‹ Penseurs et poètes --Chapitre 12 sur 54 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

Fr6d6ric Mistral nous a lui-m&me cont6 sa vie ou du moins ce qu'il croyait utile d'en

dire pour faire comprendre son ceuvre, dans quelques pages charm antes mises en tfite des lies d'Or (premiere Edition). Je n'en connais pas de plus simple, de plus une et de plus belle. II est n6 k Mail lane en 1830, « le beau jour de Notre-Dame de Septembre » . Son p6re, veuf, avait 6pous6 k cinquante-cinq ans une jeune fille qu'il avait rencontrge un jour en train de glaner apres ses moissonneurs : de ce Booz et de cette Ruth de Provence devait nattre un proph6te. Le p6re Frangois Mistral Stait riche, et dirigeait lui-m6me la culture de ses champs; la m6re de Fr6d6ric, qui surv6cut longtemps k son mari, resta toujours une simple « fille de la terre », entendant peu le frangais et ne parlant que la langue du pays. L'enfant grandit au milieu des scenes toujours varices de la vie rustique, dans la familiarity des travailleurs attaches au mas 9 des l'aube& leur suite pour le labour, les semailles, la tonte, la fauche, la moisson, la vendange, la cueillette des olives ou des feuilles de miirier, causant avec eux de leurs travaux dans leur langue, la seule qu'il connftt, et laissant ses yeux et son Ame s'emplir et s'imprggner

du spectacle de ce ciel £clatant, de cet horizon majestueux, de ces hommes « qui travaillaient avec des gestes nobles » et de ces filles aux yeux profonds, & la grace fifcre et douce. Le soir, k souper, tous les gens de la maison s'asseyaient sur les bancs le long de la grande table que servait la m6re et oil pr6sidait le p6re, « grand et beau vieillard, digne dans ses propps, ferme dans son commandement, bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul ». Aprfes le souper, en hiver, tout le monde s'asseyait en cercle autour d'un feu clair de vieilles souches d'oliviers, et souvent un « passe-chemin »

accueilli pour la nuit, assis en face du p6re sous le manteau de la chemin6e, racontait un vieux conte ou une 16gende du pays, ou chantait quelque chanson de mendiant. Mais les belles chansons et les belles « sornettes » , c'Stait la mere qui les savait le mieux ; elle ne se lassait pas plus de les dire, enfilant son rouet, que son fils, assis k ses pieds, ne se lassait de les entendre. Parfois, le p&re lisait Tfivangile k la famille r6unie, et le jour de Noel il b6nissait lui-mdme le bos calendau (buche de Noel), et racontait quelque histoire sur les vieux, en

invitant l'assembtee k prier pour leurs Ames ; puis on chantait un des gracieux noels de Saboly, l'organiste-pofcte du xvn e si&cle, restes si populaires dans la contr6e. Et l'enfant allait se coucher Fesprit et le coeur vaguement 6mus par ces premiers appels de la Muse qui devait l'inspirer.

A neuf ans, on l'envoya k T6cole ; mais, nous dit-il, « je fis tant et si bien l'6cole buissonni&re que mes parents jugerent bon de m'envoyer dehors pour couper court k mes escapades. »

D'ailleurs, malgr6 ses frasques enfantines, il avait montr6 k l'&ole une rare intelligence, et son p6re voulait la cultiver. On le mit en pension k Avignon. Le petit sauvage se trouva d'abord tout penaud de ne plus courir les champs, tout triste d'etre condamng entre des murs noirs k une occupation s&Lentaire, et tout effarouchg de se voir incompris ou raill6 s'il parlait la langue qui 6tait l'expression ordinaire de ce qu'il pensait et sentait. Mais bient6t la beaute de la po6sie antique lemerveilla ; il dScouvrit dans Virgile et dans Hom6re une faoon de comprendre et d'interpr6ter la nature et la vie qui rgpondait k Tinconsciente aspiration de son

ame, et il y reconnut m6me, nous dit-il naive-

ment, « les id6es, les moeurs et les coutumes

du pays maillanais » . C'est gr&ce & cette greffe

classique du sauvageon provengal que s'est

6panouie la fleur de sa pofeie. II faut y joindre,

bien entendu, et dans une large mesure, Tin-

fluence de la literature frangaise. II lut certai-

nement tout jeune la plupart de nos grands

Scrivains, et Rousseau, et Ch6nier, et Victor

Hugo ; mais surtout il se baigna avec d61ices

dans le large flot harmonieux de Lamartine,

dans « cette grande source de po6sie, comme

il Ta dit plus tard, qui avait rajeuni l'&me de

Tunivers ». II nous assure que d6s l'dge de

quatorze ans il s'essayait k metlre en alexan-

drins provengaux les figlogues de Virgile; je

ne suis pas stir qu'involontairement il n'anti-

date pas un peu : nous savons que quelques

ann£es encore apr&s, quand il 6tudiait le droit

a Aix, il composait des vers frangais qu'il ins6-

rait sous un pseudonyme dans un journal du

pays 1 . L'id6e d employer & lapo&ie la langue

de son enfance ne paralt pas lui 6tre venue

1. L. Legr6, Le poete Theodore Aubanel, ricit d'tro temoin de sa vie (Paris, Lecoffre, 1894), page 22.

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spontan6ment, et, comme on vient de le voir, ne s'imposa pas tout de suite exclusivement k lui quand elle lui fut sugg6r6e.

II fallait en effet, k un jeune homme qui se sentait po&te, un grand courage et une grande foi pour renoncer, au moins suivant toute apparence, au vaste public frangais, aux enivrants succes de la capitale, k l'Acad&nie entrevue de loin dans les reves, et pour se decider k consacrer toutes les ressources et tout Tart qu'il pouvait poss6der a des poemes Merits dans un langage regards comme un patois, et qui risquaient de ne trouver de lecteurs, en Provence meme, ni chez les gens cultives, ni dans le peuple. Ce fut cependant le parti herol'que que prit, apres quelques oscillations, le jeune Maillanais. On a racont£ vingt fois, apr&s lui, comment Joseph Roumanille jela dans son kie l'6tincelle du feu sacr6. L'excellent et aimable Roumanille, fils d'un jardinier de Saint-Remi tout pr6s de Maillane, et plus Ag6 que Mistral de douze ans, avait d£ja compose en provengal la plupart de ses margarideto (petites marguerites, margriettes comme on dit en Normandie) ; il a dit lui-m6me avec un grand

charme comment, ayant d'abord fait des vers frangais, il les r6cita k sa mere, qui pleura de n'y presque rien entendre; il se jura de ne plus rien 6crire que sa mere ne comprit : la nouvelle po6sie provengale est n6e de cette larme d'une mere, touchant symbole de la plainte douce et informul6e de la chere vieille petite patrie, oubltee, d6daign6e pour la grande ! L'innovation de Roumanille ne consistait pas a 6crire en proven^al : il ne manquait pas de gens, au xviii et au xix e si^cle, qui avaient employ^ le patois & la composition de vers, dont quelques-uns sont rest6s c616bres*. Mais c'6taient ou de fades bergeries destinies a amuser un moment les boudoirs, ou des rimailleries burlesques dans lesquelles le patois 6tait en lui-m&me un 616ment de comique.

Roumanille avait voulu que le parler maternel servlt k exprimer avec simplicity des Amotions

1. On peut consul ter la-dessus l'int6ressant opuscule de M. E. Koschwitz : Ueber die proventalisehen Feliber und ihre Vorgaenger (Berlin, 1894). II est singulier que ni Roumanille ni Mistral n'eussent encore entendu parler de Jasmin, dont les poemes en parler agenais excitaient alors a Paris meme un enthousiasme d'ailleurs excessif (Sainte-Beuve le donnait en exemple a Lamartine, et, par le plus bizarre des rapprochements, l'appelait le — Manzoni languedocienl).

vraies, des sentiments 6lev6s et des impressions po£tiques. Mais lui-m6me, il faut bien le dire, n'avait abandon n£ qu'& demi la tradition anterieure : beaucoup de ses poesies ne sont encore que des plaisanteries auxquelles le langage du terroir sert d'assaisonnement ; d'autres sont d'aimables petites compositions morales k 1'usage des gens du peuple, od leur parler familier est employ^ comme v6hicule de la le$on qui leur est donnge; quelques pieces seules, d'une gr&ce I6g6re et parfois 6mue, essayent sur les tevres d'une muse tnoins rustique en somme que citadine la flftte de ses soeurs plus illustres. Dans un charmant petit poeme, qui indique bien son inspiration et son ambition modeste, Roumanille, rappelant ses premiers essais en langue francaise, se compare k une fauvette qui, ayant vainement tente d'imiter le rossignol, se r&out k chanter en fauvette et pour les fauvettes, et retrouve aussitdt la justesse et l'agr6ment de son chant 1 . II n'avait pas la pretention que la fauvette pftt rivaliser avec le rossignol 2 .

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