‹ Penseurs et poètes --Chapitre 14 sur 54 · Lettre 4 V. Duret du 16 mai · texte numérisé non relu

Lettre 4 V. Duret du 16 mai

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Roumanille quelques-uns des vers pleins de grace et de feu que celui-ci publia en 1852, avec ceux de trente autres pontes du pays, dans les Pr oversales, recueil qui fut le premier centre des provengalisants 6pars, reunis et inspires par Roumanille, et qui parut avec une belle et sympathique pr6face de Saint-Rene Taillandier.

Quand, & vingt et un ans, Mistral, licencte en droit, revint & Mai I lane, son pere lui dit : « A present, mon fils, moi j'ai fait mon devoir : tu en sais beaucoup plus que ce qu'on m'a appris ; c'est a toi de choisir une carrifere ; je te laisse libre. » Son choix fut bient6t fait, c Aussit6t, dit-il, je jetai aux buissons ma robe d'avocat, et je m'6panouis dans la contemplation de ce que j'aimais tant : la splendeur de ma Provence. » Et le vieux Booz eut la grandeur de comprendre que son fils avait pris la part de Dieu. « Mon p6re 6tant mort quatre ans apr6s (1855), je quittai avec douleur le mas oil j'6tais n6, par suite du partage qui eut lieu dans ma famille, et je vins, avec ma mere, habiter le village de Maillane, oil je souhaite, quand le bon Dieu voudra, de mourir et d'avoir

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jma tombe, en face de ces collines qui ont r6joui ma vue, ass6r6n6 mes vers et repos6 mon ame. » C'est la beaute de la vie du po6te et c'est le secret de sa grande po£sie d'avoir, & Page des ardeurs inquires, congu ce plan d'existence, et de l'avoir r6alis6 sans d6faillance. « Songez, disait-il tout r6cemment k un interviewer, que, mes 6tudes finies, je suis revenu dans ce village pour n'en plus sortir ; et, ma foi ! elles me paraissaient tongues quelquefois, les soir6es d'hiver, & l'6poque oil j'6tais jeune, oil je connus Paris, qui m'enchanta, et que de pr6cieuses amities m'engageaient k ne plus quitter. J'ai tenu bon pourtant ; j'ai voulu rester fid61e k mon village... »

II y est en effet depuis quarante ans, et n'en sort que pour de courtes excursions, presque toujours entreprises dans I'int6r6t de sa po&ie ou de « la Cause », soit qu'il parcoure tous les recoins de sa Provence pour les connaitre et les chanter, soit qu'il aille, dans les villes proven<jales, languedociennes, gasconnes, pr6sider les f6tes dont il est le h6ros ou promener son entralnant apostolat. En 1868, il a mfime franchi les Pyr6n6es pour visiter les Catalans,

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qui, k riraitation du filibrige, venaient (Tinstaurer les Jochs florals de Barcelone, et auxquels il avait adress6 la magnifique. pifcce Axax Poetes Catalans, un des joyaux les plus telatants de son ceuvre, oil il c6l6bre en m&me temps Famour de la petite et de la grande patrie, et oil se trouvent ces vers d61icieux S

Tamben, coume lou clergue emd lou capelan, Desptei, lou Prouvencau respond au Catalan

A traves l'oundo que souspiro ; A traves de la mar, tamben, i a de moumen,

Vers Barcilouno tendramen

Barcilouneto se reviro 1 !

Les Catalans firent au poftte un accueil triomphal, et, la m&ne ann6e, rendirent aux felibres leur visite, apportant avec eux la « coupe sainte », qui fut inaugur^e k Saint- Remi par un beau chant du capoulie du f6librige, et qui depuis, toujours accompagnge du mfime chant, circule k tous les banquets.

En 1858, comme Mireille venait d'etre termini, Mistral vint k Paris et fut pr6sent6 a

1. « Et comme le clerc au chapelain, — depuis, le Provencal repond au Catalan — a travers Tonde qui soupire ; — et quelquefois, a travers la mer, — vers Barcelone tendrement — Barcelonnette se retourne. »

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Lamartine, auquel il lut quelques vers et envoya Tann6e suivante son po6me avant qu'il efit paru. On sait avec quel enthousiasme le chantre de Milly accueillit cette po6sie d'une fraicheur et d'un 6clat si nouveaux : il lui consacra tout un Entretien litteraire, oil il y a des pages admirables 1 , et de sa grande main paternelle il langa en pleine gloire le jeune oiseau qui doutait encore de lui-mfeme et qui ouvrit largement ses ailes dans la lumtere et dans la joie. On connalt la suave d6dicace qui fut le remerciement du poete de Maillane :

Te counsacre Mireio : es moun cor e moun amo,

Es la flour de mis an ; Es un rasin de Crau qu'emd touto sa ramo

Te porge un pai'san s .

1. Lamartine s'est ent&t6 pendant tout cet article a repr6senter l'auteur de Mireille comme un simple paysan ; il dit bien qu'il a fait des Etudes de lettres et de droit, mais il assure qu'il s'est hate de tout oublier en revenant labourer ses champs. Rien n'est plus amusant que cette obstination a developper une idee qu'on sait 6tre contraire a la reality, parce quelle pr6te a de beaux effets. Lamartine 6tait coutumier du fait: il voyait les choses non comme elles 6taient, mais comme son imagination voulait qu'elles fussent. Au reste il a exprime" dans cet Entretien de tres belles pensees, avec cette ampleur magnifique qui lui etait propre.

2. a Je te consacre Mireille: c'est mon coeur, c'est mon ame, — c'est la fleur de mes ans ; — c'est une grappe de la Crau

Aprfes la publication et le grand succes de Mir exile, Mistral revint k Paris; il y fut accueilli avec un de ces enthousiasmes 6ph6m&res et enivrants que la grande ville, aussi agitee et aussi trompeuse que la mer, pousse successivement, comme des vagues d'un moment, aux pieds de ceux qui lui apparaissent dans un rayon de gloire. C'est \k que la ferme resolution du po6te fut mise a une rude Gpreuve : de toutes parts on le sollicitait de rester k Paris, et aucune seduction ne manquait pour le retenir. Ce ne fut pas seulement le voeu qu'il avait forme de rester fidele a son pays qui l'emp6cha d'ecouter les dangereuses Sirenes : un stir instinct lui dit que son g£nie 6tait dans sa sinc6rit6 ; qu'un poete provengal k Paris ne serait fatalement qu'un amuseur et un com6dien comme les autres ; qu'il n'avait sa vraie force qu'en touchant sa terre natale, et qu'il devait se donner & elle tout entier, corps et ame, pour que, corps et ame, elle se livrat

qu'avec tout son feuillage — t'offre un paysan ». Ce quatrain est extrait d'une piece plus longue dont je d&ache encore celuici : « Si ma proue porte un bouquet, bouquet de lauriers en fleur, — c'est toi qui me Tas fait ; — si ma voile s'enfle, c'est le vent de ta gloire — qui dedans a souffle. »

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entierement k lui. Puis toutes ces ovations, tous ces compliments, le troublaient presque autant qu'ils le ravissaient. Quelques experiences comme en ont pu faire tous ceux que le monde croit devoir louer sans, bien souvent, comprendre ou m6me connaltre leur oeuvre avaient inspire une juste defiance & son esprit tr6s finet &son senstres pratique. D'autre part, la frivolite, le manque de s6rieux et de conviction de la soci6t6 brillante ou ils'6taittrouv6 jete tout & coup lui avaient sembl6 presenter de graves dangers pour lui-m6me. II avait 6t6 surpris de la tolerance extreme ou plutot.de TindiflKrence avec laquelle se melaient les repr6sentants d'opinions et de sentiments que, dans son pays, s6parait un ablme. II avait rencontr6 Renan, qui lui semblait devoir 6tre un Lucifer et jeter un blaspheme &chaquemot, et Renan lui avait parl6 de son poeme avec des paroles si douces et si d6licatement flatteuses qu'elles avaient p6n6tr6, quoi qu'il en eftt, jusqu'4 son coeur et y troublaient la foi qui faisait partie k ses yeux de Fh6ritage sacr6 du foyer. II sentit que s'il restait dans cette atmosphere factice, capiteuse et troublante, il verrait peu

& peu s'y amollir le ressort de son ame et s'y dissoudre Tessence pure et sauvage qu'il avait apportte de ses bruyferes, de ses montagnes, de son grand Rhdne et de sa mer, et il s'enfuit, sauvant son tr&or. II n'avait pas oublte les belles et graves paroles qu'au moment de son depart, lors de la premiere des f6tes du f6librige, en portant un brinde a Mireille, « le plus beau miroir oil la Provence se soit mir6e » , lui avait dites le saint homme Reboul, le poete-boulanger de Ntmes : « Mistral, tu vas k Paris. Souviens-toi qu'& Paris les escaliers sont de verre. N'oublie pas ta m&rel N'oublie pas que c'est dans un mas de Maillane que tu as fait Mra'/fe, et que c'est cela qui te fait grand! Et n'oublie pas que c'est un bon catholique de la paroisse de Saint-Paul qui tout k l'heure a pos6 la couronne sur ta t&e ! »

Depuis, il est revenu k Paris, mais pour y prendre part — la premiere part — & des reunions ou des Wtes consacrGes & « la Cause » : il aurait pu y avoir, surtout en ces derni&res ann6es, ou le felibrigc est devenu un article de boulevard, une position parfois difficile, et, gr&ce au z&le trop empress^ de quelques-uns

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de ses amis, peut-6tre compromettante, s'il n'avait eu le bon sens de n'y faire que de courtes apparitions et de se r6fugier toujours au plus vite dans son cher village de Maillane, qui lui devra la cel6brit6 que le poete lui doit en partie.

« Mistral, 6crivait Roumanille en 4857 dans des lettres charmantes qui viennent d'etre pubises, vit dans un village, & une lieue au nord de Saint-Remi, dans une plaine fertile, qui a pour limites, au midi, les montagnes les plus bleues et puis les plus dories que vous puissiez imaginer... 11 6crit au milieu des champs qu'il aime, surveillant ses laboureurs et labourant au besoin avec eux... Jeune,riche, beau, aim6, inspire, il chante dans sa riante solitude,.. II ne quitte Maillane qu'avec regret, et trfes rarement et peu de temps *. » Ce tableau trac6 il y a si longtemps n'a pas cess6 d'etre exact. Regarder, Gcouter, m6diter, chanter, aimer, 6tre aim6, toujours dans le meme cadre, voila toute la vie du poete. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu q& et Ik des 6chapp6es : la po^sie a

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