‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 39 sur 55 · COMPARAISON DES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES CHRÉTIENS

DES PREMIERS TEMPS AVEC CEUX d'aUJOURd'hII '.

Dans les premiers temps, les chrétiens étaient parfaitement instruits dans tous les points nécessaires au salut ; au lieu que l'on voit aujourd'hui une ignorance si grossière qu'elle fait gémir tous ceux qui ont des sentiments de tendresse pour l'Eglise.

On n'entrait alors dans l'Église qu'après de grands travaux et de longs désirs : on s'y trouve maintenant sans aucune peine , sans soin et sans travail.

On n'y était admis qu'après un examen très-exact. On y est reçu maintenant avant qu'on soit en état d'être examiné.

On n'y était reçu alors qu'après avoir abjuré sa vie passée, qu'après avoir renoncé au monde, et à la chair, et au diable. On y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses.

Enfin il fallait autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'figlise : au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Eglise au même temps que dans le monde. On connaissait alors par ce procédé une distinction essentielle du monde d'avec l'Eglise. On les considérait comme deux contraires, comme deux ennemis irréconciliables , dont l'un persécute l'autre

' « Ceux d'aujourd'hui, » Rien n'indique la date de ce fragment. Ce passage : « On fréqueiite les sacrements, et on jouit desplaisirs du monde, » peut paraître inspiré par le livre de la Fréquente communion. L'esprit général du morceau est bien l'esprit de réforme que le jansénisme portait dans la religion , mais sans cet accent de protestation et d'opposition qui perce ailleurs (xxiv, 93, dans les Pensées], Ici Pascal n'accuse point la discipline présente de l'Eglise, et il ne s'exprime qu'avec respect. Ce morceau parait donc antérieur aux Provinciales,

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sans di?Pontinuation, et dont le plus fait)Ie en apparence doit un jour triompher du plus fort; en sorte que de ces deux partis contraires on quittait l'un pour entrer dans l'autre; on abandonnait les maximes de l'un pour embrasser les maximes de l'autre; on se dévêtait des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre; enfin on quittait, on renonçait, on abjurait le monde où l'on avait reçu sa première naissance, pour se vouer totalement à l'Église où Ion prenait comme sa seconde naissance; et ainsi on concevait une différence épouvantable entre l'un et l'autre; au lieu qu'on se trouve maintenant presque au même temps dans l'un et dans l'autre; et le même moment qui nous fait naître au monde nous fait renaître dans l'Eglise; de sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires. Elle est élevée dans l'un et dans l'autre tout ensemble. On fréquente les sacrements, et on jouit des plaisirs du monde; et ainsi, au lieu qu'autrefois on voyait une distinction essentielle entre l'un et l'autre, on les voit maintenant confondus et mêlés, en sorte qu'on ne les discerne plus.

De là vient qu'on ne voyait autrefois entre les chrétiens que des personnes très-instruites; au lieu qu'elles sont maintenant dans une ignorance qui fait horreur' ; de là vient qu'autrefois ceux qui avaient été régénérés par le baptême, et qui avaient quitté les vices du monde pour entrer dans la piété de l'Église, retombaient si rarement de l'Église dans le monde; au lieu qu'on ne voit maintenant rien de plus ordinaire que les viccr, du monde dans le cœur des chrétiens. L'Eirlise des saints se trouve toute souillée par le mélange des méchants; et ses enfants, qu'elle a conçus et

' a Qui fait horreur. » Voir des réncxions scnibialiles, quoique moins amures , ù la fin dus Dialogues de Fénelon sur l'éloquence , et dans les Discours (\o Fleurv.

nourris dès l'enfance dans son sein, sont ceux-là mêmes qui portent dans son cœur, c'est-à-dire jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères, le plus cruel de ses ennemis, l'esprit du monde , l'esprit d'ambition , l'esprit de vengeance, l'esprit d'impureté, l'esprit de concupiscence: et l'amour qu'elle a pour ses enfants l'oblige d'admettre jusque dans ses entrailles le plus cruel de ses persécuteurs.

Mais ce n'est pas l'Église à qui on doit imputer les malheurs qui ont suivi un changement de discipline si salutaire, car elle n'a pas changé d'esprit, quoiqu'elle ait changé de conduite. Ayant donc vu que ladilation* du baptême laissait un grand nombre d'enfants dans la malédiction d'Adam, elle a voulu les délivrer de cette masse de perdition^ en précipitant le secours qu'elle leur donne; et cette bonne mère ne voit qu'avec un regret extrême que ce qu'elle a procuré pour le salut de ces enfants est devenu l'occasion de la perte des adultes. Son véritable esprit est que ceux qu'elle retire dans un âge si tendre de la contagion du monde , prennent des sentiments tout opposés à ceux du monde. Elle prévient l'usage de la raison pour prévenir les vices où la raison corrompue les entraînerait; et avant que leur esprit puisse agir, elle les remplit de son esprit, afin qu'ils vivent dans une ignorance du monde et dans un état d'autant plus éloigné du vice qu'ils ne l'auront jamais connu. Cela paraît par les cérémonies du baptême ; car elle n'accorde le baptême aux enfants qu'après qu'ils ont déclaré , par la bouche des parrains, qu'ils le désirent, qu'ils croient, qu'ils renoncent au monde et à Satan. Et comme elle veut qu'ils conservent ces dispositions dans toute la suite de leur vie, elle leur commande expressément de les garder inviola-

' « La dilation. « Le fait de différer.

^ « Masse de perdition. » Cette expression de vinsse est prise de saint Paul, I Cor., V, 6, etc. (massa dans la Vulgute).

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blomcut, et ordonne, pnr un eomraandement indispensable, aux parrains d'instruire les enfants de toutes ees choses ; car elle ne souhaite pas que ceux qu'elle a nourris dans son sein soient aujourd'hui moins instruits et moins zélés que les adultes qu'elle admettait autrefois au nombre des siens; elle ne désire pas une moindre perfection dans ceux qu'elle

nourrit que dans ceux qu'elle reçoit

Cependant on en use d'une façon si contraire à l'intention de l'Église, qu'on n'y peut penser sans horreur. On ne fait quasi plus de réflexion sur un aussi grand bienfait, parce qu'on ne l'a jamais souhaité, parce qu'on ne l'a jamais demandé, parce qu'on ne se souvient pas même de l'avoir

reçu

Mais comme il est évident que l'Eglise ne demande pas moins de zèle dans ceux qui ont été élevés domestiques de la foi * que dans ceux qui aspirent à le devenir, il faut se mettre devant les yeux l'exemple des catéchumènes, considérer leur ardeur, leur dévotion, leur horreur pour le monde , leur généreux renoncement au monde ; et si on ne les jugeait pas dignes de recevoir le baptême sans ces dispositions, ceux qui ne les trouvent pas en eux

Il faut donc qu'ils se soumettent à recevoir l'instruction qu'ils auraient eue s'ils commençaient à entrer dans la communion de l'Église; il faut de plus qu'ils se soumettent à une pénitence continuelle, et qu'ils aient moins d'aversion pour l'austérité de leur mortification, qu'ils ne trouvent de charmes dans l'usage des délices empoisonnées du péché ^.

' « Domestiques de la foi. » Latinisme, qui sont de In maison.

' « Du pcchô. » Cr-lte phrase n'est pas très-nette. Le sens est qu'il faut (ju'ils aient ]>lus de goiit dorénavant pour l'austérité de la mortification qu'ils ne trouvent actuellement de charmes dans les délicçs du péché. Au lieu de plus de goùl, il a écrit moins d'arersion, ce qui revient au mémo «sans doutp, mais il se trouve ainsi qu'une expression négative, celle

Pour les disposer à s'instruire, il faut leur faire entendre )a différence des coutumes qui ont été pratiquées dans l'Église suivant la diversité des temps

Qu'en l'Église naissante on enseignait les catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui prétendaient au baptême , avant que de le leur conférer ; et on ne les y admettait qu'après une pleine instruction des mystères de la religion, qu'après une pénitence de leur vie passée , qu'après une grande connaissance de la grandeur et de l'excellence de la profession de la foi et des maximes chrétiennes où ils désiraient entrer pour jamais, qu'après des marques éminentes d'une conversion véritable du cœur , et qu'après un extrême désir du baptême. Ces choses étant connues de toute l'Église, on leur conférait le sacrement d'incorporation par lequel ils devenaient membres de l'Église; au lieu qu'en ces temps le baptême ayant été accordé aux enfants avant l'usage de la raison, par des considérations très-importantes, il arrive que la négligence des parents laisse vieillir les chrétiens sans aucune connaissance de la grandeur de notre religion.

Quand l'instruction précédait le baptême, tous étaient instruits ; mais maintenant que le baptême précède l'instruction, l'enseignemerit qui était nécessaire est devenu volontaire, et ensuite négligé et presque aboli. La véritable raison de cette conduite est qu'on est persuadé de la nécessité du baptême, et on ne l'est pas de la nécessité de l'instruction. De sorte que quand l'instruction précédait le baptême, la nécessité de l'un faisait que l'on avait recours à l'autre nécessairement; au lieu que le baptême précédant aujourd'hui l'instruction, comme on a été fait chrétien sans

d'aversion, entre en comparaison avec une expression positive, celle de charnios ; et c'est ce qui fait l'embarras. Il y a dans le choix de l'expression négative une aspect; d'ironie; il n'ose exiger qu'on ait do l'attrait pour la pénitence, il demande seulement (pi'on n'en ait point tant d'aversion.

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avoir été instruit, on croit pouvoir demeurer chrétien sans

se faire instruire

Et qu'au lieu que les premiers chrétiens témoignaient tant de reconnaissance envers l'Église pour une grâce qu'elle n'accordait qu'à leurs longues prières , ils témoignent aujourd'hui tant d'ingratitude pour cette même grâce, qu'elle leur accorde avant même qu'ils aient été en état de la demander. Et si elle détestait si fort les clmtes des premiers , quoique si rares, comhien doit-elle avoir 'en abomination les chutes et rechutes continuelles des derniers, quoiqu'ils lui soient beaucoup plus redevables, puisqu'elle les a tirés bien plus tôt et bien plus libéralement de la damnation où ils étaient engagés par leur première naissance ! Elle ne peut voir, sans gémir, abuser de la plus grande de ses grâces , et que ce qu'elle a fait pour assurer leur salut de- \ienne l'occasion presque assurée de leur perte*. . . .

' a De leur perle. » Le texte porte encore ces mots : car elle n'a pat,... et s'arrête ainsi. — Deux choses nous frappent également on lisant cet ('■orit de Pascal : la justesse de ses vues comme historien , et l'illusion de son zèle comme sectaire. L'évidence avec laquelle il prouve à un siècle de christianisme tempéré et facile combien il est loin du christianisme pur et rigoureux des premiers âges, ne condamnait-elle pas l'obstination des jansénistes à prétendre réformer l'Eglise sur le modèle des m(purs et de la discipline des temps primitifs? 11 n'est donné à personne de faire revivre ce qui a vécu.

Sur les conditions e.xigées, au quatrième siècle, do ceux qui demandaient à être reçus dans l'Egli.îe, on peut consulter partiruliéroment dans saint Augustin le chapitre 6 du livre De Fide et operihus , et tout le livre De CaiecliiianJis rndiljun. Sur les cérémonies du baptême, telles que la renonciation au monde et au démnn, voir les premiiTs rhnpitres dn livre de saint Ambroise De Myatenin.

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