Lettre k V. Duret du 14 Juin
besoin de se renou veler parfois et de se donner de Fair, et il s'exhalaitdu printemps de Mireille un parfum d' amour trop fort et trop doux pour qu'il n'attirat pas les abeilles... On peut lire dans les lies (TOr un sonnet A celle qui m'icrivit, auquel il n'est pas tem6raire de rattacher la charmante piece intitule Rencontre, une des seules oil le po&te ait parl£ en son propre nom et ait immortalise un battement de son coeur:
O coumbo d'Uriage,
Bos fresqueirous,
Ounte aven fa lou viage
Dis amourous, vau qu'aven clamado
Noste univers, Se perdes ta ramado, Gardo mis vers * !
En 4876, la m6me admiration lointaine amenait & Mail lane la jeune 6pouse qui devait completer et faire refleurir la vie po£tique du maltre. Installe dans le nid provengal que le chanteur avait lui-m6me prepare pour un doux
1. «0 combe d'Uriage, — boisplein de fraicheur, -r- oil nous flmes le voyage — des amoureux, — 6 vallee que nous nommames — notre univers, — si tu perds ta ram6e, — garde mes vers ! »
oiseau encore inconnu, le manage y a fictelement enferm6 son bonheur. A part les ordinaires tourn^es felibrenques, un voyage fait en Italie en 4891 et que le pofete a racont6 dans de jolies lettres 4 est, je pense, son seul d6placement de quelque dur6e. C'est de Maillaneque Mistral a dirigS la publication des oeuvres qu'il y avait composes : Mireille (4859), Calendal (1866), les lies d'Or (1874), Nerte (1884), la Heine Jeanne (4894). C'est la qu'il travaille maintenant & ce « po6me du Rhdne » qui doit 6tre le couronnement de son ceuvre. C'est \k qu'il a compile ce prodigieux dictionnaire du provengal et des autres parlers m6ridionaux, ce Tresor du filibrige, dont il avait 6t6 recueillir les mat6riaux dans tous les coins de la Provence, et qui restera comme un des dons les plus magnifiques que Tamour d'une langue et d'un pays ait fails a la science, oeuvre qui suffirait k illustrer son auteur, et que je ne puis mentionner ici qu'en passant. C'est \k aussi qu'il prepare le recueil de ses discours, qu'il 6crit de
1. Une partie de ce recit est de la plume de madame Mistral elle-meme, qui, n£e Bourguignonne, est devenue une vraie Provencale de coeur et de langue.
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temps k autre une page de ses M6moires, et que depuis quarante ans il polit , il d6gage de leurs scories, il fait revivre dans leur forme la plus savoureuse et la plus idiomatique ces « sornettes », ces contesde grand'm&res qui enchantaient son enfance, qu'il a rassembtes avec amour dans les repos des mgridiennes et dans les veill6es de fileuses, et qui formeront, k en juger par les gchantillons publies q& et 14, un recueil comparable k ceux de Grimm et d'Asbjcernsen. Car il n'a pas suflfi k Mistral d'6tre le peintre et Tinterprfete de la Provence : il a su r&inir, pour la gloire de sa patrie ador6e, Tattention docile du chercheur k Inspiration du poete, et il a pu, dans ses longues heures consacr^es tantdt k la Muse qui chante et tant6t k celle qui 6coute, savoir laquelle donne plus de joies et laquelle demande plus de travail et de patiente tenacity.
Si une impression generate se d6gageait de cette esquisse, ce serait sans doute que 1'homme qui a men6 cette vie paisible est un contemplatif, peu fait pour Taction. Rien ne serait plus contraire k une partie au moins de la v6rit6. Si jamais il a 6t6 vrai que la po£sie soit
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de Faction retenue, c'est de Mistral qu'il faut le dire. Le reve de sa vie a 6t6 Taction; ce qu'il a accompli a toujours 6t6 a ses yeux une forme de Taction, k laquelle il aurait voulu pouvoir en joindre une autre plus ardenle.
« Que ne vivons-nous, me disait-il, dans une 6poque fougueuse et d6sordonn6e comme celle de la Revolution ! Avec le puissant levier de la langue natale, dont je connais seul la force, j'aurais soulev6 les populations du Midi ; j'aurais, tribun passionn6, su d6chalner et contenir les foules; j'aurais fait reluire de nouveau dans Thistoire le nom et T6p6e de la Provence I »
Je sais bien que chez ces natures chaudes et expansives du Midi le bras est souvent assez loin de la tfite surchaufltee par le soleil ; il ne faut pas toujours s'attendre aux actes que, de bonne foi, annoncent les paroles. Les chansons de croisade de nos « trouveurs » du Nord ont 6t6 jug6es froides en comparaison des appels ardents des troubadours; mais les pontes champenois ou art6siens qui ont pr6ch6 la croisade y sont allSs, et la plupart des troubadours sont rest6s chez eux... Toutefois nous sommes trop portes, avec une commode et
superficielle complaisance, a g6n6raliser certains types que les MSridionaux eux-m6mes, en se regardant k un miroir fidele mais ironique, se sont plu a nous donner de leurs compatriotes ; ricn n'est, encore ici, plus illusoire que la throne du bloc. Mirabeau et Barbaroux £taient provencjaux, ainsi que tant de braves, soldats ou marins, qui ont mis dans leur vie et dans leur mort ThGroTsme parfois un peu flamboyant de leurs discours. Je crois que, si les circonstances s'y 6taient pr£t6es, celui dont Pimagination s'est enivr6e des exploits surhumains de Calendal aurait eu la vail lance a la hauteur de sa passion. Le th&Ure politique ne s'est pas ouvert pour lui ; mais, sur la scene oil il s'est renferm6, il n'a pas seulement parl6 et chante, il a agi; sa parole et son chant gtaient d£j& des actes, mais ils ne lui ont pas suffi : il a cre6 par sa volonte, par son ascendant, par son infatigable pers6v6rance et aussi par son esprit de suite, son habilete & mener les hommes et ses facultds d'organisateur, un mouvement qui a d6pass6 des Torigine la sphere de la po6sie pure, et qui, dans les ambitions et les esp6rances de son initia-
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teur, doit de plus en plus se communiquer a la sphere de la r6alit6 vivante.
Ce mouvement, on le sait, a pour but Pindependance, d'abord linguistique et litteraire, ensuite administrative, et dans une mcsure qui varie chez chacun des adeptes, politique, du Midi en g6n6ral et de la Provence en particulier. Je ne veux pas ici en rechercher les origines, en mesurer la port£e, en appr6cier le caractere, en pressentir Tavenir. C'est une 6tude que je ferai peut-6tre un jour: elle troublerait celle-ci, qui veut 6tre uniquement consacr6e k Mistral po&te. Mais il ne serait pas possible de comprendre le po&e si on ne se rappelait toujours que derrtere sa po6sie il y a une idee constamment poursuivie, une passion constamment tendue, que toute sa vie et toute son oeuvre sont consacr6es & « la Cause », c'est-^-dire h tout ce qui peut conduire au but que j'ai indiqud tout & Theure. Et c'est pour servir cette cause que Mistral, non seulement s'est effort de rendre k la langue et & la po6sie proven^ales leur 6clat et leur renommee antiques, mais qu'il a cr66, soutenu et finaiement fait vivre d'une sorte de vie dont
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il est l'&me, cette curieuse ligue du felibrige qui Ta eu pour p6re, pour parrain, pour apdtre et pour chef. La campagne, il la dit lui-mdme f , a 616 commencte comme une farandole, dtooulant sa bruyaote spirale au son des tambourins et des galoubets. Elle a continue & 6tre joyeuse et ensoleill6e, k s' exciter par les amicales bombances et les rasades de ch&teauneuf. Mais celui qui la mene n'a jamais perdu de vue lo but qu'il poursuit au travers de tous ces detours et de toutes ces gambades; sous sa guirlande de fleurs et de pampres il a toujours cru, comme le tyrannicide athenien, presser une arme de guerre et de ddlivrance : Tavenir dira si l'6p6e n'gtait qu'une batte ou si elle avait le tranchant qui frappe et separe ; ce qui n'est pas douteux, c'est la conviction, c % ost Tardeur de celui qui l'a prgparee pour la defense ou pour Tatlaque.
C'est done le 21 mai 1854, jour de sainte Estelle, au chateau de Fonts6gugne, on la bien souvent raconte, que sept poetes provengalisants, deji n£unis par une ttroite amitie et
is Voya, dans les Pnw*»cafcs, la piece intitulee : Bomjtwr
aspirations communes, r6solurent de se donner un nom qui distingu&t, comme les ouvriers d'une m6me oeuvre, eux et ceux qui s'associeraient k eux. L'id6e etait de Mistral, et c'est lui qui fournit le nom. II comprit avec une intuition tr6s juste que « pontes provengaux » serait prosaique et insuffisant, que « troubadours » serait ridicule, qu'il fallait un nom n'ayant pas encore servi, et que le vague meme du sens lui donnerait du prestige et une sorte de mystfere. II avait entendu k Maillane une vieille femme chanter une complainte oil Ton voyait J6sus enfant qui parlait, dans le Temple, aux « set felibre de la lei ». Que voulait dire ce mot felibre ? La chanteuse ne le savait pas, et ni Mistral ni personne ne l'a jamais su l . Mais il semblait bien rgpondre k peu pr6s a « docteur, nialtre »; il 6tait neuf, il 6tait sonore, il fournissait de belles rimes. « II fut acclam6 par les sept convives, et V Armaria
1. On a donn£ de ce mot, qui n'a jamais 6t6 rencontr6 ailleurs, les explications les plus extraordinaires. On peut les voir dans le Dictionnaire de Mistral, auquel est empruntee la citation qu'on va lire dans le texte. Tout recemment {Romania, t. XXII, p. 403), M. Jeanroy a propose d'y voir une une alteration du mot espagnol feligrts, « paroissien. » C'est encore bien incertain.
prouvengau, organe de la nouvelle 6cole, propose et fond6 dans la m6me s6ance, YArmana prouvengau per lou JM an de Diiu 4855, adouba e publico, de la man di felibre, annonga k la Provence, au Midi et au monde que les r6novateurs de la literature provengale s'intitulaient fdibres. • UArmana 6tait surtout destine 4 rSpandre la bonne parole dans le peuple; Roumanille s'en occupa plus particulterement, mais c'est Mistral qui lui avait donn6 sa forme originale, et il n'a pas cesse de l'inspirer de son esprit. Le succes de cette publication a toujours 6te grandissant; elle a servi de lien entre les adherents de « l'Id6e », et la collection des quarante volumes d6jk parus et de ceux qui viendront encore formera la base de l'histoire du mouvement provenoal, tout au moins de l'histoire officielle et orthodoxe, si Ton peut ainsi dire, car dans la religion dont Roumanille avait 6t6 le precurseur, dont Mistral est le prophfcte et presque le dieu, dont Aubanel fut Pap6tre ardent mais capricieux, il s'est trouv6 plus tard des h6r6siarques.
Mais s'il suffisait k Roumanille de fournir au peuple de Provence, dans sa propre langue,
une lecture & la fois agr6able et saine, l'ambition de Mistral allait beaucoup plus loin. Apr6s quelques ann6es de lente propagande, pendant lesquelles l'immense succes obtenu par Mireille> hors de Provence, il est vrai, encore plus que dans son pays ', avait montre & tous que les fSlibres n'entreprenaient pas une ceuvre aussi puerile qu'on le croyait volontiers autour d'eux, il « con<jut la pens6e de donner au /eftbrige une existence corporative, et Y Armaria prouvengau de 1863 publia les premiers statu ts d'une association f6libr6enne, ainsi qu'une liste des cinquante membres qui devaient former une sorte d'acad^mie provengale divis^e en sept Hero ou sections 2 . » Ce n'etait encore qu'une 6bauche assez vague et flottante, mais celui qui l'avait trac6e songeait toujours k la completer. De son incubation passionn6e sortit en 1876 le plan d6finitif qui constituait toute une hterarchie h la fois tres souple et (au moins en apparence) tres solide. Une « cour pl6ni6re »
1. Mistral avait compris, — ce que ne voyait pas Roumanille, — qu'il fallait faire consacrer roeuvre par la France entiere, et que, pour soulever la Provence, le levier 6tait a Paris.