin un espace , quelque petit qu'il soit, ne peut-il pas être divisé en deux, et ces moitiés encore? Et comment pourrait-il se faire que ces moitiés fussent indivisibles sans aucune étendue, elles qui jointes ensemble ont fait la première étendue?

-Il n'y a point de connaissance naturelle dans l'homme qui précède cellesTlà, et qui les surpasse en clarté. Néanmoins, afin qu'il y ait exemple de tout, on trouve des esprits excellents en toutes autres choses, que ces infinités choquent, et qui n'y peuvent en aucune sorte consentir.

Je n'ai jamais connu personne qui ait pensé qu'un espace ne puisse être augmenté. Mais j'en ai vu quelques-uns , très-habiles d'ailleurs, qui ont assuré qu'un espace pouvait être divisé en deux parties indivisibles , quelque absurdité qu'il s'y rencontre*. Je me suis attaché à rechercher en eux

' (I Qu'il s'y rencontre. » 11 s'agit iri du chevalier de Méré, qui niait

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quelle pouvait être la cause de cette obscurité, et j'ai trouvé qu'il n'y en avait qu'une principale, qui est qu'ils ne sauraient concevoir un continu divisible à l'infini : d'où ils concluent qu'il n'y est pas divisible. C'est une maladie naturelle à rbomrae de croire qu'il possède la vérité directement; et de là vient qu'il est toujours disposé h nier tout ce qui lui est incomprébensible ; au lieu qu'en effet il ne connaît naturellement que le mensonge', et qu'il ne doit prendre pour véritables que les choses dont le contraire lui parait faux. Et c'est pourquoi, toutes les fois qu'une proposition est inconcevable , il faut en suspendre le jugement et ne pas la nier à cette marque, mais en examiner le contraire ; et si on le trouve manifestement faux, on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible qu'elle est. Appliquons cette règle à notre sujet.

Il n'y a point de géomètre qui ne croie l'espace divisible à l'infini. On ne peut non plus l'être sans ce principe qu'être

absolument la divisibilité à l'infini , et qui s'était expliqué là-dessus avec Pascal dans une longue et curieuse lettre (nous en avons cité un passage page 5, note 1 ). Dans une lettre à Fermât (de juillet 1651 ), Pascal s'ex- » prime encore ainsi sur Mcré : « 11 a très-bon esprit, mais il n'est pas n géomètre; c'est, comme vous savez, un grand défaut; et même il ne » comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini, et croît » fort bien entendre qu'elle est composée de points en nombre fini, et a jamais je n'ai pu l'en tirer : si vous pouviez le faire, on le rendrait par- » fait. » Mais quoique Pascal parle ici de lignes mathématiques, et que Méré , en elTet , mêle dans sa lettre ce qui regarde l'espace et ce qui regarde les corps, ce n'était pas sans doute la divisibilité infinie de l'espace, mais celle des corps qui lui répugnait. S'il ne fait pas la distinction de l'étendue simple et de la matière étendue, c'est que Pascal ne la fait pis non plus, et confond ces deux choses tout comme Descartes (a).

' « Que le mensonge. » On a déjà vu ce paradoxe dans les Pensées, vi, 60, mais nous le surprenons ici à sa source, qui ne peut être que la considération de l'infini. En effet, on n'arrive à l'affirmative : Ceci est infini, qu'au moyen de la négative : Il n'est pas vrai que ceci soit fini. Mais cela est tout simple , puisque l'idée d'infini est une négation , et il n'y a pas là grand mystère.

la) Cela parait dans ce morceau même, et plas encore dans le premier fragment des Pensées.

homme sans âme. Et néanmoins il n'y en a point qui comprenne une division infinie ; et l'on ne s'assure de cette vérité que par cette seule raison, mais qui est certainement suffisante, qu'on comprend parfaitement qu'il est faux qu'en divisant un espace ou puisse arriver à une partie indivisible, c'est-à-dire qui n'ait aucune étendue. Car qu'y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu'en divisant toujours un espace, on arrive enfin à une division telle qu'en la divisant en deux, chacune des moitiés reste indivisible et sans aucune étendue , et qu'ainsi ces deux néants d'étendue fissent ensemble une étendue? Car je voudrais demander à ceux qui ont cette idée , s'ils conçoivent nettement que deux indivisibles* se touchent : si c'est partout, ils ne sont qu'une même chose, et partant les deux ensemble sont indivisibles; et si ce n'est pas partout , ce n'est donc qu'en une partie : donc ils ont des parties, donc ils ne sont pas indivisibles^. Que s'ils confessent , comme en effet ils l'avouent quand on les presse, que leur proposition est aussi inconcevable que l'autre , qu'ils reconnaissent que ce n'est pas par notre capacité à concevoir ces choses que nous devons juger de leur vérité, puisque ces deux contraires étant tous deux inconcevables , il est néanmoins nécessairement certain que l'un des deux est véritable 3.

Mais qu'à ces difficultés chimériques, et qui n'ont de proportion qu'à notre faiblesse, ils opposent ces clartés naturelles et ces vérités solides : s'il était véritable que l'espace fût composé d'un certain nombre fini d'indivisibles , il s'en-

' « Deux indivisibles. » Qu'est-ce à dire? Deux portions de pur espace? ou plutôt deux atomes réels, deux petits corps?

^ « Pas indivisibles. « 11 parait plus prudent de dire seulement : Et si ce n'est pas partout, ce n'est donc qu'en une partie de leur étendue, donc celle étendue a des parties, donc elle n'est pas indivisible.

' « Est véritable. » Il y a des philosophes qui n'ont pas cru cjue cela uiéme fut nécessairement certain.

nt L'tSl'RlT Gl'U.MKTRlQUE. jil

siÙM'ait que deux espaces , dont chacun serait carié , c'està-dire égal et pareil de tous côtés , étant doubles l'un de l'autre , l'un contiendrait un nombre de ces indivisibles double du nombre des indivisibles de l'autre. Qu'ils retiennent bien cette conséquence , et qu'ils s'exercent ensuite à ranger des points en carrés jusqu'à ce qu'ils en aient rencontré deux dont l'un ait le double des points de l'autre; et alors je leur ferai céder tout ce qu'il y a de géomètres au monde. Mais si la chose est naturellement impossible, c'està-dire s'il y a impossibilité invincible à ranger des carrés de points , dont l'un en ait le double de l'autre , comme je le démontrerais en ce lieu-là même si la chose méritait qu'on s'y arrêtât, qu'ils en tirent la conséquence*.

Kt pour les soulager dans les peines qu'ils auraient en de certaines rencontres, comme à concevoir qu'un espace ait une infinité de divisibles , vu qu'on les parcourt en si peu de temps , pendant lequel on aurait parcouru cette infinité de divisibles, il faut les avertir qu'ils ne doivent pas comparer des choses aussi disproportionnées qu'est l'infinité des divisibles avec le peu de temps où ils sont parcourus : mais qu'ils comparent l'espace entier avec le temps entier, et les infinis divisibles - de l'espace avec les infinis instants de ce temps; et ainsi ils trouveront que l'on parcourt une infinité de divisibles en une infinité d'instants, et un petit espace en un petit temps ; en quoi il n'y a plus la disproportion qui les avait étonnés.

Enfin, s'ils trouvent étrange qu'un petit espace ait autant de parties qu'un grand, qu'ils entendent aussi qu'elles sont plus petites à mesure; et qu'ils regardent le firmament

' « La conséquence. » La conséquence est seulement que le point géométrique, cl en général les figures géométriques pures, sont des idées sans réalité.

' « Les infinis divisibles. » Dkinibles est le substantif, les divisible:^ en nombre infini.

au travers d'un petit verre , pour se familiariser avec cette connaissance, en voyant chaque partie du ciel en chaque partie du verre. Mais s'ils ne peuvent comprendre que des parties si petites, qu'elles nous sont imperceptibles, puissent être autant divisées que le firmament, il n'y a pas de meilleur remède que de les leur faire regarder avec des lunettes qui grossissent cette pointe délicate jusqu'à une prodigieuse masse : d'où ils concevront aisément que par le secours d'un autre verre encore plus artistement taillé, on pourrait les grossir jusqu'à égaler ce firmament dont ils admirent l'étendue. Et ainsi ces objets leur paraissant maintenant très-facilement divisibles, qu'ils se souviennent que la nature peut infiniment plus que l'art *. Car enfin qui les a assurés que ces veri-es auront changé la grandeur naturelle de ces objets, ou s'ils auront au contraire rétabli la \éritable, que la figure de notre œil avait changée et raccourcie, comme font les lunettes qui amoindrissent ^

II est fâcheux de s'arrêter à ces bagatelles * ; mais il y a des temps de niaiser \

II suffit de dire à des esprits clairs en cette matière que deux néants d'étendue ne peuvent pas faire une étendue. Mais parce qu'il y en a qui prétendent s'échapper ^ à cette lumière par cette merveilleuse réponse, que deux néants

1 a Plus que l'art. » Rien de plus ingénieux que cette démonstration de la prodigieuse divisibilité de la matière sensible.

^ « Qui amoindrissent. » Ici Pascal oublie que ce n'est point par la vue, mais par le toucher, que nous jugeons de la grandeur des choses. 11 devrait bien aussi expliquer ce qu'il entend par la grandeur naturelle et véritable des corps, car cela est difticile à concevoir quand on n'admet pas d'éléments définitifs et de point d'arrêt.

^ « A ces bagatelles. » Ces bagatelles sont fort curieuses, mais les plus belles expériences ne sauraient livrer l'infini , puisqu'elles s'arrêtent aux bornes de nos sens.

'' « Des temps de niaiser. » Expression suggérée sans doute par un passage célèbre de l'Ecclésiaste, quoiqu'elle n'en soit pas traduite précisément. Cf. page 3îj5, note 5.

^ « S'échapper. » Plus correctement échapper.

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d'ctendue peuvent aussi bien faire une étendue que deux unités dont aucune n'est nombre font un nombre par leur assemblage; il faut leur repartir qu ils pourraient opposer, de la même sorte, que vingt mille hommes font une armée, (|uoique aucun d'eux ne soit armée; que mille maisons font une ville, cjuoique aucune ne soit >ille; ou que les parties font le tout, ([uoiquc aucune ne soit le tout; ou, pour demeurer dans la comparaison des nombres, que deux binaires font le quaternaire, et dix dizaines une centaine, qu()i([ue aucun ne le soit. Mais ce n'e^t pas avoir l'esprit ju:rte que de confondre par des comparaisons si inégales la nature immuable des choses avec leurs noms libres et volontaires, et dépendant du caprice des hommes qui les ont composés. Car il est chiir que pour faciliter les discours on a donné le nom d'armée à vingt mille hommes, celui de ville à plusieurs maisons, celui de dizaine à dix unités; et que de celle liberté naissent les noms d'unité, binaire, quaternaire, diziiue, centaine, différents par nos fantaisies, quoi([ue ces choses soient eu effet de même genre par leur nature invariable , et qu'elles soient toutes proportionnées entre elles et ne différent que du plus ou du moins, et (luoique, ensuite de ces noms, le binaire ne soit pas quaternaire, ni une maison une ville, non plus qu'une ville n'est pas une maison. Mais encore, quoique une maison ne soit pas une ville, elle n'est pas néanmoins un néant de ville; il y a bien de la différence entre n'être pas une chose et en être un néant.

Car, afin qu'on entende la chose à fond, il faut savoir que la seule raison pour laquelle l'unité n'est pas au rang des nombres est qu'Euclide et les premiers auteurs qui ont traité d'arithmétique, ayant plusieurs propriétés a donner qui convenaient à tous les nombres hormis à l'unité, pour éviter de dire souvent qu'en tout nombre, hors l'unité.

telle condition se rencontre, ils ont exclu l'unité de la signification du mot de nombre , par la liberté que nous avons déjà dit qu'on a de faire à son gré des définitions. Aussi , s'ils eussent voulu , ils en eussent de même exclu le binaire et le ternaire, et tout ce qu'il leur eût plu ; car on en est maître, pourvu qu'on en avertisse: comme au contraire l'unité se met quand on veut au rang des nombres, et les fractions de même. Et, en effet, l'on est obligé de le faire dans les propositions générales, pour éviter de dire à chaque fois : En tout nombre, et à l'unité et aux fractions, une telle propriété se trouve; et c'est en ce sens indéfini que je l'ai pris dans tout ce que j'en ai écrit. Mais le même Euclide qui a ôté à l'unité le nom de nombre, ce qui lui a été permis, pour faire entendre néanmoins qu'elle n'est pas un néant , mais qu'elle est au contraire du même genre, il définit ainsi les grandeurs homogènes. Les grandeurs, dit-il, sont dites être de même genre, lorsque l'une étant plusieurs fois multipliée peut arriver à surpasser l'autre. Et par conséquent, puisque l'unité peut, étant multipliée plusieurs fois, surpasser quelque nombre que ce soit, elle est de même genre que les nombres précisément par son essence et par sa nature immuable, dans le sens du même Euclide qui a voulu qu'elle ne fût pas appelée nombre.

Il n'en est pas de même d'un indivisible à l'égard d'une étendue; car non-seulement il diffère de nom, ce qui est volontaire, mais il diffère de genre, par la même définition; puisqu'un indivisible, multiplié autant de fois qu'on voudra, est si éloigné de pouvoir surpasser une étendue, qu'il ne peut jamais former qu'un seul et unique indivisible; ce qui est naturel et nécessaire, comme il est déjà montré. Et comme cette dernière preuve est fondée sur la définition de ces deux choses, indivisible et étendue, on va achever et consommer la démonstration.

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Un indiNÏsible est ce qui n'a aucune partie, et l'étendue est ce qui a diverses parties séparées.

Sur ces ddiuitions, je dis que deux indivisibles étant unis ne font pas une étendue. Car, quand ils sont unis, ils se touchent chacun en une partie '; et ainsi les parties par où ils se touchent ne sont pas séparées, puisque autrement elles ne se toucheraient pas. Or, par leur définition , ils n'ont point d'autres parties : donc ils n'ont pas de parties séparées; donc ils ne sont pas une étendue, par la définition de rétendue qui porte la séparation des parties. On montrera la même chose de tous les autres indivisibles qu'on y joindra, par la même raison. Kt partant un indivisible, multiplié autant qu'on voudra , ne fera jamais une étendue. Donc il n'est pas de même genre que l'étendue, par la définition des choses du même genre.

Voilà comment on démontre que les indivisibles ne sont pas de même genre que les nombres. De là vient que deux unités peuvent bien faire un nombre, parce qu'elles sont de même genre ; et que deux indivisibles ne font pas une étendue, parce qu'ils ne sont pas de même genre. D'où l'on voit combien il y a peu de raison de comparer le rapport qui est entre l'unité et les nombres à celui qui est entre les indivisibles et l'étendue.

Mais si l'on veut prendre dans les nombres une comparaison qui représente avec justesse ce que nous considérons dans l'étendue , il faut que ce soit le rapport du zéro aux nombres ; car le zéro n'est pas du même genre que les nombres, parce qu'étant multi|)lié, il ne peut les surpasser : de sorte que c'est un véritable indivisible de nombre, comme

' « En une |)artie. u Pascal s'embarrasse lians les terme'^; car, après avoir dit: Un indivisible est ce qui n'a aucune partie, comment peut-il dire : Ils se touchent chacun en une partie? 11 eut fallu écrire : Un indivisible est ce qui n'a pas plusieurs parties.

l'indivisible est un véritable zéro d'étendue. Et on en trouvera un pareil entre le repos et le mouvement, et entre un instant et le temps ; car toutes ces cboses sont hétérogènes à leurs grandeurs, parce qu'étant infiniment multipliées, elles ne peuvent jamais faire que des indivisibles, non plus que les indivisibles d'étendue, et par la même raison. Et alors on trouvera une correspondance parfaite entre ces choses ; car toutes ces grandeurs sont divisibles à l'infini, sans tomber dans leurs indivisibles, de sorte qu'elles tiennent toutes le milieu entre l'infini et le néant \

Voilà l'admirable rapport que la nature a mis entre ces choses, et les deux merveilleuses infinités qu'elle a proposées aux hommes , non pas à concevoir, mais à admirer ^ ; et pour en finir la considération par une dernière remarque, j'ajouterai que ces deux infinis , quoique infiniment différents, sont néanmoins relatifs l'un à l'autre, de telle sorte que la connaissance de l'un mène nécessairement à la connaissance de l'autre. Car dans les nombres, de ce qu'ils peuvent toujours être augmentés, il s'ensuit absolument qu'ils peuvent toujours être diminués , et cela clairement : car si l'on peut multiplier un nombre jusqu'à looooo , par exemple, on peut aussi en prendre une 100000* partie, en le divisant par le même nombre qu'on le multiplie, et ainsi tout terme d'augmentation deviendra terme de division , en changeant l'entier en fraction. De sorte que l'augmentation infinie enferme nécessairement aussi la division infinie. Et dans l'espace le même rapport se voit entre ces deux infinis contraires; c'est-à-dire que, de ce qu'un espace peut être infiniment prolongé , il s'ensuit qu'il peut être infini-

' « Et le néant. » Ajoutons, pour ne l'oublier jamais, que ni le point, ni l'instant, ni le zéro , ni le néant ne sont rien do réel, et n'expriment que de simples négations de notre esprit.

^ " A admirer. » Voir no? réflexions à op sujet, page 18, note 3.

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ment diminiu', comme il paraît en cet exemple : Si on regarde au travers d'un verre un vaisseau qui s'éloigne toujours directement', il est clair que le lieu du diaphane^ où l'on remarque un point tel qu'on voudra du navire haussera toujours par un flux continuel*, à mesure que le vaisseau fuit. Donc, si la course du vaisseau est toujours allongée et jusqu'à l'infini, ce point haussera continuellement; et cependant il n'arrivera jamais à celui ou tombera le rayon horizontal mené de l'œil au verre, de sorte qu'il en approchera toujours sans y arriver jamais, divisant sans cesse l'espace qui restera sous ce point horizontal, sans y arriver jamais. D'où l'on voit la conséquence nécessaire qui se tire de l'infinité de l'étendue du cours du \aisseau , à la division infinie et infiniment petite de ce petit espace restant au-dessous de ce point horizontal '.

Ceux qui ne seront pas satisfaits de ces raisons , et qui demeureront dans la créance que l'espace n'est pas divisible à l'infini, ne peuvent rien prétendre aux démonstrations géométriques ^ ; et, quoiqu'ils puissent être éclairés en d'autres choses, ils le seront fort peu en celles-ci : car on peut aisément être très-habile homme et mauvais géomètre*.

' a Directement. » Dans le sens propre de ce mot, c'est-à-dire en ligne droite, sur une mer supposée plane, comme l'explique la Logique de Port Royal en reprenant cet exemple.

- « Du diaphane. » Du milieu diaphane, du verre.

' « Un flux continuel, » Le terme de flux peint celte continuité mOme du mouvement, pareille à celle d'une liqueur qui coule.

* a Horizontal. » Faisons attention que les deux points dont parle Pascal, et les deux lignes qui les déterminent, sont des points et des lignes purement mathématiques et idéales. Les lignes ou points matériels par lesquels on essaierait do les réaliser se confondraient bientôt.

'•" n Géométriques. » La Logique de Purt Koyal a repris la thèse de Pasral et ses exemples au chapitre premier de la quatrième partie. Toute cette argumentation est fort ingénieuse; mois Pascal et Port Koyal passent sous silence les arj^imicnts non moins ingénieux qu'on peut faire contre la divisibilité à l'infini. Voir l'article Zninn dt'.b'e, dans le Dictionnaire de Hayle.

*■ " Kl ni.nuv.iis ai^nmèlrp » Tf. Pctivet^ vu 2.

Mais ceux qui verront clairement ces vérités pourront admirer la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et apprendre par cette considération merveilleuse à se connaître eux-mêmes, en se regardant placés entre une infinité et un néant d'étendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de mouvement, entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre à s'estimer à son juste prix, et former des réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même '. J'ai cru être obligé de faire cette longue considération en faveur de ceux qui, ne comprenant pas d'abord cette double infinité, sont capables d'en être persuadés. Et quoiqu'il y en ait plusieurs qui aient assez de lumières pour s'en passer, il peut néanmoins arriver que ce discours, qui sera nécessaire aux uns, ne sera pas entièrement inutile aux autres.

L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu'on leur propose, et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

-Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'àme , qui sont ses dpux principales puissances, IjentèndemettLet la/ volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est

' « De la géométrie môme. » Ces mots expriment clairement l'état de l'esprit de Pascal à cette époque. Je ne puis trop recommander de rapprorluM- ce morceau du paragraphe premier des Pennées.

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basse, indigne, et étrangère : aussi tout le monde la désavoue'. Cliaeun fait profession de ne croire et même de n'aimer que ce (ju'il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car elles sont iuliuiment au-dessus de la nature : Dieu seul peuLles mettre dans l'àme, et par la manière qu'il lui plait. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement , qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit; et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe ^, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité ' ; dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences. Eu quoi il parait que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu'ils devaient faire des choses saintes, parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient l'éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. Dites-nous des choses agréables et nous vous écouterons, disaient les Juifs à Moise'; comme si

' « La dt'savoue. » Pascal désavouait-il les Provinciales? ou n'avait-i! jamais employé dans les Provinciales que la voie de la démonstration pure, sans parler à la volonté et à la passion?

^ o En proverbe. » Ignoli nuUa cu]iido, dit Ovide. Cf. Erasme, Adag., au mot occulta. Tout le monde sait le vers de Voltaire : On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.

3 « Que par la charité. » H Thets., ii, <0, etc. Cf. Pensées, xxiii, C>.

' « A .Moïse. » Je ne trouve pas cela dans le Pentateuque; à moins

l'agrément devait régler la créance ! Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme , que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l'entraîne ^ .

Je ne parle donc que des vérités de notre portée ; et c'est d'elles que je dis que l'esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l'àme, mais que bien peu entrent par l'esprit , au lieu qu'elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement.

Ces puissances ont chacune leurs principes et les premiers moteurs de leurs actions. Ceux de l'esprit sont des vérités naturelles et connues à tout le monde, comme que le tout est plus grand que sa partie, outre plusieurs axiomes particuliers que les uns reçoivent et non pas d'autres , mais qui dès qu'ils sont admis sont aussi puissants , quoique faux , pour emporter la créance, que les plus véritables. Ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à tous les hommes , comme le désir d'être heureux , que personne ne peut pas ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en effet, pour faire agir la volonté, que s'ils faisaient son véritable bonheur.

Voilà pour ce qui regarde les puissances qui nous portent à consentir. Mais pour les qualités des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses.

Les unes se tirent, par une conséquence nécessaire , des

que Pascal n'interprète ainsi le verset 19 du chapitre xx de l'Exode, qui ne parait pas avoir tout à fait ce sens.

' « Et qui l'entraîne. » C'est ainsi que Pascal explique, dans la dixliuitième Provinciale, l'action do la grâce sur le libre arbitre do l'homnip

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principes communs et des vérités avouées. Celles-là peuvent être infailliblement persuadées; car en montrant le rapport qu'elles ont avec les principes accordés, il y a une nécessité inévitable de convaincre , et il est impossible qu'elles ne soient pas reçues dans l'âme dès qu'on a pu les enrôler à ces vérités qu'elle a déjà admises.

Il y en a qui ont une union étroite avec les objets de notre satisfaction; et eelies-là sont encore reçues avec certitude*, car aussitôt qu'on fait apercevoir à l'àme qu'une chose peut la conduire à ce qu'elle aime souverainement, il est inévitable qu'elle ne s'y porte avec joie.

jMais celles qui ont cette liaison tout ensemble, et avec les vérités avouées, et avec les désirs du cœur, sont si sûres de leur effet, qu'il n'y a rien qui le soit davantage dans la nature. Comme au contraire ce qui n'a de rapport ni à nos créances ni à nos plaisirs nous est importun, faux et absolument étranger.

En toutes ces rencontres il n'y a point à douter. Mais il y en a où les choses qu'on veut faire croire sont bien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaihirs qui nous touchent le plus. Et celles-là sont en grand péril de faire voir, par une expérience qui n'est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement : que cette àme impérieuse, qui se vantait de n'agir que par raison, suit par un choix honteux et téméraire ce qu'une volonté coriompue désire, quekjue résistance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer. C'est alors qu'il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté, et que la connaissance de l'une et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain , puisqu'il faudrait pour en juger connaître tout ce qui se passe dans le plus

' « Avec ccrliluclc. » Ce- 1- à- dire qu'il csl encore certain qu'elles serout reçues.

intérieur de l'homme, que l'homme même ne connaît presque jamais K

Il paraît de là que quoi que ce soit qu'on veuille persuader , il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l'esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime; et ensuite remarquer, dans la chose dont il s'agit, quels rapports elle a avec les principes avoués , ou avec les objets délicieux par les charmes qu'on lui donne. De sorte que l'art de persuader consiste

' « Presque jamais. » 11 me semble que Pascal est injuste envers la nature humaine quand il suppose que des vérités démontrées pour la raison sont rejetées par la passion. Cela est rare, si cela arrive jamais. Ce qui arrive le plus souvent, ce qui fait les surprises de la passion et ceUcs de l'éloquence, c'est qu'en dehors des sciences pures, et dans l'ordre des choses qui font les grands intérêts de la vie, il n'y a guère de vérités rigoureusement démontrées, ni même de vérités absolument vraies, je veux dire qui le soient en toutes circonstances et sous toutes les faces. La passion peut donc les prendre sous le jour qui lui agrée. Pascal va le dire un peu plus loin : « 11 n'y a presque point de vérités dont nous demcu- » rions toujours d'accord. » Ce n'est pas qu'il n'y ait toujours, à un moment donné, une cause qui est la bonne cause, qu'il est juste d'embrasser, et qu'on est blâmable de combattre. Mais quoiqu'elle soit la bonne cause, elle n'est pas cependant bonne en tout point. En un mot, lorsque la passion prend parti contre la raison, ce n'est pas sans avoir aussi des raisons pour elle. Ces raisons sont des vraisemblances, c'est-à-dire des vérités relatives. Et la rhétorique n'est que la dialectique des vraisemblances, comme Aristote l'a définie admirablement.

Nous ne pouvons consentir non plus au dédain avec lequel Pascal traite la sensibilité , ne l'appelant que des noms de volupté et de caprice. L'homme ne doit pas plus mépriser en lui la sensibilité que la raison, et il n'a pas trop de toutes les deux pour se soutenir. 11 y a des vérités ([ue nous ne devons pas seulement croire, mais aimer, et des mensonges que nous ne devons pas seulement rejeter, mais haïr. C'est donc le devoir de celui qui parle pour le vrai et contre le faux , de toucher en nous ces puissances d'amour ou de haine. Qu'on l'entende bien : ce n'est pas une nécessité à laquelle il soit réduit, et dont il ait à se plaindre; c'est sa force, c'est son honneur, et ce doit être son ambition et sa joie. Mais comment l'auteur des Provinciales , comment l'homme qui fut peut-être lo plus passionné des hommes éloquents, semble-t-il ne voir dans l'éloquence passionnée qu'un instrummt de volupté? C'est qu'il méprise dans l'élcqucnce la nature elle-même , la concupiscence toujours présente , le misérable héritage d'Adam. Cela ne l'empêche pas de sentir ce qu'elle vaut humainement, et il nous dira tout à l'heure combien c'est un art didicile, et combien admirable.

DF. I/KSPRIT Gl^OMKTRlQrF.. 553

autant en celui d'apréer qu'en celui de convaincre , tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison !

Or, de ces dt'u.v mi'thodes, lune de convaincre, l'autre d'agréer, je ne donnerai ici les règles que de la première ; et encore au cas qu'on ait accordé les principes et qu'on demeure ferme à les avouer : autrement je ne sais s'il y aurait un art pour accommoder les preuves à l'inconstance de nos caprices. Mais la manière d'agréer est bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable; aussi, si je n'en traite pas, c'est parce que je n'en suis pas capable; et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois la chose absolument impossible. Ce n'est pas que je ne croie qu'il y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer ne réussit aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes*, qu'à démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez d'imagination pour en comprendre les hypothèses -. Mais j'estime, et c'est peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible d'y arriver. Au moins je sais que si quelqu'un en est capable, ce sont des personnes que je connais', et (lu'aucun autre n'a sur cela de si claires et de si abondantes lumières.

' « De personnes. » Prenons-y garde : s'il y a des règles sûres pour se faire aimer, que devient le libre arbitre? Pascal a-l-il pensé à cela?

'■' « Les hypothèses. » C'est-ù-dire pour comprendre l'espace pur, et ses infinités do toute espèce, et ce que c'est qu'un point, qu'une ligne non matériels.

•" « Que je connais. » On peut croire que ce magnifique éloge s'adresse à Nicole. Pascal n'avait pu lire le Traité des moyens de conserver la paix entre les hommes , mais il connaissait l'esprit qui devait produire un jour cet ouvrage. C'est en parlant de re livre, dont l'idée générale rentre tout à fait dans Vart d'at/réer , que M""» de Sévigné écrivait : « Jamais le cœur « humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là (lettre du <fi août 1071 ). » Voir encore la lettre du 30 septembre, et le témoignage de Voltaire dan« le S'iVc/c île Lnuin XIV.

La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes , et variables dans chaque particulier avec une telle diversité, qu'il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de soi-même dans les divers temps. Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme ; un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient; les moindres accidents les changent. Or, il y a un art, et c'est celui que je donne, pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes soit de vrai, soit de plaisir, pourvu que les principes qu'on a une fois avoués demeurent fermes et sans être jamais démentis. Mais comme il y a peu de principes de cette sorte, et que hors de la géométrie, qui ne considère que des figures très-simples, il n'y a presque point de vérités dont nous demeurions toujours d'accord , et encore moins d'objets de plaisir dont nous ne changions à toute heure, je ne sais s'il y a moyen de donner des règles fermes pour accorder les discours à l'inconstance de nos caprices ^

Cet art que j'appelle l'art de persuader, et qui n'est proprement que la conduite des preuves méthodiques parfaites, consiste en trois parties essentielles : à définir les termes dont on doit se servir par des définitions claires; à proposer des principes ou axiomes évidents pour prouver la chose

' « De nos caprices. « Non, il n'y a point de règles fermes, mais sans prétendre fixer cette anatomie du cœur humain, le maître de l'art peut faire un certain nombre d'observations généralement vraies, observations utiles d'abord en elles-mêmes, et aussi en ce cju'étant conduites méthodiquement, elles nous apprennent à en faire d'autres. C'est ce qu'Aristolo a exécuté dans sa Rhétorique. Il y a marqué précisément les principales de ces différences que Pascal reconnaît entre les caractères des divers âges et des diverses conditions.

DE F.'KSPRIT r.l'0\n':TRIQUE. r.jr.

dont il s'agit ; et à substituer toujours mentalement dans la démonstration ks di'fmitions à la place des delînis.

La raison de cette méthode est évidente, puisqu'il serait inutile de proposer ce qu'on veut prouver et d'en entreprendre la démonstration, si on n'avait auparavant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles; et qu'il faut de même que la démonstration soit précédée de la demande des principes évidents qui y sont nécessaires, car si l'on n'assure le fondement on ne peut assurer l'édifice; et qu'il faut enfin en démontrant substituer mentalement les définitions à la place des définis , puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu'en observant cette méthode on est sûr de convaincre, puisque, les termes étant tous entendus et parfaitement exempts d'équivoques par les définitions, et les principes étant accordés, si dans la démonstration on substitue toujours mentalement les définitions à la place des définis, la force invincible des conséquences ne peut manquer d'aNoir tout son effet. Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées n'a pu recevoir le moindre doute; et jamais celles où elles manquent ne peuvent avoir de force. Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder; et c'est pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en ce peu de régies qui enferment tout ce qui est nécessaire pour la perfection des définitions, des axiomes et des démonstrations, et par conséquent de la méthode entière des preuves géométriques de l'art de persuader.

Règles pour les définitions. — 1 . IN'entreprendre de définir aucune des choses tellement connues d'elles-mêmes, qu'on n'ait point de termes plus clairs pour ks expliquer. 2. .N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques,

saus définition \ 3. N'employer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus, ou déjà expliqués.

Règles pour les axiomes. — 1. N'omettre aucun des principes nécessaires sans avoir demandé si on l'accorde, quelque clair et évident qu'il puisse être. 2. Ne demander , en axiomes, que des choses parfaitement évidentes d'ellesmêmes.

Règles pour les démonstrations. — 1. N'entreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement évidentes d'elles-mêmes qu'on n'ait rien de plus clair pour les prouver, 2. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n'employer à leur preuve que des axiomes très-évidents, ou des propositions déjà accordées ou démontrées. 3. Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis, pour ne pas se tromper par l'équivoque des termes , que les définitions ont restreints.

Voilà les huit règles qui contiennent tous les préceptes des preuves solides et immuables. Desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires, et qu'on peut négliger sans erreur; qu'il est même difficile et comme impossible d'observer toujours exactement, quoiqu'il soit plus parfait de le faire autant qu'on peut ; ce sont les trois premières de chacune des parties :

Pour les définitions : Ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus.

Pour les axiomes : N'omettre à demander aucun des axiomes parfaitement évidents et simples.

Pour les démonstrations : Ne démontrer aucune des choses très-connues d'elles-mêmes.

Car il est sans doute que ce n'est pas une grande faute de définir et d'expliquer bien clairement des choses, quoique

' « Sans définition. » N'omettre sa7}s définition, pour, ne laisser sans définition.

1)1, i/ispRiT (.KOMinuiyui:. 557

très-plaires d'elles-mt'mes, ni domcttre à demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refusés au lieu ou ils sont nécessaires, ni enfin de prouver des propositions qu'on accorderait sans preuves. Mais les cinq autres rè|;les sont d'une nécessité absolue, et on ne peut s'en dispenser sans un défaut essentiel et souvent sans erreur; et c'est pourquoi je les reprendrai ici en particulier.

Règles nécessaires pour les définitions. — N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition. N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués.

Rèple nécessaire pour les axiomes. — Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes.

Règles nécessaires pour les démonstrations. — Prouver toutes les propositions, en n'employant à leur preuve que des axiomes très-évidents d'eux-mêmes, ou des propositions déjà démontrées ou accordées. N'abuser jamais de l'équivoque des termes, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent et les expliquent.

Voilà les cinq règles qui forment tout ce qu'il y a de nécessaire pour rendre les preuves convaincantes, immuables, et pour tout dire géométriques; et les huit régies ensemble les rendent encore plus parfaites.

Je passe maintenant à celle ' de l'ordre dans lequel on doit disposer les propositions, pour être dans une suite excellente et géométrique.

Après avoir établi

Voilà en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes: Définir tous les nomsciu'on

' « A celle. » Sons doute à la lùgic. Pascal annonce ici, comme dans le premier fragment, une seconde partie i[u'il ne traite pas. On peut y sujipléer par les quatre règles de Descartes présentées au chapitre 2 de la qn.iiriéme partie de la Logi(|iie de Port Royal.

impose. Prouver tout, en substituant mentalement les définitions à la place des définis.

Sur quoi il me semble à propos de prévenir trois objections principales qu'on pourra faire. L'une, que cette méthode n'a rien de nouveau; l'autre, qu'elle est bien facile à apprendre, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'étudier les éléments de géométrie, puisqu'elle consiste en ces deux mots qu'on sait à la première lecture; et enfin qu'elle est assez inutile, puisque son usage est presque renfermé dans les seules matières géométriques. Il faut donc faire voir qu'il n'y a rien de si Inconnu , rien de plus difficile à pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel*.

Pour la première objection, qui est que ces règles sont communes dans le monde , qu'il faut tout définir et tout prouver ; et que les logiciens mêmes les ont mises entre les préceptes de leur art, je voudrais que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue , que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements, qui sont véritablement communs. Mais cela l'est si peu , que si l'on en excepte les seuls géomètres, qui sont en si petit nombre qu'ils sont uniques en tout un peuple et dans un long temps, on n'en voit aucun qui le sache aussi. Il sera aisé de le faire entendre à ceux qui auront parfaitemicnt compris le peu que j'en ai dit; mais s'ils ne l'ont pas conçu parfaitement, j'avoue qu'ils n'j' auront rien à y apprendre. Mais s'ils sont entrés dans l'esprit de ces règles, et qu'elles aient assez fait d'impression pour s'y enraciner et s'y affermir , ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logi-

' « Universel. « Voilà trois points dont le premici" seulement se trouve traité dans ce qui suit : savoir qu'il n'est pas vrai que cette méthode n'ait rien de nouveau.

DE L'ESPRIT OKOMÉTRIQl K. 559

cicns en ont peut-être écrit d'npprochant au hasard , en quelques lieux de leurs ouvrages.

Ceux qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de dilTcrence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croira-ton, en vérité, que deux personnes qui ont lu et appris par cœur le même livre le sachent également , si l'un le comprend en sorte qu'il en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections qu'on y peut faire, et toute l'économie de l'ouvrage ; au lieu qu'en l'autre ce soient des paroles mortes, et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui lésa reeues en vain? Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte; et c'est pourquoi l'incomparable auteur de VAii de conférer'^ s'arrête avec tant de soin à faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme par l'excellence d'un bon mot qu'on lui entend dire : mais, au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne , qu'on pénètre, dit-il, l'esprit d'où il sort; qu'on tente s'il le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard ; qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu'on le lui fera désavouer sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée meilleure qu'il ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur; comment, par où, jusqu'où il la possède: autrement, le jugement précipité sera jugé téméraire^.

' « De l'art de conférer. » C'est Montaigne. De l'art de conférer est le litre du huitième chapitre du troisième livre des Essais,

" « Sera ju.:^é téméraire. » Peut-être que la véritable leçon est : v-rn

5(i0 OPUSCULES DE PASCAL.

Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : Je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin , qui a dit la même chose douze cents ans auparavant ^ .

En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait ap-

jugemenl téméraire. — Montaigne dit en elfet (III, 8, page 439) : « Yoicy » un aultre advertissement, duquel ie tire grand usage : c'est qu'aux dis- M putes et conférences, touts les mots qui nous semblent bons ne doibvent » pas incontinent estre acceptez. ... Il peult bien advenir à tel de dire » un beau traict , une bonne response et sentence, et la mettre en avant ,

» sans en cognoistre la force Il n'y fault point tousiours céder, quelque

» vérité ou beauté qu'elle ayt : ou il la fault combattre à escient, ou se » tirer arrière soubs couleur de ne l'entendre pas , pour taster de toutes » parts comment elle est logée en son aucteur, » etc. Montaigne continue longtemps sur ce ton avec beaucoup d'esprit et de malice, mais non pas avec la gravité de Pascal. M. Le Clerc a rapproché du texte de Montaigne le résumé que Pascal en a fait, en ajoutant : « Voilà le meilleur commen- » taire de tout ce passage, et ce commentaire est un hommage au génie » d'un écrivain que Pascal n'a pas toujours si bien traité. »

1 « Auparavant. » Après le premier étonnement causé par l'originalité de la méthode de Descartes, on s'aperçut que les principes sur lesquels il établissait sa philosophie se retrouvaient dans divers passages de saint Augustin. Voir, à ce sujet, la Vie de Descartes par Baillet. Le plus remarquable parmi ces passages est ce qu'on lit au chapitre 1 0 du livre X sur la Trinité. Les hommes, dit saint Augustin, ont pu douter de la nature du principe qui vit, qui se souvient, qui comprend, etc. « Mais le fait même » de la vie, de la mémoire, de l'intelligence, de la volonté, de la pensée, » de la connaissance, du jugement , qui peut en douter? Car si on doute, » c'est qu'on vit ; si on doute, c'est qu'on se souvient des raisons qu'on a » de douter: si on doute, c'est qu'on comprend qu'on doute; si on doute, » c'est qu'on veut s'assurer; si on doute, c'est qu'on pense; si on doute, » c'est qu'on sait qu'on ne sait pas; si on doute, c'est qn'on juge qu'on ne » doit pas croire légèrement. Ainsi, celui même qui doute de tout le reste » ne peut douter de ces choses; car, sans ces choses, il ne lui serait pas « possible de douter. » Il ajoute que l'âme, se sachant, et ne sachant pas la matière, n'est donc pas matière; qu'elle est ce qu'elle se sait, c'est-àdire pensée. Cf. De Civ. Dei, XI , 26 : « Je ne crains pas ici [dans la » croyance que j'ai à mon existence] les arguments des académiciens di- « sant : Mais si vous vous trompez? Car si je me trompe, j'existe. En effet, » celui qui n'existe pas ne peut pas se tronipf r, » etc. Voir encore Sotihq.. II, 1, 3: De lib. arh.. 11. 3, etc.

DK L'ESI'RIT GtO.MtTIUyL'Ii. atit

pris que dans la lecture de ce grand saint ' ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure , sans y faire une rctlexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, ijui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière -, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant , qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.

Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot, et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante, qui eu aurait profité de la sorte par sa propre fertilité.

' « De ce grand saint. » Descartes n'en convient pas. Voir sa lettre à la personne qui lui avait signalé cette rencontre , tomo ii de l'édition de 1667, lettre 1 18 (tome viii, page 421 de l'édition de M. Cousin).

' « Physique entière. » Physique est pris ici au sens où il l'est souvent chez les anciens, pour la science de la nature entière (î'j<";), y compris l'âme de l'homme et celle du monde. C'est bien l'étendue qu'embrassent les Principia philosophiœ , qui commencent par le, Je doute, donc je suis, pour s'élever de là à Dieu, puis redescendre à la connaissance du monde extérieur et aux lois générales de la matière. Et il est vrai que saint .Augustin n'a pas construit ainsi toute une philosophie sur ces principes : cependant il ne serait pas juste non plus de prétendre qu'il ne les proJuit qu'à raventure et en passant. 11 prétend s'en servir pour prouver Dieu , et même la Trinité : Dieu , en reconnaissant en nous un principe intelligent qu'il ne peut rapporter à la matière; la Trinité, en considérant le moi sous divers aspects, sous lesquels il lui parait un et triple , idée que Bossuet a reprise en plusieurs endroits.

Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire luimême à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu'ensuite quelques autres, les ayant oui estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connaître l'excellence ; et c'est alors que la différence d'un même mot en diverses bouches parait le plus.

C'est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force : et ainsi, eu les mettant à l'aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là qu'ils aient entré* dans l'esprit de la géométrie ; et je serai bien éloigné , s'ils n'eu donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, de les mettre en parallèle avec cette science, qui apprend la véritable méthode de conduire la raison. Mais je serai au contraire bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car de l'avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renfermé là-dedans , et , au lieu de suivre ces lumières, s'égarer à perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce que celles-là offrent et qu'elles ne peuvent don;ier, c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien plus^ que si l'on avait manqué de les suivre parce qu'on ne les avait pas aperçues.

La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent, et, hors de leur science et de ce qui l'imite, il n'y a point de véritables démonstrations. Tout l'art en est renfermé dans les seuls jDréceptes que nous

1 « Qu'ils aient entré. » Les logiciens.

■ « Et bien plus. » C'est-u-dire, Et c'est le montrer bien plus.

Dt L'ESPRIT litOMLTRIQLi:. ÔC;!

avoDs dits : ils sulTisent seuls, ils prouvent seuls; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes.

Kt sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu'ils les avaient en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils n'en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable aussi bien que celui qui, sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l'on recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste.

Le défaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par ces deux remèdes. On en a composé un autre d'une infinité d'herbes inutiles, où les bonnes se trouvent enveloppées, et où elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualités de ce mélange. Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux, ils ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent ; et au lieu qu'on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé qu'en tirant l'un des bouts que les géomètres assignent , ils en ont marqué un nombre étrange d'autres où ceux-là se trouvent compris, sans qu'ils sachent lequel est le bon. Et ainsi, en nous montrant un nombre de chemins différents qu'ils disent nous conduire où nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent (il faut savoir les marquer en particulier) ; on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement, ne donne que ce qu'on avait déjà des autres, parce qu'ils donnaient eu effet la même chose et da\autage, sans prendre

garde que ce présent perdait son prix par son abondance, et qu'il ùtait en ajoutant.

Rien n'est plus commun que les bonnes choses : il n'est question que de les discerner ; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée , et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne : il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu'ils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

Je ne fais donc pas de doute que ces règles , étant les véritables, ne doivent être simples , naïves, naturelles , comme elles le sont. Ce n'est pas harhara et haralipton'^ qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder l'esprit; les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. Et l'une des raisons principales qui éloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du véritable chemin qu'ils doivent suivre, est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes,

' Et baralipton. » Des trois propositions dont se compose un syllogisme, chacune est ou universelle ou particulière, chacune est aussi eu affirmative ou négative. Désignant par A, E , les propositions universelles , affirmatives et négatives; par I, 0, les propositions particulières, affirmatives et négatives, les différentes formes possibles du syllogisme seront représentées par certaines combinaisons des lettres A, E, I, 0, prises trois à trois. On a exprimé ces combinaisons par des mots où entrent ces voyelles, et afin de graver ces mots dans la mémoire, on les a liés ensemble, soit par le sens , comme dans cette phrase grecque :

Yi3A|A;j.A.TA EvfAaE YpA'f''^' tExvIxOi; ,

soit par le mètre, comme dans ce vers latin :

bArbArA cElArEiit dArlI fErlO bArAlIpton,

et autres semblables, composés de sons qui n'ont aucun sens. Voir les Logiques.

DE L'ESrUIT GKO.MlVlHlQUt. 56j

hautes, élevées, sublimes. Cola perd tout. Je voudrais les nommer basses, eomraunes. familières : ces noms-là leur convieuueut mieux; je hais ces mots d'enflure'. . . .

' n Ces mots d'enflure. » Ici s'arrête ce morceau, (jui est cvidemmetit inachevé^ Pascal a répondu seulement à la première des trois objections qu'il s'était fuites.

Les idées exprimées dans ces deux derniers alinéas sont prises de Montaigne, 1, 23, page 254 . o On a grand tort de la peindre [la philosophie] >' inaccessible aux enfants, et d'un visage renfrongné, sourcilleux et ter- « riblc... La plus expresse manjne de la sagesse, c'est une esiouissance u constante... C'est baroco ot laraliplon qui rendent leurs supposts ainsi « crottez et enfumez; ce n'est pas elle, » etc. Et III, o, p. 317 : « Les » sciences traictent les choses trop finement, dune mode artificielle, et » différente à la commune et naturelle... Je ne recognois pas chez Aristote « la plus part de mes mouvements ordinaires ; on les a couverts et re- » vesius d'une aultre robbe, pour l'usage de l'e-chjle. Dieu leur doint fc bien faire! Si i'estois du mestier, ie naturaliserois l'art autant comme u ils artialisent la nature. »

Rien n'est plus aimable et plus persuasif que le ton de Montaigne; mais celui de Pascal, dans ces dernières pages, est si tranchant et si dédaigneux (ju'on s'en défie. On prend malgré soi le parti de ces logiciens qu'il accable. On admire, en dépit de lui, dans Aristote, l'analyse si curieuse, lors même qu'elle n'est pas utile pour la pratique, du mécanisme du raisonnement : on admire aussi cette critique déliée qui débrouille curieusement , un a un , tous les fils mêlés par les sophistes. 11 faut avouer d'ailleurs que des principes aussi généraux que ceux de Pascal sont très-difliciles à appliquer dans l'occasion pour la plupart des esprits. Il est vrai pourtant iju'eu dernière analyse tout se réduit à ces principes, et dans cette belle simplification éclate la supériorité du génie des modernes sur celui des anciens pour la méthode.

Les réflexions qui ouvrent ce fragment, sur ce que Pascal appelle l'art d'agréer, et qui n'est autre chose que l'éloquence, quoique bien courtes et trop chagrines, sont peut-être ce qui s'y trouve de plus original. Pascal y fjit ressortir merveilleusement la mobilité des vouloirs humains, et par suite (car c'est là sa pensée intérieure et dernière) l'impuissance de la raison, soit pour persuader, soit pour gouverner, la vanité de la pure logique et de la pure sagesse. Les racines de sa rhétorique sont les mêmes que celles de sa théologie. On lit encore, dans le manuscrit des Pensées : « Inconstance. On croit toucher des orgues ordinaires en tou- » chant l'homme. Ce sont des orgues, à la vérité, mais bizarres, chan- ' géantes, variables [ici ces mots barrés : dont les tuyaux ne se suivent ' pas par degrés conjoints]. Ceux qui ne savent toucher que les ordi- ■ naires, ne feraient pas d'accords .sur celles-là. Il faut savoir où sont " les tuyaux. » Et page 130 : « Eloquence qui persuade par douceur, non par empire; en tyran, non en roi. » La raison est un roi, qui commande par une autorité légitime; mais la douceur, c'est-à-dire la corruption, est une violence ciïmmc une autre, qui ne convient (|u'à \\n tyran.

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