CHAPITRE LX
Plusieurs croient pardonner sans pardonner en At ei] el.
L. Je lui pardonne pour cette fois, mais qu'il ne s’y retrouve plus. Ce n’est pas une fois, mais sepfante fois sept fois , dit Jésus-Christ, que vous devez pardonner , c’est-à-dire toujours. Vous avez toujours besoin de la miséricorde de Dieu ; vous devez donc toujours exercer votre miséricorde et l'exercer envers tous. *
IL Je lui pardonne, mais j’ai bonne mémoire; jamais je n’oublierai ce qu’il m'a fait. C’est donc à dire que vous ne voulez pas que Dieu oublie vos péchés. Si vous ne pouvez oublier l’injure et le tort qu’on vous a faits, il vous est permis d’y penser. Mais-comment ? c’est en adorant les desseins de Dieu qui vous éprouve ; c’est en regardant votre ennemi comme l'instrument dont Dieu se sert pour travailler à votre couronne. Sémé, vomissant des injures, et lançant des pierres contre David, son roi : Laissez-le fuire , disait ce saint roi, Dieu le permet pour m'éprouver. Imitez cetexemple ; ne pensez aux injures et aux torts qu’on vous fait, que pour bénir le Seigneur de tout ce qui vous arrive. Benedicam Dominum in omni tempore.
HI. Je lui pardonne, mais je ne veux pas le voir. Ah ! malheureux , Dieu ne vous voit-il pas, quelqu’indigne que vous soyez ? comment osez-vous prier le Seigneur de vous regarder d’un œil de miséricorde, si vous ne voulez pas voir votre frère P? Quand um ennemi m'aurait arraché un œil, disait saint François de Sales, je le regarderais toujours avec l'autre de bon œil et de bon cœur.
Si une personne était scandaleuse, et que sä compagnie fût pernicieuse à votre ame, dans ce cas ilvous est permis de l’éviter avec prudence et par précau-
‘on, mais non pas par rancune ni par orgueil; fuyez sa compagnie, si elle vous est funeste; mais aimez sa personne en vue de Dieu.
Lorsque vous avez de l’autorité sur une personne, il vous est quelquefois permis de lui témoigner de l’indifférence ou de la froideur, pour lui faire sentir sa faute et son devoir ; mais que ce soit par le motif d’une charitable correction, et qu’il my ait ni haine, niaversion de votre part, ni scandale du côté du public.
IV. Mais mon ennemi ne veut ni me voir ni me parler. Qu’en savez-vous ? Peut-être le désire-t-il plus que vous. S'il ne veut pas vous recevoir, n'est-ce point
arce que, loin de lui parler avec honnêteté, vous ne bi parlez qu'avec hauteur , en lui faisant des reproches P Ce n’est pas ainsi qu’on se réconcilie; on n’éteint pas l'embrasement en jetant l'huile dans le feu. Si vous crai- *gnez de l’irriter et de vous compromettre, en paraissant devant lui, priez un ami commun de lui parler de votre part, pour lui faire agréer votre visite. Cette démarche vous fera honneur.
V. Je lui pardonne, mais je le laisse tel qu’il est. Vous voulez donc que Dieu vous laisse tel que vous êtes ; c’est-à-dire que vous voulez que Dieu vous réprouve ; car si Dieu vous laissait à vous-même, vous seriez un réprouvé. Pardonner de la sorte, ce n’est point pardonner.
Je ne lui veux point de mal. Ce n’est pas assez, il faut Jui vouloir du bien , l’aimer comme vous-même : sicut te ipsum; être afligé, si on lui fait du mal, l’empé- Cher dans l’occasion , etc. Vous dites que vous ne Jui voulez pas de mal : cependant, s’il se présente une occasion de lui rendre un mauvais office, vous la saisiss@ : si on le calomnie, vous y prenez plaisir. Vous portez pendant dix ans, dans le cœur, linjure qu’il vous atfaite; vous en parlez, vous vous en expliquez durement avec vos amis'et devant vos enfans. C’est ainsi qu’on transmet, ne éternise les rancunes dans les familles, et qu’en disant froidement : Je ne veux point de mal, on à toujours le fiel dans l’ame. On sait ainst, au scandale du public, allier la communion avec le tesseutiment. Communion ahominable, dit Tertul-
168 PENSÉES SUR LES VÉRITÉS lien, qui, n ayant ne laforce de réunir les hommes ensemble, ne peut les réconcilier avec Dieu.
RÉSOLUTIONS
Je pardonnerai toujours ; je verrai de bon œil mon ennemi; je lui ferai du bien dans l’occasion , et je prendrai tous les moyens que la charité et la prudence m’indiqueront pour me réconcilier promptement et d’une manière sincère avec Jui.
Mon Dieu , pour accomplir ces résolutions , j’ai besoin du secours de votre grâce, d’une profonde humilité, d’un grand détachement de moi-même, et de beaucoup de vigilance sur mon propre cœur ; venez donc puissamment à mon secours, va