CHAPITRE XXIIL Du péché véniel
Σ n’y a qu’une chose en ce monde, dit saint Jean Chrysostôme, qu’on doive craindre, c’est le péché quel qu’il soit; il est l’unique mal : tous les autres maux ne sont que des bagatelles : Unica duntaxat res gravis et pertimescenda , peccatum, scilicet : reliqua verd omnia mera fabula. Le péché véniel, à la vérité, n’est qu’un petit péché; mais un petit péché ne laisse pas d’être un grand mal, soit par rap-
rt à Dieu, soit par rapport à nous.
I. Tout péché offense Dieu , est opposé à sa volonté, défendu par sa loi, et blesse sa sainteté : il est donc comme le mal de Dieu. Or , le moindre mal de Dieu est un plus grand mal que tous les maux des créatures. Le moindre péché a affligé Jésus-Christ, et lui a fait vefser des larmes. Devons-nous regarder comme un rien ce qui a causé de l’affliction à un Dieu ? SiPon se fait une peine de causer du chagrin à un ami, pourquoi sommes-nous si malheureux que d’afiliger si souvent un Dieu qui nous aime plus tendrement que tous nos amis ne peuvent nous aïmer ?
Nous comprendrions ce que c’est qu’un péché véniel,
si nous avions les sentimens des saints. Oh ! qu’ils se croient heureux dans le ciel de ne plus offenser Dieu, et plus heureux encore d’être assurés que jamais ils ne ourront l’offenser ! Ils connaissent si parfaitement Pinjure qu’un léger péché fait à Dieu, ons aimeraient mieux souffrir les tourmens de l’enfer, que de se rendre coupables , s’il était possible, d’un en péché véniel. ombien de fois Dieu lui-même a-t-il puni exemplaïrement des fautes que nous regardons comme légères ! La femme de Loth, pour un regard curieux, frappée de mort. Moïse, l’ami de Dieu, pour une légère défiance, exclu de la terre promise à ses pères. Leroyaume de Juda désolé par une peste cruelle, pour une vanite de David. Oza , frappé de mort, pour avoir porté sa wain sur l’arche sainte. Ezéchias, <e saint roi, puni
DE LA RELIGION. , 953 de Dieu jusqu’à la troisième génération , pour une complaisance indisgrète envers les ambassadeurs étrangers. Ce nt enfans punis de mort, pour une raillerie contre un prophète. Un Israélite condamné à mort par l’ordre de Dieu, pour avoir recueilli un peu de bois un jour de fête. Le roi Ozias puni de Dieu , pour avoir touche l’encensoir.
Mais en l’autre vie, la peine qui doit expier le péché véniel en purgatoire est si incompréhensible , que tous les tourmens d’ici-bas n’ont rien qui lui soit comparable. Les fautes qui nous paraissent légères sont donc un grand mal par rapport à Dieu, puisqu'il les punit avec tant de rigueur.
IL. Ces fautes sont encore un grand mal par rapport à nous. Il est vrai que le péche véniel ne nous sépare pas de Dieu; mais il indispose Dieu , et refroïdit Pamour qu'il a pour nous. I] ne nous fait pas perdre la grâce sanctifiante , mais il en ternit l’éclat : il empêche, il affaiblit ou “end inutiles les secours que Dieu nous destinait pour persévérer. Le péché véniel n’exclut pas du ciel, mais il nous en éloigne. Il ne damne pas, mais il dispose peu à peu à la damnation : il nous approche du maps: et quand on est sur le bord, que faut-il , hélas ! pour y tomber ? Il ne donne pas le coup de la mort à lame, mais il est comme une langueur qui conduit peu à peu à la mort. Oh! si l’on réfléchissait à ces vérités , avec quelles précautions éviterait-on les moindres fautes ! se |
Disons ici, pour la consolation de ceux qui cherchent Dieu sincèrement , que les justes mêmes ne sont pas exempts de ces fautes légères; et que celles qu'on commet par surprise , par fragilité, contribuent à notre
erfection, quand on s’en humilie et qu’on en gémit. Mais on doit dire aux ames lâches que les péchés “véniels que l’on commet habituellement de propos délibéré, et qu’on compte pour rien, mettent une ame dans l’état le plus dangereux.
Mépriser les petites fautes, c’est, selon l’oracle du: Saint-Esprit, se préparer de grandes chutes, et s’exposer: à périr : Qui spernit modica, paulatim decidet. Eccli. 19. Un peu de vanité, de curiosité; un peu trop
54 PENCÉES SUR LES VÉRITÉS re | deliberté dans ses paroles, d’attache 2 biens, à | ses aises ; un peu d’antipathie, de jalou$te, ou d’aflection trop naturelle ; un peu trop de complaisance et de respect humain ; certains désirs de paraître, certaine | négligence à veiller sur son humeur, etc. ; tout cela, quand il est volontaire et habituel, va plus loin qu’on ne pense, Combien de personnes ; hélas ! ont commencé leur réprobation en méprisant des fautes légères, qui ont commencé leur égarement ! | À Il importe peu, quand on perd la vie, que ce soit} par un on de foudre ou ‘gi une fièvre lente qui affaiblit peu à peu le principe de la vie. Il importe peu, quand on a fait naufrage, que ce soit par un Coup de tempête qui engloutit le vaisseau, ou qu'il coule à fond en# prenant peu à peu l’eau de tous côtés. De même il im-« porte peu à l’ennemi du salut , quand il veut perdre unes ame, de la faire tomber tout-à-coup dans de grands dé=* sordres ,.ou de la conduire peu à peu au précipice. Nous sommes d’autant dé téméraires de negliger les fautes légères , que nous prenons quelquefois pour véniel ce qui est mortel ; et d’autant plus coupables, que nous pouvons, sans beaucoup de peine , nous préserver d’y tomber si fréquemment. Quelle honte de nou$ laisser vaincre si souvent par notre humeur et par lé démon, puisqu'il est si aisé de remporter la victoire ! ous pouvons à chaque moment nous approcher du ‘ciel, et nous nous en éloignons presque à chaque pas: * Quelle lâcheté de blesser si souvent son ame, et de de= plaire à Dieu par tant de péchés qu’il est facile d'éviter!
RÉSOLULIONS.
1, Je ne regarderai plus le péché véniel comme un mal indifférent, puisqu'il offense Dieu, et qu'il fait de si, grands torts à l'ame qui s’y livre sans retenue et sans crainte:
2. Je m'interdis done dès à présent ces pelits mensonges, ces railleries légères, ces animosités secrètes qui ne vont pas à la perte de la charité; ces négligences dans le service dé Dieu et les devoirs de mon état, qui me semblaient peu importantes ; ces paroles indiserètes sur tant de choses où ma consciénce ne se croyait
- pas grièvement blessée ; ces gourmandises fréquerites, etc.
Mon Dieu, inspirez-moi un grand éloignement pour tout ce qui vous déplait, et qui est pernicieux à mon ame.
DELA RELIGIONe . où su iraniens QrmAUT ï :
d'althens CHAPITRE XXIV..
On risque son salut quand oh diffère de quittér le DS Set, *
. péché e de se convertir.
Pour deux raisons; parce qu’on peut être surpris de là mort , et qu’en différant on est en effet ordinairemiént surpris. L
: I: On peut être surpris, personne n’en doute ;. on nt l'être atout moment. 11 vaudrait donc mieux soûffrir pendant cinquante ans les feux et les maladies les plus aiguës , que de rester seulement un quart-d’heure en péché mortel. Cinquante ans de tourmens ; au bout de quelques années seraient finis; mais pendant le quartd'heure que vous restez dans le péché mortel, si Dieu Leg votre sentence , votre malheur serait sans D, a
Deux momens peuvent décider de votre éternité. Dañs le moment présent vous pouvez vous convertir à Diew, et vous mettre en état d’être heureux pour jamaisÿ mais le moment suivant, vous ne le pourrez peut-être plus; et si la mort vous surprend dans ce moment votre perle serait Sans réssource Si vous différéz de rompre les chaînes qui vous attachent au
échézilne faudra qu'un moment pour les changer en
es chaînes de feu que vous ne pourrez plus briser , puisqu'elles seront éternelles. IVe tardez done pas , dit lé Sage; de retourner à Dieu pendant qu'il est temps ; car ilvous surprendra tout-à-coup dans s@ colère.
If. Qui netremblerait pas à cette menace : Dieu vous surprendra dans sa colère P Car si Dieu est fidèle dans ses promesses, il ne l’est pas moins dans ses me- ” naces. S'il attend le pécheur avec patience, il le punit aussi avec force : Judex paliens et forlis. Il punit de la sorte quand on y pense le moins. Un homme qui veut se venger d’un ennemi ne saisit pas toujours la première occasion ; il attend une conjoncture plus propre à ses desseins , jusqu’à ce qu'ayant trouvé le moment , il décharge sur lui sa colère.
Dieu pourrait punir l’homme aussitôt après son péché; mais il attend souvent l’occasion de le punir avec plus d'éclat. Pendant ce temps Dieu semble le combler de prospérités ; ce pécheur jouit des honneurs des biens de la vie; mais Dieu voit le moment auque il va surprendre ce misérable, et le faire passer , par une mort imprévue, au dernier des malheurs.
Ainsi punit-il autrefois l’impudente Jézabel, l’impie Antiochus ; ainsi punit-il le roi Balthasar, Ce roi, dans un festin, fit apporter les vases sacrés pour y boire à l'honneur de ses faux dieux. C'était à ce sacrilége
ue Dieu l’attendait pour se venger. Au milieu du festin on vit une main qui écrivait sur la muraille l’arrêt de sa mort. À ce spectacle, le roi fut rempli d’une frayeur mortelle en présence de ses courtisans : Dieu l'avait ainsi disposé, afin que ceux qui étaient les complices de ses crimes fussent aussi les témoins de sa ru , Châtiment qui suivit de près : il fut massacré a même nuit.
Dieu ne vous punira peut-être pas d’une manière éclatante comme ce malheureux Rs mais il vous punira d’une manière aussi terrible, en vous surprenant par une mort funeste au milieu de vos désordres. Hommes aveugles ! vous ne voudriez pas mourir dans le crime : pourquoi donc y persévérez-vous ? C’est le propre du démon , dit samt Bernard , de persévérer dans le mal; ceux qui y persévèrent méritent de périr avec lui. Revenez donc promptement à Dieu, de crainte que sa main ne s’appesantisse sur vous et ne vous ôte le temps de le faire. Le mal devient incurable quand on néglige le remède.